Les gens meurent trop longtemps  

Assis sur leurs chaises qui roulent, le regard absent, leurs yeux sautent par-dessus le paysage pour se fixer ailleurs, au-delà du soleil qui brille dans le vide, incongru, aussi déplacé que le vol d’une hirondelle sur les plates-bandes écarlates qui balafrent les allées du premier jour de novembre.

Couchés sur leurs lits qui roulent, les gens ont une odeur de médicament. Ils respirent encore et quand ils ne respirent plus on les branche, et quand ils ne mangent plus on introduit les repas dans leur sang.
Alors ils mangent en dormant.

Les gens meurent indéfiniment.

Alors, bien sûr, ils vivent jusqu’à cent ans, les paupières presque transparentes d’avoir trop essayé d’éteindre les dernières lumières qui viennent de l’intérieur. Et pourquoi pas un jour, jusqu’à deux ou trois-cents ans ? Deux ou trois-cents ans chimiques, électroniques, génétiques, bioniques ou cryogénisés. Deux ou trois-cents ans végétatifs à attendre les yeux mi-clos en priant chaque jour pour qu’enfin la nuit vienne et que ce soleil inutile se couche définitivement.

Nous ne sommes pas faits pour mourir éternellement.

Feu! Chatterton

Un après-midi d’été, au jardin du Luxembourg, Arthur Rimbaud tombe sur Led Zeppelin.
La conversation s’engage autour du Grand Bassin. Il fait chaud. Il fait soif. John Bonham boirait bien une petite mousse. Rimbaud connaît un pub pas loin de là, un vrai pub avec de la Guinness épaisse et plus sombre qu’une nuit en enfer. Le petit groupe se met en route, Bonzo devant, qui marche au radar et pousse en premier la porte, une pinte! Une pinte tout de suite, un trait de bière assez long pour  irriguer toute la longueur de ce gosier asséché.
Derrière le bar, Oscar Wilde imperturbable tire sur le levier et le liquide noir s’écoule sans bruit sous son beau col doré.
Le soir est venu avec le whisky. Robert Plant et Arthur Rimbaud ont écrit trois-quatre courts poèmes en prose et Jimmy Page trois-quatre plages de guitare. John-Paul Jones a fait les arrangements.
À l’aube, Rimbaud est parti mais Arthur est arrivé et le groupe s’est métamorphosé. Led Zeppelin chante en Français, une chanson nouvelle qui s’appelle « Bic Medium ». On y retrouve l’épaisseur et la couleur d’un blues enragé écrit à l’aube des années 70.
Since I’ve been loving you,
I’m about to lose
My worried mind.

C’est toujours pareil, en musique, en littérature ou en peinture : on cite des références, on glose, on essaie de se rassurer, de savoir par quel mystère, quelque chose de nouveau naît de tout ce qui a déjà été créé. On voudrait bien comprendre comment ces corps immenses et insaisissables ne cessent de grandir et de se transformer alors qu’ils se nourrissent des mêmes notes, des mêmes mots, des mêmes traits de pinceau, des mêmes phrases recomposées, des mêmes harmonies reformulées et des refrains qui semblent si faciles à deviner une fois qu’on les a écoutés.

C’est toujours la même chanson.

Et pourtant, un soir, on reste saisi dans l’habitacle de sa voiture. Les phares, la pluie, les pointillés de la ligne blanche sont happés par le grain du son rugueux qui sort des portières en écorchant les haut-parleurs. La voix creuse, tranche, parle, raconte l’histoire d’un ami qui est parti de l’autre côté de la terre; l’histoire d’une barre d’immeubles qui navigue au large des côtes toscanes, mais sur la mer, les immeubles finissent toujours par couler. La voix murmure, rage, hurle, blême, emphatique, mélodique, sans jamais réciter, sur le fil d’un blues parlé qui ne chante que lorsqu’il doit chanter.

Feu! Chatterton, mélange inédit de rock aux bras noueux et de textes scandés remplis d’adjectifs que l’on ne retrouve que dans des recueils de poésie que plus personne ne lit. Feu! Chatterton, du feu qu’on étend sur le ruban adhésif d’une toile isolante pour éviter que le froid de la nuit adhère à nos semelles et nous empêche de décoller.
Feu! Chatterton était en concert à Lausanne et nous nous sommes envolés pour une heure, une heure ailleurs, hors du brouillard et du temps atone où les heures inutiles s’écoulent sans bruit du flanc entaillé de la vie.

Il faut choisir.
La vie est ailleurs.

Merci au groupe, à Arthur, qui a si bien su traduire « Oh yeah » en Français, à Raphaël qui répond aux coups de feu du texte avec ses baguettes, comme un autre batteur qui aimait trop la bière. Longue vie à Feu! Chatterton!
Le concert de Couleur 3 en écoute dans Pl3in le poste LIVE.

Un peu plus haut, juste à côté

Gris. Gris lourd et gris de plomb. Gris suspendu qui dégouline. Gris souris, gris sécateur, gris mangeur de forêts qui avale la cime des arbres, gris glouton qui digère avec peine les derniers étages des immeubles, gris l’estomac plein et tiède, repu d’avoir englouti le ciel.

Gris sale et filandreux qui glisse, poisse les pattes des oiseaux sur les fils électriques, alourdit leurs ailes, les cloue au sol qu’ils labourent d’un pas lourd et hésitant.
Les oiseaux ne sont pas faits pour marcher.

Le brouillard, mat, atone et plat comme ma main, effaceur de formes et de couleurs, toute une vie sous l’éteignoir derrière ce fin rideau de brume, des jours gris qui tricotent inlasablement une résille triste et sans fin pour éteindre le monde et oblitérer le soleil.

La vie est ailleurs, là où le monde est rempli de couleurs. Là où souffle un vent froid et tranchant comme une lame. Là où la pluie à un goût de jasmin. Là où la neige tombe à l’horizontale, où l’asphalte se liquéfie en été et les pierres se fendent en hiver.

Là vie est ailleurs.

Un peu plus haut. Juste à côté. Il suffirait de grimper, de glisser, de faire une embardée au lieu de s’arrêter. Il suffirait d’ignorer la voix qui débite les arrêts en tranches électroniques. Il suffirait de faire un pas chassé, un pas dans le vide, de déployer ses ailes et de s’envoler. Laisser le brouillard manger d’autres femmes, d’autres hommes, laisser le brouillard brouter dans ses gris pâturages, laisser le brouillard, les têtes de nœuds, les têtes de lard, les matins où le jour ne vient pas, les heures inutiles qui s’écoulent du flanc entaillé de la vie, goutte après goutte, ploc, plic, plic, ploc, ploc, une heure vient de passer, plic, une heure gaspillée, une semaine envolée, ploc, des mois sans voir le soleil, plic, des années remplies de vide et de brouillard, ploc, pendant que le soleil n’a cessé de briller, un peu plus haut, un peu plus loin, à quelques kilomètres, sur des plages immenses et sur les vagues légères que tracent les flocons de neige sur le dos des glaciers.

La vie est ailleurs. Un peu plus haut, juste à côté.

Des femmes qui tombent

Une femme sur trois a déjà été victime de violences dans le monde.

En France, une femme décède tous les trois jours sous les coups de son conjoint.

40% des cas de violences conjugales débutent lors de la première grossesse.

7% des femmes sont victimes d’un viol au cours de leur vie.

86% des viols ou tentatives sont perpétrés par des proches.

720 millions de filles victimes de mariages précoces.

15 millions de jeunes filles sont mariées avant 18 ans chaque année.

Près de 130 millions de femmes ont subi des mutilations génitales.

« Des Femmes Qui Tombent » est le titre d’un roman de Pierre Desproges paru en 1985 aux Édtions du Seuil.

De la neige

Le ciel bleu coule dans le lit des combes. Les combes, le creux de la main des montagnes, leurs paumes qui s’arrondissent, se referment tendrement pour recueillir l’eau des torrents et les éclaboussures des cailloux polis par le vent.
Des éclats de nuages s’accrochent aux strates horizontales qui traversent les barres sombres et remplies de crevasses.
De la neige, bleue, orange ou grise, acier et oultremer des nuits de pleine lune. De la neige rose des aubes d’hiver où le ciel rempli de foehn se donne des faux airs de couchers de soleil, vous fait voir la vie couleur marshmallow avant d’effacer tous les contours du paysage et de les délayer dans un grand pot de noir.

De la neige polie comme un cristal pour reflèter le ciel.
De la neige plus sèche qu’un coup de trique qui fait craquer Noël.
De son odeur de gros sel jaune et vert lorsqu’il se mélange aux aiguilles des mélèzes, des gros baisers mouillés qui viennent vous lècher le visage, il faut s’asseoir, se coucher sur le dos, les bras écartés, ouvrir la bouche et les yeux. Choisir un flocon au hasard, très haut, aussi haut que porte le regard. Le regarder descendre, passer de la tête d’épingle au poing de ma main. Pas bouger. Regarder. Le monde se met à pencher, imperceptiblement, centimètre par centimètre, jusqu’au point de retournement.

Alors, suspendu par le dos au-dessus du vide, flotter un court instant avant de se laisser tomber à la verticale dans les cascades qui se noient entre deux vallées, au fond du delta des combes du ciel.

Call Me The Breeze

I got that green light, baby
I got to be movin’ out of here
I got that green light, baby
I got to be movin’ out of here
I might go out to California
I might go down to Georgia, might stay here

Well, they call me the breeze
I keep rollin’ down the road
Yeah, they call me the breeze
I keep rollin’ down the road
I ain’t got me nobody
I ain’t carry no heavy load

If there ain’t no change in the weather
Lord, there ain’t no change in me
If there ain’t no change in the weather
Lord, there ain’t no change in me
I ain’t hidin’ from nobody
Ain’t nobody hidin’ from me

Well, they call me the breeze
I keep rollin’ down the road
Yeah, they call me the breeze
I keep rollin’ down the road
I ain’t got me nobody
I ain’t carry no heavy load

J.J. Cale, 1972
http://youtu.be/_3XFs2r_99E

Alors – aujourd’hui

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé.
Si jeunes en couleur orange Ektachrome, remplis d’étoiles sous le ciel argentique et nos soleils se couchaient toujours en été. Nous étions jeunes alors et le vent a tourné, le vent caramel, le vent croissant au beurre de nos petits matins, le vent sucré à tourné au vinaigre et les années solaires se sont réfrigérées.

Il fallait bien se faire au froid et au brouillard. Aux nuits sans soleil et aux étoiles qui s’éteignent une à une dans le noir. Il fallait bien apprendre à se protéger des coups de feu, des coups de tête, des coups de poings. Il faillait bien apprendre à vivre à l’ombre, à raser les murs, à marcher sur la pointe des pieds. Il fallait bien comprendre qu’il y avait des choses à faire et des choses qui ne se font pas. Il fallait bien garder toute une vie devant soi.

Nous étions jeunes alors et toute une vie était l’éternité.

L’éternité prend fin un jour triste et pluvieux, un jour pisseux d’automne où les rembardes de ponts vous font de l’œil, se dégrafent et vous invitent à plonger dans l’échancrure sombre de leur décolleté.
Aller voir ce qu’il y a au fond.
Mais sous vos mains le métal est froid et le pavé glissant se dérobe sous vos pieds. Le brouillard vous entoure et vous prend dans ses bras. Il fera chaud un jour. Un jour les enfants grandiront et les poules auront des dents. Il suffira d’attendre que ce jour arrive, il suffira d’attendre, quoi exactement, on ne sait pas, mais on s’assied et on attend.

Un jour, on remarque qu’aucun jour n’arrive. On reste assis en attendant plus rien, assis dans son fauteuil. Assis sur son siège numéroté. On ouvre ses magazines. On allume la veilleuse dans le noir. Un seul mot. Une main. Et dans le faisceau concentré de lumière artificielle, d’un seul coup tout le soleil revient.

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé, c’est vrai, les années ont passé, mais il reste encore un grand morceau d’éternité. Une plage, un caillou, de l’eau qui coule en cascade. Un éclat de peau nue. Un cèdre du Liban. Les plus vieux oliviers du monde. Le clavier de mon ordinateur qui attend que mes doigts lui racontent des histoires. Toutes les histoires à venir, tous les paysages, toutes les rencontres et les couchers de soleil, il me reste encore toutes ces choses essentielles, tout ce qui compte et ne se compte pas.

Nous étions jeunes alors et alors c’est aujourd’hui encore.

De la terre

Je viens de la terre,
Des ardoises au dos plat qui se brisent
Et éclatent sous les coups du soleil.
Je viens de la terre,
Du parfum des cailloux retournés,
De la terre éventrée au fil du métal,
Du sillon pointu tracé entre deux lignes
Entre les deux versants d’une vallée fragile
Tirée à la charrue dans le sol de la vigne.

Je viens de la terre,
De la trace que creuse l’eau rectiligne
Dans le flanc tranquille du versant des montagnes.
Du trait liquide et bleu-argent
Qui relie le ciel au glacier,
Le glacier à la terre
Et la terre à la mer.

Je viens de la terre,
Du clair-obscur de la forêt.
Au cœur du tronc le bois craque
Et les branches frissonnent
Sans le moindre souffle de vent.
L’arbre s’étend dans un murmure,
Exhale un soupir doux
Et lisse comme de la soie.

Couché dans le noir, les yeux fermés,
J’écoute le bruit de l’été.
Au-dessous coule une rivière,
Au-dessus, les balcons du ciel
Et les vaches qui broutent en silence
De l’autre côté de la barrière.

Je m’éteindrai dans un murmure
Et mon soupir comme de la soie
Formera un pli au creux des draps.
Couché dans le soir,
Les yeux grands ouverts,
Sous les sapins qui dansent au bord de la rivière,
Je verrai passer mon ombre légère,
À pied ou à vélo,
Dans la courbe à gauche en pente légère
Qui longe la haie de mon cimetière.

Congeler la femme

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que les entreprises découvrent que les femmes sont des hommes comme les autres.

En effet, prenons un câble d’alimentation. Branchons-le sur le secteur. Relions-le à un ordinateur. Appuyons sur le gros bouton vert, gris, rouge ou bleu. Peu importe la couleur, l’écran s’allume et apparaît devant nos yeux éblouis un fond d’écran vert, gris, rouge ou bleu, ou rempli de photos d’enfants, de chiens, de paysages exotiques, de voitures surpuissantes, de tous ces petits riens qui illuminent le cœur des gens et qu’ils contemplent entre deux tableurs Excel remplis de graphiques illustrés en forme de camembert.

En face de l’ordinateur allumé, installons une femme et observons. La femme regarde l’écran. Elle introduit son mot de passe. Après un temps d’hésitation, l’ordinateur acquiesce et accepte de dévoiler son intimité. La femme ouvre alors sa boite à lettres, consulte ses mails, télécharge ses fichiers. Pour illustrer ses statistiques, elle produit une série de graphiques illustrés en forme de camembert. Elle exporte ensuite ses camemberts dans un logiciel de présentation. Elle met en page, elle explique avec des titres, des sous-titres, des points et des sous-points. Au bout d’un certain nombre d’heures elle se lève et rentre à la maison.

Prenons un autre ordinateur allumé. Derrière l’écran installons un homme et observons. Eh bien, et vous n’allez pas le croire : la séquence enregistrée, même ralentie, disséquée image par image et passée au microscope à ultrasons, révèle que l’homme fait exactement la même chose que la femme, on croit rêver, non ? Bien sûr, si on chipote, on relève des variations infimes dans la couleur des camemberts ou des fonds d’écrans, mais, si on se livre à une expérience similaire sur deux sujets masculins, on remarque également que Gérard aime le vert alors que Karl-Heinz préfère le bleu.

Ici, marquons une pause et esbaudissons-nous devant la nature facétieuse du grand tout qui a donné à Stieg le goût du rose et à Marieke celui du bleu noir plus noir que la nuit.

Le problème, lorsqu’on est assis derrière l’ordinateur, c’est qu’à un moment donné, il faut se lever. Aller boire ou manger. Faire pipi. Rentrer chez soi pour aller regarder un autre écran. Manger encore, sortir, se frotter à d’autres peaux pour les plus aventureux. Vieillir et copuler, c’est justement là que réside le problème : dans leur hâte de s’envoyer en l’air, les humains oublient parfois de se prémunir contre les affres de la reproduction et crac boum pif, voici venir neuf mois de gestation. Neuf mois ? Neuf mois ! Une éternité pour un ordinateur qui sera mort avant l’avant l’avènement du nouvel enfant. Neuf mois, vous n’y pensez-pas, presque le temps d’une année fiscale, neuf mois, le temps qu’il faut pour concevoir une copie de téléphone portable aux angles arrondis, le temps pour une crise financière de préparer une autre crise financière, neuf mois trop longs, pour cette économie numérique qui change de monde à la vitesse du son.

Alors voilà, Madame, vos neuf mois, on vous les accorde, d’accord, mais avant, installez-vous et ouvrez les jambes, qu’on puisse se pencher à l’intérieur, sur cet endroit intime qui gêne, sur ces cellules reproductrices qui pourraient, si on y prend garde, vous mettre sur le flanc. Neuf mois, vous n’y pensez pas, nous avons besoin de vos bras et vos cellules, Madame, on les congèle, le temps de votre mission, le temps de votre carrière, le temps que mûrisse la Pomme entamée qui éclaire le dos de votre ordinateur.

Un jour, à force de huit heures par jour, la Pomme aura grandi, un peu grâce à vous, et le temps sera venu de faire place aux jeunes. L’homme à la Pomme prononcera un beau discours. Comme cadeau de départ, il vous offrira une glacière rectangulaire aux coins arrondis qui vous permettra de transporter vos ovocytes congelés en toute sécurité. Vous recevrez également un chèque en blanc à faire valoir dans la banque de sperme de votre choix. Vous remercierez la Pomme. Vos yeux s’embueront. Vos collègues vous promettront de venir vous voir régulièrement dans votre pavillon de banlieue. Vous rendrez votre badge et la porte à la Pomme se refermera définitivement derrière vous.

Vous aurez alors 60, 65, ou peut-être même 70 ans. Le temps de commencer une nouvelle vie, le temps de fonder une famille, tout le temps qu’il faut pour faire des enfants.

« Rien n’arrête le progrès. Il s’arrête tout seul. » Alexandre Vialatte.

Accroupi

Si les mots te manquent, invente-les.

Si les mots te fuient, ralentis, laisse-leur le temps de te rattraper. Baisse-toi. Étends le bras, sans bouger, la paume ouverte et tournée vers le ciel. Tu verras, ils finiront par s’approcher. Tu sentiras leur odeur et leur souffle. Tu devineras leur ombre, leur pas léger sur le gravier. Tu les attendras encore, accroupi et immobile, pendant que tes chevilles s’ankylosent et que des colonnes de fourmis s’installent lentement sous le pli de tes genoux.

Le soir tombera et ils apparaîtront à la lueur du crépuscule, lucioles fragiles et chargées de la lumière du jour. Du coin de l’œil tu les verras former des tracés incertains, des ruelles en clair-obscur, des immeubles aux contours vacillants, aux façades qui dansent à la lumière des bougies, un monde translucide qui durera le temps que durent les étoiles.

L’aube venue, tu les sentiras remonter le cours de ta colonne vertébrale, longer tes omoplates, la ligne de crête de tes épaules, redescendre de l’autre côté, hésiter et finir par s’engager dans l’étroit défilé de tes poignets. Ils scintilleront faiblement dans le jour bleu. À ce moment précis, tu pourras baisser les yeux et tu les verras s’avancer, un à un, pâles et fatigués, les mots, avant d’aller dormir, les mots viendront en file indienne s’abreuver dans le creux de ta main.