Scène 2 (cont.3)

Madame H : Ça veut dire que c’est à vous de décider.
Patrizia : Alors c’est oui tout de suite.
Madame H : Tout de suite ! Magnifique ! Rappelez-moi votre âge s’il vous plait.
Patrizia : J’ai 23 ans.
Madame H : Exactement. Vous avez 23 ans. Un enfant. Quelqu’un que vous ne connaissez pas vous propose de signer un contrat que vous n’avez pas lu et vous signez sans hésiter.
Patrizia : J’ai besoin d’argent.
Madame H : Vous avez bien lu le texte de l’annonce.
Patrizia : Je l’ai lu. Plusieurs fois. Surtout le salaire.
Madame H : Et le mot « expérience », vous l’avez lu aussi ?
Patrizia : J’ai aussi lu « expérience », oui.
Madame H : Et vous ne vous êtes pas demandée en quoi allait consister cette « expérience » ?
Patrizia : J’ai pensé à une étude sur les effets secondaires d’un nouveau médicament.
Madame H : Et si c’était vrai ? Vous seriez prête à mettre votre santé en danger pour 9000 Euros par mois ?
Patrizia : 9500 Euros.
Madame H : Si vous voulez. Mais répondez à ma question.
Patrizia : Je suis prête à pas mal de choses pour 9500 Euros par mois.
Madame H : Vous seriez prête à… Je ne sais pas moi… À donner un rein pour ce prix-là ?
Patrizia : Réfléchit en silence.

Peut-être… Je ne crois pas.

Madame H : Nous parlons d’un contrat d’une durée de six mois. 9500 Euros multipliés par 6 pour un total de 75’000 Euros.
Patrizia : Je veux qu’on me dise exactement comment va se passer l’opération. Ce que je risque. Et aussi, comment sera ma vie après.
Madame H : On vit très bien avec un seul rein…
Patrizia : Et aussi, je veux voir le chirurgien !
Madame H : … Mais il ne s’agit pas du tout de cela mademoiselle. Nous sommes en pleine forme, moi et mes deux reins. L’annonce parle d’une expérience. Une expérience, pas une opération.
Patrizia : Mais vous venez de dire qu’on vit très bien avec un rein.
Madame H : C’était juste un exemple. En réalité, il n’y aura pas d’opération, juste une petite incision. Rien de compliqué, vous verrez. Je vais appeler le médecin. Il va tout vous expliquer.

Scène 2 (cont.2)

Patrizia : Est-ce que nous allons dormir dans le même lit ?
Madame H : Éclate d’un rire amusé.

Vous voulez faire un autre bébé ?

Rit encore. Reprend son sérieux, regarde Patrizia au fond des yeux.

Nous ferons chambre séparée mademoiselle. Soyez sans crainte, je ne suis pas celle que vous croyez.

Pouffe encore. Se reprend.

Je côtoie tous les jours les plus belles femmes du monde. C’est mon métier : ajouter du beau à la beauté. Décorer des corps parfaits. Habiller des peaux impeccables que je n’ai jamais eu envie de toucher. On ne choisit pas. J’aime les mains des hommes, leur cou, leur nuque. Leurs veines. Leur barbe quand ils se réveillent. Leur tête ahurie le matin. On dirait qu’ils émergent des profondeurs de la terre. Moi, j’ai le sommeil léger. J’ai froid. Je me retourne. Je vais à la cuisine. Je me fais un thé. Je reviens me coucher. Je refais le plan de la journée. Je regarde le noir du plafond. Je m’endors toujours sur la pointe des pieds.
Alors, pas question de partager le même lit, mademoiselle. Nous ferons cause commune mais chambre séparée.
Patrizia : Ça veut dire que je suis engagée ?

Scène 2 (cont. 1)

Patrizia : De la chance, vous croyez ?
Madame H : Bien sûr ! Réfléchissez : dans une vingtaine d’années votre fils s’en ira.
Patrizia : Mon fils s’en ira…
Madame H : … Et vous serez assez mûre pour être jeune. On n’a aucune conscience d’avoir vingt ans quand on a vingt ans. C’est l’acné, vous voyez, l’acné bouche tout, les pores, la vue et le cerveau. Ensuite, la vie se charge de vous nettoyer la peau. Qui vous a appris le Français ?
Patrizia : C’est ma mère.
Madame H : Votre mère fait tout chez vous.
Patrizia : Ma mère est Française.
Madame H : Et c’est elle qui vous a appris à rouler les « r » ?
Patrizia : J’y arriverai.
Madame H : Après toutes ces années…
Patrizia : Je sais que j’y arriverai.
Madame H : Pourquoi pas ? Après tout, je serai là jour et nuit pour vous corriger. Jour et nuit pendant six mois. Vous avez bien réfléchi à ça ?
Patrizia : Justement, je ne comprends pas. Est-ce que ça veut dire que nous allons aussi dormir ensemble ?
Madame H : Mademoiselle, vous n’avez pas fait tout ce chemin pour me venir me dire que vous n’avez pas bien lu mon offre d’emploi ?
Patrizia : J’ai bien lu, seulement…
Madame H : Seulement quoi ?
Patrizia : Seulement, la nuit, vous comprenez ?
Madame H : Non. Je ne comprends pas.

Scène 2

Le bureau de Madame H. La porte s’ouvre.

Anne : Madame, voici Patrizia Vidale. Entrez Patrizia, asseyez-vous.
Madame H : Merci Anne, je n’aurai plus besoin de vous.

Anne sort
Les deux femmes se regardent en silence.

Madame H : Je n’ai jamais aimé ce nom, les Pouilles. Comment était le voyage ?
Patrizia : Le voyage ?
Madame H : Vous savez, ce moment où on se déplace pour se rendre quelque part. Par exemple, lorsqu’on part des Pouilles pour arriver ailleurs.
Patrizia : Il faisait beau. Il y avait encore de la neige sur les montagnes.
Madame H : Où est le bébé ?
Patrizia : Le bébé ?
Madame H : Vous avez un fils, vous vous rappelez ?
Patrizia : Matteo est chez ma mère.
Madame H : Et où est son papa ?
Patrizia : À Rome. Enfin, je crois.
Madame H : Je cRRROA. CRRR. RR. Montez votre langue à l’arrière du palais et faites-la vibrer.
Patrizia : Je CRRROUA.
Madame H : Je CR-O-A. Essayez encore.
Patrizia : Je CRRROUA.
Madame H : Je CRRRROA !
Patrizia : Je CRRRROA !
Madame H : RRR. RRR. Plus sec, s’il vous plait.
Patrizia : RRR. RRR.
Madame H : Donc, votre bébé est chez votre mère et vous avez perdu le papa.
Patrizia : Il est parti.
Madame H : Comme ça, d’un coup ! Envolé ! Un jour les hommes s’envolent et on ne sait pas où ils vont. On les retrouve sous le soleil. Les hommes ont froid si on ne les réchauffe pas. Vous avez eu de la chance.
Patrizia : De la chance ?
Madame H : Oui. Beaucoup de chance. Dans quelques années, vous remercierez le ciel qu’il soit parti tout de suite.
Patrizia : Je suis toute seule pour m’occuper du bébé.
Madame H : Vous oubliez votre mère. Et votre père ? Il est parti lui aussi ?
Patrizia : Mes parents sont encore mariés.
Madame H : Alors, ils vont s’occuper du bébé.
Patrizia : Mais ma petite sœur vit encore à la maison.
Madame H : Ce qui règle la question de la baby-sitter. Vous avez vraiment de la chance.

Scène 1

Le bureau de Madame H.
Madame H debout. Anne, son assistante, assise devant son ordinateur.

Madame H : Et qui avons-nous maintenant ?
Anne : Patrizia Vidale. Vous voulez revoir son dossier ?
Madame H : Italienne, 23 ans. Bachelor en sciences sociales et politiques à l’université de Lecce. Blonde. Un enfant, Matteo, avec elle sur la photo.
Anne : Je la fais entrer ?
Madame H : Oui, mais pas avec le bébé.
Anne : Elle est probablement venue sans lui.
Madame H : Je ne veux pas le bébé. S’il est avec elle, vous vous en occuperez.

Anne se lève et sort.

Prologue

Jeune femme de 20 à 25 ans

Nous recherchons une jeune femme âgée de 20 à 25 ans de type caucasien, non-fumeuse, disponible pour une expérience clinique d’une durée de six mois.

Nous offrons :

  • Un séjour gratuit dans un établissement hôtelier de premier ordre situé dans les Alpes suisses incluant un centre de remise en forme, un spa et un espace beauté.
  • Une prise en charge complète de tous les frais annexes occasionnés durant cette période.
  • Un salaire mensuel net de 9’500.- Euros.

Nous demandons :

  • Une formation universitaire, de préférence en psychologie ou en sciences sociales.
  • Une parfaite maîtrise de la langue française.
  • Une grande flexibilité et une disponibilité totale pendant toute la durée de l’expérience.

Les candidates retenues en vue d’une première sélection  devront obligatoirement appartenir au groupe sanguin A+. Elles feront l’objet d’un bilan de santé et d’un examen médical qui seront également pris en charge par nos soins.

Les candidatures incluant un Curriculum Vitae avec une photo récente sont à envoyer à contact@clown.me

Le monde pâte mi-dure

Isabelle Pariente-Butterlin est sans conteste la fille la plus embêtante du monde de l’univers et même au-delà. La plus têtue aussi. Ça fait des années qu’elle entretient avec une mauvaise foi inoxydable la flamme de ce délirant mythe urbain qui voudrait que le Gruyère soit rempli de trous, alors que non, pas du tout. LE GRUYÈRE A PAS D’TROUS ! Des documents photographiques irréfutables, une démonstration basée sur des faits scientifiques et même une expédition au cœur de la pâte mi-dure menée au péril de ma vie avec Candice, partie depuis au Groenland pour essayer d’échapper aux ramifications tentaculaires de la bactérie fromagère, rien, absolument rien n’y fait.

Inlassablement, Isabelle revient à la charge, balance une nouvelle rafale de trous, ose même élargir le champ pour conclure que : « Notre univers est tout entier constitué de trous de Gruyère dans lequel nous nous mouvons. » Alors, là, laissez-moi rigoler. Notre univers c’est pas du Gruyère, encore moins des trous. Notre univers, c’est une mesure de terre mélangée à une cuillère à soupe d’eau et relevée d’une pincée de feu. Secouez dans un shaker. Versez la pâte dans un moule sphérique enduit de Téflon. Laissez reposer sept jours. Démoulez le huitième matin. Vous obtenez une planète ronde, bleue et verte, et pas une boule de Gruyère qui d’ailleurs se fabrique en meule pour d’évidentes raisons d’entreposage et de manutention.

Donc, c’est sans aucune appréhension que je marche, fier et altier, à la surface de ce monde reconstitué. Pourtant, il arrive que je sente le sol se dérober sous mes pieds. Je n’exclus pas la présence de légères inégalités à la surface de la croûte terrestre et de gouffres obscurs dissimulés sous les mers qui engloutissent marins et vaisseaux. Bien fait pour eux : l’homme n’est pas fait pour aller dans l’eau.

Mais moi je marche et le bruit clair de mes pas résonne sur les pavés dans le noir. Mes semelles font crisser le gravier et mes pieds laissent une empreinte précise sur le sable, une zone sombre qui se remplit d’eau, dont les contours s’effacent, se diluent, disparaissent, pendant que je m’enfonce, les chevilles, les jambes et le tronc. La tête, finalement. Mes yeux recouverts de noir. Mes mains immobilisées le long de mon corps roidi, comprimé par la gangue souple qui l’enserre dans l’étreinte plastique de ses anneaux élastiques. Il n’y a pas d’appui, pas de prise possible. Je coule vertical au fond de ce trou sans fond. Ça peut durer des heures, des jours, des mois parfois. Des heures grises, uniformes, luisantes et livides, des heures lisses jusqu’à la nausée, des heures qui glissent sans bruit et fuient par une fente infime pratiquée dans le gras de la vie atone, de la vie qui colle aux mains, de cette pâte ni dure ni molle qui a la couleur fade d’un morceau de Gruyère et le goût blafard du pain quotidien.

Un jour mes mains

J’appuie sur les pédales. Il me reste cent, cent cinquante mètres pour rejoindre ce trou percé dans la paroi où éclate l’ardoise au soleil.

J’appuie sur les pédales et je reste collé. Collé au goudron qui fond, à la route qui monte vers l’entée du tunnel que je ne franchirai jamais. Je vais m’arrêter là, au bord de la falaise. M’asseoir sur un croc de béton coulé sur le rebord de cette route de montagne pour marquer la limite du monde suspendu. Poser mes fesses sur le rebord du vide. Refroidir. Reprendre mon souffle. Boire un peu d’eau.

Il fait trop chaud. L’air liquéfié fait onduler le paysage et les sapins font des vagues. J’avais dit que j’allais m’arrêter, mais non ! Suprise, mes jambes ! Papa ne s’arrêtera pas. Papa continue, mes cuisses. Eh oui, c’est comme ça. Il ne faut pas se fier à ces deux hémisphères déliquescents qui fondent comme un morceau de Gruyère – sans trou, le Gruyère ! – enfermé dans la cage d’un micro-ondes. Eh oui, mes mollets chéris, même si le souffle me manque et même si je vais probablement vomir sous peu, il est hors de question de s’arrêter, je disais ça juste pour rire, maintenant continuez à tourner !

Dans le tunnel il faisait frais. Ensuite, j’ai zigzagué jusqu’au barrage et je me suis assis à son extrémité. En face de moi le cirque des montagnes reprenait des couleurs au gré de la course des nuages. J’ai bu un peu d’eau, doucement, pour que ça descende sans remonter. Deux promeneurs m’ont demandé leur chemin. Je leur ai répondu que oui, sans doute, leur chemin passerait par là.

Mon chemin, je le connais si bien et pourtant. Chaque année, quelqu’un en modifie le profil, ajoute un virage, quelques degrés à la pente et à la température qui ne cesse d’augmenter. Un jour, il faudra mettre pied à terre. Un jour, il faudra laisser le vélo. Un jour il faudra rester en plaine, marcher à l’ombre et à plat. Un jour, il faudra une canne et le jour où mes jambes ne voudront plus marcher, je resterai assis à contempler la marche des nuages.

Il me restera mes mains pour écrire des voyages.

Un jour mes mains interrompront leur course légère et j’espère de toutes mes forces que ce jour-là, je ne serai plus là.

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Même si

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise.

Même si les vacances
Allongent les plages
Et déroulent une bande de peau turquoise
Sur le dos blanc des nuages,
Allongée sur un coude,
Indolente,
Liane souple et sinueuse,
La mort lente.
Même au fond de l’été.

Sous la résille des arbres immenses
Qui quadrille la courbe du soleil
Du petit matin au crépuscule
Et jusqu’au cœur des nuits blondes,
La mort pâle.
Même si l’ambre solaire
Fait briller les murs de l’année scolaire.

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise,
Liane souple et nonchalante,
La mort se love autour d’un nœud coulant.

Les enfants jouent, il fait si beau.
L’été coule au fond d’un bateau.
D’un coup sec, la liane claque, la mort se tend.
Ses anneaux glissent, resserrent d’un cran
La longue étreinte du nœud coulant.

Il fait trop chaud encore.
Alors, lisse et luisante, la mort,
La mort se détend.
Reprend son sac et sa serviette,
Remonte dans sa chambre
Ferme la porte et les volets.

Allongée dans le noir,
La mort
S’endort,
En attendant le soir.

Les parallèles des mondes

La route monte et passe sous un pont. Le soleil bas. Orange. Les maisons. Leurs ombres à contre-jour. Des voitures, je ne vois que les dômes luisants. Le soleil ras. La montée. Les ombres tranchées. La chaleur. Mes doigts sur la peau du guidon. La vitrine aveuglée de soleil. Le dérailleur arrière de mon compagnon de route. La montée. Cette vitrine. Ce faisceau de lumière. Soudain, mes yeux, mes yeux se brouillent, se voilent et manquent de me flanquer par terre. Mes jambes se dérobent et je suffoque, un ballot d’ouate coincé dans les poumons.

Quelques secondes, une minute peut-être que je me sens glisser, partir, happé par un reflet, une couleur, une odeur, une vibration dans l’air et cette montée devant moi. Cette route et ce soleil qui se mélangent, se mettent à distance et perdent leur profondeur de champ. Dérouté, mon cerveau essaie de corriger la focale, redresser les verticales, de refaire la mise au point. Jusqu’au coup de poignard de cet éclat de soleil dans la vitrine, sur la gauche, qui ouvre une porte dans le sol où je tombe l’espace d’une fraction de seconde, le temps qu’il faut pour traverser le temps.

J’étais là avant.

Sur mon vélo, à contrejour. Je ne sais pas quand. Exactement au même moment. Cette route, cette lumière basse qui fait scintiller les maillons de la chaîne qui tourne devant moi, je les ai déjà vues, vécues, éprouvées dans ma chair; ce n’est pas un rêve éveillé, ni une perception, ni même une sensation. Juste un glissement, un léger pas de côté sur un bitume parallèle et décalé d’une fraction de seconde, d’une année ou d’un siècle. Ou peut-être que c’est moi qui suis en retard sur moi et que je pédale en vain pour me retrouver quelques années plus tard. Je ne sais pas.
Un ballot  d’ouate coincé dans les poumons, je pédale. Devant ou derrière moi.

Peut-être que dans nos mondes, les parallèles se croisent quelquefois.