Les moule-bites (V)

Je voulais juste être seul.
Mes deux pieds dans la neige légère de novembre ou la soupe au gros sel du printemps. Peu importe le temps ou la saison : il y a ce moment où la pente s’élève et tout se tait. On fait son chemin sur le dos des montagnes. On est tour à tour écureuil, marmotte ou mulet. Et c’est quand on pense toucher du doigt la grâce de la gazelle que s’interrompt le tracé de nos courbes aériennes, dans un grand point d’interrogation.
Quelques tonneaux plus bas, je suis couché dans un grand trou. Les quatre fers en l’air et cul par-dessus tête. J’ai de la neige jusqu’au cou. J’ai perdu un ski, je ne sais pas où. Plus haut peut-être, juste avant ce choc et mon envol gracieux, Alors, je rampe, je crawle à quatre pattes dans ce marécage blanc. Je bouffe de la neige. Je brasse de l’air et du vent. J’arrive enfin sur les lieux de mon décollage. Juste à côté, je sens un contact dur sous ma chaussure gauche : mon ski, MON SKI, dont j’aperçois la pointe, que j’attrape à pleine mains, qui finit par me rejoindre à l’air libre et laisse un trou où je découvre la tête d’un poteau de clôture en véritable bois de mélèze. Il me semblait bien avoir perçu un choc contre ma chaussure, c’était cet échalas fourbe, tapi sous un centimètre de neige, immobile, l’œil mi-clos surveillant la pente d’où pourrait survenir un skieur inespéré en ces lieux que la foule ignore.

La peste soit du bétail, des vaches, des moutons et des chèvres, de la volaille à quatre pattes. De tout le peuple grégaire qui, pour vivre à l’aise, a besoin d’un enclos. Des bêtes à cornes et à sabots. Transformons-les de suite en pâtée, en steak, en hachis parmentier. Achetons des loups pour aider les bergers. Mangeons du tofu. Nous libérerons ainsi la terre de sa gangue de méthane, le froid installera à demeure un épais manteau neigeux sur ces pentes à jamais lisses et libérées du joug de l’enclos.

Après dix minutes d’un épuisant crapahutage, je suis à nouveau debout sur mes deux skis. Je me secoue, je m’ébroue, j’ai de la neige partout : dans mes gants, sous ma veste et jusqu’au fond de mon pantalon. C’est à ce moment-là que je le découvre, le moule-bite, qui surgit de la combe en contrebas et s’approche de moi à la vitesse d’un cheval au trot. Arrivé à ma hauteur, il prend à peine le temps de relever la tête et me lance :

"Et alors, elle est fraîche aujourd’hui ?"

Je n’ai pas le temps de lui répondre que déjà, il s’engage, léger, tout droit dans la montée, à la vitesse d’un poney au galop.

Je voulais juste être seul, vous comprenez ?

L’heure de l’apéro

Les empreintes humides sur le sable indiquent que le niveau de l’eau est monté. Avant, nos semelles ne soulevaient que des grains de poussière, maintenant nos pieds s’enfoncent dans une terre éponge qui alourdit le pas et raccourcit la foulée. Pas de quoi fouetter un chat, il existe dans le commerce des sandales en mousse haute densité, munies de semelles ultra-larges qui permettent de surfer sur la surface des marécages.

Alors, nous achetons des semelles ultra-larges en mousse haute densité.

Mais voilà qu’une flaque se met à remplir chaque empreinte laissée par nos sandales. Sous le profil plat, l’eau se fait mille-pattes, ventouse et tentacule. Il faut à chaque pas jouer du mollet pour arracher la semelle à l’étreinte de la terre humide qui s’enfonce dans le noir.

Alors, nous achetons des bottes en caoutchouc à semelle profilée.

Mais la terre gorgée d’eau se dérobe, se dissout, se disloque et nous avons bientôt de l’eau jusqu’aux genoux. Alors, pas de problème, nous commandons des cuissardes, des cuissardes de pêche étanches  en livrée camouflage pour patauger stylé.

Un jour, la terre cède et il ne reste que de l’eau. Alors nous achetons une combinaison de plongée, des bouteilles à oxygène et un masque gris métallisé. L’eau monte pendant que nous faisons la planche entre deux parties de pêche sous-marine, Dieu que c’est amusant.

L’eau monte encore et indéfiniment. L’eau vient toucher le rebord des nuages. L’eau saute la rambarde des derniers balcons du ciel, mouche une à une toutes les bougies des étoiles, fait couler le jour tout au fond de la nuit.
OK, pas de problème, nous avons en magasin un casque éclairé assorti à un élégant pardessus pressurisé qui permet de nager à son aise dans le ciel noyé. Ensuite l’eau recouvre notre galaxie et tout l’univers. En prévision de ce naufrage programmé nous avons planifié la fabrication d’une combinaison interstellaire munie d’un lavabo, d’un lave-vaisselle et d’un compartiment réfrigéré. Téléviseur HD à écran rétroéclairé. Bar et lit rétractable. Pizza et bière à volonté. Et là, lorsque nous flotterons au milieu de l’eau de l’univers, l’estomac tiède et le cerveau en apnée, notre casque rempli des effluves délicates d’un rot velouté, nous pourrons une fois de plus constater que, malgré l’absence de tout crépuscule, l’heure est enfin venue de prendre l’apéro.

Les moule-bites (IV)

Le jour où les cons traverseront les montagnes sur un tapis volant, je serai le premier à acheter un tapis persan.

La première fois, je me souviens, j’étais à mi-pente, à mi-gaz, le jarret en feu et le souffle court. Je voyais devant moi deux traces rectilignes se noyer dans le gris des nuages. Il faisait gris. Il faisait froid. Je pensais à Guillaumet dans les Andes. À une tasse de chocolat chaud. À redescendre. Il était bien clair que la personne qui avait tracé ce chemin rectiligne, plein ciel dans la pente poudreuse, avait été reliée par un câble à un hélicoptère, ce qui expliquait l’absence de traces de motoneige ou de dameuse. Facile! Moi aussi, tu m’attaches, l’hélico me tracte et j’avance sans mollir, droit devant moi, jusqu’au sommet de cette pente qui ne fait qu’à s’éloigner. Non, il ne s’éloigne pas, il monte. C’est ça, il monte, en verticale et la pente, forcément, se raidit, c’est mathématique. On observe exactement le même phénomène à vélo : je pars du point A que je situe pour simplifier à 500 mètres d’altitude pour arriver au point B, mille mètres plus haut, je sais, c’est impossible, c’est juste que je suis une brêle en soustraction. Donc, une fois arrivé en haut, après m’être assis tranquillement, à la fraîche et peut-être même avoir fait une petite sieste à l’ombre parfumée d’un mélèze et bu un peu d’eau pour me remettre les yeux en face des trous et ne pas prendre les épingles à cheveux pour des épingles à nourrice, je me remets en selle et je descends. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, force est de constater que le profil du parcours a été modifié. On a enlevé des mètres au dénivelé. Des décamètres, et ce n’est pas  une question de vitesse, faut quand même pas pousser. À l’école, on m’a bien expliqué qu’un train qui descend finira toujours par rattraper un train qui monte ou une baignoire qui se vide et que la vitesse est égale à la distance divisée par le temps, mais la distance, justement, est-ce qu’on sait si elle monte ou si elle descend ?

J’en étais là de mes réflexions, perdu au milieu du manteau neigeux qui s’accrochait avec difficulté à une pente nettement au-dessus de mes moyens. À 2,5 kilomètres à l’heure, le temps multipliait la distance et le mollet mollissait. C’est à ce moment précis que j’ai vu du coin de l’œil une spatule pointer à la hauteur de ma chaussure gauche. J’ai fait un bond de carpe, un bond de côté qui m’a presque fait tomber. La spatule s’est transformée en chaussures de ski remplies de jambes si fines qu’on aurait dit deux fuseaux. Il ou elle allait si vite que je n’ai vu que son dos. Sa silhouette moulée dans une combinaison translucide qui dansait à côté de la trace, de la neige jusqu’aux genoux, délivrée du poids de la pente et de l’apesanteur. J’avais dû priver trop longtemps mon cerveau d’oxygène, qu’on m’apporte les sels! Que je revienne à moi et que s’efface du paysage l’image phosphorescente de ce lutin évanescent.

Je me suis arrêté. J’ai levé les yeux. Il disparaissait déjà dans le blanc. Un peu plus tard, j’ai entendu un crissement dans la neige. Il redescendait, en traversée, les jambes et les bras écartés. Le derrière en arrière et les membres bloqués. Tout son corps tendu, aspiré vers le bas, vers le fond, là où il pourrait enfin détendre ses muscles tétanisés, se redresser, déchausser au plus vite et fixer à nouveau les peaux sous ses semelles ailées. Pour remonter. Enfin. Encore.

Il fallait bien qu’on se croise à mi-pente, moi qui ne voulait que descendre et lui, mon premier moule-bite tendu vers le haut, le premier d’une longue cohorte de marathoniens diaphanes chaussés de skis aussi légers que ces fantômes qui traversent l’hiver en survolant les montagnes dans l’espoir de trouver l’entrée du chemin escarpé qui mène au sommet des étoiles.

Les moule-bites (III)

Je vois le Mont Blanc partout.
Peu importe le nom des montagnes, leur altitude et leur déclivité, pourvu que les ruisseaux du ciel continuent à se jeter en cascade dans le fond des vallées pour éclabousser la neige de grandes taches bleues. Peu importe la position des montagnes sur une carte topographique qui change d’échelle d’un pincement de doigts. Peu importe le prix du plat du jour et s’il fera beau demain. Il suffira de commencer à marcher là où finissent le tire-fesses et le télésiège débrayable pour effacer le bruit du monde et retrouver le sifflement énervé du vent pris dans la résille des sapins à aiguilles. S’éloigner du tracé usé des pistes damées. Aller un peu plus loin dans les vallées. C’est ce que je me suis dit, il y a quelques années.

Ah le con.

On n’a pas idée d’être aussi demeuré. Quelquefois je me prends par la main pour m’assoir sur un banc. De là, je m’ausculte, j’inspire, j’expire, je tire la langue, je fais quelques flexions. Je prends des notes. Je reste cinq secondes en équilibre sur un pied. J’écarte les bras. Je ressemble à un avion. Je reprends des notes. Dix minutes plus tard, je dresse la liste de tous les symptômes. J’ai encore vieilli. Mes os craquent. Mon dos coince. Mes genoux agonisent. L’épaule droite ne répond plus, l’hémisphère gauche non plus. J’oublie les dates et les noms. La table de multiplication. L’extraction de la racine carrée. Mes dents branlent au manche et j’ai comme une grosse boule au fond de l’estomac, une grosse boule qui grandit au fil des années parce que ton Père Noël c’était pour de rire et que les trains qui passent ne s’arrêtent jamais chez toi. Tu veux que je te dise, au concours de la plus belle Charolaise, tu auras la médaille d’or. Le pelage luisant et les sabots vernis. L’œil vide et le cerveau absent. Une vache qui rumine dans un pré, voilà ce que tu es. Un bœuf.

Un bovidé qui fait Meuh.

Les moule-bites (II)

Le Mont Blanc joue à cache-cache. Il est passé par ici, il repassera par là. Le Mont Blanc est un mirage, une illusion, un nuage qui danse au fond d’un paysage. Le Mont Blanc est bleu, oultremer, indigo, entarté de coulées de crème figée d’effroi et de soleil.

Une bouffée de chaleur remonte de la vallée, cogne avec vigueur aux parois de plexiglas de notre cabine à huit places. Huit places, huis clos, où est la mer et c’est par où le Mont Blanc ? Huit places à vingt mètres au-dessus du vide ou deux cent skieurs dans un goulet d’étranglement ? Trois mille personnes, chaque heure, soulèvent leurs fesses pour s’extraire des  sièges débrayables qui les déposent directement sur le plancher de la terrasse orientée plein sud, c’est pour le bronzage, pour parler de la pluie en face du soleil, pour parler de l’hiver en face du printemps, pour parler de la mer en face du Mont Blanc.

La planète se réchauffe, on mourra tous demain. Demain, il n’y aura plus de neige, c’est sûr. On sera bien embêtés. Alors, qu’est-ce qu’on fera demain ? Demain, on ira parler ailleurs. On transportera nos névroses sur nos plateaux-repas tout au fond de la jungle ou au milieu du désert, imperméables à la beauté du monde, nos corps bien à l’abri de notre bulle à huit places. Nous continuerons à parler de la pluie et du beau temps, impassibles au milieu des océans. À produire des sons pour remplir le silence et notre vide immense.
Parler comme si nos mots n’étaient pas comptés, comme si un jour pas si lointain, nos mots s’effaceront à force d’avoir été usés.

Tiens, regarde! Tu le vois, le Mont Blanc ?

Les moule-bites (I)

Un jour, il y a longtemps, j’en ai eu marre.
Marre de la promiscuité, des files d’attentes interminables et des conversations indésirables. Du troupeau et de la foule. Ce jour-là, malgré l’état de délabrement avancé de mes finances et de mon appareil locomoteur, je me suis dit que le temps était venu de me libérer des chaînes du skieur canalisé, du skieur conditionné, du skieur pris dans le corset trop serré des mailles orange qui délimitent les contours de la piste et du ciel; prisonnier du cliquetis des bâtons qui s’entrechoquent et de la foule qui avance en se marchant dessus pour gagner un peu de temps avant d’aller mourir. Comprenez-moi bien, je moutonne comme tout le monde et mes jours sont comptés mais je déteste qu’on me pousse, qu’on me tire, qu’on me donne des coups de coude ou de bâton et qu’un type casqué me glisse un ski entre les jambes, alors que nous n’avons pas encore été présentés. Je dois être un peu fragile de l’intimité.

Surtout, je l’avoue, je subis avec difficulté, le résumé de la dernière réunion familiale où cousin Gérard a fait pleurer cousine Marinette, tu te rends compte, c’est une honte. Et j’adore la couleur du nouvel iPhone, je n’ai pas pu résister, j’ai dû l’avoir, j’ai DÛ, tu comprends! Je ne pouvais pas faire autrement. Ils ont encore acheté une nouvelle voiture, tu te rends compte! Enfin "acheté", tu parles, un leasing, c’est sûr, et des pâtes à tous les repas! J’ai dit à Duboudin qu’il pouvait ranger ses échantillons. Que même les Chinois n’en voudraient pas. Même les Chinois! T’aurais dû voir sa tête à Duboudin. Vert. Vert qu’il était. Il a tout remballé vite fait. J’ai faim, faut qu’on bouffe putain. Y font des carbonara en haut, au restaurant, je te raconte pas, portion adulte. La crème et les lardons, ils envoient, tu vas voir. Avec un petit coup de rouge, t’es lesté comme il faut pour attaquer la descente. Allez, on s’arrête en haut, je te paie l’apéro. Oh putain qu’y fait chaud. J’aurais pas dû mettre la doudoune. Ce soir, au déballage, ça va pas sentir la ballerine, c’est sûr. T’as vu mes nouvelles godasses, 800 balles, mais alors un truc de fou! Tu les mets aux pieds, ils te les chauffent et ensuite ils te les thermoforment. Ils font le vide d’air ou quoi et après, elles sont moulées sur toi. Je suis dedans comme dans des pantoufles. C’est simple, je pourrais même dormir avec. Allez viens on va bouffer. On se pose à l’aise sur la terrasse et on mate les meufs qui passent.

Tiens regarde, tu le vois le Mont Blanc ?

Bien sûr

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De marcher sur mon fil
Tendu entre deux épaisseurs de vide.
De tomber à la mer
Les quatre fers en l’air
En regardant s’éloigner les enfants.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
Des craquements du ciel,
Des arbres qui tombent,
De l’ombre des voleurs à la tire
Qui arrachent les ailes de la nuit
Et s’essuient les pieds sur le matin.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
À force de barboter dans le sale,
Dans tout ce gras qui colle à la terre,
D’oublier le chemin du pays des merveilles,
Le son de la musique des anges,
Mes oreilles prisonnières d’une cage d’ascenseur.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De ces fissures qui me lézardent,
Des gouffres qui grondent à l’intérieur,
Du bruit mouillé que font les minutes
Qui creusent une rigole sur mon visage
Pendant que la vie s’écoule ailleurs.

Les femmes qu’on descend

C’est un message qui commence par "Quelques mots du fond du cœur." D’autres mots suivent, que je ne vais pas reproduire ici parce que le coeur en question est celui d’Oscar Pistorius, coureur sans jambes que je tire pour quelques minutes des étendues de néant qu’il n’aurait jamais dû quitter.

C’est une histoire qui se passe à la Saint Valentin et justement, ça tombe bien, Oscar est amoureux. Très amoureux. Amoureux au point qu’il ne faudrait pas rigoler, ça non, on ne rigole pas avec l’amour, c’est ce qu’il explique à Reeva, son amoureuse.

Ensuite, on ne sait pas. Moi j’invente une histoire qui tient aussi bien la route que celle d’un cambrioleur qui descendrait du ciel et traverserait les murs pour venir se poser dans les toilettes d’Oscar. Je ne suis pas sûr que les cambrioleurs transplanent, pas plus qu’ils ne choisissent les toilettes pour voler des objets de valeur. On peut inventer cent, mille histoires plus crédibles que l’histoire du voleur. L’histoire de l’amoureux éconduit, par exemple ou celle de l’amoureux jaloux, c’est une histoire banale, pas besoin de se dématérialiser, pas besoin de se transformer en passe-muraille. Non. Des amoureux jaloux, on en a vu des centaines, des milliers, certains crient, d’autres pleurent, certains sont même détruits de l’intérieur. Ils serrent les poings. Ils bandent leurs muscles et ils frappent. Ils frappent des deux mains et elles se protègent. Ils frappent encore et elles se dégagent. Elles s’enfuient. Elles courent vers la salle de bains où elles s’enferment à double tour. Elles éteignent la lumière. Elles s’accroupissent dans le noir. Ils secouent de toutes leurs forces la poignée de la porte. Ils hurlent. Ils leur disent de sortir. Tout de suite. Maintenant. Mais elles, elles restent accroupies dans le noir. Alors, ils se dirigent vers la table, vers l’armoire ou le bureau. Ils prennent un pistolet noir. Ils tirent à l’aveugle derrière la porte. Ils tirent sans jamais s’arrêter. Bang. Bang. Bang. Bang. Les impacts font voler la porte en éclats. Bang pour la Saint Valentin. Bang pour les amoureux. Bang si jamais tu m’échappes. Bang si jamais tu t’en vas. Bang, le silence. Bang, tu es morte. Bang, tu baignes dans ton sang.

"Le mal et la tristesse me consument avec douleur". C’est ce que tu as dit, Oscar, pour célébrer le première anniversaire de ton premier meurtre. La tristesse te consume et je parie que l’étape suivante sera celle de la rédemption. Je te vois bien ouvrir des orphelinats, Oscar, financer des hôpitaux distribuer ton argent aux pauvres, faire écrire un livre qui parlera de toi, de cette épreuve terrible et de la force que tu as trouvée en Dieu ou dans les plantes pour te relever, lécher tes blessures et reprendre ton chemin ailé sur tes prothèses en fibre de carbone. À ta mort, on inaugurera le stade Oscar Pistorius. Une colombe descendra du ciel et les enfants lâcheront des ballons,

Bang, elle est morte. Les experts en balistique prouveront que les balles ont été déviées par les rideaux du salon. Les avocats diront que c’était de la faute du pistolet. Bang, elle est morte, tout ça ne serait jamais arrivé si elle n’avait pas été là. Elle n’avait qu’a se tenir tranquille. Elle n’avait qu’à couper ses longs cheveux blonds.

Bang.

J’en ai assez. [...] J’en ai assez de lire des faits divers où les femmes sont victimes d’agressions, ou de voir des photos d’elles battues et couvertes de bleues. Je suis fatiguée d’entendre parler de viols collectifs, ou de mutilations génitales, ou de violence sexuelle, sans qu’on attache de l’importance à ce qui pourrait être fait pour faire face à tout cela. Plus que tout, j’en ai assez d’entendre que l’on ne peut rien faire pour changer cela. »

Skin, Chanteuse du groupe Skunk Anansie, activiste pour One Billion Rising

Hermione et Ron

Assise dans un train entre Manchester et Londres, JK Rowling voit se former devant ses yeux l’image d’un petit garçon qui tient une baguette magique. Arrivée chez elle, elle écrit le début d’une histoire qui l’occupera pendant 17 ans, l’histoire d’Harry Potter, petit sorcier indiscipliné, obstiné, courageux, maladroit et parfois amoureux.

Aujourd’hui, l’histoire est terminée, mais les questions restent. Pourquoi Dumbledore meurt avant la fin ? Pourquoi Harry survit à Voldemort ? Combien d’étudiants à Poudlard et est-ce que Harry est un horcruxe ? L’histoire continue de s’écrire toute seule, portée par des milliers d’enfants ou d’adultes qui entrent dans le monde de JK Rowling, entretiennent les voies qui transportent le train des apprentis sorciers, remettent du bois dans la cheminée de la maison de Gryffondor, remettent une tournée de bièreaubeurre en attendant la nuit ou la neige, c’est selon.

Et JK Rowling répond, livre plus d’informations sur l’immense cathédrale cachée derrière l’écriture de ses sept romans. Elle répond avec une maniaquerie qui confine à l’obsession, à la possession, avec un luxe de détails qui laisse entrevoir tout le travail effectué derrière le rideau des mots et de l’histoire, la création d’un monde en somme, un monde créé en dix-sept ans, Dieu le père avait d’autres arguments.

Mais au bout du compte, on se retrouve avec un monde aussi rempli de pommiers que celui du jardin d’éden. Un monde en devenir que Mme Rowling regarde, revisite, remâche sans cesse au point de s’interroger sur la solidité du couple formé par Harry Potter et Ginny Weasley. Elle se fait du souci. Elle ne sait pas vraiment si ces deux-là vont pouvoir éviter l’écueil du divorce. Si elle y réfléchit, c’est évident, Harry aurait dû épouser Hermione, je sursaute, je me dis que non, là elle exagère. Le monde ne tourne pas comme ça, tout n’est pas toujours parfait, un couple ne se forme pas toujours sur des bases rationnelles, non, au contraire, ça peut se passer n’importe où et n’importe comment, dans un grand embrasement des sens qui pousse Gérard 1m98 et 120 kilos dans les bras de Robert 1m45 et quarante kilos au garrot, non, vraiment, il faut bien reconnaître que JK Rowling a perdu les pédales, elle déconne, elle plane, ça va être l’heure de sa pilule, et ensuite un gros dodo.
Non, sérieusement, il faudrait qu’elle consulte : les sorciers et les baguettes magiques, c’est dans sa tête que ça se passe, hein, JK, tout ça c’est pour de rire, maintenant, il faut redescendre, remettre tes pieds sur la terre ferme et quitter le monde des petits poneys.

N’empêche, Ron si tu m’entends : demain, c’est la Saint-Valentin. Alors, je te conseille de ne pas oublier les fleurs et la baby-sitter pour Rose et Hugo. Et pour une fois, trouve une idée vraiment cool pour la soirée, pas de pizza géante, pas de cheeseburger XXL, évite le plan bouffe tout simplement. Emmène Hermione n’importe où mais pas au restaurant, sinon tout ça risque bien de se terminer dans le cabinet du conseiller conjugal.

De la matière grasse et de l’eau

Oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium, phosphore, 95%. Ensuite, on ajoute une série d’éléments plus ou moins rares qui vont de l’azote au molybdène, on verse dans un Bécher  qu’on présente au-dessus de la flamme du bec Bunsen et on maintient le mélange dans une fourchette de température variant entre 36,1 °C et 37,8 °C.

Après neuf mois de cuisson lente, on obtient un être humain.

Qui peut croire à cette fable qui fait de nous un concentré d’eau et de matière grasse ? D’abord, apprenez que l’eau ne se mélange pas au gras. Faites l’expérience : versez une cuillère à soupe d’huile d’olive dans une tasse de thé à la camomille. Remuez pendant cinq, dix, vingt ou quarante minutes si vous êtes d’un naturel obstiné. Si vous continuer à remuer la cuillère de manière concentrique après plus de quarante minutes, il est urgent de consulter. Cessez donc de remuer, pour l’amour du ciel! Clinc, clinc, clinc, le tintement aigrelet de la cuillère contre la paroi de porcelaine va bientôt me rendre fou.

Voilà, respirons, laissons reposer un peu le mélange et que constatons-nous ? Je chausse mes lunettes et j’observe à la surface de la camomille une fine pellicule d’huile qui toujours pas coulé malgré toute l’étendue de vos transports. Et d’abord, je me demande bien qui a eu l’idée de mettre de l’huile d’olive dans la camomille, et pourquoi pas du gazole, tant qu’on y est ? Je vous laisse goûter, si le cœur vous en dit. Moi, rien que l’odeur me soulève le cœur.

De la camomille à l’huile d’olive, on a pas idée. Berk.

Pour connaître avec précision la composition exacte de l’être humain, il n’existe qu’une seule méthode fiable : prenez le sujet debout. Allongez-le bien à plat sur un matelas moelleux et ferme juste ce qu’il faut. Recouvrez-le d’un léger duvet de plumes recouvert de satin frais. Eteignez la lumière. Fermez la porte et laissez reposer. Après quelques minutes Clothilde a fermé les yeux. Elle se retourne. Se met sur le côté. Cale sa tête sur son oreiller. Sa respiration se ralentit. Clothilde s’endort et Clothilde sourit, elle s’en va, elle s’envole et là, on dispose d’un quart de seconde pour lancer son filet à papillons, un quart de seconde, pas plus, il faut être vif, précis, le geste doit être à la fois ferme et fluide pour arrêter délicatement l’élan de ce corps céleste et translucide; D’ailleurs, pour le filet, on n’utilisera que de la soie : seule la soie est assez délicate pour ne pas couper le fil des rêves.

Une fois Clothilde prise dans nos rets, nous n’aurons que quelques secondes pour prélever une mèche de ses cheveux avant de la laisser reprendre son envol et de retourner à notre laboratoire. Coupons les cheveux en segments de quatre centimètres et déposons-les dans une boîte de Pétri que nous présentons à l’objectif du microscope. Réglons la netteté et la profondeur de champ. Agrandissons dix-mille fois. Que voyons-nous ? De la poussière, on dirait. Agrandissons cent- mille fois. Des grains de poussière. Un million de fois. Toutes sortes de grains de poussière, de la poussière d’étoiles et de ciels, de la poussière de petits matins, des particules dorées de crépuscules d’été. Des atomes de rires d’enfants. De la pluie et de la neige. Des larmes grosses comme le poing. Des traces de sang. De l’air tendre et de la bise plus aigre que du vinaigre. Un grêlon minuscule. Un grain de blé. L’or gris des nuages. La mer. Une chute libre. Un cri. Deux yeux qui s’ouvrent. La première note de guitare. La nuit noire. La nuit blanche. Le parfum de l’encre. Le grain de sable et celui de la peau.

Tous ces grains de poussière qui font de nous ce que nous sommes, immenses et friables, colosses de pierre façonnés par le ciel et statues d’argile érodées par le vent.