Anniversaire

J’ai des millions d’années.
Je suis né dans un glacier,
Au milieu du désert
Et c’est un arbre qui m’a accouché.

J’aurai mille ans demain.
Je suis né au bord de la mer,
Au bord de la neige
Et c’est un sentier qui m’a appris à marcher

Je suis le produit de la terre,
L’herbe qui repousse chaque année au printemps,
L’herbe qui repousse obstinément,
Le bleu du premier ciel.
La première étincelle,
La première trace,
Le premier signe,
Le premier pas de danse.

Je suis le premier soir,
La première flèche qu’on lance,
Le craquement des bombes,
Le goût du sang
Et le choc sourd des hommes qui tombent.

Je suis le premier matin.
L’ondulation dans le sillage des anges
Et la première main qu’on tient dans sa main.

Dominique et moi

Tout d’abord, il y a la date de naissance. Un élément factuel et objectif que personne ne pourra contester en ces temps de jeunisme broutant. Dominique Strauss-Kahn est né le 29 avril 1949 soit 11 ans et demi avant moi. Presque 12 ans nous séparent, 12 ans, c’est un demi-monde, une demi-éternité ! Sur ce point, pas de discussion possible, un jeune sur ses deux pieds vaudra toujours mieux que deux vieux sur un déambulateur.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 1

Poursuivons avec l’analyse objective des critères liés à la personne physique.
Parlons de la hauteur. Sur la base des documents filmés et photographiques en ma possession et en procédant par comparaison avec d’autres personnes connues, je dirai qu’il est impossible que Dominique dépasse le mètre 70 alors que moi oui, et de trois très gros centimètres. Le monde, qui est très con, le monde abruti préfère les grands, ce qui me donne un deuxième point.
Si on considère les autres dimensions, c’est pas pour dire, Dominique se pose un peu là. Vu de face, c’est du massif et vu de profil, il faut du temps parcourir la coursive qui mène de la proue à la poupe du cuirassé. À vue de nez, je dirai qu’on n’est pas loin du quintal, alors que même après la session foie gras, dinde, fromages, desserts, petits gâteaux et fours qui s’étend sur les deux dernières semaines de l’année calendaire – Sauternes et Bordeaux inclus – je culmine avec peine à 74 kilos.
En matière de silhouette, pas besoin de vous faire un dessin, l’épais n’est pas en odeur de sainteté en ce début d’imbécile millénaire. On veut de l’élancé, du svelte, du filigrane. Là encore, pas de discussion possible, en slip kangourou sur la balance, c’est encore moi qui emporte l’affaire.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 3

Passons ensuite sur le versant subjectif des choses. Penchons-nous sur l’allure. Là, c’est vrai, tous les goûts sont dans la nature. Je n’essaierai pas d’analyser le ciselé des traits ou la couleur des yeux : on peut aimer la mâchoire fine ou découpée à la dégauchisseuse, le viking pâle et scandinave ou le touareg étique à l’œil noir. J’accorde à Dominique un point sur le regard. J’ai pour moi une abondance de cheveux qui s’accrochent encore à leur couleur, sauf sur les tempes, évidemment. La demi-calvitie n’étant pas particulièrement en odeur de sainteté dans les milieux de la beauté, c’est moi qui obtiens le point de la capillarité.
Résultat : Dominique : 1 / Nicolas : 4

Venons-en maintenant à l’intangible et pénétrons les choses de l’esprit. J’ose espérer qu’en tant qu’ex-dirigeant de la banque du monde, Dominique possède une maîtrise supérieure des choses scientifiques, alors que moi non. Pas de maîtrise du tout, ni supérieure, ni inférieure. Juste un grand trou. Par contre, en matière de galipettes artistiques, je le bats sans forcer. Dominique reprend l’avantage pour ce qui est de l’éloquence et de l’esprit de répartie. Je dirai même que c’est le prince pirate de la périphrase, le seigneur de la circonvolution verbale et du double toe loop locutoire : quand il se défend d’avoir couché avec des putes, Dominique évoque « (s)on absence de connaissance de leur statut prostitutionnel. » On ne peut que s’incliner devant ce magistral exercice de rasage du champ lexical.
Résultat : Dominique : 3 / Nicolas : 5

Pour en finir avec ce qui ne se mesure pas à la cuillère, examinons la coolitude et le niveau de célébrité. Je veux bien manger mon chapeau si Dominique est plus cool que moi. Par contre, à part cette fille qui m’a reconnu dans la rue – alors qu’il s’est avéré, une fois le malentendu dissipé, qu’elle me prenait pour un prof de gym qui selon ses dires me ressemblait trait pour trait – personne ne se retourne sur mon passage, alors que Dominique peine à fendre la foule immense qui sans cesse le poursuit de ses assiduités.
Résultat final : Dominique 5 / Nicolas 6
(Note pour celles et ceux qui suivent encore, et je devine qu’ils sont rares : Je sais quand même compter jusqu’à 6, c’est juste le règlement qui stipule que le facteur célébrité compte double.)

Même si le résultat est serré (en grande partie par le faute de ce règlement inique) il n’en demeure pas moins que c’est moi qui gagne à la fin.
Alors, je voudrais bien qu’on m’explique.
J’étais la semaine dernière à Munich pour un séjour de courte durée. L’entreprise qui m’emploie avait réservé une chambre de bonnes dimensions dans un NH de bon aloi. À la réception, on me tend une carte magnétique, chambre 207, deuxième étage. Je pousse la porte. J’avance le cœur battant dans le petit couloir qui conduit à la chambre. Je découvre le lit.
Vide.
Une fois de plus.
Je m’assieds. J’ouvre avec les dents un paquet de chips à la tomate posé sur le petit secrétaire. Trop de sel dans la tomate. Trop de couette dans le lit. Je ne comprends pas. Comment fait-il, Dominique, pour que des nuées de femmes nubiles tapissent les lits de ses chambres d’hôtel ? Il est petit. Gros. Pas beau. Sûr qu’il a un truc, un mojo, un joujou extra qui fait crac-boum-hue, une substance, un élixir, un fluide évanescent, une botte secrète qui n’est pas mentionnée dans le règlement.
Il arrive, elles sont là. C’est magique, je ne comprends pas.

Comment fait DSK pour que toutes les filles tombent dans ses bras ?

Le crépuscule de la cravate

Je peine à dessiner la courbe exacte de la dette grecque et j’ignore le pourcentage extravagant qu’elle représente par rapport au produit intérieur brut de ce pays chaud que je n’ai jamais visité. Les journaux disent que c’est grave. Les experts financiers et monétaires disent que c’est grave. La boulangère dit que c’est grave, qui connait bien Mykonos, on voit bien là combien les plus hautes intelligences s’accordent à dire que la Grèce est dans le caca.
Ça fait cinq ou six ans que ça dure, la Grèce coule, c’est terrible, et si elle coule, tout coule, les bateaux, bien sûr, mais aussi les avions, les voitures, l’euro, le dollar et les Chinois qui boiront leur dernière tasse avant d’être parvenus dans nos bras pour égorger nos fils et nos compagnes.

Sur le pont, après « L’Hymne à la joie », les violons de l’orchestre entonnent les premières mesures de « Mon Dieu, plus près de toi. » On hale les canaux de sauvetage, le monde entier retient son souffle. Déjà le bateau tangue et gîte. Demain peut-être, demain nous flotterons le ventre à l’air sur les eaux tièdes de la Méditerranée.

L’heure est grave et le silence se fait.

Voilà qu’apparaît en haut sur la dunette, la silhouette altière du nouveau capitaine fraîchement élu par l’assemblée des matelots. La foule des futurs noyés lève vers le sauveur des yeux remplis d’espoir.  Et là, horreur et damnation. Stupeur et horrification : halé et le poil lustré, le nouveau Grec Suprême laisse apercevoir un grand morceau de poitrail velu entre les deux pans de sa chemise ouverte. OUVERTE! La chemise.

Aussitôt, le monde entre en ébullition, BREAKING NEWS, arrêt immédiat de tous les programmes de télévision. FLASH SPÉCIAL, en direct du naufrage du monde, ici Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière, qui vous parle du pont des premières, où, il faut bien le reconnaître, le temps n’est plus aux festivités. Nous assistons à nos derniers instants en direct live et vous découvrez le visage de notre nouveau capitaine au moment où l’eau pénètre dans les cales du navire. Voici donc les images, chers téléspectateurs et en les visionnant, vous saurez immédiatement que nous sommes perdus.
En effet, c’est un capitaine sans cravate qui a eu le front de se présenter devant la presse du monde entier. En cinquante ans de carrière, je n’avais encore jamais été confronté à une telle situation et les mots me manquent, chers auditeurs télévisuels. Les mots me manquent pour vous dire à quel point je suis bouleversé. Jamais, je dis bien JAMAIS, je n’avais été exposé de manière aussi frontale à l’image de cette société dévoyée qui foule aux pieds les principes sacrés du savoir-vivre et de la bienséance. Ah, mes chers amis, en vérité je vous le dis, que nous reste-t-il dans ce monde malade, vers qui se tourner et à quoi se raccrocher si la cravate ne ceint plus le cou de nos autorités ? Il est venu, mes biens chers frères, il est venu, le temps de la chienlit en jeans où il sera impossible de distinguer un fumeur de chanvre d’un politicien ou d’un banquier. Je suis encore sous le choc, mes bien chères sœurs, sous le choc et mon seul vœu, à l’heure de vous quitter, mon unique souhait est de mourir avant que ce monde ait fini de couler.

C’était Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière en direct de votre naufrage à tous, je vous rends l’antenne, à vous les studios, à vous Cognacq-Jay.

Ailleurs, la vie

L’aube tire les rideaux de la nuit et personne pour lever les yeux vers le ciel.

Sur la table du petit-déjeuner, le café se lyophilise en regardant un demi-mètre de pain livide et pré-débité à la mesure exacte des mâchoires du toaster.

Le parfum des premières lueurs du soleil s’écrase sur la paroi lisse du double vitrage.

Le jour se lève sur les voitures, le métro et les téléphones portables. Le jour se lève et peut-être qu’il neige ou peut-être qu’il pleut,  comment le savoir, à vingt mètres au-dessous du niveau de la terre ? Comment le sentir, à l’abri d’une coupole de verre et d’ailleurs, à quoi ça sert, la pluie, la neige ? La neige ça glisse, c’est sale et surtout, ça va nous mettre en retard, alors on serre les dents et les mâchoires. On a des sueurs froides. On donne un grand coup de volant. On joue notre vie sur le fil d’un dérapage. Pendant ce temps, la neige repeint en diamant les barres tristes de nos immeubles, les illumine et les transforme en palais des mille et une nuits.

Le jour se lève et c’est une nouvelle merveille que nous ne voyons pas, les yeux rivés sur l’écran de nos téléphones portables. Le jour se lève et on ne l’entend pas, nos écouteurs calés tout au fond de l’oreille interne, qui nous laissent des messages, nous parlent des tremblements de terre, des volcans, de la crise, de l’amante du président, de la pluie et du beau temps.

Le jour se lève, et ça me fait une belle jambe de savoir qu’il fera beau demain. Là, tout de suite, je vais être en retard. 5 minutes. 10 minutes. Une demi-heure, plus peut-être. Alors je cours, la tête dans mon écran. Je cours sans but, sans queue ni tête, je cours pour ne pas être en retard, je cours le jour, je cours la nuit; dans mon oreille interne, le monde en flux tendu, en bruit continu. La crise, le temps, le furoncle du président.

Je cours et nous courons dans le vide pendant que le soir tombe dans le vide, pendant que la vie fuit, s’écoule au compte-gouttes d’une fente invisible pratiquée dans la tranche imperméable de nos téléphones portables.

Les personnes magiques

Les personnes magiques ne font pas de tours de magie.
Pas de discours, pas de déclarations solennelles et surtout pas le plateau du journal de vingt heures. Elles ne brillent pas d’un éclat particulier, non, à peine une lueur.

Les personnes magiques sont éclairées de l’intérieur.
À la lumière des bougies, à la flamme qui vacille et tangue dans l’air mouvant, fluide, délicate, fragile et qui résiste pourtant aux coups de chaleur, aux coups de froid, aux coups de vent, à la bêtise mondialisée et à toute la veulerie du monde saoulé du bruit des cons.

J’en ai rencontré quelques-uns,  je ne sais pas,  peut-être dix ou vingt ou trente; jeunes ou vieux, souvent si jeunes et si merveilleux. Posés bien à plat dans leur corps et dans leur tête. Tranquilles sans êtres anesthésiés, agiles, attentifs. Des marcheurs rapides, jamais fatigués de fouler la poussière qui blanchit les bas-côtés de l’été, jamais lassés du reflet que les néons allument sur le macadam d’une ville pressée de se mettre à l’abri de l’orage.
Et si la pluie continue à tomber, ils traversent la pluie. Et s’il neige ils continuent à marcher, leur pas toujours le même, un capuchon vissé sur la tête.

Des jeunes femmes et des jeunes hommes, rien de spectaculaire, juste cette flamme fragile qui projette autour d’eux un halo dansant, imperceptible et flou; une aurore posée sur les contours de leurs silhouettes menues, à contre-jour, dans le crépuscule des jours.

Hamster Maussade

Sur le ruban de caoutchouc noir tendu entre deux rouleaux de métal usiné, je cours, hamster glabre et peu jovial.
Je cours, immobile, sur un tapis roulant, gauche, droite, gauche, droite, ponk, ponk, ponk, ponk, ponk, en légère descente, à 9, 10 ou 11 kilomètres à l’heure.

Je cours sur place et je pense au hamster, mon frère, ses petites pattes frénétiques qui font tourner les barres de sa roue métallique. Un kilomètre et je n’ai pas bougé. Je suis toujours là, en face des fenêtres, du museau des voitures et la neige a fini de tomber.
Deux kilomètres et la vue n’a pas changé. Dehors, il pleut et dedans, ma position géographique n’a pas varié d’un seul degré. Stationnaire, je cours, je pédale dans le vide, le yaourt, la choucroute, le chocolat fondu ou le caramel mou. À côté de moi sur le tapis roulant, un autre hamster fait tourner son ruban. Nous voilà tous les deux galopants et cloués sur notre ligne de départ, à contretemps, ponkponk, ponkponk, ponk ponk, ponk… ponk, pendant que le soir tombe et allume des ampoules au groin des voitures.

Hamster, mon frère, on a bonne mine, toi dans ton tambour et moi sur mon tapis roulant, à courir à perdre haleine sans jamais avancer d’un seul centimètre.
Tu veux que je te dise mon pote, ça ressemble beaucoup à certains de mes jours, où je cours sans queue ni tête, je cours dès le lever du jour pour arriver au soir et lorsque  le soir tombe, je me retrouve très exactement à mon point de départ.

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 44ème Forum Économique de Davos.

Mes très chers amis.

Quel plaisir de revoir tous ces visages familiers, je voudrais saluer Bono bien sûr, que je vois au premier rang assis à côté d’Angelina Jolie et de Pharrell Williams qui nous a promis d’interpréter Happy en version acoustique après le déjeuner.
Happy, je le suis. Quel bonheur vraiment de pouvoir nous réunir pour cette parenthèse ouverte dans nos vies remplies d’obligations, de rendez-vous et de décisions à prendre, car en fait, dans ce monde, il faut bien le reconnaître, c’est nous qui décidons.

Cette 44ème édition sera entièrement consacrée au thème des inégalités sociales et plus particulièrement au fossé qui ne cesse de se creuser entre ceux que j’appellerai les superriches et les superpauvres.
Imaginez. Imaginez! Nous tous qui sommes ici, nous sommes les représentants d’un petit groupe d’individus, à peine un pour cent des habitants de la planète qui détient plus de la moitié de la richesse mondiale.
1 pour cent. Seulement 1 pour cent!
Calculez avec moi. Imaginons que nous, les superriches, soyons fusionnés dans le corps d’une personne. Imaginons ensuite que la richesse du monde est un gâteau de dix mètres  de diamètre que nous séparons en deux parts égales. Notre représentant aura donc une part de gâteau équivalente à une surface de 78.5 mètres carrés, ce qui me paraît un peu beaucoup pour un seul estomac, mais c’est la faute au gâteau.
Penchons-nous maintenant sur le cas des superpauvres et de leurs 99 représentants. Si je divise 78.5 par 99, j’obtiens 0.78 mètre carré par individu, arrondis au centième supérieur, soyons généreux avec les pauvres.

D’un côté une part de gâteau de la taille de ma salle de bains, de l’autre une portion de tarte qui tient dans une boîte à chapeaux.

Si nous considérons le fait que les études montrent que notre part de Saint-Honoré ne cessera d’augmenter dans les années à venir, que croyez-vous qu’il va se passer, mes chers amis ?
C’est très simple, un jour, les pauvres voudront manger tout ou partie de notre part de gâteau. Logique. Mathématique. Et c’est là que j’interviens et que je préviens le danger. En vérité, en vérité, chers amis, la solution est simple, si simple, il fallait juste y penser. Mon programme se résume en un mot : DÉ-SCO-LA-RI-SATION.

Je vois à la fois l’interrogation et la stupeur se peindre sur vos visages. Laissez-moi vous éclairer. Le problème posé par les inégalités n’a rien à voir avec la richesse ou la pauvreté. Non. Il s’agit uniquement d’une question d’éducation. Aujourd’hui les pauvres font le même calcul que moi. Le même CALCUL, vous comprenez! Mais si demain, on ferme leurs écoles, les pauvres, les superpauvres, ils ne sauront plus calculer, vous voyez! Ils ne sauront même plus qu’il y a un gâteau.
Alors ce gâteau sera enfin le nôtre, entièrement, pleinement.

C’et donc NÔTRE GÂTEAU, chers amis, que je vous invite dès à présent à manger à pleines dents, à plein gosier, sans retenue, et pour longtemps.

Applaudissements. Standing ovation. Bill Gates veut poursuivre mais la salle en délire l’en empêche. Alors il reste là debout et il sourit.

Je précise quand même que tout ça n’est que fiction. En réalité Bill Gates ne se soucie pas du sort des pauvres. On trouvera sur ce lien le rapport annuel d’Oxfam sur l’augmentation des inégalités économiques extrêmes.

Épilation du langage

Est-ce que les aveugles voient mieux quand ils sont non-voyants ?

Nous avons si peur des mots, si peur. De plus en plus peur, les mots nous regardent droit dans les yeux, droit dans leurs bottes, ils nous disent que nous sommes faibles, tremblants, passagers, ils nous disent qu’un jour nous serons malades et qu’une longue maladie peut avoir plusieurs noms de cancers : le cancer du foie ou du côlon, le cancer des os ou n’importe quel cancer, n’importe quelle tumeur du cerveau.

Les mots nous disent les choses telles qu’elles sont, c’est pour ça qu’ils sont nés : dire au plus droit, au plus court, au plus précis. Dire ce que nous sommes, notre réalité et le monde qui nous entoure; il nous a fallu des siècles pour casser ces cailloux, les polir, en faire des galets lisses et plats que nous caressons amoureusement dans le creux de nos mains. Des mots tendres et des mots doux, des mots terribles, des mots crus, des mots âpres, des mots sortis d’un tamis ou d’une râpe à fromage, des adjectifs si précis qu’ils nous font saliver, rire ou bander.
Des adjectifs méchants, trop méchants, alors, il faut qu’on les efface : ils pourraient nous blesser, nous rappeler que nous sommes vieux, vieux, vieux, alors que nous poussons la porte du troisième âge ou celle du quatrième, la belle affaire, on pourra inventer tous les âges qu’on voudra, la réalité sera que nous serons vieux, séniles et souvent, nous seront malheureux.

Je ne sais pas qui a commencé. Les militaires étatsuniens peut-être qui n’en pouvaient plus de décompter les morts vietnamiens et les ont remplacés par des casualties, des choses vagues, incertaines, le produit indéterminé de la rencontre d’une balle et d’un abdomen dans le cadre très général d’un conflit armé mais pas d’une guerre, surtout pas une guerre, surtout pas ce mot.
Ou alors, ce sont peut-être les politiciens, qui ont rasé le langage, qui l’ont épilé au rayon laser pour que ne subsiste plus un seul poil, plus un seul point noir, plus aucun grain de beauté, juste une surface atone et lisse où plus rien ne peut tenir et plus personne ne peut s’accrocher. Un discours creux et vain qui tourne en boucle monocorde, le bruit de fond de nos vies, plus insignifiant et plus vide que toute la musique qui encrasse les cages de nos ascenseurs.

Je ne sais pas qui a commencé à faire bouillir le langage pour en faire de la pâte à tartiner.
Je ne connais pas les gens qui veulent stériliser le monde, en faire un plat pré-cuisiné.

Je me sens vieux, mort et vivant et parfois je bande, parfois je sens le fromage de chèvre. L’ail frais. Le pâté de campagne et le Beaujolais. Parfois, j’ai vraiment envie de chialer tellement c’est beau la neige qui tombe, le froid, le parfum des arbres en été. Parfois, je crie, et ce sont tous des enculés. Parfois, je bégaie, je bafouille, je m’emporte, c’est la vie qui monte ou qui descend, la vie en jeans ou robe du soir, la vie propre, sale, la vie qui sent les fleurs et les égouts.

Toute la vie qui ne tiendra jamais dans le cylindre écrasé d’un tube de pâte à tartiner.

Papa Tango Charlie

D’un seul coup le ciel bascule.

Je plonge sur eux en piqué.
Je les tiens dans mon viseur, il ne reste plus qu’à appuyer. J’ai vu ça dans les bandes-dessinées, Tanguy et Laverdure, objectif accroché, une silhouette dans mon collimateur.

On comprend si bien avec un dessin.

J’ai le doigt sur le détonateur.
Dans une seconde, je les réduirai en bouillie et en cendres et leurs cendres, je les atomiserai jusqu’à la dernière particule.
Dans une seconde, ils seront morts. Pas trop vite. Qu’ils brûlent d’abord. Qu’ils brûlent d’abord de l’intérieur, que leurs entrailles éparpillées fondent doucement dans l’enfer nucléaire que mes missiles auront allumé.

J’ai le doigt sur le détonateur. Objectif accroché. Dans une seconde, ils seront tous effacés, tous, autant qu’ils sont.
Tous, autant que nous sommes.
La seconde passe et mon doigt n’a pas bougé. Je tire sur le manche à balai. L’avion se cabre et se redresse. Dans la dernière case, il monte à la verticale, le nez pointé vers le soleil.

On comprend tout avec un dessin.