Archive de Catégorie pour ‘NN’.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de “Y” que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de “Y”. Sous profession, j’aurais indiqué : “Chercheur de brins d’herbe.”

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

- Un brin d’herbe en forme de “Y”.
- Deux”N”.
- Le vent
- Le soleil
- La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Douze mois ne font pas une année
Douze mois font un siècle ou une éternité
Douze mois sont nés hier
Douze mois sont encore aujourd’hui

Quatre saisons emmêlées
La neige tombe en été
Le printemps tombe en hiver
Je tombe sur le verglas du joli mois de mai.

Douze mois depuis le retour de l’été.
Ceci n’est pas un anniversaire.


C’est une femme turquoise.
Avec de l’or à l’intérieur.
Une fille aux cheveux longs
Ou courts,
Aux yeux clairs
Ou noirs.

C’est une femme aux mains longues
Aux mains blondes
Que deux bracelets retiennent
À ma table de travail.
Un bracelet fuchsia
Un bracelet turquoise
Piqués de petits miroirs.
Des petits éclats de verre
Pour refléter la vie qui brille.

Deux bracelets nus qui se souviennent
De deux poignets élastiques
Endormis à l’ombre
De deux bracelets.

Est-ce que je pars, est-ce que je reste ?
Est-ce qu’il fera beau demain ?
Est-ce que je pars, est-ce que  je reste ?
J’attendrai demain matin.

Si je pars, est-ce que je reviens ?
Est-ce que je pars pour toujours ?
Si je pars, est-ce que je reviens ?
J’attendrai un autre jour.

Est-ce que Paris au mois d’août
Vaut Paris au mois de septembre ?
Est-ce que j’attends le mois d’octobre
Pour enfin aller à Berlin ?

Est-ce que j’écris, est-ce que je peins ?
Combien de temps je vais attendre ?
Combien de temps je vais rester
À regarder mes mains vieillir ?

Et si je l’avais prise par la taille ?
Et si j’avais poussé sa porte ?
Et si j’étais simplement monté
Avant de redescendre ?

Une fois de plus, je me suis trompé.
Et simplement n’existe pas.
Finalement qu’est-ce que ça change ?
Demain, je me tromperai encore

Je me tromperai moins demain.

Enlever tout ce qui n’est pas nécessaire et respirer un peu.
Enlever toutes les couches inutiles et aimer ce qui reste.

Aimer tout ce qui reste, ne serait-ce que pour un zeste.
Aimer le zeste et les pépins.

Réserver le zeste et avaler les pépins.
Réserver le reste et manger dans ta main.


Allongée sur le dos, elle dort.
Elle dort enfin et son visage apaisé
Offre à la nuit son profil sans les nuages.
Son profil encore après les orages.
Après le monde qui s’écroule.
Son profil intact.

La nuit n’y peut rien.
Le monde n’y peut rien.
Peut-être qu’elle rêve,
Qu’elle lutte contre ses images.
Mais il y a ce moment
Où son visage se détend.
S’épure.
Fend la mer de la nuit.

Allongée sur le dos,
Elle dort enfin.
Le jour se lève
Et découvre ce profil allongé.
Le jour tendre s’est penché vers elle
Pour caresser ce visage.
Que la nuit voudrait garder.

Alors,
Sans plus attendre,
Le jour a renvoyé la nuit.
Maintenant, son profil
Dort dans la lumière pâle.
Elle est plus belle que le matin.

Les hommes préfèrent les guerres

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3 extraits du livre

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