Poil-de-Chameau : notre grand feuilleton capitaliste

Avertissementcamelhair1

Dissipons d’emblée le malentendu éventuel. L’incompréhension. Le quiproquo. Ceci n’est pas un documentaire animalier. Le nom (artificiellement) composé « Poil-de-Chameau » représente une partie d’un tout plus communément appelé pardessus ou manteau très cher en laine spéciale, couleur caramel pâle. Par une deuxième extension, plus métaphorique que métonymique, ce précieux bout d’étoffe devient le symbole du contenu qu’il enrobe. À savoir, un trou du cul exclusif et vain, conçu à la seule fin d’exploiter pour son profit très personnel les innombrables failles du système de gouvernance capitaliste.
L’outil utilisé pour mener à bien cet ambitieux projet est une entreprise cotée en bourse que nous avons située dans le domaine du fitness pour faire joli. Mais ça pourrait aussi être des ordinateurs, des copieurs quadrichromiques, des tondeuses à gazon ou des enzymes qui rongent de l’intérieur les poignées d’amour du quadragénaire occidental.
Chaque entreprise est un royaume en forme de paquebot. Au rez supérieur, extralucide et rare, Dieu tient la barre d’une main puissante, les yeux fixés sur la ligne d’horizon qui se perd dans la brume tout là-bas, au fond de l’horizon, justement.
Au rez inférieur, la cour prend le soleil sur des transats baignés de lumière blonde.
Au sous-sol, la foule immense des matelots fait tourner les machines sans jamais voir le jour et les élus ventripotents que le cocktail glacé refroidit à peine, on est en août et il fait si chaud. Heureusement que l’air conditionné circule librement dans toutes les cabines de première.
Dans notre trois-mâts, Dieu exhibe un corps sculptural, une véritable ode à la gloire des machines de musculation qu’il vend par pleines lessiveuses. Le cheveu est lisse et repeint de frais. La canine scintille. L’œil fusille, la quéquette aussi.
A l’étage inférieur, la cour se compose d’une poignée de Vice-Présidents qui désirent ardemment quitter ces limbes douloureux pour accéder enfin à la grande suite royale avec des fenêtres partout, un jacuzzi et un réfrigérateur lui aussi gonflé aux amphétamines.
Poil-de-Chameau, héros de ce feuilleton enchanteur, fait partie de ce petit groupe d’élus. Un œil sur les chiffres des ventes et l’autre sur le siège revêtu de cuir pleine fleur qui accueille chaque jour le délicat postérieur de l’altesse supérieure. Le rôle dévolu à PdC, (utilisons un acronyme pour faire cool et américain) c’est la divination. La lecture du futur basée sur le présent, ses chiffres et ses courbes. Habité, il traverse les couloirs, les mains jointes, pénétré par l’importance de sa mission : déchiffrer les signes inscrits dans le ciel pour deviner l’avenir du fitness. On appelle ça un Vice-Président du Planning Stratégique. Avouez que ça a de la gueule, avec toutes ces majuscules. Donc, nous allons rapporter ici quelques épisodes de la vie enchantée de Poil-de-Chameau, Vice-Président du Planning Stratégique chez BodyStrong, manufacturier états-unien d’appareils de fitness. Un frais quinquagénaire de type afro-américain un peu friqué et intensément con.
Ce récit est avant tout destiné à l’émerveillement contenu des masses laborieuses confinées dans l’obscurité de la salle des machines. Penché sur le moteur, dans les entrailles du bateau, le mécanicien inconnu ignore qu’une brise légère balaie en riant le pont des premières où on vient de servir un petit blanc sec et frappé juste ce qu’il faut pour bien commencer la soirée.

1. Bonus dans l’os bonus

C’est le couac majeur. Le grand hic. La catastrophe majuscule.
Pour faire court, nous dirons qu’au commencement était le plan. Le Grand Master Plan. Quinquennal. Au début, il y a marqué 2005. À la fin, 2010. Entre les deux, des courbes, des séries de chiffres et des graphiques rigolos. Nous sommes irréfutablement en 2008. Le plan a dit que les ventes annuelles se monteraient à un nombre X de dollars américains. Implacable, la réalité indique qu’il manque 5 millions de ces mêmes dollars pour arriver à X. Une conjonction d’éléments fâcheux explique cet abyssal différentiel : la conjoncture, adverse rien que pour nous embêter, le pétrole qui disparaît sous nos yeux, les terroristes toujours facétieux. Et surtout les étendues infinies de notre internationale incompétence.
Depuis quelques semaines, Poil-de-Chameau flippe comme une bête. Pousse des hurlements affreux. Multiplie les conférences téléphoniques. Il faut trouver ces cinq millions. Tout de suite. Pas tant pour la santé compromise de La Firme. La Firme peut bien crever et nous avec. C’est bien plus grave. Le deuxième trimestre marque la fin de l’année fiscale. Début juillet, on additionne les gains, on soustrait les charges et on obtient un chiffre qui peut provoquer un orgasme vertigineux chez tous les membres de l’étage managérial, pourtant peu portés sur l’onanisme comptable en temps normal. Si le chiffre magique correspond au plan, alors les vice-présidents reçoivent un bonus équivalent à une villa individuelle avec cheminée en plastique, ou alors c’est la voiture de sport avec le monogramme du propriétaire brodé en lettres d’or sur tous les tapis. C’est selon les goûts et les aspirations de chacun. On est en démocratie. La villa n’est pas obligatoire.
Alors, la situation est grave. Le bonus du héros est en péril. On instaure les trois-huit. PdC trépigne en continu. Il se roule par terre. Émet des cris aigus. Menace de virer tout le monde en direct et en langage fleuri si son petit cadeau devait lui échapper.
- Jamais vu une telle bande d’enculés. Enculés ! Faites marcher vos neurones d’enculés, pour une fois ! Je veux être informé heure par heure! Minute par minute ! Ah, je n’en peux plus de devoir travailler avec ces enfoirés. Je veux mon bonus ! C’est clair ? Trouvez-moi ces 5 millions !

Sur ces bonnes paroles, les enculés repartent au charbon. Trouver les 5 millions.

Note de l’auteur : il est essentiel de préciser ici que le concept du bonus s’applique uniquement à partir de l’étage vice-présidentiel (voir l’avertissement) et au-dessus. Ceci pour le cas où les masses laborieuses commenceraient à avoir des idées de grandeur.

2. Mais où trouver 5 millions ?brochet

Il faut frapper un grand coup.
Trouver le dindon gras à alléger d’un respectable alignement de zéros en échange de tapis roulants à inclinaison variable et de stations d’entraînement multipostes. Les amorces ont été placées en des endroits stratégiques et propices à la pêche au gros. Au très gros même. Après une période de réflexion nourrie au feu de frénétiques conférences téléphoniques intercontinentales, PdC a fini par jeter son dévolu sur un prometteur prospect italien. La société opère au niveau national et s’est montrée intéressée par l’achat de containers remplis de fonte et de métal propres à renforcer la masse musculaire de tous ces transalpins amollis par l’excès de Parmesan.
Le brochet fermement amorcé, il s’agit maintenant de ravaler notre façade, de faire reluire notre enseigne pour que scintillent ses chairs frémissantes dans la lumière rouge allumée tout exprès pour attirer l’attention des grands mâles. La mise en beauté s’étire sur une longue semaine, week-end inclus. Quelques nuits aussi, qui permettent de rentabiliser tous ces fuseaux horaires déployés entre le peuple américain et nous. Un commando d’élite a été mis en place pour préparer l’invasion de la péninsule. Tous les ordres de marche ont été distribués, avec, par ordre d’importance :
- Le Grand Chef des Ventes Italien, en charge de la stratégie des prix et de la protection des marges.
- La Grande Prêtresse Anglaise de la vente directe, qui convertira le peuple italien à l’adoration du fitness par le téléachat.
- Moi-même, accoucheur d’un plan d’invasion marketing à même d’assurer une subite pénétration de la marque sur le front transalpin par le biais des magasins de l’honorable et encore qu’hypothétique client. J’officie également en tant que coordinateur et récolte dans mes filets tendus en permanence toutes les perles filées par ces grands esprits pour en faire une Très Magistrale Présentation.
- Et enfin, Poil-de-Chameau. PdC. Le Très Grand Précieux, tout entier absorbé par le choix du cuir qui embaumera l’intérieur du véhicule italien que ce marché à 5 millions lui apporte sur un plateau. D’ailleurs, sa montre indique vendredi et aussi 11h30 du matin. Le moment propice pour effectuer une dernière revue des troupes avant d’affronter l’épreuve redoutable de la première classe dans un avion de ligne reliant Portland, États Unis à Frankfort, Allemagne. Et ensuite un autre avion, toujours en première classe pour enfin arriver à Bologne. Interminable. Insupportable. Épuisant.
Mais le Guide suprême ne recule jamais. Il traversera donc l’Atlantique sans mollir, pour être sur le champ de bataille lundi matin.11h30. Parfait. Il doit se faire tard, tout là-bas en Europe, mais il n’a jamais su combien d’heures au juste le séparent de ces lointains frères inférieurs. Donc, appeler tout le monde, son assistante est là pour ça : dénouer les fils compliqués de l’électronique. Lui, il est payé pour réfléchir. Pas pour comprendre le fonctionnement d’un téléphone.

3. Le traité de Bologneail

Nous sommes venus de loin. Par avion, en voiture, en train. Pour converger vers Bologne lundi dernier pour l’ultime briefing. La préparation au combat.
Le commando est enfermé depuis des heures dans le bureau de verre réservé à l’usage exclusif des échanges ultra-confidentiels. On n’avance pas. Mon estimé collègue italien et Chef des Ventes est en proie aux affres d’une diarrhée créative qui entrave toute progression structurée de la discussion. La Grande Prêtresse Anglaise du téléachat fait la tête pour une raison qui reste à élucider. Poil-de-Chameau ne comprend toujours pas la notion de conversion qui s’applique entre un Euro européen et un Dollar américain. J’essaie en vain d’extraire quelque chose de sensé de cette assemblée en perdition. Et soudain, un éclair traverse le ciel transalpin. PdC a une illumination. Mieux, une épiphanie. Il jaillit de sa chaise, l’index tendu vers le plafond gris. Il vient de pousser un cri. Une extase. Une exclamation suivie d’une absence : il s’est envolé aux confins de la galaxie. Nous restons sur terre pour l’accueillir à son retour. Le voyage dure un peu. Il a fermé les yeux. Les ouvre à nouveau. Il va parler. C’est un garçon.
- J’ai trouvé! Ce qui manque, c’est la marque. La marque. C’est tout.
Nous ne sommes malheureusement pas montés dans le même vaisseau interstellaire et l’incompréhension se lit dans nos regards terriens.
- Bien sûr, bande de branques. Que veut le client ?
- Des machines de fitness.
Dans le regard que PdC lance à mon collègue italien, il y a des étendues infinies de mépris doucereux.
- Des machines, mon cher Gianni. Des machines… Jamais ! Des machines, il en trouve partout. Dans n’importe quel container chinois. Dans un camion. Partout. Mais une marque, Gianni, UNE MARQUE, voilà qui est rare. Précieux. Unique. Nous allons lui vendre UNE MARQUE, STRONGBODY! Voilà la solution! La réponse. Une marque reconnue dans le monde entier. Une valeur ajoutée. C’est ça. Et que fait la valeur ajoutée, Gianni ?
- ?
- La valeur ajoutée gonfle la marge, Gianni. La marge, tu comprends. Le client peut s’appuyer sur notre marque pour augmenter sa marge. Faire plus de pognon, pour simplifier, que tu comprennes un peu.
Et le voilà qui réinvente le concept de la marque sur 6 diapositives brûlantes. Le résultat le met en transe. Il s’épate de tout ce génie contenu dans si peu d’enveloppe corporelle.
- Les gars, c’est ça. C’est exactement ça. De l’ail puissant!*
Et hop on revient sur ses 6 pages magiques et il nous fait la présentation comme si c’était vrai. Une fois. Deux fois, Trois fois. Il reprend depuis le début avec le même ton pénétré. Il répète son tour de chant rien que pour nous avant le gala de demain. S’esbaudit encore de la puissance de son esprit.
- Du concentré d’ail!* Excellent. Je crois que j’aime ça.
Il se rejette en arrière dans son siège pour trente secondes d’intense méditation, change une ultime virgule et ça y est. YES. Voilà. Allons nous préparer pour l’assaut ! Il se lève. Repose la monture en titane argenté sur son nez délicat. Émet un rugissement guerrier. Frappe dans ses mains et se tourne résolument vers la porte.
- Allons-y les gars.
Normalement, c’est là qu’on entend les premières mesures de l’hymne national américain.
Accompagné de ma renfrognée collègue anglaise, je prends place dans une Smart minuscule louée pour l’occasion. Le Grand Maître de la Marque dépose son postérieur délicat sur le cuir tendre de la limousine allemande du Chef de Ventes italien. Retardés par cette épiphanie inattendue, nous quittons Bologne à toute vapeur. Direction Rimini. A l’assaut. Taïaut. Taïaut.

*Note du traducteur : “Strong garlic” littéralement “de l’ail fort” pour dire en américain que c’est vraiment über cool et que ça déchire ta race dans sa globalité.

4. Pipi à Rimini (Épisode 1)man1

Nous sommes même très en retard pour le repas du soir que nos hôtes et futurs clients (pas de place pour le doute) ont organisé pour nous. Sur l’autoroute qui relie Bologne à Rimini, j’essaie de garder ma Smart de location dans le sillage de la grosse limousine allemande conduite par le chef des ventes italien et survolté. (Que le lecteur considère un instant les effets induits par l’adition de ces deux adjectifs.)
Le moteur hurle, au bord de la crise d’hystérie. Devant nous, le prince pirate des Autostrade dégage la voie de gauche à grands coups de projecteurs. Ma passagère anglaise se tait, les yeux rivés sur la plaque minéralogique de la grosse Audi noire : je me dois de compenser l’absence regrettable de chevaux vapeurs par un usage parcimonieux de la pédale de freins. Ce qui nous amène par intermittence à pouvoir déchiffrer clairement le nom du concessionnaire écrit en petits caractères juste au-dessous du numéro d’immatriculation de mon véloce collègue italien. L’asphalte est saturé de camions, de voitures, de motos penchées sur le vide. Les papiers gras ont quitté les bas-côtés pour rester en suspension juste au-dessus de la masse d’air déplacée par cette chaine compacte de véhicules en chaleur. Je vois la mort venir, accompagnée d’une feuille translucide parcourue d’éclats de ketchup rouge. Mc Donald’s vous souhaite la bienvenue au paradis. Et soudain le miracle. La rémission. Le retour sur la voie de droite. L’arrêt au péage. La vitre qui descend pour laisser entrer une longue bouffée de gasoil que j’aspire goulûment. Après la chevauchée sauvage, c’est l’heure du bouchon. Tout le monde veut aller à Rimini. Tout le monde s’engueule en Italien.
Le nez toujours planté dans le pare-chocs de mon excellent collègue, je note une certaine agitation à l’intérieur de l’habitacle. Sur le siège du passager, PdC semble pris de convulsions. Il se retourne. Penche la tête à gauche. Penche la tête à droite. Par deux fois, on change brutalement de direction, pour prendre ensuite le chemin d’une station-service. Ah bon, il s’agit d’essence. Ah non, il redémarre en trombe et finit par se garer sur le trottoir près d’un parking en voie de décomposition. La porte s’ouvre à la volée. Poil-de-Chameau s’éjecte à la vitesse de la lumière. Toujours en vol, il effectue une exquise galipette, atterrit de dos sur le pavé rugueux, se met en batterie, et, comment dire ?

Il fait pipi.
Il ouvre en grand les vannes d’un jet niagaresque. Dans la position typique de l’homme debout, les jambes écartées, en face de l’urinoir.

5. Pipi à Rimini (Épisode 2)man11

Nous avions laissé PdC en position de tir, la quéquette à la main.

Nous sommes, faut-il le rappeler, en pleine ville. Le trafic est dense et on perçoit un frémissement chez les conducteurs qui longent la scène du crime au ralenti. A ce moment précis, à l’autre extrémité du parking d’infamie, une Fiat Punto jusque là immobile démarre et s’avance sans bruit en face du Manneken-Pis couleur sombre qui regarde justement derrière lui. Il surveille la rue transversale pour préserver l’intimité de son robinet qui n’en finit pas de couler. A l’intérieur du véhicule la personne progresse, bien en face de l’action. PdC, l’œil toujours rivé sur le trafic poursuit son entreprise de miction forcenée, offrant au conducteur en approche une vue panoramique sur l’objet de tous les débordements. La voiture arrive à sa hauteur. Alerté par le crissement tendre des pneus sur le gravier, PdC effectue un brusque mouvement de tête pour identifier l’origine de cette nouvelle intrusion dans sa sphère privée. Le reste du corps suit. Un réflexe. Malheureux. Le jet interrompt sa trajectoire parabolique pour tracer un éclair incertain qui s’écrase tout près de ses mocassins en cuir de kangourou vieilli à la main. PdC effectue un petit pas chassé, une main toujours fermement refermée sur le petit oiseau. La Fiat le dépasse lentement et s’arrête devant nous. A bord, une jeune femme italienne. On dirait qu’elle a vu la Madone défiler sans son maillot de bain. Elle me regarde longuement, profondément, tout en frappant mécaniquement sa tempe avec son index.
Il a dû boire des hectolitres de bière ou alors c’est le parking qui est très accueillant. L’opération prend un temps infini, à la grande stupéfaction des Rimininais et des Rimininaises qui ont pris l’habitude faire pipi à l’abri des regards. Je m’attends à voir arriver un commando de Carabinieri armés. Mais voilà le Grand Précieux qui s’ébroue enfin et agite le tout pour égoutter. Il réajuste sa veste de lin sauvage aux tons délicatement mordorés. Le pantalon a salement morflé. Sur son nez la monture en titane luit dans la lumière du crépuscule. Il effectue un demi-tour léger et se dirige vers la limousine l’air suprêmement distrait.
Fouette cocher, chauffeur, conduisez-moi à l’hôtel, please.

6. Diner sur l’eaurosetie

Rimini, finalement.

L’après-midi se termine. Le printemps aussi.
Nous arrivons en bord de mer et c’est tout à fait balnéaire : un grand hôtel, la route balayée par le sable, la plage avec des parasols et des chaises-longues. Les gens s’en vont, ce serait presque joli et hors-saison.
Nous ne sommes pas venus admirer le paysage. Ce soir, nous socialisons. Nous allons nous montrer aimables, charmants et plein d’esprits. Habilement dissimulés sous une couche d’exquise cordialité, nous allons en fait effectuer un travail de repérage under cover qui nous permettra demain d’avancer les bons arguments pour trousser à l’aise la future promise.
C’est Fabrizio en personne qui vient nous accueillir dans le hall de l’hôtel. Un grand garçon habillé d’un costume brun foncé finement ligné. La chemise noire ouverte sur le poitrail hâlé recouvert d’un pelage dense ou s’emmêlent les maillons dorés d’une chaîne grosse comme le poing. Il a la tête qui va avec, la trentaine poncée, le cheveu rare donc ras et un sourire plein de monnaie italienne. Tout est déjà en place. Nous montons au deuxième où sont alignés les antipasti en attendant mieux. Le hic, le grain de sable pervers dans cette mécanique huilée, c’est que Fabrizio sait à peine dire maman en anglais. En face PdC ne pratique aucun de ces idiomes barbares en usage dans le monde non-américain. Face à cette soudaine montée d’incommunicabilité, mon collègue italien fait rempart de son bilinguisme et la conversation peut enfin s’installer. Le Grand Précieux défaille : nous voilà enfin dans le vif du sujet. Le vin coule à flots. Il s’engage dans une suite de remerciements alambiqués. Suspend son vol à intervalles réguliers pour que l’interprète transmette la quintessence de sa pensée en dialecte local. On sent l’onctuosité du missionnaire venu apporter la lumière à ces peuples si frustes qu’ils ne parlent pas encore le langage des élus. En plus, cette traduction, on dirait un sommet du G8. Il est le maître du monde.
Arrive ensuite Andréa, jeune homme tout aussi italien, costume sombre, chemise blanche et, note flûtée dans ce monde viril, cravate rose tendre. Plus tard dans la soirée, Fabrizio lui demandera de retirer cet accessoire incongru et me confiera en aparté qu’il se pourrait bien que le jeune homme n’ait pas encore clairement défini ses préférences en matière de sexualité. Hétéro, homo ou tuttosexuel, Andréa a clairement le mérite de parler italien ET anglais et officiera en tant(e) que traducteur officiel de la soirée.
Foin de préliminaires, il est temps de passer à table. Fabrizio est l’heureux papa d’un gros véhicule 4X4 sombre et parfaitement adapté aux conditions extrêmes du trafic rimininais de ce début juin. Il embarque son collègue multilingue et invite le Grand Précieux à partager quelques minutes d’intimité sur le chemin qui mène à la bouffe. La piétaille s’entasse dans une deuxième voiture dégriffée. Notre guide nous emmène à bonne allure vers le port. Une barrière s’ouvre et nous voilà sur une marina richement garnie de bateaux cossus. Au bout de la jetée, un restaurant circulaire déploie sa terrasse au ras de l’eau.

Idyllique, au moins.

7. Le coup des toiletteswc1

Nous sommes disposés autour de la table sur les indications de Fabrizio. Juste à ce moment, arrive le reste de la troupe. Par ordre d’apparition :
- Don Corleone fils qui sera le chef quand Don Corleone père sera effacé des tabelles. Un petit jeune au ventre déjà rebondi qui parle du restaurant comme de sa propriété personnelle.
- Une italienne véritable, vraie fausse blonde aux implants mammaires éclatants. À la fois l’épouse de Fabrizio et la cheffe du marketing, à moins que ce ne soit de la logistique, ce qui compte, c’est surtout la tension du décolleté assorti au sourire boursouflé. D’ailleurs, on ose à peine porter le regard sur ces appâts menaçants. Moi qui me trouve directement dans la ligne de tir, je ne suis pas tranquille : est-ce que le chirurgien a envisagé le cas extrême ou elle éclaterait soudainement de rire ? Qu’est-ce qui se passe si elle baille ? Si elle s’étire ? Si elle fait prout ?
Les choses en sont là lorsqu’arrive la pièce montée. Surgie du crépuscule avec un retard minuté, apparaît une somptueuse liane qu’un hasard téléguidé a voulue noire et toute assortie à PdC. Elle s’avance, souple et féline sur le ponton transformé en podium. Une fille longiligne, élastique et tout à fait spectaculaire. On s’esbaudit, on acclame, on s’écarte pour lui faire une place à côté du Grand Concombre et la belle enfant se met aussitôt à causer dans le plus mélodieux anglais oxfordien. Une fois de plus, on reste sans voix, devant les effets secondaires du défunt empire britannique.
Poil-de-Chameau est au bord du coït. Il entame sur le champ une vrombissante parade nuptiale qui fait se pâmer sa voisine couleur expresso bien tassé. L’épiphanie n’est pas loin. D’ailleurs, PdC se lève, s’excuse, s’éclipse, vraisemblablement en vue d’assouplir tous ses conduits encore traumatisés par l’épisode de la vidange publique sur le parking. Et là, c’est féérique, alors qu’il franchit à peine le seuil de la terrasse pour se diriger vers les lieux, voilà que la liane merveilleuse se lève aussi, mue par un besoin synchrone. On reste confondu devant les efforts que le hasard déploie pour créer de l’inattendu.
Les deux chaises restent vident alors qu’arrivent les antipasti. Les antipasti attendent. Les antipasti refroidissent. Les antipasti ramollissent. Les antipasti retournent désespérés en cuisine où ils agonisent à petit feu. Le serveur remet un coup de rouge pour tout le monde. À cette allure, tout le monde sera défoncé avant le dessert. Faut-il quand même passer au plat de résistance ? On s’interroge. On se tâte. Les mines s’allongent. Le vent fraîchit. On supporterait bien une petite laine.
Mais la porte vitrée s’ouvre enfin. Allégresse et applaudissements : le top model marche devant. PdC suit à une demi-longueur. Elle s’assied. Il s’assied. Les antipasti sont revenus des cuisines. La conversation reprend. Les verres sont pleins. Nous aussi.

Santé. Cheers. Salute.

8. Effeuiller la liane plantureusesurlatable

Tous les thèmes sont abordés autour de cette table cosmopolite : l’Italie, sa cuisine délicate, ses vins parfumés, ses paysages épicés, sa langue relevée, son industrie automobile rouge et ses femmes multicolores que déshabillent d’audacieux tailleurs milanais. Le ski, Sestrières, Courchevel, Crans-Montana et même Aspen où il fait bon dévaler avec fougue les versants exclusivement consacrés au freeride, avec un sac et une pelle pour l’authenticité. PdC délaisse un peu sa belle enfant pour entreprendre Don Corleone fils sur l’état du fitness en territoire italien. Les us et coutumes de ces millions de transalpins soucieux d’une ligne adaptée aux contours fermes de leur costume sombre et taillé sur mesure. Le téléachat. Les prix. Les tendances. Pour l’essentiel, Don Corleone ne sait pas. Il n’est pas au courant. Aux questions de PdC, il répond parfois par un vague grognement suivi d’une inclinaison vers la gauche où Fabrizio attend que se termine la traduction simultanée pour formuler une opinion toute en nuances. Toujours aussi polyglotte, Andrea s’est défait de sa cravate rose pour dégager les cordes vocales et maintenir une communication fluide entre tous ces grands cerveaux échauffés par un vin rouge aussi voyant que le décolleté de Miss Marketing.
La nuit tombe sur la mer et c’est très beau.
Dessert, café, mignardises et quoi ensuite ? Qui parle d’aller se coucher alors que monte la fièvre dans le corps brûlant des Rimininaises et des Rimininais. Il faut plonger au cœur de la fête. Tout le monde se lève. L’appel de la nuit. Et nous voilà repartis en direction des lumières de la ville : une suite de baraques foraines illuminées au pistolet et noyées sous une couche épaisse de variété italienne. Nous nous entassons sur des bancs de fortune et, Champagne pour tout le monde, c’est Don Corleone Jr qui régale. La musique hurle. Tout le monde hurle. Le Champagne est tiède, c’est la teuf absolue. On remet une bouteille. Les verres sont en plastique. Le décor en carton. PdC se penche vers son accorte Escort et lui hurle quelque chose à l’oreille. Gloussements. Trémoussements. Le top model fait non de la tête. Il insiste. Elle tortille du fessier. Il insiste encore. Finalement, elle enjambe le banc, monte sur la table et effectue une danse assez suggestive sous les applaudissements de l’assemblée prise sous le charme de ces inabordables appâts. On s’approche, on s’esbaudit. On attend plus. Mais voilà que la belle enfant repose le pied à terre sans avoir dégrafé le moindre corsage, entrebâillé le moindre jean sur ce séant miraculeux. Hurlements de frustration. Cris. Lazzis. Désespoir. Elle secoue sa crinière noire. Ce sera tout pour cette fois.

9. Les gambas du petit déjeunertartine3

À la table du petit-déjeuner, l’heure est à la sobriété.

Tout le fluor du dentifrice triple action n’a pas réussi à apaiser les vapeurs têtues du Barolo pétaradant servi à contretemps sur l’ail des gambas de l’entrée, juste avant le brillant épisode des toilettes. Le reste de la nuit fut concis. Voir même furtif dans le cas de PdC qui aura peut-être pu visionner en privé la fin exclusive de cette danse lascive ébauchée en toute hâte sur une table de kermesse. On excusera bien volontiers les réticences de la liane de luxe, soucieuse de réserver la vue de ses abondants vignobles – aussi millésimés que le champagne tiède que nous bûmes dans des verres en carton – à un public de choix, une élite véritablement à même de distinguer le boudin du charolais.
L’élite, justement. Derrière ses shades titane aux reflets mordorés, PdC semble tout à fait déconnecté. Absent. Ailleurs. À plat. Débranché. Sans se départir d’une distinction jamais prise en défaut, même dans les moments les plus désespérés, il avale de petites gorgées de café dans un grand bruit d’égout tout à fait décourageant. Repose la tasse. La reprend entre ses doigts gourds. Slurp. S’éclaircit la gorge à grands coups de racloir. Sllllllurrrrrrrrrp. Ààààh. Reuh. Reureureuh. Rehm. Ahrehm. Ssssluuuurppp. S’ébroue. Slurrrrrrrrrp. Âââââh. Burp. Burp, ce sont les gambas qui remontent le courant pour essayer d’échapper au déterminisme glacé de la gravitation universelle. Burp, donc. On voit bien combien la possession de quelques billets verts frappés aux armes des Etats-Unis d’Amérique pose son homme et lui confère immédiatement un petit supplément d’âme, une classe naturelle qui le pousse à son corps défendant vers la Maserati noire. Intérieur cuir coquille d’œuf. Un objet clinquant délicatement posé sur l’asphalte ingrat du rustique parking BodyStrong. Une italienne égarée dans un champ de 4X4 façonnés à la tronçonneuse, de monospaces informes destinés au transport des familles. Un trophée bas et brillant. Le concessionnaire aurait bien vu du rouge. Du rouge et du cuir brun. Commun. Vulgaire. Ferrari pour tout dire.

Burp. Slurp. Âââh. Reureuh. Ainsi parlait l’Élu dans le matin rimininais.

10. La guerre du Macchiatomacchiato-jar

L’heure a sonné.
Il faut se lever. Aller au combat. Oublier la gueule de bois. Penser à l’équipage d’Apollo 13 perdu dans le bleu infini de l’espace*. Sortir de la tranchée et se battre. Justifier la petite note de frais engagée dans l’achat précipité d’un billet de première classe pour relier la côte ouest des États-Unis d’Amérique à la côte adriatique de l’Italie.
PdC s’et redressé d’un seul coup. Il donne le signal du départ.
Le commando se serre dans le véhicule du Chef des Ventes Italien. Les dernières recommandations, le dernier briefing, alors que nous progressons à découvert sur l’autostrada remplie de camions hostiles. La voiture ralentit, s’engage dans une zone industrielle que le matin rimininais remplit d’une clarté menaçante. Nous nous immobilisons en face d’un immeuble rempli de verre et d’acier.
PdC pousse un cri tribal. En route pour l’ennemi.
Nous sommes accueillis par Andréa, ensemble gris pâle, chemise perle, cravate fuchsia, le teint un peu fripé par les efforts de traduction déployés jusqu’au petit matin. Nous emboitons son pas mutin pour traverser les couloirs sombres et arriver dans le saint des saints. La salle de conférence avec des écrans bleus, reflétés dans les circuits chromés d’une véritable machine à café italienne qui amène PdC au bord de l’orgasme : lui, l’unique américain en mesure de relever au nez la note fruitée d’un blend en provenance du Costa Rica, à moins que ce ne soit la Colombie. Il est en transe. Il lui faut une tasse sur le champ. Dans l’instant. Andréa est là. Andréa s’occupe de tout. Il passe derrière le comptoir. Saisit avec grâce une petite coupe à expresso. S’apprête à ouvrir les vannes mais STOP! PdC est intervenu juste avant l’extraction du liquide précieux. Il voudrait un vrai café. Un grand Macchiato Avec beaucoup de lait. Et de la mousse, si possible. Beaucoup de mousse. Dans un grand verre. Comme chez Starbucks. La main sur le démarreur, Andréa est interdit. Il murmure que, oui, bien sûr, tout de suite. Seulement, la machine a été conçue pour la production exclusive d’expressi dosés au millimètre. On est un peu en Italie. Le concepteur de cette merveille chromée n’a pas pensé au café en litre.
PdC soupire un peu et contemple ce sauvage encravaté avec un brin d’exaspération. Il détaille patiemment les étapes de la confection du Macchiato original avec le lait et la mousse qui flotte par-dessus. Ajoute qu’il a vu quelques âmes frustes ajouter une touche de chocolat en poudre ou du caramel. La faute de goût absolue. Les pauvres. Les simples d’esprit. Andréa écoute. Andréa compatit. Andréa déplore. La machine ne fait pas dans le Macchiato. La machine a été conçue pour délivrer la quintessence de l’expresso péninsulaire. On pourrait en tirer plusieurs et arroser le tout d’une bonne rasade de lait. PdC lève les yeux au ciel. Pousse de hauts cris. Veut-on l’assassiner ? Plusieurs expressi entassés pourraient avoir raison de son tube digestif déjà fragilisé par la traversée de tous les fuseaux horaires jetés entre l’Amérique et le monde barbare. A quoi pensent les Italiens ? Qu’ils envoient de toute urgence des émissaires en Californie du Nord. Qu’ils s’instruisent. Qu’ils découvrent enfin le goût du vrai café.

*Devant le gouffre de 5 millions qui nous sépare du Grand Master Plan et pour fouetter l’esprit de créativité des élites qui gouvernent BodyStrong International, l’ensemble du groupe managérial où j’officie en tant que prince du marketing a fermement été invité à visionner le film Apollo 13. En gros une histoire lunaire pour démontrer que la catastrophe imminente stimule les neurones de l’astronaute étatsunien et l’amène à bricoler son module tout en revenant sur terre sans tomber de l’atmosphère. À la fin, on entend probablement l’hymne national américain. Je ne suis pas sûr. Je n’ai pas vu le film.

11. Le vif du sujetlogo25

Andrea est parti en mission, chercher un vrai Macchiato.
PdC soupire bruyamment. Tousse. Souffre. Attend la mort dans l’âme pendant que je branche les fils et les connections. Le projecteur allume un beau carré blanc sur l’écran scintillant. Il suffit de presser une touche sur le clavier et voilà que s’affiche la première page de la présentation magistrale : le lieu, la date et le logo de BodyStrong qui se déploie en lettres de sang.
Dans la pénombre, nous attendons.
La porte s’ouvre et ils sont tous là. Andréa et sa tasse. Don Corleone Jr et son petit ventre. Fabrizio et son épouse mammaire. Salutations. Salamalecs. Exquis, c’était exquis, vraiment, quelle belle soirée, et ces gambas, et ce vin rouge et ces Italiens. Pas de trace de la liane plantureuse. Il faut passer aux choses sérieuses. Tout le monde s’assied. PdC lape une grosse lampée de café dans un grand bruit de gargouille enrhumée. Reuh. Reuhreuhreuh et c’est parti : L’histoire de BodyStrong, l’invention de la poulie à axe décentré, les premières machines de musculation à charge guidée, les tests, les célébrités, la gloire, la MARQUE. LA MARQUE qui fait tout. LA MARQUE que tout le monde connait, de la côte Est à la côte Ouest des États-Unis. LA MARQUE qui va maintenant déployer son ombre sur tout le territoire de la péninsule. Extatique, PdC s’envole sans plus penser aux contraintes de la traduction. Andréa lève une main. Andréa tousse. Il voudrait bien intervenir. PdC revient sur terre, émet un gloussement perlé. Oh, vraiment, il est confus. Désolé d’avoir ainsi été emporté par ce sujet qui l’habite. Bien sûr, la traduction. Il pourrait développer pendant des heures. Qu’on entrave son éloquence. Qu’on se manifeste. Qu’on le freine. Qu’on l’arrête. D’ailleurs, il suffit. Il va maintenant passer la parole à notre grande prêtresse du téléachat venue tout spécialement d’Angleterre.
- Shirley, c’est à toi.

12. Angoissante conclusionjay2

Shirley débite sa présentation en tranches régulières.
Le paquet promotionnel. Les spots publicitaires qui appellent la main véloce du téléspectateur sur le combiné téléphonique. L’aimable conversation avec la téléopératrice ou le téléopérateur. Les pouvoirs magiques de la carte de crédit. Le forfait mensuel sur 50 ou 100 ans. L’oreille formée à la prononciation étatsunienne, Fabrizio peine a décoder les inflexions pointues de l’accent du Yorkshire. Il faut sans cesse répéter. PdC est au bord de l’engourdissement, malgré l’apparition d’un deuxième Macchiato. Sur l’écran les images se succèdent sans élan véritable. Shirley conclut sur une magnifique courbe des ventes BodyStrong à travers les âges, d’où il ressort qu’un nombre incalculable d’Américaines et d’Américains ont succombé aux charmes de nos produits.
Elle s’est assise. Je m’empare de la scène et entraîne l’auditoire dans les entrailles de nos excellentes machines. J’explique l’onctuosité du roulement de la poulie. La souplesse du câble. La robustesse du banc d’entraînement. La modularité. La fonction de pliage qui permet de ranger l’ensemble dans un espace restreint. Les roulettes intégrées qui facilitent le transport à la cave ou au grenier dès que l’utilisateur sera revenu de son trip fitnessien. Je termine par un exposé fouillé sur la manière la plus adéquate de enflammer l’intérêt du consommateur italien par une campagne marketing foudroyante : en gros une bimbo à peine voilée d’un body à l’agonie effectue une série d’exercices lascifs sous la direction d’un instructeur californien, bronzé et abdominal. Voilà qui réchauffe l’atmosphère. Les yeux en code, Fabrizio évalue les appâts pectoraux du modèle féminin affiché sur l’écran. Il se dit prêt à commencer l’entraînement. Son épouse bombe le torse. Don Corleone Jr. propose d’entamer sur le champ le tournage de tous les clips publicitaires. Les studios se trouvent au sous-sol. Une visite guidée est prévue après la présentation. PdC rugit à la possibilité d’une soirée à Rimini avec la blonde enfant. Andréa traduit. Tout le monde est parfaitement réveillé.
Il est temps de quitter la scène. Rendre la parole à l’Élu. PdC est déjà debout. Après les préliminaires, il faut maintenant entrer dans le vif du sujet. La chose est simple. Dans la corbeille de mariage, nous avons déposé LA MARQUE, le produit, la vente et la promotion. Ces efforts méritent récompense et il va maintenant détailler le montant du petit cadeau demandé à nos hôtes en contrepartie de toutes ces merveilles.
PdC entame au pas de charge la dernière partie de la présentation. Son bébé. Le prix de toutes ces belles choses. Une liste exclusive, préservée de nos regards inquisiteurs et préparée par une unité d’élite tout là-bas à l’Ouest des États Unis d’Amérique. Je me réjouis d’être enfin exposé à la lumière de nos frères supérieurs. La première diapositive montre notre haltère à ajustement de poids automatique. Il s’esbaudit une dernière fois devant la folle ingéniosité de nos ingénieurs, de leur capacité à inventer le futur pour changer le présent. Un clic de souris envoie une animation sophistiquée qui fait virevolter l’étiquette du prix sur toute la surface de l’écran, on dirait un moineau. Arrivée au terme de son vol gracieux, l’étiquette se stabilise en bas à droite.

Et là, je flippe sauvagement. On peut lire €120. En toutes lettres.

13. Épisode qui fait froid dans le dossoldes2

120 Euros. 120 EUROS ? AAAAAAAAH! D’où sort ce chiffre écrit en grand au bas de l’écran ? Qui a fait ça ? Je sais absolument qu’à leur sortie de l’usine les haltères magiques coutent 110 Euros. Ensuite, il s’agit de les serrer dans un container, de les faire voyager dans un grand bateau, de les stocker et de les envoyer à un honorable client. Qui a fait ce prix ? Où est la marge réservée au conditionnement, au transport, aux entrepôts, aux salaires, aux manoirs en carton, aux billets d’avion en première classe. Sabotage! Trahison! Fourberie! L’air me manque. Qu’on apporte les sels. Les bouteilles d’oxygène. L’autre tête de lard est déjà passée à la diapositive suivante. Je bats des ailes. Tousse. Me lève. Me rassieds. Pousse une chaise. Cherche d’autres artifices pour produire une diversion. Que dalle. Emportée par son élan mystique, l’enflure supérieure poursuit imperturbablement. Les images défilent. Les prix poursuivent leur course aérienne avant d’aller s’écraser au fin fond de la zone rouge du déficit absolu.

Accorte lectrice, amène lecteur. Souffrez que je dépoussière brièvement le socle brillant qui arrime l’entreprise à notre regretté système capitaliste. Alors prenons un produit que nous appellerons A qui pourrait très bien être des haltères à ajustement de poids automatique. Ou alors des carottes pour les végétariens non fitnessiens.
Pour faire simple, l’entreprise fabrique le produit A à un cout X. Maintenant, SI on veut que les ouvriers de l’entreprise puissent tenir leur rang dans la chaîne de consommation, SI on envisage la somme des frais engagés par BodyStrong dans l’acquisition de quartiers généraux toujours plus vastes, de secrétaires toujours plus bilingues et d’un snob toujours plus décérébré au groin en cul-de-poule et infoutu de comprendre combien d’heures séparent l’Europe de la Côte Ouest des États-Unis, ALORS l’entreprise a salement intérêt à revendre le produit A à un prix X additionné d’un facteur Y majuscule. Ce qui permet d’engranger une grosse belle marge bien joufflue. Pour les bonus. Les montres en or. Les voitures de sport italiennes et les maisons de maître avec la cheminée en plastique.
Pour résumer, on dira que l’éclat du teint de l’entreprise est proportionnel à l’épaisseur de la marge générée par icelle. C’était la minute économique. Revenons à notre Chameau.

Je me ratatine sur ma chaise pendant que le Grand Foutraque poursuit son entreprise de sabordage avec élan. À ce tarif, on peut dire avec certitude que nous allons perdre un immense paquet de pognon. J’ai des vapeurs. J’ai comme une transe intérieure et un spasme dans la paupière droite. Il faut arrêter le film. Rembobiner. Recommencer depuis le début. Envoyer Andréa chercher un Macchiato. Au secours, nous coulons.

14. “We have a deal” (ou alors “tope là”, si vous préférez)container

PdC a parlé dans un silence cardinal. La présentation terminée, une première négociation a eu lieu. Don Corleone Jr a exprimé sa préoccupation à la vue du prix de nos merveilleuses machines: d’une part, nous sommes en Italie. Le pouvoir d’achat du consommateur transalpin est limité. D’autre part, il y a les frais : les employés, les immeubles, les studios remplis de caméras sophistiquées. Des techniciens qui filment en continu. Des stars du téléachat qui vendent des râpes à fromage électromagnétiques. Le Parrain a besoin de marge pour financer son Organisation. De l’oseille majuscule. Pour lui, ce sera 40% minimum.
On sort les calculettes. Gonflés des 40% Corléoniens, nos produits prennent beaucoup de place dans le panier de la ménagère transalpine. Ce sera dur. Très dur. Limite impossible. Et puis, il y a la question du transport : les coûts de tous ces containers lancés sur les océans du monde. A rajouter sur la facture et là Don Corleone Jr se tourne vers Fabrizio qui émerge de son ordinateur pour implorer le ciel en Italien. Ma connaissance approximative de la langue me permet de comprendre que ça va pas du tout être possible, les frais de transport. Vraiment, non. Sinon, c’est la ruine de l’entreprise. Il faut se résigner. Faute de distributeur agréé, le peuple italien sera privé de sa révolution fitnessienne.
Traduction.
Temps mort.
PdC s’est levé pour faire quelques pas. L’index tendu sur ses lèvres serrées. Les yeux mi-clos. Ajustées à la main sur ses pieds délicats, ses escarpins Gucci vintage glissent sur le sol brillant. Il marche, pénétré. Le temps se suspend aux rideaux opaques qui nous isolent du soleil rimininais. Et soudain, ce cri primal. Cette exclamation teintée de surprise et de joie. Surprise, à la découverte d’une zone de son propre génie qu’il découvre à l’instant. Joie du Vice-Président Stratégique qui valide d’un coup de théâtre ses appointements colossaux. Voilà. Nous sommes entre gens du monde. Un petit problème. Une grande solution. Effaçons cette zone d’ombre qui cache l’éclatante lumière de l’affaire du siècle. PdC est là. PdC veille. Il expose. Il analyse. Il décide. En fin de compte il s’agit d’un simple problème d’intendance, de savoir qui va payer le transport de quelques misérables containers, n’est-ce pas ?
Les regards de Don Corleone Jr et de Fabrizio convergent pour procéder à un échange d’interrogations muettes d’où il ressort que oui, le monde serait bien plus beau sans tous ces frais annexes.
PdC s’immobilise au milieu de la pièce et s’exprime en ces termes :
- Dans ces conditions, de quoi parlons-nous, je vous le demande. BodyStrong prend en charge tous les frais de transport. Comme ça. Parce que je le veux. Parce que je le peux. Il se rassied. Silence. Explosion d’allégresse. Hourras. Hurlements. Poignées des deux mains. Accolades. Embrassades. Tout le monde exulte en Italien, c’est dire le volume sonore. Andréa est sommé d’aller sur le champ quérir un magnum de Champagne millésimé.

Je crois bien que je vais vomir.

15. Le Seigneur est occupé ailleursfumee

Champagne du matin, chagrin.

Mon estomac fait des bulles. J’attends. Je regarde dans les yeux ce glorieux matin de printemps. Tout le monde attend. Sobrement assistés par Andréa et sa maîtrise des langues, PdC et Don Corleone Jr sont enfermés en conclave pour limer les angles de ce contrat historique. Nous guettons le panache de fumée blanche, mais la porte reste close. Le temps passe, je pose une couche d’expresso sur le fond de Champagne. Les bulles ne font qu’à remonter. Ou alors, c’est la trouille, l’angoisse qui me met l’estomac au bord des yeux. Seigneur, assis dans ta jolie culotte de velours rouge, descend de ta nuée pour torpiller ce deal insensé. J’ai deux enfants qui mangent plusieurs fois par jour. Aussi la charge de quelques personnes qui travaillent au développement, à la vente, à l’entretien, à la glorification de ces merveilleuses machines que nous allons sacrifier aujourd’hui. Pas que je sois un frénétique de la ceinture abdominale, mais je suis sensible à la destinée des personnes embarquées avec moi sur notre petit bateau, du mauvais côté de l’Atlantique. Donc Seigneur, si tu pouvais te magner un peu le train, sans vouloir te commander. Envoyer un grain de sable de la taille de l’Everest dans le mécanisme diabolique qui nous précipite vers la royale banqueroute.
La porte s’ouvre. Les visages sont radieux. Les deux maîtres du monde se font face et échangent une pétaradante poignée de mains.

Pendant ce temps Dieu surveillait le trafic aérien.

16. L’Élu rit de se voir si beau en se miroirredplastic

Assorti au cuir sombre de notre limousine allemande tendu sous sa veste de lin fauve, PdC pousse en continu un rugissant brame de victoire. Yessssss. YEAH. COOL. GIMME FIVE. STRONG GARLIC. Ouiiiiii. Ouais. Génial. Tope là. C’est fort d’ail. 6 heures 30 du matin sur les plages de la Californie. Peu importe. Il appelle son épouse. Lui promet ce sac Vuitton et un diner arrosé des meilleurs crus. Il appelle le Vice-Président de l’Équipement, son rival intime. Juste pour lui dire qu’il vient de vendre des containers remplis d’haltères, de stations de musculation multifonctionnelles, de vélos ergométriques, de tapis roulants. Lui enfoncer le chiffre de 5 millions de dollars américains au fin fond de l’oreille interne. Demande à notre estimé Chef des Ventes italien de s’arrêter en ville pour acquérir une bouteille de vin rouge millésimé que le commerçant interloqué débouche sur place. Un supermarché fournit les gobelets en plastique. La voiture s’immobilise. La mer à droite, les hôtels à gauche. Le vin coule. L’habitacle se remplit de vapeurs clinquantes. PdC ne se sent plus de joie. Il ouvre un large bec et entonne cul sec la totalité de son verre à dents. Âââââh. C’est la fête, la grande java. Il se ressert. Encore. Encore. Envoie le Chef des Ventes quérir un autre flacon chez son détaillant attitré. Descend la deuxième bouteille à lui tout seul. Téléphone encore à Madame pour lui faire part de son extase. Rappelle le Vice-Président de l’Équipement pour bien articuler le montant de 5 millions de dollars étatsuniens. Qui est-ce qui sauve BodyStrong ? C’est bibi. Qui sera le nouveau chouchou, l’élu de Dieu, notre très-haut CEO? C’est toujours bibi. Il raccroche en rires et en joie. Tout simplement génial. Un sauveur nous est donné. Il est descendu parmi nous. Un messie noir pour changer. Il s’auto-congratule avec effusion. Remet un grand coup de rouge. C’est la troisième bouteille. Considère nos mines peut-être trop austères pour une si grande occasion. Que tout le monde se détende, que diable! C’est la fête! Qu’on fasse péter les roteuses. Qu’on amène les filles qui dansent.
Pas pour casser l’ambiance, mais je me dois de prendre congé. D’autres missions plus terrestres m’appellent et il faut rentrer à la maison mère. Revenir vers l’aéroport. Rendre les clés de ma Smart de location. Au moment de prendre congé la main de l’Élu se referme longuement sur la mienne. Il chausse son regard le plus inspiré pour me dire en substance : “Soldat, je suis fier de toi, excellente présentation. Aujourd’hui tu as appris une chose importante : il ne faut jamais désespérer, jamais se rendre. C’est dans les moments les plus critiques que surgit le héros. L’homme avec des couilles et un cerveau. Prends exemple sur moi. Tu es encore jeune, mais peut-être que tu deviendras aussi intelligent que moi quand tu seras grand.” Puissé-je tirer tous les enseignements utiles de ces leçons fondamentales. Passer enfin de l’état abruti à l’état éveillé.
Bien sûr. En attendant je vais aller faire les comptes. Et ensuite, quand il aura dessaoulé, je veux qu’il m’explique. Qu’il me dise quand notre petite entreprise capitaliste s’est transformée en organisation à but non lucratif. Et qui finance les pertes liées à ce magistral coup de théâtre. A vue de nez, je dirais un joli demi-million de dollars. À peu près la moitié du bénéfice prévu pour le trimestre en cours.

17. Plus près de l’übercoolitudelv

PdC est rentré chez lui après avoir sauvé la planète. Une commande de 5 millions de dollars, ça vous pose son homme. Il y a juste un petit ennui, une petite poussière dans l’œil : à ce stade des opérations aucun papier signé n’est disponible pour valider les termes du contrat. Mais l’esprit entrepreneurial ne saurait être freiné par un chichi procédural. Qu’on règle les détails. Que Gianni, resté sur place, s’occupe de l’intendance. Gianni veut bien. Il poursuit le client de ses assiduités. Le client semble rétif à l’idée d’acquérir d’un seul coup tout ce beau matériel. Pourquoi ne pas se donner un peu d’air ? Effectuer trois livraisons étalées sur une période d’une année ? Qu’on puisse mieux cerner les intentions des utilisateurs transalpins. Gianni dit que oui, bien sûr et signez ici s’il vous plaît. Le client voudrait un autre stylo. Offerte, la dernière page du contrat attend le contact d’une plume ou d’une bille, qu’importe. PdC, s’impatiente. L’avenir de notre planète en jeu. Que cessent ces enfantillages. Il n’a pas besoin de signature, lui. Lui, il agit. Il décide en chef. Une commande en bonne et due forme est donc passée à nos extrême-orientaux producteurs. Qu’ils quadruplent les cadences. Qu’ils remplissent les containers de plastique et d’acier. Qu’on envoie les bateaux.
PdC arpente les couloirs de l’entreprise de son pied agile et délicatement chaussé. Suffisant. Supérieur. Il considère les masses laborieuses avec étonnement. S’émerveille de ce don inné qu’il a d’être juste un peu plus intelligent que les autres. Juste comme ça, sans même y penser. Il irradie de contentement contenu. Rit aux éclats et exhibe son nouvel attaché-case Vuitton, 4′250 dollars, acheté chez le meilleur maroquinier de la ville : une folie, une petite attention, une petite pierre blanche, juste pour marquer le coup. Il tutoie les sommets de l’übercoolitude et s’étonne de la taille de ces fourmis qui s’affairent en vain, là-bas au fond de la vallée.
Et puis, ce bagage griffé s’accorde à merveille avec le cuir coquille d’œuf tendu sur les sièges de sa Maserati.

18. La mariée fait monter les enchèreswarehouse

Les producteurs ont produit. Les bateaux ont vogué. Les containers ont été déchargés et sont alignés en bon ordre dans un entrepôt prévu à cet effet. Une opération coup de poing, réalisée en moins de trois mois. Une éblouissante performance logistique que notre Immense Chief Executive Officer salue avec des trémolos dans la voix lors de son prêche hebdomadaire retransmis en direct sur les écrans de tous nos quartiers généraux.
D’un point de vue administratif, la situation est plus complexe.
Pendant qu’une activité fébrile régnait dans les usines, les avocats des deux parties procédaient à des échanges de points de vue. Un dialogue constructif fut instauré. Des courriels furent échangés, remplis d’annotations aimables. Des sonneries de téléphones portables retentirent à toutes les heures du jour et de la nuit. Des comptes rendus détaillés jaillirent de toutes les imprimantes. On fit assaut de politesse et de fines saillies. On s’énerva pour mieux se réconcilier et se féliciter de l’avancement des travaux. Les prix furent encore élagués. Les conditions de paiement révisées à l’infini. La mariée fut bichonnée, choyée, arrosée avec soin et régularité.
Après trois mois de négociations torrides, il reste toujours un détail chafouin, une clause coquine, un rien qui bloque l’élan fougueux de la promise. Ce délai est fâcheux à plus d’un titre : d’une part le trimestre écoulé n’a pu être sauvé et l’auréole suspendue sur la tête de PdC s’est rouillée d’un seul coup. D’autre part, le trimestre en cours est fortement ébranlé par le non-paiement de ces merveilleuses machines toujours en attente d’acquéreur. Il faudrait vraiment faire rentrer ce pognon. Et vite. Parce que les producteurs, eux, n’attendent pas. Ils ont déjà envoyé les factures et attendent que BodyStrong règle l’adition.
Enfin, il y a surtout un gros souci lié à cet arrivage massif sur les étals de nos entrepôts. Intégrant la probabilité d’un refus de notre hypothétique client italien, mon estimée collègue en charge de la logistique a effectué un calcul simple : en se basant sur nos statistiques de vente des 24 derniers mois, il nous faudra 6 ans montre en main pour revendre tout le bazar.
Peu touché par ces considérations d’ordre matériel, PdC arpente la moquette épaisse les mains jointes et le regard tourné vers le ciel dans l’attente de la nouvelle épiphanie stratégique qui sauvera une fois de plus la planète. Le passé est dépassé. Il a la charge du futur.

Nous sommes entre de bonnes mains.

19. La mariée se dérobeberezina

Tout le monde sur le pont.
Le petit groupe d’élite managériale a été convoqué pour une conférence téléphonique marquée en rouge sur l’invitation. PdC officiera en tant que maitre de cérémonie.
À l’heure dite, les soldats sont alignés en ordre parfait. Le Grand Crémeux ouvre la cérémonie en disant que voilà, c’est une mauvaise nouvelle, mais nous sommes tous de fiers garçons, durs au mal, et prêts à plonger dans la tranchée sous les balles ennemies pour aller secourir un frère d’armes atteint par un dommage collatéral. Bon. Et alors, il se trouve qu’aujourd’hui, ce frère d’armes se nomme Gianni, notre estimé Grand Chef des Ventes Italien.
Là un frisson glacé parcourt les fils qui relient la Californie du Nord aux pays exotiques habités par le reste du monde non-américain. Oui, ce très cher Gianni. Un garçon charmant mais impulsif. Italien, pour tout dire. D’un enthousiasme communicatif, mais attention aux excès, aux dérapages, à la sortie de route. Eh oui, mes chers amis, nous avons aujourd’hui un problème. Notre capsule a été endommagée par un astéroïde transalpin. Le client italien se retire avant d’avoir consommé. Le contrat du siècle n’aura pas lieu. Et il faut bien reconnaître que tout est de la faute de Gianni. Tout. N’est-ce pas Gianni ? D’ailleurs, le moment est extrêmement opportun pour extraire les “Key Learnings”, les enseignements essentiels, les leçons de la Bérézina. Le général reste debout dans le vent glacé. Il s’adresse à ses grognards en haillons dans la tempête sibérienne.

- Alors messieurs, où avez-VOUS merdé ?

20. Au bord du gouffresignature1

Allô ? Surtout ne vous bousculez pas pour répondre, surtout. Je répète ma question. Où avez-VOUS merdé ?
Silence tendu de l’autre côté de la ligne.
- Messieurs, vous faites partie du groupe de direction. Je vous paie pour agir et aussi pour réfléchir. Quand les choses tournent mal, il s’agit de savoir pourquoi. Et dans quel but, je vous le demande ?
Gianni, pourrais tu répondre ?
- Je. Euh. Pour que ça se passe mieux la prochaine fois.
- Excellent. Magnifique. Pour que ça se passe mieux la prochaine fois, Gianni. Tout juste. Bien répondu. En espérant pour toi qu’il y ait une prochaine fois, Gianni. Je te le souhaite de tout cœur, vraiment.
Team. Moment de coaching : il faut savoir tirer les enseignements d’une défaite pour la transformer en victoire. Une règle de base, que vous n’oublierez jamais, je l’espère. Donc, devant l’absence de réponse générale, laissez-moi vous expliquer en deux mots pourquoi nous n’avons pas vendu. En fait, tout s’est très bien passé. Excellemment. La phase de préparation, l’approche du client que j’ai supervisée personnellement. Ensuite, une présentation remarquable, toujours sous ma direction. Nous rencontrons le client. Je le mets en confiance par une attitude détendue. Je paie de ma personne. Je crée le lien avec l’acheteur technique. Je crée le lien avec l’acheteur économique. Je présente le projet. Je négocie. Je fais tout. Il reste une signature. Nous sommes en Italie tout de même. Je laisse ce plaisir à Gianni. Il faut savoir déléguer. Et là, qu’est-ce qui se passe ? Ce contrat que j’ai amené sur un plateau, 5 millions de dollars miraculeux nous échappent. Gianni n’est pas à la hauteur. Il n’arrive pas à faire assoir le client. À lui mettre un stylo dans les mains, qu’il appose sa signature au bas du contrat.

À ce stade de l’exposé, Gianni intervient pour dire qu’il a essayé jour et nuit. Multiplié les avances. Il voudrait rappeler que le client voulait bien acheter tout le toutim mais pas tout de suite et d’un seul coup. Chuchote qu’on aurait pu attendre l’avènement du document signé avant d’ébranler les lignes de production.
Un hurlement déchirant interrompt le timide exposé de mon estimé collègue italien. PdC voudrait savoir qui lui a mis dans les pattes une telle bande de branleurs dépourvus de neurones. De retardés. D’enfants qui disent qu’ils n’ont pas pu faire leurs devoirs parce que le chien a mangé leur cartable. Du plus loin qu’il se souvienne, des plus lointaines années de sa carrière étincelante, il n’a jamais été au contact d’un tel groupe d’ahuris. Enculés. Qu’on se taise et qu’on écoute à genoux. Sa patience est à bout. Chaque personne est éminemment remplaçable. Qu’on se l’imprime bien profond dans nos cerveaux reptiliens. Il en a assez de réparer nos erreurs. Il peut trouver sur le champ un commando choisi de citoyens étatsuniens qui pourraient reprendre les rennes du pouvoir de nos doigts gourds. Le bouton rouge est là. Il suffit d’appuyer dessus. Avons-nous compris ou doit-il être plus explicite ? La pureté du silence qui suit indique clairement que tout le monde a saisi.
Le temps de conclure est venu. PdC nous rappelle notre ineptie fondamentale. Il y a maintenant par notre faute une montagne de produits qui encombrent nos étagères dans l’attente d’un acquéreur. Il s’agit de vendre et vite. PdC n’en peut plus d’être le sauveur de la planète. PdC n’a plus d’idées. Il attend nos suggestions pour la prochaine conférence téléphonique. Il nous laisse trois jours.

21. Le gouffre s’élargitnucleaire

Donc voilà.
Pour résumer, on pourrait dire que nous sommes passés de la catastrophe ferroviaire à la catastrophe nucléaire. Du dommage collatéral au dommage global. Du petit au gros caca. La grande vente braderie s’est transformée en plus de vente du tout. Ma très logisticienne collègue à redonné un coup de chiffon sur ses prévisions. Et confirmé qu’en tenant compte du volume des nouveaux arrivages et de notre base de clients actuels voire potentiels, il y a assez de réserve sur certaines étagères pour tenir 6 ans sans refaire les provisions. Les trois jours laissés par PdC n’ont engendré aucune révélation. Aucune épiphanie n’est venue déchirer les ténèbres. Nous nous sommes connectés. Nous avons réfléchi. Nous avons un problème. Huston ne répond plus.
Trois jours plus tard, les mêmes et on recommence. Toutes les lignes téléphoniques impeccablement alignées. PdC nous livre une version revisitée des événements d’où il ressort qu’il n’était pas là et même tout à fait absent pour dire les choses. Que ce deal foireux a eu lieu sans lui. Sinon l’histoire eût été très différente. Hautement organisée. Supérieurement profitable. C’est d’ailleurs ce qu’il a expliqué dans le détail à Dieu, notre très supérieur Chief Executive Officer. Et là, sa patience est à bout. Il ne veut plus entendre nos explications, nos excuses. Son cerveau est pris ailleurs, aux confins de la stratosphère stratégique. Qu’on ne l’encombre plus avec des inventaires où s’empilent des boites en carton. Que ses précieux neurones puissent être utilisés à des fins plus nobles. Qu’on se démerde. Il a d’autres priorités. Il travaille sur une affaire énorme, un deal majuscule avec un client indien. Le contrat du siècle. Et cette fois, pas question de nous laisser intervenir dans la mécanique délicate qui mène à la conclusion du processus de vente. PdC a sélectionné la fine fleur des cerveaux étatsuniens basés dans nos quartiers généraux. Une vraie Task Force. Et ça va chier. On va enfin voir ce qui se passe quand le génie américain déploie ses ailes de géant sur la face obscure de la terre. Il nous tiendra informés en direct. Que nous puissions suivre chaque étape de ce prochain coup de maître. Que nous puissions apprendre. Accéder à la connaissance. Grandir, quoi.
J’ai un long frisson glacé qui remonte le long de la colonne vertébrale. Maintenant c’est sûr, ce type va nous couler.

22. Le prix du lapinlapin

D’autant plus que le jour qui suit l’annonce du deuxième contrat du siècle, tous les télescripteurs sont atomisés par le souffle d’une nouvelle de degré dix sur l’échelle qui fit tomber Richter de son tabouret. PdC quitte les États-Unis d’Amérique. Il s’apprête à franchir l’Atlantique dans une cabine pressurisée, un verre de Champagne à la main, pour venir se poser délicatement dans un quartier très exclusif de la bourgade londonienne. Marylebone, ça s’appelle et c’est très joli. Rempli d’élus assis dans d’aristocrates berlines britanniques. La situation est grave. L’iceberg est en vue mais peut encore être évité. Il faut un capitaine sur le pont jour et nuit. Debout, seul à la proue du navire, PdC s’est levé. Il a répondu présent. Il arrive. Il s’exporte, lui et sa petite famille pour assurer la transmission en direct et en continu des programmes étatsuniens jusque dans les contrées les plus sauvages de l’Union européenne : l’Allemagne, par exemple. Ou la France, l’Italie et même la Scandinavie pour les plus audacieux. Un appel a été lancé à toutes les agences de voyages pour préparer le transfert du précieux équipage : Poil-de-Chameau himself, accompagné de son épouse et de son lapin. Oui, très mutine lectrice et chatoyant lecteur, Monsieur et Madame Poil-de-Chameau ont un fils et c’est un lapin qui s’appelle Bob, comme vous et moi. Bob voyage avec ses parents en première classe et suit un régime strictement végétarien. Jamais d’alcool. Très peu d’eau. Finalement bien peu de choses en regard du prix du billet.
La venue prochaine du Grand Crémeux et les frais liés à sa survie hors-sol chamboulent quelque peu la topographie des charges de notre petite entreprise : il faut maintenant inclure la location d’un appartement de 400 mètres carrés en plein centre de Londres, de même que la subsistance et la maintenance la famille royale. Sans oublier la petite gâterie salariale pour compenser tous les désagréments liés au déménagement. Le petit bonus, aussi. Et toutes ces petites choses qui adoucissent les rigueurs de l’exil. Les diners aux chandelles. Les Bordeaux aux couleurs noires. La liste n’est pas exhaustive mais l’addition donne le vertige.

23. Épilogue ou le blues de l’esturgeon

esturgeon

Papa, maman et Bob sont bien arrivés.

Ils sont restés trois ans à Londres. Trois ans ont suffi pour transformer une petite entreprise rigolote et très profitable en un agglomérat sans queue ni tête, surgonflé et au bord de l’implosion. Il y eut d’autres réunions stratégiques, d’autres épiphanies, d’autres contrats du siècle qui nous ont conduits vers d’autres désastres. Nous avons assisté à l’augmentation galopante des bonus, à l’imperceptible glissement de la courbe des bénéfices en direction du sud est d’abord, pour prendre ensuite la direction du sud profond, du sud tout court. Alors sont arrivés les restructurations, et les licenciements. Il y eut de beaux moments : l’espace d’un trimestre, PdC réussit à dépasser la barre des 45′000 dollars américains, juste pour son argent de poche, ses petites dépenses personnelles. En pleine déroute, Dieu fut débarqué contre un modeste dédommagement de 4 millions de ces mêmes dollars. D’autres suivirent et des parachutes de vastes dimensions furent tissés de fil d’or pour leur assurer un atterrissage moelleux et préserver leur auguste séant d’un contact trop appuyé avec la réalité. Il y eut une bataille de prétendants au poste de commandeur. Ce qui coûta bien de l’argent. Quand le nouveau CEO fut enfin nommé au forceps, son premier souci fut de virer l’équipe dirigeante pour placer ses potes à lui, qu’ils puissent ensemble extraire les derniers jus de l’entreprise exsangue et les boire à longs traits.
C’est ainsi que PdC fut débarqué par un frais matin de printemps. Débarqué avec douceur, faut-il le préciser : un an de logement gracieusement offert dans son pied à terre londonien assorti de deux années de salaire pour avoir admirablement su nous guider vers une banqueroute certaine.
Aujourd’hui, le réchauffement climatique guette, la crise s’installe et l’esturgeon scrute l’horizon avec anxiété. Tous ces ex-CEO’s, ces ex-CFO’s et ex-grands Vizirs ou Califes moyens essaient tant bien que mal de dépenser une infime partie des indemnités perçues avant que la mort arrive pour leur faire passer le goût des nourritures terrestres. Ils grillent des toasts délicats. Ils achètent des cuillères en argent au format XXL.

À ce rythme-là, en 2020, le caviar aura disparu.