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La véritable origine de l’automne (8)

Debout sur le pas de sa porte, Dieu regarda sa montre qui indiquait dimanche et trois heures du matin.

Dieu eut des envies de meurtre.
Ensuite, il se rappela qu’il était Dieu et que Dieu ne sort pas sa sulfateuse pour effacer de la terre une petite gueule d’ange gâté. Dieu regretta d’être Dieu. Il était fatigué, à fleur de peau, à bout de nerfs, fragile. Inventer le monde en une semaine n’est pas à la portée de n’importe quel Dieu. Il avait trop tiré sur la corde, voilà tout; trop travaillé, besoin de faire une pause pour réfléchir. Besoin de dormir, surtout.
Il rentra chez lui pour se rafraîchir avant de retourner au turbin. Devant le miroir de la salle de bains, Dieu se trouva une petite mine, les yeux injectés, le teint trouble et les traits tirés. Une sale tête pour tout dire, une tête à ne pas passer l’été. Alors Dieu eut l’idée de la grasse matinée : une fois par semaine, il pourrait rester bien au chaud sous la couette, les stores baissés et la fenêtre fermée, imperméable au bruit du monde, à ses alarmes et à ses cris incessants. Il resterait couché pendant que le ciel attendrait son divin lever.

Pour ce jour rien qu’à lui, il choisit le dimanche et pour aller avec, il inventa le croissant.

Sixième promenade : à pied sur mon vélo


Le vélo est un bon compagnon.
Léger, souple, agile. Géométriquement épuré : deux triangles et deux cercles suffisent à transporter une femme ou un homme dans le silence absolu. Juste le cliquetis soyeux de la roue libre au moment où la vitesse libère les pédales.

Le vélo est un ami fidèle mais pas toujours fiable : son poids varie en fonction de l’inclinaison de la pente ou de la vitesse du vent. Dans les montées où je peine, ou à plat, face au vent, ce cadre posé entre mes jambes pèse des kilos et des tonnes. Devant moi, la route enroule ses lacets. Je souffle, je transpire, je coule.
Ce vélo n’avance pas. C’est le cadre trop lourd, ou les pneus dégonflés qui se collent au goudron. Ou peut-être mes jambes. J’ai le souffle trop court dans les montées trop raides, c’est une loi physique et moi,  je n’ai pas l’esprit des lois.

Alors je m’arrête et je souffle. Je regarde les lacets de la route. Les prés et les arbres. Les nuages qui passent plus vite que moi. Les chèvres qui broutent. Je me dissipe. Je m’oublie. Mon vélo s’ennuie. D’autres cyclistes passent, arqueboutés sur leurs pédales et considèrent ce frère inférieur assis sur le bord de la route. Ils se mettent en danseuse, les pieds sur les pédales, tout droit vers le sommet. Ils ont un but. Un plan. Un temps.
Moi, je n’ai pas de plan. Je reprends mon souffle. Je regarde le ciel immobile. Je pense à un dimanche. À des chèvres qui broutent. À un arbre. À deux couvertures blanches.

Je suis un cycliste au bord de la route. 

Promenades du dimanche sur le temps suspendu


Première promenade : entre deux rives.

Le dimanche, il fallait que tout s’arrête. Tout et vraiment tout.

Il fallait que le monde s’arrête, sauf, parfois, les travaux dans les champs. Moissonner. Faucher. Rentrer le foin. Vendanger aussi. La pluie se moque des semaines, la pluie tombe quand elle veut. La pluie tombe en semaine et s’arrête un samedi. La pluie se fout des dimanches. Alors, le dimanche se remplissait d’hommes et de femmes qui arpentaient les champs ou les vignes et posaient leurs semelles sales sur les dimanches immaculés.
Il fallait que tout s’arrête et tout s’arrêtait vraiment. Les heures duraient des heures et le silence était posé sur la terre comme un couvercle bleu ou gris.

Depuis, les dimanches ont passé, longs, immobiles, silencieux et bruyants. Les dimanches se sont remplis du bruit des enfants, de leurs pleurs, de leurs rires. Ils se sont remplis d’heures de travail. D’heures grises. De discussions agitées, de maisons à construire, d’arbres à tailler, de pelouses que les grillons parcourent et trouent de mille trous.

Ensuite, beaucoup de choses ont disparu et les dimanches sont devenus plus calmes, sans maison, sans arbres et sans grillons. Les enfants sont revenus. Ils dorment jusqu’à midi,  peut-être plus tard. Les enfants ne sont plus des enfants. Les dimanches ne sont plus les dimanches. Il reste cet espace suspendu dans le temps. Ces promenades dans l’air bleu d’une  vallée verte et l’hiver, la neige durcie qui craque sous mon poids.

Il y a peu, les dimanches ont pris une couleur nouvelle. L’ombre portée d’une lumière dorée s’est accrochée à mes nuages. Le ciel s’est ouvert un peu. C’était il y a peu. Quelques semaines ou quelques mois, quelle différence ? Ce qu’il y a de changé, c’est la lumière. Le temps. Et les chemins compliqués qui me conduisent vers les dimanches à venir, les dimanches pas encore nés où j’irai regarder les nuages baignés de lumière blonde.

Je pars me promener dans le temps suspendu. Le temps à venir. Entre aujourd’hui et demain. Entre ici et le lointain.