Quatrième promenade : s’envoler du jour pour parler de la nuit

Les années se succèdent en années de plomb. En années de jours et plus jamais de nuits. Des années uniformes. Des jours de huit heures. Des jours de douze heures. Des jours qui se prolongent jusque tard dans la nuit.

Les jours se suivent, se ressemblent et s’assemblent. Les jours se lient sans plus jamais de nuits. Nous marchons fatigués le long des heures grises. Alignées devant moi, les semaines ont perdu leurs dimanches. Les mois ont perdu leurs saisons. Les années ont perdu leur raison. Mon regard fatigué prend le bleu de l’écran. Le bleu du ciel au-dessus des nuages, entre les continents.
Au milieu du temps suspendu, dans la fumée blanche des quatre réacteurs, des mots remontent à la surface et font un court-circuit. Alors, le personnel de cabine regagne ses sièges. Le personnel attend et les mots aussi.

Un jour de décollage, les mots s’envolent en direction du jour pour parler de la nuit.

Troisième promenade (4) : des choses qui se font aux choses qui ne se font pas

Nous ressortons luisants dans le noir.
La nuit recouvre la nouvelle année.
Au milieu de mon front, marqué au fer rouge,
Un cercle rouge et brûlant de lumière rouge.
La neige sombre glisse et brille.
Nos pas lourds se souviennent
Des couleurs que la musique allume
Au fond des dalles translucides.

Nous marchons dans la nuit, loin des heures du jour. Nous marchons encore pendant que l’aube recule. Le soleil a perdu l’est. La nuit éclate et rouge. Le jour est parti pour retrouver ce rouge.

Le jour ne suffit pas.

Nous marchons dans la nuit de l’hiver, dans les nuits de l’été. Il fait froid, chaud ou tiède. Il fait nuit partout et pendant des années. Nuit au bord de l’eau ou au bord des montagnes. Au début de l’automne, à la fin du printemps. Partout le sol qui gronde et la musique lourde, qui prend les femmes dans sa lumière rouge. Chaque soir, un nouveau jour commence.

Un jour la vie reprend la nuit. La vie reprend ses droits ses devoirs et ses billes.
Le jour revient toujours deux fois.

Alors, le jour brillant me parle et me dit que voilà.
Que la nuit est finie.
Qu’il y a des choses qui se font
Des choses qui ne se font pas. 

Troisième promenade (3) : entrer dans la lumière rouge

La porte s’ouvre et devant nous
Flotte un rai de lumière rouge
Au fond du noir absolu.
Le bruit vient du centre de la terre,
Sous vos pieds, dans votre estomac.
Votre tête mange le bruit.
Votre tête ne pourra pas
Avaler d’un seul coup tout le bruit.

Nous marchons vers la lumière rouge
Vers ce centre flou.
Vers les corps qui bougent
En équilibre
Sur les dalles translucides
Que les couleurs allument
Sous les pots de lumière rouge.

Sur la piste de danse,
La musique tombe en lingots lourds
Coule en eau noire et or.
Parfume nos veines.
Repeint notre sang
D’une nouvelle couleur rouge.

La musique s’enroule
Autour des hanches des femmes qui dansent
Les yeux clos ou perdus ailleurs,
Sur la ligne basse de lumière rouge.
La musique enlace
Leurs bras dans un geste de grâce,
Leurs talons hauts ou plats
Que les jambes terminent ou pas.
Leur profil perdu,
Leur nuque qui balance
Au-dessus du vide d’un dos suspendu

D’un seul coup je découvre
La beauté des femmes qui dansent.
Je découvre le rouge,
Le noir et les ombres dorées
Que la chaleur allume sous les paupières fardées.

J’ai seize ans et je pense
Qu’il est bien tard
J’ai seize ans et je pense
Qu’il serait temps.
Il me manque deux ans et je pense
Qu’il n’y a pas de choses qui ne se font pas.

Troisième promenade (2) : de la nuit noire au souterrain

Les premiers pas sont durs sur la neige qui craque.
Les premiers pas sont durs sous le ciel noir glacé et craquelé d’étoiles. Le froid nous découpe à la hache. À chaque pas il faut casser le froid. La route est étroite et bordée de congères. Nous marchons, le regard sur le sol, à la recherche d’un peu de gravier mélangé à la neige. Nous marchons, le regard rivé sur la ligne noire que forment les petits cailloux scintillants. La route remonte. Le froid recule. Les sapins nous regardent sous ce début de lune.

Aucun bruit. Silence majuscule.
Devant, la route se courbe. Au delà de la courbe, deux ou trois points de lumière nous aspirent vers le monde éclairé. La route est large et nous apprivoisons le froid. Rien de mystérieux, il suffit de marcher. Un pas réchauffe l’autre. Un pas réchauffe la tête et les mains qui vont avec. Nous sommes tout à fait bien dans le monde glacé. À l’aise. Les mains dans les poches. Il suffit de monter. Prendre à droite, ce chemin abrupt et surtout, ne pas tomber.
Un dernier effort, c’est la dernière pente. Le souffle court, plus jamais de foie gras. Plus jamais de Sauternes et de Bordeaux sombres, demain légumes et thé. Demain bouillon. Demain sera eau minérale.

Demain est déjà demain. Il est une heure et nous sommes dans l’escalier étroit qui sent l’essence et le parking. Sous la terre maintenant, dans un corps de béton. Nos pas résonnent. Devant nous, une large porte coulissante. L’entrée est orange. La porte s’ouvre et ce vide projette d’un seul coup tout le bruit de la fête : les éclats de rire, les exclamations plus ou moins claires en Français, en Allemand, en Italien ou en Hollandais. Les sons bruts à gorge déployée. Le hall de l’hôtel est orange et rempli de monde. La moquette est orange et parcourue de brun. La cheminée est ronde et les angles arrondis. Les garçons ressemblent aux filles qui ressemblent aux garçons.
Un panneau indique « Discothèque » avec deux flèches rouges qui pointent vers le sous-sol. Dans la cage d’escalier, la moquette orange. Au fond de l’escalier, deux hublots percent la porte. Devant la porte, le videur carré aux longues boucles brunes me regarde et me jauge. Le videur détourne la tête. Cette nuit c’est la fête. Cette nuit est déjà ce matin. Le premier matin de 78 peut-être.

Il me manque deux ans pour avoir dix-huit ans.

Troisième promenade (1) : entre le chaud et le froid.

Habillez-vous! Il fait froid.

Mes promenades ne sont pas des promenades de santé. Mettez vos bottes. Chaussez vos gants. Nous allons sortir. Laisser le feu. Laisser les flammes qui dansent.
Les flammes qui dansent.

Vous êtes prêts ? Je vous vois sourire de ce luxe de précautions. Fait-il si froid ? Vraiment ? Vraiment ? Pour le savoir, il suffira de sortir. Alors, allons-y. Ouvrons la porte. En passant le seuil, il y a un moment de transition. Comme à l’entrée des grands magasins où l’air pulsé sépare verticalement le dehors du dedans.
Un moment tiède encore.

La porte se referme et vous faites un pas. 40 centimètres de déplacement horizontal vous plaquent à la surface du froid opaque. Un froid hérissé de mille pointes de silex qui grêlent votre visage. Vous avez baissé la tête et rentré les épaules. Encore tiède du souvenir du foie gras, des viandes riches et du vin rouge profond, votre estomac se rétracte. Se met en boule. Fait un nœud dur et bien serré.
Nous sommes un 31 décembre.
Il y avait à manger et à boire. Un feu de cheminée lorsque minuit est arrivé. Embrassades. Accolades. Et là, il fait moins vingt degrés. Vous avez un peu trop mangé. Vous avez un peu trop bu. Le froid vous serre la tête, le froid vous taille les tempes. Un début de lune découpe la silhouette sombre de ce boyau étroit et taillé dans la neige. Qu’attendez-vous ? Nous n’allons pas prendre racine. Vous avez trop mangé et trop bu. Le froid s’occupera de ça. Le froid figera le foie gras. Le froid dissipera les brumes du Sauternes, toutes les vagues du Bordeaux. Alors, on y va ? Engagez vous entre les deux murs de neige. Je sais, je sais, il fait très froid. Mais vous verrez. Une petite demi-heure de marche à moins vingt degrés centigrades et vous aurez retrouvé votre état normal. Votre état minéral.

Au-dessus de nous, piquées partout dans le ciel noir, les étoiles clignotent.
Au-dessus de nous, de l’autre côté du ciel noir, même les étoiles grelottent.

Deuxième promenade : entre demain et aujourd’hui

Dimanche, le matin calme regarde le ciel qui s’anime.

L’air est encore bleu de la nuit. Il fait doux. Les couleurs attendent encore un peu. Encore un instant. Que les yeux se réveillent. Que le café fume. Les couleurs attendent et je regarde dehors. Ce sera une belle journée. Une journée de plein été, remplie d’heures immenses et ensoleillées. Ce soir, le soleil n’en finira pas de se coucher, de ne pas toucher ce point de contact tout au bout de l’ouest. Il y aura un instant où ce point s’enfoncera, où la terre basculera pour repousser la nuit. Une minute encore, juste une minute.

C’est un jour d’été finissant et rempli de taches de couleurs. Sur l’herbe rase, les feuilles découpent des zones d’ombre nettes et floues. Toutes les nuances qui vont du vert pomme au bleu foncé. C’est un pré impressionniste. Un pré peint à la main. Un pré au bord de l’automne. Un pré fait pour ses mains. Elle marche, je marche. Elle regarde le ciel bleu pétrole et les feuilles des arbres. Elle me demande si l’automne arrive et quand les feuilles des arbres tombent. Je réfléchis. Elle et moi avons toujours les mêmes questions. Et les mêmes réponses. Je regarde les arbres. Pourquoi les feuilles tombent ? Pourquoi les feuilles devraient tomber un jour, alors qu’il fait si beau ? Alors qu’il fait si chaud ? Chaque année les feuilles rouillent et sèchent. Personne ne s’étonne. Personne ne s’énerve. Je voudrais bien qu’on m’explique. Je voudrais bien m’énerver.
Je la regarde. Alors, les feuilles s’arrêtent de tomber.

Je marche seul et c’est le cœur de l’été. L’air est épais de chaleur. Je marche seul au cœur de l’été. L’ombre est fraîche au-dessous de mon arbre, bien planté au milieu du pré. Peu importe le temps et combien d’aubes ou combien de dimanches.
Elle arrivera dans le matin ou dans l’après-midi.

Elle reviendra le soir et moi, j’aurai le crépuscule heureux.

Promenades du dimanche sur le temps suspendu


Première promenade : entre deux rives.

Le dimanche, il fallait que tout s’arrête. Tout et vraiment tout.

Il fallait que le monde s’arrête, sauf, parfois, les travaux dans les champs. Moissonner. Faucher. Rentrer le foin. Vendanger aussi. La pluie se moque des semaines, la pluie tombe quand elle veut. La pluie tombe en semaine et s’arrête un samedi. La pluie se fout des dimanches. Alors, le dimanche se remplissait d’hommes et de femmes qui arpentaient les champs ou les vignes et posaient leurs semelles sales sur les dimanches immaculés.
Il fallait que tout s’arrête et tout s’arrêtait vraiment. Les heures duraient des heures et le silence était posé sur la terre comme un couvercle bleu ou gris.

Depuis, les dimanches ont passé, longs, immobiles, silencieux et bruyants. Les dimanches se sont remplis du bruit des enfants, de leurs pleurs, de leurs rires. Ils se sont remplis d’heures de travail. D’heures grises. De discussions agitées, de maisons à construire, d’arbres à tailler, de pelouses que les grillons parcourent et trouent de mille trous.

Ensuite, beaucoup de choses ont disparu et les dimanches sont devenus plus calmes, sans maison, sans arbres et sans grillons. Les enfants sont revenus. Ils dorment jusqu’à midi,  peut-être plus tard. Les enfants ne sont plus des enfants. Les dimanches ne sont plus les dimanches. Il reste cet espace suspendu dans le temps. Ces promenades dans l’air bleu d’une  vallée verte et l’hiver, la neige durcie qui craque sous mon poids.

Il y a peu, les dimanches ont pris une couleur nouvelle. L’ombre portée d’une lumière dorée s’est accrochée à mes nuages. Le ciel s’est ouvert un peu. C’était il y a peu. Quelques semaines ou quelques mois, quelle différence ? Ce qu’il y a de changé, c’est la lumière. Le temps. Et les chemins compliqués qui me conduisent vers les dimanches à venir, les dimanches pas encore nés où j’irai regarder les nuages baignés de lumière blonde.

Je pars me promener dans le temps suspendu. Le temps à venir. Entre aujourd’hui et demain. Entre ici et le lointain.