Récrivain

Je m’appelle Paul. J’ai 65 ans.

Je suis récrivain.

J’aurais voulu. J’aurais tant voulu. J’ai essayé. Plusieurs fois. Des romans, j’en ai écrit plusieurs. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur mon changement de sexe, il y a vingt ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant au changement de sexe, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur toutes les phases de l’opération. Des détails graphiques et des descriptions, trop… fouillées, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne comprenais pas. J’avais l’habitude des lettres-type, Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Deux maisons d’édition. Au moins, c’est simple. Deux adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Deux clics suffisent à épuiser toutes les possibilités. Deux fois « Envoyer ». Deux courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Bleu. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel barré par deux profils métalliques. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli. Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé. La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »