Harvest Moon

Come a little bit closer
Hear what I have to say
Just like children sleepin’
We could dream this night away.

But there’s a full moon risin’
Let’s go dancin’ in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

When we were strangers
I watched you from afar
When we were lovers
I loved you with all my heart.

But now it’s gettin’ late
And the moon is climbin’ high
I want to celebrate
See it shinin’ in your eye.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

Neil Young, Harvest Moon, Unplugged, 1993.

Forever Young

May God bless and keep you always 
May your wishes all come true
May you always do for others 
And let others do for you
May you build a ladder to the stars 
And climb on every rung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May you grow up to be righteous 
May you grow up to be true
May you always know the truth 
And see the lights surrounding you
May you always be courageous 
Stand upright and be strong
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May your hands always be busy 
May your feet always be swift
May you have a strong foundation 
When the winds of changes shift
May your heart always be joyful 
And may your song always be sung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

Forever Young, Bob Dylan & The Band, The Last Waltz, 1978.

Au bras de fer

Elle est née avec des yeux,
Une bouche,
Des oreilles,
Des cheveux longs ou courts,
Deux bras, deux jambes et deux mains.
Au sommet du ventre elle a des seins.
Et au fond du ventre un creux.

C’est peut-être la bouche ou peut-être les cheveux, toujours trop longs ou trop courts. C’est peut-être les jambes ou le dessin des mains. Les lèvres ou les seins qui créent un plein alors qu’il faudrait un vide ou peut-être le creux qu’elle a au fond du ventre, cette fente qui les dérange, eux qui portent une queue entre les jambes.

Il faut cacher ce sein, combler ce vide, ce trou béant au sommet de l’entrejambe. Ce trou heurte les lois de l’équilibre, il fait des trous dans la tête des enfants, il leur donne des idées, il produit des images qu’il faudrait interdire aux moins de dix-huit ans.

Elle est née comme ça, avec des yeux, une bouche, des cheveux trop longs ou trop courts et le plus souvent, elle perd, au bras de fer. Peut-être qu’elle s’en fout. Tout simplement. Et c’est peut-être ça qui les rend fous. Cette indifférence. Elle s’en fout un peu de savoir si elle gagne au bras de fer. Pas complètement, peut-être juste un peu plus qu’eux, qui tiennent leur vie entre leurs jambes.

Elle regarde le monde avec d’autres yeux, mais pour eux, il n’y a qu’une façon de regarder le monde et le monde est carré comme une roue de tracteur. Elle sourit, elle suggère que la roue tourne et qu’elle est ronde. C’est peut-être l’ombre de ce sourire qui les rend furieux tout à coup. C’est quoi ce sourire ? Ma parole, on dirait qu’elle s’amuse, on dirait qu’elle se moque, mais c’est insupportable! Cette petite insolente qui perd souvent au bras de fer, on va lui apprendre les bonnes manières. Lui faire passer le goût du sourire, effacer la courbe de ces lèvres qu’on ne saurait dessiner, mettre un grand coup de ciseaux dans cette masse de boucles qui ondule, entraver ces poignets trop fins, couper tout ce qui dépasse. Il faut que rien ne dépasse. Il faut que tout soit aligné.

Et sur le plateau de la table, il faut que leur coude soit bien plié et leur paume verticale, au bras de fer, chaque fois qu’ils bandent leurs muscles pour écraser la paume d’une femme.

Les moule-bites (VI)

Alors, j’ai skié la nuit.

Mais bientôt les lampes frontales ont éteint la lumière des étoiles et j’ai dû abandonner
ce rêve modeste et fou,
qu’il aurait mieux valu taire,
suivant les bons conseils d’Aragon qui avait bien compris que toutes les étoiles finissent au fond d’un trou.

On n’est jamais seul sur le flanc des montagnes ou au milieu des déserts et il se trouvera toujours un plongeur au fin fond des océans pour venir vous parler de la pluie et du beau temps. On n’est à l’abri de personne au milieu de la neige alors qu’on voudrait écouter le bruit que fait le ciel quand il frotte les ailes des grands oiseaux noirs. S’asseoir sur ce caillou nu et désolé au milieu de cette mer immense, au-dessus du monde qui reverdit en vain, beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, dans un monde lointain.

Je me suis assis sur ce caillou, un tout petit point noir, une toute petite tache sombre sur un fond blanc. J’ai posé ma veste. Comme il faisait chaud, j’ai retiré mon bonnet et mes gants. Il me restait de l’eau et une pomme, j’ai croqué dedans. J’ai bu. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un bruit de voix. Des pas qui s’avançaient vers moi. Je me suis retourné et elles sont arrivées, deux silhouettes flottant sur deux paires de jambes allumettes, skieurs de fond frêles et imberbes, marathoniens de la verticale dans leur combinaison moulée sur des attributs atrophiés par l’abus de barres énergétiques arôme banane.

Moi j’étais seul, vous comprenez, seul sur ce vaste plateau neigeux. Pour vous donner une idée, je pense qu’une dizaine de terrains de football auraient pu y tenir à l’aise et pour les non-footballeurs, disons qu’il y avait là de quoi implanter un quartier entier de villas avec garage, barbecue et pelouse en plastique.

Sur ma plaque d’ardoise, une tête d’épingle sur ce haut-plateau, j’étais tout petit, certes, mais quand même pas invisible, quand même pas transparent, non ? Je n’étais pas couleur neige, caillou ou camouflage. Alors pourquoi ? Pourquoi ces deux farfadets anorexiques sont venus s’assoir dans mon sac à dos ? Leurs genoux contre mes lombaires et leur haleine dans mon cou. Pourquoi ? Pourquoi, hein, alors qu’il y avait suffisamment d’espace sur ce replat pelé pour qu’ils puissent poser leurs fesses malingres n’importe où mais pas là, sur ce caillou où je voulais juste regarder, respirer, sentir l’odeur tendre de la neige qui fond.

Je n’ai pas dit bonjour. Eux non plus, d’ailleurs. Ils se sont assis juste derrière moi. Bruits de sacs et de sangles. L’air se remplit de l’odeur de mauvais salami. Au moins dix terrains de football… Je n’y crois pas, j’hallucine. Si cela ne s’était pas déjà produit plusieurs fois, je chercherais bien des yeux une hypothétique caméra. Mais non, je ne suis pas filmé à mon insu. Et eux, ils attaquent le plat de résistance, j’entends le craquement de leurs dents qui broient les graines de leur barre énergétique.

– Crunch, cronk, cronk.
– Crunch, au fait, Crunch, reuh, au fait…. Glou, glou. Ââââââh…. Burp…. Au fait, tu savais que Valérie sort officiellement avec Olivier ?
– Crunch, cronch, cronch, crunch. Ah ouais ?
– Crunch, Ouais. C’est Gérard qui m’a dit.
– Burp. Alors, si c’est Gérard, cronch, crunch, ça doit être vrai.
– Crunch, cronch, CRONK.
– On est bien montés.
– Ah, ça, on est bien montés. Même pas deux heures.
– Ouais, pas mal. Aussi, j’ai repris l’entraînement. En vélo.
– Le vélo, c’est bien le vélo. T’as déjà fait combien ?
– 1500 kilomètres.
– Burp. Brô. Ah oui putain, c’est pas mal.
– Avec la course et le ski de fond, je suis en train de me faire une caisse terrible. Sûr, je vais faire péter mon temps à la Patrouille.
– Tu cours avec qui cette année ?
– Ben, y aura Gérard et Olivier
– Ah ouais. Avec eux, c’est sûr, ça va pas rigoler.
– C’est quand même dingue, Valérie avec Olivier.
– Ouais. C’est dingue.

J’ai mis ma gourde dans mon sac, ma veste sur mes épaules. Je me suis levé, j’ai rechaussé mes skis et je suis parti. Sans dire au revoir. Sans sortir mon six coups.
Un peu plus bas, il y avait dans un couloir une longue bande de neige qu’une force supérieure avait gardée au frais. Immaculée. Rien que pour moi. Je me suis coulé sans bruit dans cet espace étroit. En un instant tout s’est effacé : les effluves de mauvais salami, Valérie, les rôts et les bruits de mâchoires. Skier, la mer et l’écume calme des vagues verticales.
Systole.
Diastole.
Je vole.

Je suis seul.
Enfin.