La véritable histoire de l’automne (d’après le livre de la genèse)

Au commencement était l’été.

Un été doré, long et langoureux. Un été rempli de bleu, de soleil blond et d’ombres portées sur les hautes herbes vert tendre qu’un vent parfumé caressait sans jamais se lasser.
Les vallées étaient larges et profondes, entaillées de cascades brillantes qui plongeaient dans les fleuves en éclaboussant les nuages. Des fleurs immenses aux parfums rares s’offraient toutes entières à la concupiscence des abeilles qui repartaient gorgées d’essences essentielles. Le miel coulait en rigoles régulières, parallèles aux lits des rivières de lait et de crème au chocolat. Il ne faisait jamais trop chaud. Il ne faisait jamais trop froid. S’il arrivait que le ciel s’obscurcisse, c’était juste pour une ondée légère, un petit coup de brumisateur sur la surface de la terre, que les prés restent verts et qu’au milieu coule une rivière.

Partout dans les prairies en fleurs paissaient les troupeaux paisibles, les hippopotames, les cerfs, les ours et les gazelles. Tout ce qui vole et tout ce qui peut marcher. Tout ce que nous connaissons en somme, moins quelques animaux disparus depuis, pour que l’homme puisse sans risque ouvrir le toit de sa décapotable.

Aussi, il n’y avait qu’un seul serpent qui s’appelait Satan. Drôle de nom pour un serpent. En plus d’être condamné à être célibataire, Satan était le seul être rampant. Sillonnant la campagne au ras des pâquerettes, il regardait le ciel à se dévisser la tête en rêvant d’une paire d’ailes pour aller voir la mer.

Au pays de l’été éternel, l’autre célibataire s’appelait Adam.
Insolite et un peu décalé, bipède isolé parmi les quadrupèdes, Adam marchait tout seul sur ses deux pieds. Il faut dire qu’il avait de l’allure : 1 mètre 98 au garrot, athlétique, sculpté, intégralement imberbe et recouvert d’une peau couleur caramel chaud sans aucune marque de maillot. Un visage d’ange préraphaélite illuminé de boucles blondes, le torse garni de pectoraux rebondis et d’abdominaux faits pour illustrer les planches d’anatomie. Enfin, juste au-dessous de la ceinture abdominale, délicatement incrustée à la jonction des cuisses, une verge de belles proportions, oblongue, fuselée, à la fois souple et ferme, un sexe nerveux et lourd, parcouru de veines délicates que seules les mains de Michel-Ange auraient pu sculpter.
C’est ainsi que, mieux gaulé que Brad Pitt, Adam promenait son corps de rêve au royaume de l’été. Hélas, trois fois hélas, toutes les étincelles de soleil jaillies du fond de ces yeux verts, tous ces éclats de muscles et ces mouvements félins retombaient dans le vide sans jamais éveiller l’intérêt de la loutre ou du lamantin. Et pourtant, devant certains crépuscules ou debout dans la bruine diffuse d’une cascade tiède, Adam sentait confusément monter en lui des bouffées de chaleur et des élans inconnus. Il allait alors s’asseoir à l’extrême bord d’un rocher plat suspendu au-dessus du vide. Là, du haut de son observatoire, il passait des heures à regarder déplacements lents des troupeaux indolents et la course rapide des nuages dans les reflets de l’eau.
Peu à peu, la nuit recouvrait de noir le ciel et tout le paysage. Alors, Adam s’abandonnait pendant des heures à la contemplation de son entrejambe et les mouvements imperceptibles de cette longue extension de lui-même allongée sur la pierre froide lui rappelaient immanquablement les ondulations de Satan.

Satan, le serpent. Le seul autre animal solitaire dans tout le pays d’Adam.

Un soir d’engourdissement, caressé par une brise plus tiède qu’un croissant, Adam n’y tenant plus alla voir le serpent. Il trouva Satan alangui, ses anneaux déroulés sur une ardoise plate qui avait emprisonné dans ses strates les derniers restes de la chaleur du jour. Adam s’allongea sur le dos, à côté du serpent. Au-dessus de lui, le dôme du ciel commençait à se piquer d’étoiles. Adam se tourna vers Satan.
– Je me demande d’où viennent les étoiles.

Satan ouvrit un œil. Il regarda le ciel et cette forme sombre allongée près de lui. Ce type monté sur deux pattes lui avait toujours paru étrange. Deux pattes et surtout aucun poil. Une peau brillante et lisse mais qui manquait d’écailles.
Une fois de plus, Satan se rappela ce moment unique où, penché sur l’eau transparente, il avait vu nager un banc de poissons. Des poissons fuselés et fluides, recouverts comme lui d’écailles argentées. Dans sa tête, il y avait eu un éclair blanc, un court-circuit. Sans réfléchir, il avait pongé. L’eau était froide et Satan ne savait pas nager. Il avait ouvert les yeux pour ne voir qu’un brouillard noir et gris. Il avait ouvert la bouche pour sentir un long trait d’eau glacée s’engouffrer d’un seul coup au plus profond de lui. Il avait voulu recracher cette solution salée mais un spasme glacé avait parcouru toute la longueur de ses anneaux. Pris de panique, Satan avait compris qu’il allait étouffer. Alors, il s’était dressé, vertical dans cette nasse liquide et sa queue avait heurté le fond. D’un coup de reins formidable, il s’était projeté hors de l’eau pour décrire dans l’air une plaisante parabole qui l’avait déposé a à moitié immergé au bord de la plage, haletant, toussant, hoquetant et recrachant par le nez des jets de ce liquide clair qui avait failli le noyer.

Depuis, Satan, qui aimait les écailles, avait horreur de l’eau.

Allongé sur son ardoise tiède, le serpent s’étira.
–Les étoiles viennent du ciel, tout le monde sait ça.
– Oui, du ciel, bien sûr, mais comment elles sont arrivées là ?

Satan se tourna vers Adam, la tête un peu inclinée au sommet de son cou de serpent. Il examina le corps du premier homme, ces longs poils noirs tout autour de la tête, ces yeux couleur de chiottes mal éclairées et cette peau lisse et tout à fait répugnante. Il soupira. Moche et con. Adam n’avait pas eu de chance. Si au moins il y avait eu des écailles pour cacher cet épiderme façon caramel mou.
– Mais j’en ai rien à foutre de tes étoiles. D’où viennent les étoiles ! Et pourquoi pas d’où vient la lune ou comment on éteint le soleil ! Jamais entendu une question aussi débile. Y a pas à dire, Adam, tu es bien l’animal le plus con de toute la création.
– Oui eh bien, moi je réfléchis, je pense. Je me pose des questions, à la place de passer mes journées à réfléchir à ce que je vais manger.
– Oh. Môssieu n’est pas qu’un estomac. Première nouvelle.
– Exactement, je réfléchis. Aujourd’hui, je réfléchissais et c’est pour ça que je suis venu te voir.
– Pour me parler des étoiles.
– Non pas seulement des étoiles. Voilà. Tu n’as jamais remarqué qu’il y a quelque chose de bizarre chez toi ?
– Rien de bizarre. Je suis un serpent normal et toi tu es complètement taré.
– Il y a quelque chose de pas normal, justement. Regarde tous les autres animaux. Prends le lion, par exemple. Eh bien le lion est avec la lionne. Le chat avec la chatte. Le tyrannosaure avec la tyrannosaure, l’escargot avec l’escargotte, mais là j’ai comme un doute.
– Forcément, « escargotte » c’est un mot qui n’existe pas.
– Tous les animaux vont en couple, tu comprends ? Une femelle plus un mâle.
– Et c’est pour me dire ça que tu es venu me réveiller pendant la sieste du soir ?
– Satan, où est ta femme ?
– Je te demande pardon ?
– Où est Madame Satan ?
– Adam, tu devrais consulter. Il n’y a pas plus de Madame Satan que de Madame Adam.
– Justement ! Comment tu expliques que nous soyons les seuls animaux du monde à être seuls au monde ?
– Pour moi je sais pas, mais pour toi, c’est sûr qu’il vaudrait mieux éviter de te reproduire.
– Moi, j’ai une autre explication.
– Je crains le pire.

Adam se leva et se campa, jambes écartées, juste devant la tête d’Adam.
– Regarde. Mais regarde ! Tu la vois, cette chose qui pend entre mes jambes
– Bien forcé, j’ai presque le nez dedans.
– Et ça ne te rappelle rien ?
– Là, tout de suite, non.
– Satan, regarde encore, c’est évident. Entre les deux jambes, j’ai un petit serpent.

Satan relève la tête et il éclate de rire.
– Ah mon Dieu ! Un petit serpent ! Une espèce de demi-saucisse ridicule suspendue à deux rognons…
– Satan, je crois que j’ai envie de toi.
– Au secours ! Ce type est fou.

Adam s’avance résolument vers le serpent.
– J’AI ENVIE DE TOI. MAINTENANT.
– Adam, je te préviens, si tu me touches, je t’entoure. Je te serre jusqu’à l’étouffement.
– Ah oui, serre-moi !  Serre-moi très fort ! JE COMPTE JUSQU’À TROIS
– Arrête de crier comme ça. Toi et moi ça peut pas marcher.
– SATAN, PRENDS-MOI !

D’un seul coup le serpent se détend. Fait un bond en arrière. Rebondit sur l’ardoise plate. Tombe de trois mètres. Rebondit encore sur un bout de rocher. Parvient à se glisser dans une anfractuosité, perd pied, se cogne à droite et à gauche, sent des bouts de roche érafler ses écailles. Enfin, il s’immobilise dans l’obscurité. Il reste là, haletant et à-demi assommé pendant que, dans la nuit, Adam hurle sa solitude à la face cachée de la lune.

Dieu, qui dormait à côté, se réveilla en sursaut.
Quelles étaient donc ces longues plaintes et d’où venaient tous ces cris déchirants? Une nuit, c’était le lion qui voulait manger le mouton. Une autre nuit, c’était une baleine à cours d’oxygène en plein accouchement. Un conflit entre les buffles et les éléphants. La nuit. Toujours la nuit. Chaque nuit. Dans son lit, Dieu se dit que la vie n’était pas une vie. Les chiffres rouges du radio-réveil indiquaient trois heures du matin. Il se leva péniblement et passa une robe de chambre par-dessus son pyjama. Il chaussa une paire de pantoufles. Ouvrit la porte. Dehors, l’air était tiède et rempli de cris.
Dieu soupira et toute la terre avec Lui.

Tout avait pourtant si bien commencé.
Une semaine plus tôt, Dieu s’était réveillé amorphe et sans élan. Patraque, Il avait fait quelques étirements, juste comme ça pour sentir un peu de vie parcourir Ses membres infinis. En regardant par la fenêtre, Il n’avait vu que du noir, du noir et encore du noir. C’est à ce moment précis qu’Il avait pensé qu’un peu de lumière aurait pu provoquer un choc thérapeutique salutaire et faciliter Son passage à l’état éveillé. Comme ça, sans réfléchir, Il avait prononcé ces paroles : « Que la lumière soit! » Et la lumière fut. En plus, il faisait beau, forcément, Dieu n’avait pas encore inventé l’eau.  Chose qu’Il s’était mis en tête d’accomplir dès le lendemain : Il avait divisé le paysage en deux parties égales, en haut le ciel, en bas l’océan. Entre les deux, un courant d’air ascendant et chargé d’humidité se mit aussitôt à fabriquer des nuages qui vinrent crever avec fracas juste au-dessus de l’océan. Effaré, Dieu vit le niveau des eaux monter à une vitesse vertigineuse jusqu’à venir Lui caresser la plante des pieds. Alors, Il eut l’idée de la terre, des étendues de terre sèche qu’Il sema à la  hâte au milieu de l’océan. Ce mélange de terre végétale et d’eau se recouvrit aussitôt d’un tapis de prairies, de fleurs odorantes et d’arbres remplis de feuilles dont le vert ne pâlissait jamais.
Quand le calme fut revenu, Dieu s’accouda au balcon du ciel pour contempler Son jardin. Il lui trouva un air propre et bien comme il faut : la terre en bas avec un peu d’eau et le ciel en haut avec un soupçon de nuages. Au soleil, Il offrit une barrière de montagnes pour le coucher. Ensuite, dans le ciel noir, Il suspendit la lune au milieu des étoiles.

Depuis qu’Il avait mis le jour, Dieu avait peur du noir.

Trois heures du matin.
Debout sur le pas de sa porte, Dieu ensommeillé bailla immensément. Depuis deux jours, le monde qu’il avait ordonné s’était transformé en un foutoir incontrôlable. La chienlit avait pris le pouvoir et Lui, Dieu, n’avait pas trop de toute son ubiquité pour se téléporter simultanément jusqu’aux confins les plus reculés de la création. Sans cesse, il fallait parer au plus pressé, réparer sans relâche toutes les catastrophes provoquées par l’arrivée du monde animal.
Pourtant, tout était parti d’un bon sentiment.
Le jeudi soir, Dieu s’était couché avec une sensation d’intense solitude. Bien sûr, il y avait de l’eau. Bien sûr, il y avait de la terre et de l’herbe pour marcher dessus. Il y avait aussi des fleurs et le bruit que fait le vent dans les arbres; mais le soir, le vent tombe et essayez pour voir de parler à un arbre. Le vendredi, au réveil, Dieu était sûr que son monde manquait de son. Il déposa quelques oiseaux dans les arbres et il aima le résultat. Alors, il multiplia les oiseaux. Dans les mers, il lança des poissons. Les baleines se mirent à parler aux baleines et les dauphins parlèrent aux dauphins. Enivré par la beauté de toutes ces nouvelles harmonies terrestres qui s’élevaient jusqu’à Lui, Dieu partit à la faute dès le samedi matin. Il se mit à multiplier à tort et à travers les espèces animales, juste pour entendre leur cri : le brame du cerf, le barbarouffement du lamantin, le jabotage du manchot ou le sifflement du serpent. Pour le plaisir des oreilles, Il attribua un son à chaque animal, ce qui Lui permit aussi d’enrichir Son vocabulaire avec noms de cris tout aussi barrés que leurs propriétaires.
Arriva le samedi soir et Dieu eut une fulgurance. Il entrevit la possibilité d’attribuer plusieurs sons au même animal. L’importance de cette découverte l’amena à un point d’excitation jamais atteint sur l’échelle de Dieu. Il se mit fébrilement au travail. En fin de soirée, Il avait inventé Adam, le premier animal parlant. Adam lui dit qu’il avait faim et Dieu alla chercher du foin. Adam dit qu’il n’aimait pas le foin. Dieu dit qu’Adam était bien difficile et lui offrit des cerises pour faire passer le foin. Adam se goinfra de cerises. Ensuite, repu, il voulut parler à quelqu’un. Dieu lui dit que ça n’allait pas être possible, alors Adam se roula par terre en poussant des cris affreux. Dieu qui commençait à s’énerver vit du coin de l’œil Satan allongé à la fraîche sur une pierre plate. Alors, ni une, ni deux, Dieu prit le serpent par la peau du cou et lui enfonça dans la gorge l’usage de la parole.
C’est ainsi que Satan s’était mis à parler avec Adam.
Debout sur le pas de sa porte, Dieu regarda sa montre qui indiquait dimanche et trois heures du matin. Dieu eut des envies de meurtre. Ensuite, il se rappela qu’il était Dieu et que Dieu ne sort pas sa sulfateuse pour effacer de la terre une petite gueule d’ange gâté. Dieu regretta d’être Dieu. Il était fatigué, à fleur de peau, à bout de nerfs, fragile. Inventer le monde en une semaine n’est pas à la portée de n’importe quel Dieu. Il avait trop tiré sur la corde, voilà tout; trop travaillé, besoin de faire une pause pour réfléchir. Besoin de dormir, surtout.
Il rentra chez Lui pour se rafraîchir avant de retourner au turbin. Devant le miroir de la salle de bains, Dieu se trouva une petite mine, les yeux injectés, le teint trouble et les traits tirés. Une sale tête pour tout dire, une tête à ne pas passer l’été. Alors Dieu eut l’idée de la grasse matinée : une fois par semaine, il pourrait rester bien au chaud sous la couette, les stores baissés et la fenêtre fermée, imperméable au bruit du monde, à ses alarmes et à ses cris incessants. Il resterait couché pendant que le ciel attendrait son divin lever.
Pour ce jour rien qu’à Lui, il choisit le dimanche et pour aller avec, il inventa le croissant.
Rasséréné et rasé de frais, Dieu quitta ses appartements.

Pas besoin de super-pouvoirs pour déterminer l’origine des cris perçants qui déchiraient la nuit. Dieu soupira. Il aurait voulu revenir en arrière, effacer ce moment où Ses mains fébriles avaient plongé dans une mare de boue pour façonner le corps d’Adam.
Extérieurement, le résultat était intéressant, mais le problème était à l’intérieur. S’Il avait été en mesure de faire Son mea culpa, Dieu aurait bien dû reconnaître qu’Il avait un peu bâclé l’assemblage de ce nouveau modèle. Il avait l’habitude de la partie mécanique, mais la complexité du schéma électrique, avec ses diagrammes, ses couleurs et ses pôles inversés, avaient eu raison de Son infinie patience. Finalement, Dieu s’était énervé. Il avait mis un grand coup de fer à souder dans cet écheveau de fils embrouillés. Vite, Il avait refermé le capot, donné un coup de chiffon et insufflé à la hâte un peu de Son souffle divin dans les bronches du nouvel arrivant.
Adam avait ouvert les yeux en maugréant. Il avait faim, alors Dieu lui offrit du foin. Adam n’aimait pas le foin, alors Dieu lui offrit des cerises. Il avait soif et Dieu le fit boire. Il voulut sortir et Dieu l’accompagna. Dès qu’il fut arrivé à l’air libre, Adam hurla qu’il était midi et qu’il fallait être fou pour exposer son épiderme scandinave à la terrible morsure de ce soleil de plomb. Alors Dieu l’entreposa à l’ombre, le temps d’inventer le tube d’écran total. Ensuite Adam n’arrivait pas à se mettre de la crème dans le dos. Dieu le tartina des épaules au maillot. Ensuite, il avait trop chaud. Trop froid. Encore faim. Besoin d’aller aux toilettes, besoin de personne, besoin parler avec quelqu’un. De guerre lasse, Dieu avait fait parler le serpent.
Et maintenant, pourquoi tous ces cris déchirants ? Est-ce que les yeux du mignon avaient besoin de lumière ou fallait-il oindre ses pieds délicats d’un enduit de myrrhe et de benjoin ? Se dirigeant à l’oreille vers l’endroit de tous ces hurlements, Dieu aperçut Adam allongé à plat ventre sur le sol dur. Adam en transes, en larmes et en cris. Adam hurlant et vociférant. Que le monde était injuste et qu’il fallait pendre le serpent. Que lui Adam n’avait pas demandé à voir le jour, que la vie était trop dure et qu’il avait besoin d’amour.

Dieu se pencha sur le forcené en furie.
– Adam, s’il te plait, calme toi. Tout va bien. Papa est là.
– Papa ! Tu rigoles ! T’as vu un peu Ta tête ? Si c’est Toi mon père, je veux bien m’appeler Ingrid ou Priscilla !

Dieu se sentit bouillir jusqu’aux extrémités infinies de Son for intérieur. Encore un mot et Il allait transformer cette belle petite gueule d’ange en purée de pizza, parfum tomate mozzarella.
– Adam, tu es Mon fils.
– Bien sûr et Toi Tu es le frère du ragondin musqué.
– Petit impertinent ! Sais-tu seulement qui Je suis ?
– Ben non, justement. Aucune idée. Sauf que Tu me casses les couilles depuis hier matin. Faut pas faire ceci et faut pas faire cela. Adam viens par ici et Adam viens par là. Adam, Je suis Ton père, appelle-Moi Papa. Mais moi, j’ai pas envie d’un père, j’en ai rien à branler, tu vois ? Ce qu’il me faut, c’est quelqu’un comme moi. C’est quand même incroyable, on me débarque dans un endroit de rêve, il y a des plages partout, température de l’air : 28 degrés. Température de l’eau : 28 degrés. Un poil de vent, juste ce qu’il faut. Des fruits que tu manges même pas en rêve. Une rivière où coule le lait, une rivière où coule le miel, j’ai pas trouvé la rivière à rosé.
– Adam ! De l’alcool, tu n’y penses pas !
– Pourquoi, j’ai pas l’âge, c’est ça ? Pas l’âge, Tu parles ! Il faudrait un bar, au bord de la plage. Une paillote, tu vois ? Avec des chaises longues sur le sable. Tout ce sable blanc partout, j’hallucine ! Et ce vent qui arrive toujours pile au moment où tu crois que tu vas avoir trop chaud. On dirait qu’ils ont installé la clim au bord de la plage. Ça me rend dingue, ce vent qui vient et qui s’en va. Ce vent qui s’enfile entre mes jambes, autour de cette chose vivante, ce truc allongé que j’ai montré au serpent. Ça l’a fait hurler de rire. Il dit que c’est une petite saucisse. Mais moi je sais bien que c’est un serpent.
– Adam, Mon enfant, tu te trompes.
– Ah oui, j’y avais pas pensé, ça ressemble aussi au nez de l’éléphant.
– Non, rien à voir avec l’éléphant. Adam tu es unique au monde. Je t’ai créé à Mon image, pour que tu sois différent. Le premier animal parlant.
– Ah oui, je parle ? Génial ! Et pour niquer, je fais comment ?

 Dieu sentit comme un fourmillement dans Sa main droite.
D’un naturel bienveillant, Il avait, pour Son royaume, prévu un ciel clément, une température agréable et quelques bouffées de vent. Mais Il envisageait soudain l’hypothèse d’un orage, la possibilité d’un gros nuage bien noir qui remplirait le ciel et craquerait d’un seul coup de tonnerre. Pour  ajouter de la lumière au son, Dieu voyait un phénomène électrique, une décharge de cent mille volts concentrée dans un éclair tranchant qu’Il pourrait diriger à Sa guise et qu’à ce moment précis, Il voyait pointé sur le derrière bronzé d’Adam.  Ainsi traversé par ce trait de lumière, ledit derrière aurait eu un accès instantané et définitif aux dernières avancées technologiques en matière de pénétration.
Le doigt sur le bouton de mise à feu, Dieu reprit Ses esprits, arrêta le compte à rebours et considéra l’objet de son courroux. Il reprit, sur un ton plus doux.
– Adam, mon enfant, j’aimerais, s’il te plait, que tu surveilles ton langage. On ne blasphème pas en présence de Dieu.
– Ah, oui ? Alors, comment il faudrait que je Te parle ? Tu voudrais peut-être que je Te vouvoie ? Que je T’appelle mon Altesse Sérénissime ou quelque chose comme ça ? Ta Majesté, je suis sûr que Tu trouverais ça trop cool. Mais d’abord, qui Tu es pour me parler comme ça, hein ? C’est Toi qui tiens la baraque ici ?
– Je suis Celui qui était, qui est et qui sera.
– Sans blague ! Imparfait, présent, futur, c’est sûr, c’est Toi le roi de la conjugaison.
– Je suis l’alpha et l’oméga.
– Oui mon prince, Tu es aussi le roi en langues étrangères… Tu te la pètes un peu quand même, sauf Ton respect,  Mon Tout-Puissant.
– Adam, écoute-Moi. Je suis Celui qui était au monde avant que le monde soit monde. Le monde était noir et J’ai fait de la lumière. En haut, J’ai placé le ciel et en bas les océans. Au milieu des océans, J’ai semé de la terre et de l’herbe remplie de fleurs odorantes. Dans le ciel, J’ai suspendu le soleil et pour faire de l’ombre, J’ai planté des arbres. Ensuite, J’ai créé les animaux pour peupler les mers, le ciel et la terre, Enfin, Je t’ai créé, toi, Adam, à un seul exemplaire et Je t’ai placé au sommet de la création, pour que tu règnes en maître sur Mon royaume.
– Ok ma grande. J’ai bien compris : Ton royaume, il est immense et beau et rempli de trucs géniaux. Tu penses que j’ai le profil pour m’occuper du domaine. Je suis bien d’accord avec Toi. Donc, Tu me files ton royaume, j’accepte, et ensuite je Te l’échange contre un bon coup.
Deal ?

Dieu avait l’index sur la gâchette de l’arme atomique. Une fois de plus, il se ravisa.
– Adam, mon enfant, ceci n’est pas un jeu. Je ne propose pas de contrat. Pas d’échange ni de « deal » comme tu dis. Je ne propose pas. Je dispose.
– Ah oui, Môssieu dispose. Trop facile. Il était une fois Dieu, à l’aise, mais tout seul dans le noir et qui s’emmerdait un peu. Un jour, Il décide décorer son intérieur. Il met l’eau et l’électricité. Des plantes vertes pour la chlorophylle. De l’herbe pour les vaches qui bouffent de l’herbe pour donner du lait aux abeilles…
– Adam, voyons ! Les abeilles  ne boivent pas de lait !
– C’est un raccourci. Je sais bien que les abeilles niquent les fleurs pour faire d’autres fleurs à brouter. Tu me prends vraiment pour un con.
– Adam, comment peux-tu dire une chose pareille ? Moi qui t’ai placé au sommet de Ma création !
– Ah ça, on peut dire qu’elle est belle, Ta CRÉATION ! Bref. Je disais donc qu’ensuite, les abeilles remplissent de miel la rivière qui coule à côté de la rivière de lait. Les ours viennent boire le miel et les veaux viennent boire le lait. Et le soir tout le monde se retrouve à la veillée pour raconter des histoires de miel et de lait. Les ourses parlent aux ours, les veaux aux veaux et les lionnes aux lions. Même les mouches parlent aux mouches, couchées à l’aise dans les poils des lions. Tout le monde, se retrouve, Tu comprends ? Tout le monde sauf moi. Et le serpent. Alors, Tu vois j’en ai marre, Ton altitude. J’en ai marre de ce Club Med climatisé où je traîne ma solitude.
Je suis si seul, tu comprends ? Seul et sans personne avec qui me promener dans l’écume des vagues. Je suis seul le matin et seul à midi. Je suis encore seul, le soir, dans les éclats rouges et bleus du soleil couchant qui éclaboussent un court instant le voile gris de ma mélancolie avant d’aller se noyer dans les eaux noires de la nuit.

Dieu avait les larmes aux yeux. Adam était vraiment insupportable, mais il fallait bien reconnaître que ce petit con savait parler.

Allongé dans le noir, Dieu regardait le ciel qu’il avait fabriqué.
Bleu nuit et rempli d’étoiles. Ça, c’était une trouvaille, non, les étoiles ? Et la lune ? Est-ce qu’on se représente la somme de calculs à effectuer pour l’accrocher verticalement, à la bonne distance de la terre et l’aligner ensuite par rapport aux rayons du soleil ? Et toutes les planètes ? Et toutes les galaxies ? Et les trous noirs, hein, les trous noirs ? Passer de temps en temps un bon coup d’aspirateur pour nettoyer le ciel rempli de poussière, il fallait quand même avoir l’idée, non ?
On pouvait bien chipoter, trouver que la nuit manquait un peu de lumière et qu’à midi le soleil aurait pu être tamisé, n’empêche : mettre en place tout l’univers et tout le tremblement, tout ça en six jours montre en main,  il y avait de quoi être fier. Pourtant, Dieu qui n’était pas fier se dit que de tous les systèmes qu’il avait conçus et de tous les organismes vivants qu’il avait engendrés, Adam était de loin le plus complexe, le plus sensible, le plus délicat, le plus imprévisible. S’il avait été grossier, Dieu aurait ajouté : le plus emmerdant et le plus insupportablement chiant, mais Dieu avait des manières, heureusement pour Adam.
Chiant. Ça oui, on pouvait dire. Emmerdant. Pour sûr. Mais seul aussi. Tout seul sur la terre avec, pour seule distraction, la compagnie d’un serpent.
– Adam ?
Pas de réponse

– Adam ?
– Mmmh
– Adam !
– MMMMMmmmmmh !
– ADAM RÉVEILLE-TOI !
– Mais ça va pas non ? Depuis quand on réveille les gens au milieu de la nuit ? Laisse-moi tranquille. Je dors.
– Adam, un peu de respect s’il te plait ! C’est à Dieu que tu parles !
– Oui. Eh bien Dieu, si Tu pouvais aller Te recoucher et repasser plus tard, ça m’arrangerait, Tu vois ?
– Adam, pour l’amour de Dieu, écoute-Moi. J’ai une chose importante à te dire.
– Ah non, pas maintenant. On n’est pas aux pièces. Moi, il me faut mes 8 heures de sommeil. Au fait, j’y pense, Tu pourrais pas inventer quelque chose pour me booster au réveil ? Un truc bien fort à boire le matin. Quelque chose qui dépote, tu vois ? Parce Ta flotte et tous Tes jus de fruits, excuse-moi mais c’est un peu de la daube, Tu vois ? D’ailleurs, en parlant de jus de fruits, je trouve que le choix est un peu limité : des cerises, toujours des cerises, ou alors des fraises ou des myrtilles. Que des trucs rouges. Des pêches ou des nectarines, mâtin, quel choix ! Tu vois une différence, toi, entre les pêches et les nectarines ? Non, bien sûr, Toi tu T’en fous. Dieu ne boit pas de jus de fruits. Dieu ne boit pas. Dieu ne mange pas. Dieu est. Drôle de régime.
– Adam, Je t’en prie, il ne s’agit pas de Moi.
– Ah bon, de qui alors ? Un oiseau qui a mal aux dents ? Un problème d’éléphant ?
– Adam, sur cette terre, tu es le seul de ton espèce. Je crois que tu as raison. Il te faut un compagnon.
– Un compagnon ! Mais je rêve ! Un compagnon ! Tu le fais exprès ou quoi, ou alors, Tu es juste trop con.
– ADAM!
– QUOI ADAM ? MAIS TU DÉLIRES MON DIEU ! UN COMPAGNON ! Prends un peu Ta tête dans Tes mains. Pense au lion.
– Que se passe-t-il avec le lion ?
– Il ne se passe rien avec le lion. Juste, le lion, normalement, il est maqué avec la lionne et pas avec un autre lion. Tu comprends ?
– Je comprends tout à fait Adam, seulement, il y a le problème des enfants.
– Dieu, sérieusement, Tu déconnes. Il faudrait que Tu te reposes, que Tu dormes un moment.
– Dieu ne dort pas…
– Ah oui, j’avais oublié : Dieu est. Dieu est même con comme un balai.
– ADAM ! Laisse-Moi terminer. J’ai longuement hésité à te dire la vérité, mais Je crois que tu es en âge de comprendre. Lorsque le lion s’approche de la lionne, il arrive qu’ils éprouvent une attirance telle qu’ils s’assemblent et donnent naissance à un bébé lion.
– Ils tirent un coup, en somme.

Dieu, qui était infiniment bon, se sentit infiniment las. À fleur de peau. Infiniment au bout du rouleau. À bout de patience. Au bord extrême de la crise de nerfs. Il s’obligea à fermer les yeux et à former dans Son esprit un chapelet d’images positives : des champs de fleurs, un troupeau d’antilopes, la mer, l’aube, une cascade…
– J’AI DIT : « ILS TIRENT UN COUP, EN SOMME. » HO ! Y A QUELQU’UN LA-HAUT ? DIEU ? TU DORS ?
– Non Adam, je ne dors pas. Je médite.
– Comme ça, en plein milieu de la conversation. Dieu ferme les yeux. Dieu médite. Et tu trouves ça poli ? On est là à discuter tous les deux et hop, Dieu ferme les yeux. Dieu s’absente. L’abonné mobile ne peut pas être atteint pour le moment. Prière de rappeler plus tard.
– En parlant de prière, il serait grand temps que Je t’apprenne à t’adresser à moi en des termes plus respectueux. Par exemple, lorsque tu Me parles, tu dois commencer par : « Notre Père qui es aux cieux. »
– Alors là, même pas en rêve. Tu délires, mon petit père. « Notre Père qui es aux cieux » ! Et pourquoi pas, Ton Illustrissime Grandeur Triomphante ou Ta Magnitude Plénipotentiaire, tant qu’on y est ! Fais gaffe à Ta couronne, Ta Très Haute Sommitude : elle va plus rentrer dans Ton melon, Ton Napoléon.
– Adam, je te demande de surveiller ton langage ou Je vais tout de suite t’apprendre à mieux prononcer Mon nom.
– Ah oui ? Des menaces ?
– Dieu ne menace pas. Dieu est.
– C’est vraiment impossible de discuter avec Toi. Dieu ne menace pas. Dieu ne pense pas. Dieu ne dit pas. Dieu ne fait pas caca. Dieu est. Voilà. Dieu est et il sera. Et à part ça, est-ce que Dieu pourrait peut-être aussi se placer dans le faire. Dans la fabrication. Et régler vite fait mon problème de copulation ?
– Adam, Je te l’ai dit, en ce qui te concerne, Je ne peux pas prendre le risque de la reproduction. Mais il y a peut-être une solution. Seulement, J’hésite.
– Une solution ? Quoi comme solution ?
– Justement, c’est délicat.
– Attends une minute. Tu penses à quoi au juste ?
– Je pense à un moyen sûr à une méthode 100% efficace pour éviter que tu donnes naissance à un autre Adam.
– Espèce de vieux pervers ! Tu veux me les couper, c’est ça ?
– ADAM ! Dieu a dit qu’en aucune manière Dieu n’altérera une des créatures qu’Il a façonnées de ses mains.
– Ah bon. J’aime mieux ça.
– Donc, mon cher enfant, j’ai pensé à ceci.

 Dieu tira de sa manche un disque diaphane aux bords renflés qu’il déposa délicatement sur le sommet de Son index.
– Adam, mon enfant, je te demande de m’accorder toute ton attention. N’aie crainte, ce ne sera pas long.
– Ah je veux, oui ! Je Te signale quand même qu’il est quatre heures du matin.
– Donc, je vais te demander un petit effort d’imagination. Ceci est Mon doigt. Maintenant, nous dirons, pour les besoins de la démonstration, que ce doigt représente ton sexe…
– Mon sexe ? Tu m’excuseras, mais je ne vois pas très bien le rapport entre Ton doigt et ce truc mou qui me pend entre les jambes.
– Adam ! Quand donc cesseras-tu de m’interrompre ? Je disais que ce doigt représente ton sexe, lorsqu’il se trouve en érection…
– Bien sûr. Et pourquoi pas en lévitation, tant qu’on y est ? Sacré Dieu ! Quand même ! C’est vrai que Tu es un peu sensible sur le protocole, mais il faut bien reconnaître qu’on ne s’ennuie pas avec Toi.
– Adam, si tu continues  de M’interrompre, Je ne réponds plus de Moi.
– Bon, bon. Mes excuses Ton altitude. Vas-y, accouche, parle-moi de Ton doigt.
– Bien. Reprenons. Ce doigt représente ton sexe en érection. Un processus complexe qui a nécessité de longues heures de mise au point. Pour résumer nous dirons qu’il s’agit du passage d’un état mou à un état rigide.
– Génial. Ça c’était en V.O. Maintenant recommence ! Mais avec les sous-titres.
– Adam, mon enfant, c’est un peu délicat, mais tu es en âge de comprendre. Voilà. Il peut arriver, selon certaines circonstances que ton sexe passe de l’état mou à l’état rigide.
– Ah oui ! Et comment je m’y prends pour réussir ce petit tour de magie ?
– Il n’y a rien de magique. Seulement un peu de mécanique des fluides et un système de fermeture automatique des portes.
– Dieu est incroyable ! Tu Lui demandes juste de t’expliquer comment fonctionne ton sexe et Il t’invente la rame de métro.
– Adam, Je te préviens : Je vais perdre patience. Il se trouve que dans certaines circonstances, un stimulus extérieur pourra provoquer en toi des émois tels que ton sexe durcira, qu’il se redressera et alors, il faudra immédiatement déposer cet objet à son extrémité et de le dérouler sur toute sa longueur, exactement comme ceci.

L’index dressé de Dieu se retrouva entièrement recouvert d’une fine membrane translucide. Adam considéra ce doigt ganté de latex 100% naturel. Il avança une main timide vers cet objet inconnu. Le contact avec la surface le laissa interdit : c’était lisse, flasque, à peine tiède, et surtout c’était un peu visqueux. Adam eut un mouvement de recul. Il essuya vivement sa main sur un pan du manteau de Dieu. Sans relever la tête, il murmura :
– Y a pas à dire, Dieu, T’es vraiment un grand malade.
– En vérité  je te le dis, Adam, écoute-Moi.
Il existe, comme Je te l’ai dit, un principe fondateur, un commandement premier indiquant qu’en aucune manière Dieu n’altérera une créature qu’Il a façonnée de Ses propres mains. Adam, J’ai façonné ton corps dans la glaise. J’ai sculpté ton visage et tes mains. Je t’ai donné tout qui est nécessaire et Je t’ai offert en cadeau la faculté de communiquer. Aujourd’hui tu Me parles. Tu marches. Tu cours dans Mes prairies où coulent le lait et le miel. Tu bois à Mes sources d’eau claire et tu te repais de Mes fruits. Le soleil te caresse et la nuit te sourit. Les heures qui passent glissent sans bruit sur la surface de ta peau lisse. Éternel passager  d’un été immobile, tu es aujourd’hui très exactement ce que tu seras demain. Tu ne connais pas la peur, ni la faim ni la soif, ni le bruit de faulx que fait le temps qui passe. Tu regardes les nuages qui traversent le ciel sans savoir qu’ils peuvent crever d’un seul coup dans un bruit de tonnerre. Dans ton monde, pas de tempêtes, pas de cris, pas de larmes, juste quelques gouttes de pluie, tièdes et parfumées qui illuminent les ombres sur ton visage. Ici, il n’y a pas de nuits sans sommeil, pas de réveils blafards, pas de petits matins gris et figés par le gel : rien de tout ça, Adam; ici, il n’y a pas de froid.
– Tu dis ça, mais là, on supporterait bien une petite laine.
– Tu ne connais pas le froid, Adam, les mouvements fluides de son corps sinueux et long lorsqu’il remonte lentement le cours de tes veines, inexorablement vers le cœur pour consumer les derniers restes de ta chaleur. Prie ton Dieu de ne jamais avoir froid : tu ne le supporteras pas. Si jamais tu t’oublies, Adam, il Me restera le froid.
– Bien. C’était la minute météo. Maintenant si Tu pouvais m’expliquer ce que Tu comptes faire avec ce boudin autour du doigt.

Immobile et un peu voûté sur les contours incertains de l’aube, Dieu fut parcouru d’un long frisson.
– Ce que Je compte faire ? Adam, Je ne sais pas. Pour la première fois, Je ne sais pas. Lorsque J’ai créé le monde, Je ne voulais pas d’un jardin tiré au cordeau. Je voulais de la vie, des lianes, des arbres immenses qui se déploient jusqu’au ciel. Je voulais des montagnes pour éclater l’eau des cascades. Des vagues pour déchirer la mer étale. Je voulais de la vie, du bruit et du vent. Des escargots qui avancent à la vitesse de l’escargot. Des aigles qui plongent du ciel à la vitesse de la lumière. Entre les deux, J’ai placé le bond de l’antilope. J’ai découpé sur la neige la ligne pointillée que tracent les deux pointes noires des oreilles du lièvre. Juste derrière, j’ai dessiné l’ombre de l’aigle. Les empreintes en zigzag jusqu’aux traces de sang. À la fin, l’aigle emporte le lièvre. Le vent emporte l’aigle et la nuit emporte le vent. À la fin, tout s’arrête. À la fin tout recommence enfin.
– À la fin, tout recommence! Vaut mieux entendre ça que de s’appeler Beethoven. Sérieusement, Dieu Tu déconnes. À la fin, c’est la fin, The End, Tu vois?
– La fin, c’est le commencement d’autre chose. Seulement, toi, tu es différent. Tu regardes le ciel et tu voudrais voler. Tu regardes la mer et tu voudrais nager. Quand tu as froid, tu voudrais réchauffer la terre. Quand tu as chaud, tu voudrais refroidir la terre. Tu voudrais changer le goût de l’eau. Tu voudrais retirer le sel de la mer. Tu voudrais des fruits nouveaux.
– Ah ça oui ! D’ailleurs, je voulais T’en parler. J’ai vu des grappes dans les vignes, alors, les grains, je les ai goûtés. Juste pour voir. Eh bien, laisse-moi Te dire que ça m’a carrément arraché la gueule.
– Le raisin ne mûrit pas en été.
– T’es un peu con quand même. Alors ça sert à quoi le raisin, hein ? À faire vomir les moineaux ? Tu veux tuer les oiseaux ?
– Je ne veux tuer personne. Toi, tu tuerais bien tous les oiseaux pour te fabriquer des ailes. Tu éventrerais tous les poissons pour que tu puisses nager au fond des océans. Tes deux jambes ne te suffisent pas. Tu voudrais mille bras. Tu voudrais être ici et tu voudrais être ailleurs. Tu voudrais être partout à la fois. En vérité je te le dis, Adam, tu es seul et tu es dangereux. Et c’est bien là tout le problème.

Le regard en flottaison sur la ligne floue de l’horizon, Dieu parut réfléchir intensément.
– Mais c’est vrai, Adam tu as raison : la solitude n’est pas une solution. La lionne vit avec le lion et toi tu cherches en vain quelqu’un qui te ressemble,  une personne qui t’écoute et  te parle, une épaule où tu puisses déposer tes armes, une âme sœur qui…
– … mais décidément Tu dérailles ! D’abord Tu me proposes un compagnon. Maintenant une sœur. Et après ce sera quoi ? Ma mère ? En string ?
– Adam ! Je t’en prie ! Je te parle d’une âme !
– Ah oui ? Et Tu as déjà essayé de niquer une âme ?
– Adam reprends-toi, s’il te plait !
– Non je me reprendrai pas !  Tu es là à me bassiner avec tes histoires, Tes hypothèses à deux balles et Tes doutes métaphysiques. Mais bon, il faudrait savoir à la fin ! Tu es Dieu oui ou quoi ? C’est quand même Toi qui as créé tout ce bazar rien qu’avec Tes petites mains, Tu me l’as dit cent fois !  Alors merde, c’est quand même pas bien compliqué. Ouvre Ton grand livre de recettes à la page « Adam ». Regarde ce qui est écrit en face. Tu sais lire, non ? Alors, vas-y, qu’est-ce que Tu attends ?
– En vérité, Je te l’ai déjà dit : Adam tu es dangereux. Aussi, il est absolument hors de question que tu te reproduises.

Dieu plongea une main dans l’immensité de la poche droite de son manteau. Il en retira une petite boîte en carton qu’il ouvrit avec précaution.  Il prit à l’intérieur un carré de plastique blanc qu’il ouvrit délicatement pour en extraire un disque translucide et gras, en tout point pareil à celui qu’il avait déroulé le long de son doigt.
– Adam, Je te remets cette boîte. Tu dois Me promettre qu’à chaque fois que tu seras sur le point de t’engager dans l’œuvre de chair, tu recouvriras ton membre de cette membrane que J’ai taillée à ta mesure. Et quand tu seras entièrement recouvert, tu n’oublieras pas de bien appuyer sur le petit réservoir situé à son extrémité. Chaque fois. CHAQUE FOIS, TU M’ENTENDS ?
– Je Te reçois cinq sur cinq Mon Commandant.
– Adam, c’est très important. Il faut que tu t’engages solennellement, ici et maintenant. Jure devant Dieu que tu n’oublieras jamais.
– Je le jure !
– À toute heure du jour et de la nuit ?
– Je le jure !
– En toutes circonstances ?
– Je le jure !
– Au réveil et au coucher ?
– OUI, OUI,  À MIDI ET À MINUIT. JE PROMETS. JE LE JURE. JURÉ. CRACHÉ. PROMIS. CROIX DE BOIS, CROIX DE FER. Est-ce que ça va maintenant ? On peut passer à l’étape suivante ? Ou Tu veux encore que je signe avec mon sang ?
– Pas de sang, Adam, pas de sang et surtout, pas de croix. Bien. Je crois que nous sommes d’accord. Je vais voir ce que Je peux faire.
– Exactement Ton Commandeur ! Regarde que Tu peux faire. Et sans vouloir Te commander, ça m’arrangerait si Tu pouvais un peu Te les agiter, Ta Grandeur. Ces nuits d’été font rien qu’à m’embraser.

Adam avait fini par s’endormir.
Assis à ses côtés, Dieu, qui n’avait pas de fin ni de commencement, Dieu qui était réveillé depuis la nuit des temps, Dieu infatigable et à jamais dur au mal, Dieu fut, pour la première fois, victime d’une méchante attaque de paupières. Il sentit monter en Lui le va-et-vient gourd d’une houle régulière. Le flux et le reflux tranquille d’une vague hypnotique, une vague à deux temps : en haut, en bas; à l’envers, à l’endroit. Systole. Diastole. Au fond de l’horizon, les couleurs floues de l’aurore remontaient lentement le long des fils de la résille dorée des étoiles. Un pied sur le rebord de l’aube, le jour hésitait encore à s’avancer dans le noir. Alors, lové dans les bras lourds du monde, recroquevillé dans le dernier recoin sombre de la nuit, pour la toute première fois de Son existence divine, Dieu s’endormit.

Le temps d’une fraction de seconde d’éternité et Dieu avait quitté le monde qu’Il avait créé: Il avait abandonné Adam allongé sur le sol, la nuit pâle et le jour qui allait se lever. Derrière Ses paupières closes, Dieu vit se lever un autre soleil, dans un autre bleu du ciel. Il volait à l’horizontale  sur les étendues d’une mer immense, au-dessus des lignes métalliques formées par des rangées de vagues parallèles qui s’avançaient en ordre de bataille vers la ligne du front rêvé de l’océan. Relevant la tête, Dieu aperçut au loin les contours imprécis d’une ombre portée sur la surface de l’eau. Quelque chose flottait quelque part, au fond de l’horizon. Une altération infime de la densité de l’air qui semblait à la fois réfléchir et absorber les rayons du soleil. Dieu donna dans l’air un coup de pied vigoureux qui Le propulsa à la vitesse de la lumière en direction de l’objet inconnu. Il se mit parfaitement à l’horizontale, les bras le long du corps, la tête rentrée dans les épaules. Il gagna encore un peu de vitesse et petit à petit, ce point infime et flou se mit à grandir dans son champ de vision. On aurait dit un voile, non, on aurait dit qu’à cet endroit précis, le ciel faisait des plis, ou plutôt formait un ruisseau qui coulait en direction de la mer. S’approchant encore, Dieu comprit qu’il s’agissait d’un nuage, un nuage souple et délié qui s’enroulait sur les contours flexibles d’une forme fluide. On aurait dit des cheveux, une très  longue chevelure parcourue de boucles lourdes aux reflets d’argent. Dieu accéléra encore, Il était tout proche, Il tendit la main, encore quelques centimètres et Son index tendu ressentit la caresse d’une matière inconnue. Quelque chose d’infiniment troublant, qui tenait à la fois de la brise, de la soie et des grains de sable jaune qui coulent entre les doigts. Lorsque Sa main eut traversé ce premier rideau, elle entra en contact avec un globe rond lisse et chaud. Au milieu elle rencontra un bouton, qui se dressa aussitôt. Un cri aigu déchira les airs et un poing rageur s’abattit du ciel

Dieu fit un saut de carpe et retomba durement sur le sol. À côté de Lui, Adam était toujours endormi. Dieu s’assit avec difficulté. Le jour était bien là mais Sa tête était remplie d’étoiles. Sa mâchoire semblait s’être déboîtée et Sa joue droite était en feu.
– GOUJAT !

Dieu sursauta violemment. Il sauta sur Ses jambes et fit volte-face, jambes tendues et poings serrés pour découvrir avec stupeur, posée là sur ce sol froid, la réplique exacte de la forme apparue dans son rêve.  Les mêmes cheveux, ou peut-être étaient-ce de longs fils de soie. Dieu se frotta les yeux. Il les ferma. Il les ouvrit à nouveau.
Il avait toujours debout devant Lui, immobile et drapé dans un voile taillé dans un morceau de brouillard, ce corps étrange surmonté d’un visage que même les mains de Dieu n’auraient pas su sculpter.
Ce merveilleux visage était en colère, en furie et en rade; des éclairs noirs dans les yeux noirs, la bouche à court de souffle et étouffée par un caillot de rage.
– Dites, ça vous prend souvent ?
– ???
– Oui, ça vous arrive souvent de mettre votre main dans le décolleté des filles ?

Dieu regarda tout autour de Lui. L’aube n’avait pas changé de couleur. La terre n’avait pas changé d’odeur. Pas de note nouvelle dans les  premiers chants des oiseaux. Un matin comme les autres et comme tous les six autres matins.
Tout était normal et plus rien ne l’était.
Dieu était à nouveau Dieu. Déployé jusqu’aux derniers confins du monde, omniprésent, omniscient et créateur de toutes choses. Mais il y avait du nouveau, de l’inédit. Quelque chose s’était produit à la surface de la terre, quelque chose d’inouï et de jamais vu jusque-là : la naissance d’une créature nouvelle qui n’était pas le fait de Dieu.
– Vous voudrez bien M’excuser pour ce geste déplacé. Je m’étais endormi, Je crois. Endormi, c’est ça. Quelle merveilleuse sensation. Endormi, Je me suis envolé au-dessus de Mon monde. Je l’ai regardé. Mon monde est si beau vu d’en-haut; J’étais tellement occupé à le construire que J’ai oublié de le regarder. J’étais tellement occupé à le modeler que J’ai oublié de le sentir.

Dieu ferma les yeux
– Le monde sent si bon. Pour la première fois, J’ai senti l’odeur du monde. Pour la première fois, Je me suis échappé, Je me suis abandonné. Je crois bien que j’ai… Rêvé ? Rêvé ! Vous vous rendez compte ? J’ai rêvé, le temps d’une fraction de seconde. J’ai rêvé, vous comprenez ?
– Je crois que nous n’avons pas été présentés.
– Je suis Dieu qui a créé le monde. Je suis le commencement et la fin, Celui qui était, qui est et Celui qui sera.
– Et celui qui rêve à ses moments perdus.
– Celui qui rêve à ses moments perdus… C’est vertigineux, vous ne trouvez pas ? S’il existe Dieu tel que Dieu rêve, alors Dieu est-il encore Dieu ? Et le monde rêvé de Dieu, fait-il partie du monde créé par Dieu ?
– Ce que je sais, c’est que mes pieds se refroidissent.
– Vous étiez suspendue au-dessus de l’eau.
– Je ne connais pas le goût de l’eau et sous mes pieds la terre est froide.
– Alors J’ordonne à la terre de se réchauffer.
– Et pourquoi ne pas inventer une paire de chaussures ?
– C’est vrai ! Je n’y avais pas pensé.
– Et pourquoi ne pas me prêter votre manteau ? Je n’ai que mes cheveux pour me protéger du froid.

Alors, Dieu mit un genou à terre. Il tira de sa poche un ciseau. Dans les plis de son manteau, Il découpa une large bande de tissu qu’il déposa bien à plat sur le sol. Il dessina à main levée le dos, le devant et le tracé du col. Les manches qu’Il fit assez longues pour mieux pouvoir les redoubler. Il dessina aussi des poches profondes pour permettre aux mains de bien se réchauffer. Ensuite, Il découpa l’étoffe et faufila à la hâte avec du fil grossier. Il fit un premier essayage. Recoupa ici et retailla là. Pinça au niveau de la taille. Ajusta la hauteur de l’ourlet. Ajouta un peu de fourrure au bord de l’encolure et sur les parements, une bande de velours. Ensuite, Il se mit à coudre au fil double et doré, le devant avec le dos, entre les deux les trous des manches, au milieu la doublure… Dieu tirait la langue et cousait lentement.
A la fin, Il tendit à bout de bras le manteau terminé et la couvrit délicatement. Il referma les deux pans en portefeuille mais les deux pans s’ouvrirent aussitôt. Alors, Dieu eut l’idée de la boucle, d’une rangée de trous percés dans une ceinture qu’Il découpa aussitôt. Il ferma à nouveau les deux pans du manteau, fit passer la ceinture autour de la taille et resserra juste ce qu’il faut. Enfin, Il engagea l’ardillon dans le trou qui se trouvait au centre de la boucle.
– Vous avez de bonnes mains. Des mains habiles et qui savent travailler. Mais je vous rends votre manteau.
– Laissez-moi au  moins prendre la mesure de vos pieds.
– Vous n’aurez pas besoin de me tailler des chaussures. Mes pieds nus aimeront sentir la fraîcheur de la terre.
– Le jour se lève et bientôt la terre se réchauffera.
– Mes pieds nus aimeront la brûlure de la terre.

Derrière eux, endormi et toujours couché sur le sol, Adam émit un faible grognement. Dieu se retourna.
– J’avais oublié : voici un homme, Adam. Je crois que c’est vous qu’il attend.
– Personne ne m’attend et je n’attends personne.

Elle se tenait droite dans le petit matin. Droite. Dieu pensa qu’elle devait être plus grande qu’Adam. Plus droite. Elle n’avait pas l’air surprise, non, elle n’avait pas l’air d’avoir peur, ni d’avoir faim ou froid. Elle était là, c’est tout. Solidement prise dans les plis flottants de son manteau. Dieu la regarda intensément. Elle ne faisait pas partie du plan et pourtant Il avait l’impression de l’avoir déjà vue, rencontrée quelque part, cette figure de proue aux cheveux d’argent. Quelque part, mais où et dans quel autre rêve ? Elle restait là en silence; elle n’avait pas d’autre question. Dieu reprit.
– Toi qui es sortie de mon rêve, il faudra que Je te trouve un nom… Rêve, ce serait un joli nom.
– Je ne suis pas un rêve. Autour des os, j’ai de la chair.
– Avec Ève, Je garderai un bout de rêve autour de tes os.
– Et comment s’appelle cet homme qui m’attend ?
– Lui, c’est Adam, l’homme que J’ai façonné dans la glaise.
– Et moi, je suis quoi ?
– Toi tu es la première femme.
– Et quel est le lien avec Adam ?
– Vous êtes semblables et vous êtes différents.
– Dans mes rêves, il n’y a pas d’eau pour se mélanger à la terre.
– Dans la glaise Je vois le mouvement des corps immobiles.
– Moi je vois de la terre mélangée à de l’eau. Le soleil va bientôt se lever.
– Moi, Je vais retrouver tous les endroits du monde.  Adam va bientôt se réveiller.

Je flottais dans la lumière juste au-dessus de l’eau. Je ne me souviens pas d’avoir eu froid ou d’avoir eu chaud. Je flottais, c’est tout. Maintenant, sous mes pieds, il y a la terre, le sable qui est encore frais. Sous mes pieds, il y a le matin. Je suis la première femme.
La première femme ?
Est-ce que ça veut dire qu’il n’y en aura plus jamais d’autre ? Je n’ai pas envie d’être la première, ni la dernière, pas envie de voir mon nom inscrit quelque part.
J’aimerais juste aller me promener.
Je n’ai pas envie d’attendre, attendre quoi, d’ailleurs ? Que cet homme allongé se réveille ? Qu’il se mette à parler ? Parler de quoi ? Je n’ai pas aucune envie de parler avec lui. Ni avec personne d’autre. Ève, je trouve ça ridicule, je n’aime pas ce prénom. Je ne suis pas un rêve. J’ai de la chair autour des os. Mes deux pieds sont plantés dans la terre. Je n’ai pas froid et mon ventre me dit qu’il faudra bientôt que je mange. Mon ventre a faim et mes jambes s’impatientent.
Je n’ai pas envie de parler.
J’ai envie de partir.

J’ai juste envie de marcher.

Engoncé dans une gangue de demi-sommeil, Adam déglutit bruyamment. Il renifla, renâcla, émit toute une série de bruits mouillés et tout à fait décourageants. Il se tourna, se mit en boule, se déplia, les yeux obstinément fermés à la lumière du jour, le corps engourdi et lové dans les derniers replis bleus du sommeil. Un rayon de soleil vint se planter au coin de son œil et une tache rouge parcourue de veines se forma derrière le rideau tremblant de ses paupières closes.
Une mouche le frôla. Il se retourna. La mouche vint se poser sur son front. Il secoua vivement la tête. La mouche s’envola avant de revenir se poser au même endroit. Il se mit une grande claque dans le visage, mais la mouche fut plus rapide et s’éloigna en vrombissant. Adam finit par ouvrir un œil puis deux. S’installa sur le côté, en appui sur un coude. Il redressa la tête et bailla immensément.
– On dirait la bouche de ce grand animal gris que j’ai vu se baigner dans le fleuve.

Adam fit un saut de carpe, un bond de serpent qui le projeta sur ses deux pieds. Il se retourna en direction de la voix. À contre-jour, derrière le rideau brillant du soleil levant, une silhouette floue se tenait debout, de profil, immobile. Encore brouillés de sommeil et éblouis par trop de jour et trop de lumière, les yeux d’Adam n’arrivaient pas à faire la mise au point, à détailler les contours de ce visage indifférent et tourné vers un point fixe qui n’était pas lui.
– Un animal gris ? Quoi comme animal gris ? Ici, c’est rempli d’animaux gris.
– Un animal gris et immense. Avec une peau qui ressemble à une coque. L’intérieur de sa bouche est rempli d’un rose intense et très surprenant. Quand il bâille, on dirait qu’il va avaler d’un seul coup toute l’eau du fleuve.
– On appelle ça un hippopotame. HIPPOPOTAME !
– Pas besoin de crier et je trouve ça affreux, comme nom, hippopotame.
– Oui eh bien moi, je trouve ça malpoli de me comparer à un hippopotame. L’hippopotame, c’est moche et c’est gros.
– Je ne parlais pas de la forme et de la taille de l’hippopotame, je disais juste que vos bâillements se ressemblent.
– Non je ne ressemble pas à un hippopotame. Je n’ai rien à voir avec un hippopotame. Je suis Adam. Le premier homme. Et Dieu m’a placé au sommet de la création.
– Si vous voulez mon avis, ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

Adam était tout à fait réveillé maintenant. Il fit le tour d’Ève. Lentement. Minutieusement.
Les cheveux, il y avait ces cheveux, longs, argentés, fluides sur ses épaules et tout le long de son dos. On n’avait pas idée d’avoir les cheveux aussi longs. C’était tout sauf pratique. Ça devait gratter et chatouiller, ça devait s’emmêler au moindre coup de vent. Et surtout, ça faisait comme un écran, comme un voile par-dessus les pans de son manteau qu’on aurait bien voulu écarter pour voir ce qui était caché derrière. Elle cachait sûrement quelque chose, peut-être que son dos était recouvert d’écailles, peut-être qu’elle avait des ailes, une carapace ou une minuscule paire de cornes. Ou peut-être qu’il y avait là, au-dessous de la ligne des épaules et jusqu’au point de jonction de ses jambes, quelque chose d’infiniment troublant et d’infiniment désirable, quelque chose à voir, absolument.
Adam s’était figé derrière elle. Il avança la main. Ève se retourna vivement.
– Vous faites quoi, là ?
– Moi ? Mais j’ai rien fait !
– Bien sûr. Et moi je m’appelle hippopotame.
– Justement, vous vous appelez comment ?
– Ève.
– Ève, c’est un joli prénom.
– Qu’est-ce que vous voulez faire avec mes cheveux ?
– Mais rien. Rien du tout. Je veux juste voir ce qu’il y a derrière.
– Je vous demande pardon ?
– Ben oui quoi ! Ce qu’il y a derrière.
– Ah oui ! Derrière. Et vous pensez trouver quoi, derrière ? Un hippopotame ?
– Je voulais juste…
– … Voir ce qu’il y a derrière. On a bien compris. Mais pour voir ce qu’il y a derrière, il faut d’abord demander la permission. La permission, vous comprenez ? Je vais vous expliquer : voilà, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Alors, le principe, c’est que vous évitez de me tourner autour sans rien dire. Je ne suis pas un gros caillou brillant. On ne m’inspecte pas. On ne m’ausculte pas. On s’avance. On tend la main. On se présente : « Bonjour, je suis Adam, l’apothéose de la création. » Je vous répondrai que je suis Ève et nous entamerons une conversation. Ensuite, au fil du temps, nous atteindrons un niveau d’intimité suffisant pour que je vous donne la permission de soulever mes cheveux. Vous pourrez voir ce qu’il y a. Derrière.
– Justement ! Maintenant qu’on a fait les présentations et qu’on a eu notre discussion, tu pourrais te tourner ? Que je dégage tous ces cheveux et ce bout de tissu qui m’empêchent de voir ton dos.

Ève planta son regard tout au fond des yeux d’Adam.
– Est-ce qu’on se connaît ?
– Comment ça, est-ce qu’on se connaît ?
– Je veux dire, est-ce qu’on a gardé les cochons ensemble, les cochons ou les  hippopotames ?
– Arrête avec tes hippopotames, c’est ridicule. De toute façon on ne garde pas les hippopotames, ni les cochons d’ailleurs. On s’en fout des cochons et des hippopotames. Montre-moi ton dos.
– Au contraire, c’est très important, la garde des hippopotames. Nous serions restés assis des heures au sur les berges du fleuve. Nous aurions parlé ou pas. Je vous aurais posé des questions. Vous m’auriez répondu. Et peut-être qu’un jour j’aurais été suffisamment rassurée, suffisamment à l’aise pour vous proposer de me tutoyer.
– Moi je suis tout à fait à l’aise. Pas besoin de passer des jours à discuter. Tu veux qu’on discute de quoi ? Du temps qu’il fait ? Ici, il fait toujours beau.
– Oui mais dans le ciel il y a des nuages, on aurait pu discuter de la forme des nuages.
– Ah oui bien sûr. La forme des nuages. Intéressant ! La forme des nuages ! Et la forme des cailloux aussi, on aurait pu discuter de la forme des cailloux.
– C’est vrai, il y a des cailloux si doux, si lisses, des cailloux qui s’arrondissent doucement dans le creux de la main…
– … et des cailloux pas doux et des cailloux pas lisses. Des gros et des petits cailloux. Des cailloux noirs et des cailloux pas noirs. Et après, on parlerait de la forme des feuilles, des arbres, des montagnes, on ferait comme ça le tour du monde des formes, ça prendrait mille ans. Après on serait plus à l’aise. Je t’enverrais un bristol : Adam, roi de la création, convie Ève à une petite cérémonie pour célébrer leur premier millénaire d’observation des nuages, des feuilles et de tout le reste. À cette occasion, Adam aura bien l’honneur de demander à Ève le privilège de pouvoir la tutoyer.
– J’attends votre bristol.
– Moi j’attends rien du tout. Tu te prends pour qui avec tes airs de petite bêcheuse ? Et d’abord qui c’est qui est arrivé en premier, hein ? Qui c’est le premier homme ici ? C’est MOI ! Le premier homme c’est MOI. Le roi de la création. C’est Dieu qui l’a dit. Alors, c’est simple, ici, le chef c’est MOI. C’est moi qui décide. Je fais ce que je veux. Si je veux te tutoyer, je te tutoie. Si je veux voir ton dos, tu me montres ton dos. Aussi simple que ça. Tourne-toi. On n’a pas idée d’avoir les cheveux aussi longs. Je vais couper un peu tout ça. Bien dégager la nuque. Ce sera plus net. Plus clair. Plus besoin d’imaginer ce qu’il y a derrière.
– Essaie. Essaie de toucher un seul de mes cheveux. Juste pour voir qui est le roi.

Adam menaçant avança d’un pas.
– Ah ben voilà autre chose : c’est toi qui me tutoies maintenant ! Et la permission, tu as demandé la permission ? Parce que ton histoire de cochons, ça marche dans les deux sens, non ? Et je me souviens pas d’avoir gardé les tiens de cochons ? Je t’ai pas croisée dans la porcherie et le porcher, il ne nous a pas présentés, il me semble. Alors, un peu de politesse s’il te plaît. D’abord : c’est TOI qui me demandes la permission de ME tutoyer.
– D’abord il faudra un grand bain.
– Non, non, tu peux rester comme ça, c’est juste tes cheveux. Il faut les couper.
– Non. C’est toi qui as besoin d’un grand bain. Un grand bain c’est très utile après une longue nuit de sommeil. C’est tonique, très bon pour la peau. Et surtout, ça nettoie; ça élimine les mauvaises odeurs.
– Les mauvaises odeurs ! Quelles mauvaises odeurs ?
– Les odeurs du mâle qui a transpiré, tu vois ? Les odeurs d’aisselles et de pieds. Et l’haleine chargée, aussi. On dirait que tu as dormi dans une caverne avec des sangliers.

Adam leva un coude et inclina la tête pour poser son nez dans le creux de son bras. Il inspira longuement, releva la tête, refit le geste et inspira de nouveau.
– Je ne sens rien. Aucune odeur. C’est sûrement toi qui fouettes. Tu t’es lavée quand ?

À cet instant précis, un coup de vent léger s’insinua dans l’air tiède et vint soulever délicatement les lourdes boucles déployées dans le dos d’Ève, les fit glisser par-dessus une épaule et les déploya en gerbe sur sa poitrine. Le vent, qui avait de la suite dans les idées, se glissa sous le manteau que Dieu avait taillé, s’amusa un peu à le faire onduler, saisit délicatement un des pans découpés et le retroussa jusqu’à la ceinture qu’Ève avait nouée au-dessus de la taille. D’un seul bond, Adam avait fait le tour d’Ève. Debout derrière elle, il découvrit enfin tout le déroulé de la pente vertigineuse qui tombait en cascade fluide dans le delta étroit qui surplombait ce séant de terre promise.
Adam se figea. Sa bouche s’ouvrit et il voulut parler. Du fin fond de sa gorge remonta tout un fracas de tuyaux percés suivi d’un gargouillis humide et étranglé. Il regardait fixement ce point précis où, d’après Brassens,

Le dos (d’Ève) perd son nom avec si bonne grâce
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison

Comme Brassens, il pensa que
Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre
Vous devez torturer les gens de votre entour
Donner aux couturiers bien du fil à retordre
Et vous devez crever votre dame d’atour 

Mais Adam, qui n’était pas Brassens, ne tira de cette vision aucune rime et pas la moindre chanson. Au moment où il découvrit enfin le plan d’eau ondulant où venaient chuter ces reins, son corps tout entier fut parcouru d’un frisson. Son estomac se contracta. En l’espace d’une seconde il sentit tout son sang quitter d’un seul coup son cerveau pour suivre le principe des vases communicants et affluer vers un point bien précis de son anatomie, juste en dessous de la ligne des hanches, à cet endroit où il avait cru deviner un serpent. Alors, pour une raison inconnue et sans qu’aucun son de flûte ne s’élève dans le huitième matin du monde, ce serpent qui n’en était pas un se mit doucement à relever la tête, passa par l’horizontale et continua sans mollir sa progression vers le ciel qu’il finit par désigner, oblique et fier, attentif aux moindres indications du vent.
Intriguée par ce long silence, Ève se retourna. Devant elle, Adam était en arrêt sur image. Figé. La lippe inerte et le regard bloqué. Il n’y avait manifestement plus d’abonné au numéro demandé. Baissant les yeux, elle prit la mesure de l’ampleur de la transformation morphologique qui s’était opérée à son insu.
Devant elle, un gros caillou traînait par terre. Sans quitter Adam des yeux, Ève se baissa doucement.
– Adam. Adam !
– Pas de réponse
– ADAM !
– Beuh.
– Adam, qu’est-ce qui se passe ?
– Meuh.

Sans lâcher le caillou pointu qu’elle tient dans la main, Ève recule doucement et se met à l’abri derrière un bouquet de plantes hirsutes dont elle détache quelques feuilles de bonnes dimensions. Elle confectionne à la hâte un pantalon cigarette et un chemisier strict qu’elle enfile sans autre forme d’essayage.
Elle revient vers Adam qui n’a toujours pas bougé.
– Là, ça va mieux ? Maintenant on peut parler ?
– Aga.
– Alors, tu peux m’expliquer ?
– Hon ?
– Oui, qu’est-ce qui se passe ? Tu es là à me regarder comme si j’étais une cerise sur un pot de crème chantilly. Tu as faim ? Tu veux des bananes ?
– Ah oui ! Des bananes ! Des bananes, de la crème et deux cerises rouges. Couche-toi là, que je te prépare.
– Que tu me prépares ?
– Laisse-toi faire, je vais te montrer.

Adam s’avance, l’air décidé. Elle le voit venir, le regard vitreux et le sexe en bataille. Au moment où il va poser les mains sur elle, Ève lui décoche un formidable coup de pied, plein centre, plein soleil, en plein dans le mille. Adam pousse à peine un petit cri. Il saisit à pleines mains son intimité. Il tombe à terre. Il se recroqueville. Il rentre dans sa coquille. Il s’évanouit.
Elle retourne vers le bananier et décroche une banane. Elle s’assied à côté de lui. La banane a un goût de vanille. L’air est doux et Adam inconscient a le cheveu bouclé.
C’est vrai qu’il est plutôt pas mal, ce grand dadais avec son érection en voie de disparition.
Deux mains puissantes qui relâchent lentement leur emprise sur son intimité meurtrie. La cuisse large et le mollet solide. Il a pourtant la cheville fine et la taille, aussi. Les jambes accrochées très haut au sommet des hanches, juste là où l’éminence ilio-pubienne affleure sous la peau, la soulève délicatement pour former un pic tendre  et émouvant.
En remontant un peu plus haut, à la base de son ventre imberbe, on saisit dans les moindres détails toute la complexité de la topographie abdominale.  Aucune trace de nombril. Aucune marque de maillot. Deux pointes de seins durs piquées sur l’arrête des pectoraux. L’arrondi de l’épaule. La vallée de la clavicule. La gorge lisse et encastrée dans le plateau triangulaire qui relie le menton aux extrémités de la mâchoire de sa tête renversée. Et tout autour de son douloureux visage, une corolle brillante de boucles blondes étalées sur le sol.
Pendant qu’ainsi il agonise, Ève refait plusieurs fois le tour du mâle. Rien à redire, vraiment, sur la plastique de ce jeune homme : de la tête aux pieds et des pieds à la tête, Adam est vraiment très bandant.
Toujours étendu au sol en position fœtale, Adam émet un faible gémissement. Ève se penche au-dessus
– Ça a l’air douloureux, on dirait.

Il parvient à articuler dans un filet de voix
– J’ai mal. Je vais mourir.
– Mais non tu ne vas pas mourir, il y a juste une ou deux gouttes de sang.
– Du sang ? Du sang !
– Deux gouttes, rien de grave, je vais aller chercher de l’eau.
– Rien de grave ? Rien de grave !
– Non juste un peu de sang, de sang, est-ce que tu veux qu’on généralise l’usage de la répétition ou tu préfères te remettre à parler normalement ?
– Laisse-moi deux minutes et tu verras comment que je vais m’occuper de gérer la question de la communication.
– C’est ça. Pour le moment, tu continues à mourir sans bouger. Moi, je vais chercher un peu d’eau pour panser tes plaies de grand blessé. Au fait, j’y pense, il faudrait faire un garrot.
– Un garrot ? Un garrot !
– On t’a déjà parlé des causes potentielles liées au syndrome de la répétition ?
– Où ça un garrot ?
– Eh bien, autour du col de ton petit oiseau.
– Si jamais tu le touches, je t’envoie direct chercher ton eau dans la mer.
– Si jamais je le touche, c’est toi que j’enverrai en l’air.

Une feuille de bananier à la main, Ève s’en va vers le fleuve, chercher un peu d’eau. Le grand blessé agonise, il halète, il gémit, il dit ouille, aïe, ça fait très mal, mon petit serpent est cassé, mon petit serpent va mourir.
– Fais-moi voir ton petit serpent.
– Tu rigoles, jamais de la vie !
– Fais-moi voir, je te dis.
– Non. Plutôt mourir.

Le roi de la création. Vraiment. Elle se penche vers le gisant qui retrouve d’instinct la position du fœtus qu’il n’a jamais été. Elle lui ordonne de s’allonger. Sur le dos. Surtout ne pas avoir peur. Se détendre. Tout va bien se passer. Elle lui prend les mains qu’il a toujours repliées en coque sur son petit membre meurtri. Peu à peu, il se relâche, il desserre l’étreinte, il se laisse aller.
– Ah oui ! Quand même.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ton petit serpent, il a presque disparu.
– Mon petit serpent a disparu ?
– Je me demande si tu es sourd ou si tu es con.
– Mon petit serpent ! Mon petit serpent !
– En fait je pencherai plutôt pour la deuxième solution.
– La deuxième solution ?
– Oui. Tu es vraiment con.
– Mon petit serpent !
– Vraiment très con.
– Je veux voir mon petit serpent.
– Calme-toi, le voilà, regarde, il est toujours là, tu vois. Seulement, il faut bien dire qu’il a un peu rétréci.
– Un peu rétréci ? Un peu rétréci ! Mais regarde, il a disparu, oui.
– C’est curieux, en effet.
– Je crois que je vais m’évanouir.
– Ah non, ça suffit. Laisse-moi faire.
– Jamais.
– Laisse-moi faire, je te dis !

Ève reprend la feuille de bananier qu’elle a déposée délicatement sur le sol. Elle arrose abondamment. Adam s’étrangle et s’étouffe. Elle retourne vers le fleuve, refait le plein, fait couler doucement un filet d’eau fraîche sur la tête meurtrie du petit serpent qui se rétracte un peu plus sous la morsure du froid. Ensuite, elle laisse sécher et elle attend.
– J’ai mal.
– Tais-toi !
– J’ai mal. J’ai très mal.
– Ferme-là maintenant.
– J’ai soif.
– Ta gueule Adam.
– Et je vais rester là au soleil pendant combien de temps ?
– Le temps que ça sèche.
– Et ensuite ?
– Mais tu peux pas la fermer, ta bouche ?
– Tu as cassé mon petit serpent.
– Ceci n’est pas un serpent. C’est un bout de toi tout mou.
– C’est pas vrai. Tu as bien vu tout à l’heure.
– Tout à l’heure, j’ai juste vu un type avec un regard de fou.
– Il était plus gros.
– Tu crois que tu pourrais juste te taire, juste un moment ? Juste un tout petit moment. Il faut que je réfléchisse.
– Beaucoup plus gros.
– CHUT !
– Et aussi beaucoup moins mou.
– Je vais te le faire bouffer, ton petit serpent.

Adam se tait et se recroqueville. Il boude. Sans un mot, Ève s’assied à côté de lui qui se déplie, roule sur le côté et lui tourne le dos, son dos évasé, traversé par le long sillon de la colonne vertébrale. Elle pose doucement une main sur l’épaule lisse de l’étalon imberbe qui sursaute en gémissant.
– Qu’est-ce que tu fais ? Enlève ta main !
– C’est curieux, ta peau, elle est lisse, douce…
– Laisse ma peau tranquille !
– Aucun poil, juste un petit duvet, une peau de fille, on dirait.
– Et pourquoi j’aurais des poils, hein ?
– Je ne sais pas moi, pour avoir plus chaud quand il fait froid.
– Jamais entendu quelque chose d’aussi stupide. Ici, il ne fait jamais froid.
– Alors, pourquoi tu restes là, roulé en boule comme un hérisson ?
– J’ai mal.
– Mais non. Tu n’as plus mal. Allez, détends-toi. Allonge-toi sur le dos.
– J’ai très mal.
– Oh oui, tu souffres. Laisse-moi faire et tout ira bien.

Ève soulève doucement les deux mains d’Adam. Doucement. Centimètre par centimètre, alors qu’il gémit faiblement. Ouille. Aïe. Une brise légère vient caresser son bas-ventre. Il frémit, il frissonne, il pâlit. Du bout de l’index, elle soulève délicatement l’extrémité du membre meurtri.
Adam a un soubresaut.
– Surtout, ne bouge pas.
– Lâche ça. Lâche ça tout de suite ! Tu vas le casser !

Ève ne répond pas. Elle glisse sa paume sous le petit corps souffrant, referme lentement ses doigts autour du serpent surpris qui passe son nez par la fenêtre et se redresse vivement.
Adam produit une forme nouvelle de gémissement.
– C’est ça mon grand. On se relâche. On se détend.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?
– Dans une vie antérieure, j’étais charmeuse de serpents.

Alors, Adam se détend.
Ève sent la vie qui monte, la vie qui peu à peu tend le petit bout de chair vibrant qu’elle tient serré dans le creux de ses mains.
L’Homme Premier. Ses boucles blondes. Son corps paysage, détendu, à l’abandon. À ce moment précis, il est tout petit, le roi de la création. Tout petit. Aussi petit que l’enfant qu’il aurait pu être sans cette absence de nombril au milieu du ventre, Adam couché sur le dos, les yeux fermés, et Ève qui le regarde s’abandonner à une caresse qu’elle invente au fur et à mesure, hors d’elle, presque en se regardant.
Toujours penchée sur ce membre souffrant, elle se déplace, imperceptiblement. Elle enjambe le corps du naufragé échoué sur ce banc de sable mouvant. Elle le regarde. Elle s’agenouille. Elle fléchit, tout doucement. Le contact inattendu fait frémir son bas-ventre. Elle se dit qu’il est doux. Tiède. Lisse. Soyeux. Ses mains se referment. Elle le tient fermement. Les muscles de ses cuisses se détendent. Elle entre en lui. Elle parcourt lentement toute la longueur de ce membre vertical et glissant. Elle s’assied. Sous ses fesses, elle sent la pointe dure des deux os qui émergent de la ligne des hanches qu’il a si larges au fond de son ventre.
Elle reste assise là. Sans bouger. Sur lui qui se tend, renverse la tête et ouvre les yeux, le regard flou, le regard figé, fixé sur la lueur chancelante de l’étoile qui vient de s’allumer dans son ciel intérieur.
– Lâchez-moi s’il vous plaît.
– Un peu de patience.
– J’aimerais savoir…
– Juste un instant.

Dieu dépose délicatement Ève sous la ramure légère d’un arbre trapu.
– Ici nous serons tranquilles. Que voulais-tu savoir ?
– Il y a un problème avec le petit serpent ?
– Quel problème ?  Il n’y a aucun problème.
– Seulement ?
– Seulement un léger souci avec toi et Adam.
– Moi, je passais un bon moment.
– Je n’en doute pas ma chère enfant.
– Je ne suis pas votre enfant.
– Je t’ai créée comme j’ai créé Adam, à Mon image, tu vois.
– À votre image ? Mais alors qu’est-ce que Vous avez entre les jambes, un petit trou ET un petit serpent ?
– Je n’ai pas de jambes. Je suis le vent.
– C’est dommage, j’ai bien aimé le petit serpent, Adam, la peau de son ventre plat, ses cuisses dures sous moi. C’est curieux, il avait l’air de souffrir, il avait l’air de mourir.
– Heureusement, je suis arrivé à temps.
– Il ne souffrait pas pourtant.
– Non, il ne souffrait pas.
– Alors, pourquoi ?
– Je n’ai pas eu le temps.
– Le temps de quoi ?
– Le temps de te parler. Le temps de t’expliquer. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas.
– Les choses qui se font et les choses qui ne se font pas…
– Regarde autour de toi Ève, qu’est-ce que tu vois ?
– Je vois de l’eau, le fleuve, des collines remplies d’arbres. Je vois le ciel et des nuages. Je vois des
troupeaux d’animaux que je ne connais pas. Je vois le soleil…
– … les étoiles et la lune pour éclairer la nuit. J’ai passé une semaine entière à construire un monde qu’Adam et toi pouvez détruire en un quart de seconde.
– Je ne crois pas que je pourrais détruire cet arbre. Pas plus que cet hippopotame, là-bas.
– Je voulais quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un à qui parler le soir, tu vois ? C’est dur d’être Celui qui était, Celui qui est et Celui qui sera. l’Alpha et l’Oméga. Le commencement et la fin, surtout quand la fin ne finit pas.

On entendit un bruit, un hurlement étouffé et flouté par le vent. Ève releva la tête et vit au loin la silhouette d’Adam danser sur l’herbe grasse qui ondulait doucement. Adam court. Adam vole, il taille un sillon sauvage dans le tendre verger du premier jardin. Il est en nage, il est en rage, le regard fou, l’écume aux lèvres, et la bouche figée dans un hurlement permanent. Il arrive enfin à la hauteur d’Ève qu’il manque de pulvériser dans son élan.
– Où est-Il ?
– Où est qui ?
– Où est Dieu, Nom de Dieu !
– Je suis là mon enfant.
– Tu es là, où ?
– Tu le sais bien, je suis partout.
– Et Ta tête, elle est où ?
– Dieu n’a pas de tête…
– Et Dieu a pas de bras, poil aux doigts.
– Adam, surveille ton langage, tu oublies que tu parles à ton Dieu.
– Ah oui ? Mais qu’est-ce qui me prouve que c’est bien Toi, d’abord, hein ? Peut-être que j’hallucine, peut-être que j’entends des voix.
– Adam, voyons.
– Des voix, parfaitement. T’as déjà entendu parler des acouphènes ?
– Adam !
– Quoi Adam ? Quoi Adam ? Je me réveille un matin et une voix me dit voilà, Je suis Dieu Tout-Puissant et Je t’ai créé à Mon image pour moins M’emmerder pendant les longues soirées d’été. Va et découvre le monde que J’ai fabriqué pour toi. Le monde entier en moins d’une semaine ! Vite fait, sur le gaz. Pour commencer, Tu installes l’électricité. Le lundi, Tu poses le ciel. Le mardi, Tu fais des pâtés de terre. Le mercredi, Tu recommences avec la lumière. Le jeudi, c’est le jour du poisson, drôle de jour pour le poisson. Le vendredi, grosse journée ! Toutes les plantes, plus tous les animaux, plus moi, plus Ève. Le samedi Tu peaufines et le dimanche, Tu fais la sieste. Normal : tout l’univers en six jours chrono, forcément, ça fatigue. Là, on est dimanche soir. Tu as bien dormi, Tu es frais, à bloc, parce que la semaine prochaine, gros défi : Tu as deux jours pour inventer la recette des spaghetti bolognaise !
– ADAM !
– Quoi Adam ? Tu souffles sur la terre et pif paf pouf abracadabra, devant nous l’Himalaya ! L’Everest, 8’848 mètres, d’un seul coup, sans les mains. Sérieusement, Dieu, Tu déconnes. Débranche les micros et montre-Toi si T’es un homme.

Dieu qui n’était pas un homme, Dieu soupira infiniment.
– Dieu ne se montre pas. Je te l’ai déjà dit, Adam, Dieu est. Partout et nulle part à la fois.
– N’empêche, Dieu a des bras pour soulever les filles.
– Vision purement anthropomorphique mon enfant.
– J’essaie juste de comprendre.
– Alors, pense au vent. Tu ne vois pas le vent, n’est-ce pas ?
– Je vois venir la métaphore à deux balles…
– Et pourtant tu sens la caresse du vent sur ton bras.
– En parlant de caresse, est-ce qu’on pourrait reprendre là où Tu nous as laissés.
– Pas avant que tu te sois protégé.
– Protégé de quoi ? De la peste ? Du choléra ?
– Adam !
– Ben quoi Adam ?
– Tu m’avais juré, tu te souviens ?
– S’il fallait me souvenir de tous les trucs que je T’ai racontés depuis deux jours, faudrait que j’engage une secrétaire.
– L’emballage ? La membrane à dérouler sur ton membre ?
– Ah oui ! Ça me revient. Faut m’excuser aussi, j’étais pas préparé.
– En effet, ça a dû te surprendre, mais maintenant tu sais à quoi t’attendre. Donc c’est clair : des rapports, oui, mais uniquement des rapports protégés.
– Affirmatif Mon Général. Mais Tu avoueras que ça tue un peu la spontanéité.
– C’est le prix à payer mon garçon. Je te l’ai dit, je ne veux pas de reproduction. Maintenant, si vous le permettez, je vous demande la permission de me retirer. J’ai le tracé d’un fleuve à corriger.
– « Je vous demande la permission de me retirer » C’est vrai qu’Il est chiant, mais Il a la classe quand même.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de membrane ?
– Caresse mon membre, je vais te montrer.
– Non. D’abord tu vas m’expliquer.
– Oui, mais pour t’expliquer il faut que tu redresses mon petit serpent.
– Quoi, là tout de suite ?
– Ben oui, c’est Dieu qui l’a dit.
– Et Dieu, c’est qui ?
– Quoi, Dieu c’est qui. Tu sais bien qui est Dieu non ? C’est ce type qui vient de te transporter par avion sur au moins deux kilomètres.
– Moi, j’ai seulement vu ses mains.
– Dieu n’a pas de mains.
– Des mains de femme.
– Impossible.
– Pourquoi impossible ?
– À cause de moi, tu vois.
– Je ne vois pas.
– C’est pourtant simple. Qui est arrivé ici en premier, hein, toi ou moi ? Le premier, c’est moi. Le premier HOMME créé à Son image, SON image, tu vois ? Il s’est inspiré de Lui pour me créer, moi.
– Possible, mais Dieu est une femme.
– Bien sûr et moi je suis le ragondin musqué.
– Dieu est une femme, c’est elle qui a cousu ce manteau.
– Remarque sexiste.
– Je parlais de ses mains.
– En parlant de mains, tu voudrais pas t’occuper un peu de moi, que je te montre comment emballer mon petit serpent.
– L’emballer, pour quoi faire ? Tu as peur qu’il s’enrhume ?
– C’est pour les bébés.
– Comment ça pour les bébés ?
– Pour éviter de faire des bébés. Toi et moi on est dangereux. Dangereux, tu comprends ! C’est Lui qui l’a dit.
– C’est Elle. Elle.
– Si tu veux.
– Et pourquoi on est dangereux ?
– Parce qu’on est compliqués. Quand on regarde le ciel, on voudrait voler.
– Et alors ?
– T’as déjà vu un arbre qui voudrait voler ?

Ève s’avance et touche du bout des doigts l’écorce de l’arbre planté devant elle. Elle pose ses deux mains bien à plat sur le tronc. Elle pousse de toutes ses forces. Sous la plante de ses pieds nus, elle sent le pli dur formé par l’épine dorsale d’une racine qui émerge des profondeurs de la terre. Elle pousse encore. De toutes ses forces. Pourquoi les arbres voudraient voler ? Moi je flottais dans la lumière. Je flottais, c’est tout. Maintenant, j’ai froid aux pieds. La première femme, je n’ai pas envie d’être la première femme, ni la dernière. Peut-être que les arbres volent, après tout ?
– Il faudrait demander à cet arbre.
– Demander quoi à cet arbre ?
– Lui demander s’il veut voler.
– Les arbres ne parlent pas.
– Peut-être qu’ils se taisent.
– Dieu a dit, la parole c’est seulement pour toi et moi.
– ET LE SERPENT ALORS ?

 Adam fit un saut de carpe, Adam hurla PAPA !
Il parcourut cinquante mètres en moins de trois secondes. Freina des quatre fers. Se retourna, Les yeux exorbités. Ce n’était pas possible. Juste un gros coup de fatigue. Du repos. Du sommeil. Un litre et demi d’eau par jour. Cinq portions de fruits et légumes et un chapeau. Oui, c’est ça ! Un chapeau ! Cette petite brise est bien agréable mais le soleil tape dur sous ces latitudes et une insolation est si vite arrivée.
Un frémissement imperceptible parcourut la ramure, pourtant, il n’y avait plus un souffle de vent. Adam se frotta les yeux. Ondulant dans l’air immobile, les feuilles semblaient portées par le courant d’une rivière invisible qui coulait le long des branches. Il reprit ses esprits. Du calme. Les arbres ne bougent pas. Les arbres ne parlent pas. Sûrement un nouveau tour du Grand Magicien. Petit Rigolo, va.  Faut Le comprendre, aussi, après avoir passé toute la sainte journée à balancer des trous noirs dans tous les coins de la galaxie, il vient un moment où Dieu a juste envie de rigoler.
– Allez, Dieu, arrête Tes conneries et montre-Toi.
– DEUX SECONDES, J’ARRIVE.

Il y eut encore un bruissement de feuilles froissées et on vit surgir, perchée au faîte de la plus haute branche, la tête du serpent hilare qu’une joie inextinguible secouait tout entier.
– Plutôt pas mal ma petite imitation, non ? Je fais Dieu comme personne, je trouve.
– Descends ! Descends de là tout de suite si tu es un homme !
– Je ne suis pas un homme. Je suis un serpent.
– Descends ou je monte te chercher.
– Mauvaise idée.
– Bouge pas, j’arrive.
– Non, arrête. Arrête ! MAINTENANT !
– Je vais te la faire au carré, ta petite gueule de serpent.
– Mais c’est pas vrai ! Regarde cet arbre, tête de nœud. Le tronc. Les feuilles. Les grosses boules qui pendent aux branches, et toutes les allées du jardin qui convergent vers son tronc, c’est quoi ? La Place de l’Étoile ?
– Oh putain, l’Arbre de la Connaissance ! J’avais complètement oublié.
– Tu sais Adam, sérieusement, tu devrais vraiment consulter.
– Quoi, consulter ?
– En parler avec un spécialiste, quelqu’un qui répare, tu vois ? La connerie n’est pas une fatalité. Tu es encore jeune. Ça devrait pouvoir s’arranger.
– Tu sais quoi ? Je vais t’écailler et après, les écailles, je te les fais bouffer.
– Qu’est-ce que c’est, l’Arbre de la Connaissance ?
– Tu viens de mettre les mains dessus. On va avoir de gros problèmes.
– Adam, Ève n’y peut rien, c’est toi qui aurais dû lui dire.
– Me dire quoi, Adam ?
– Te dire quoi ? Tu n’aurais jamais dû toucher le tronc de cet arbre. C’est interdit.
– Par qui ?
– Par Dieu.
– Et pourquoi ?
– Pourquoi ? Pourquoi ? J’en sais rien moi, pourquoi, c’est comme ça, voilà tout. Dieu a dit que son jardin était à ma disposition. Tout en libre-service, entrée, plat principal fromage et desserts. Et pour les boissons : eau minérale, cocktails de fruits et le lait des rivières. En fait, tout est à moi. Tout, sauf cet arbre tordu que je ne peux pas toucher et les fruits pareil, interdiction de les manger, si ça se trouve, ils sont tous pourris.
– J’aimerais bien les goûter.
– Pas question, c’est interdit.
– Moi, Dieu ne m’a rien interdit.

Ève s’avance en direction de l’arbre, se baisse, s’assied, le dos contre son tronc. Au-dessus d’elle, le serpent glisse sans bruit, coule vers la plus haute branche où il s’allonge, dénoue ses anneaux pour mieux les exposer au soleil sucré de ce juin qui ne devient jamais  juillet.
– Viens t’asseoir ici.
– Pas question, c’est interdit.
– Viens t’asseoir Adam. Tu ne risques rien si tu t’appuies sur moi.
– C’est interdit.
– Je sais. Tu l’as déjà dit. Mais tu peux t’étendre à l’ombre de cet arbre. Son ombre est fraîche, elle est douce, elle prendra soin de ton petit serpent.
– Ça aussi, c’est interdit.
– Ah bon ! Maintenant Dieu a interdit le vent.
– Dieu a dit : « Jamais sans protection. »
– Viens ici Adam, maintenant. Mes mains vont s’occuper de ton petit serpent.

Adam s’approche en maugréant. Il s’allonge sur le dos. Ève se penche sur lui et la magie opère à nouveau : le serpent se redresse, se tend, vertical et frémissant. Adam a fermé les yeux, le pouls coincé dans le tracé dur de deux veines jugulaires. Il se raidit. Il se tend. Tous ses muscles se figent. Sa poitrine se soulève et se bloque. Il va, il va, il va, et d’un seul coup elle est entrée en lui qui se détend, prodigieusement.
– Finissez. Surtout, ne vous dérangez pas pour Moi.

Adam essaie de se redresser mais elle le maintient allongé sur le sol. Assise sur lui. Droite au bout de ses deux bras tendus. Ses mains bien à plat. Ses doigts écartés, enfoncés dans la poitrine glabre et secouée de spasmes abyssaux.
Elle reste là, fichée en lui qui remonte lentement à la surface pendant que Dieu attend.
Adam ouvre les yeux. Il sursaute violemment. Il voudrait se dégager mais sur son torse, les deux mains n’ont pas bougé.
– C’est pas moi, c’est elle. C’est de sa faute à elle.
– Qu’est-ce qui est de sa faute, Adam ?
– Elle n’a pas protégé mon petit serpent.
– Ce n’était pas à elle de le faire.
– Oui mais moi je n’ai pas eu le temps.
– Je ne comprends pas. Je t’ai conçu différent de tous les autres animaux. Je t’ai pourvu de connections qui te permettent de mettre un nom sur un visage. Je t’ai équipé de neurotransmetteurs fragiles qui devraient te faire savourer toute la beauté du monde et là, tu te couches sur le dos, tu fermes les yeux et tu jouis en moins d’une seconde.
– C’est de sa faute. De sa faute. À elle.
– Tu ne l’as même pas regardée.
– C’est elle qui m’a piégé.
– Tu ne l’as même pas embrassée.
– Et comment j’aurais fait pour l’embrasser ? Moi couché par terre et elle dessus. Regarde, j’ai les marques de ses doigts ici et là. Regarde ! C’est incroyable, la force qu’elle a !
– Tu ne l’as même pas caressée.
– La caresser ? Avec les pieds ?
– Je ne voulais pas qu’il m’embrasse ou qu’il me caresse. On aura tout le temps plus tard. Plus tard, je le tiendrai du bout des doigts, au bord du plaisir, longtemps. Plus tard. Mais maintenant, nous avons fait un enfant.
– Un enfant. Vraiment ?
– Je ne vois pas d’autre manière de faire un enfant.
– Moi non plus, Ève, moi non plus. Seulement…
– Seulement quoi ? Seulement Dieu qui peut tout peut aussi arrêter le temps ?
– Jamais Je ne ferais une chose pareille. Jamais. Une fois les choses mises en place, il faut que les choses se passent.
– Donc, je vais avoir un enfant.
– En fait, les choses sont un peu plus compliquées que ça.
– Et voilà ! C’est parti pour deux heures de cours ex cathedra.
– Tu te trompes, Adam, quelques minutes, tout au plus.
– Alors vas-y, accouche.
– Bien. Lorsque Je t’ai conçu, Je ne suis pas parti d’une feuille blanche. J’avais déjà à disposition toute une série d’éléments que J’ai testés sur d’autres animaux. Pour résumer, on dira que ton architecture de base s’inspire très largement de celle qu’on retrouve chez les grands singes.
– Feignant.
– Le corps n’est rien, Adam. Il suffit de mélanger de l’os, de l’air, de la chair et du sang. Le plus compliqué, le plus difficile, c’est le travail sur la construction de l’esprit.
– On avait dit qu’on allait faire vite.
– Toujours ce souci de concision… Donc ton corps et, par extension celui d’Ève, fonctionnent sur la base de principes qu’on retrouve chez d’autres espèces.
– Et si Tu traduis en clair, ça donne quoi ?
– En clair, les orangs-outans femelles ne peuvent pas tout le temps avoir des enfants. Cinq à six jours par mois, tout au plus.
– Et le reste du temps ?
– Le reste du temps, il ne se passe rien.
– Et là, il ne s’est rien passé.
– Il ne s’est rien passé, Ève. Je suis désolé.
– Et si je veux quand même avoir des enfants ?
– Il n’y aura pas d’enfants, Ève. À partir de maintenant Je serai plus vigilant.
– Qu’est-ce que ça veut dire, vigilant ?
– Je vais garder un œil sur le petit serpent.
– Un œil ? Sur mon petit serpent ? Et puis quoi encore ? Mon petit serpent est à moi. Rien qu’à moi. Mon petit serpent n’aime pas être observé. Mon petit serpent est fragile de l’intimité.
– Tu n’auras qu’à bien le protéger.
– Tu l’as déjà dit cent fois.
– Tu l’as déjà oublié cent fois. Alors dis-moi Adam, à partir de maintenant, est-ce que je peux vraiment compter sur toi ?
– Oui Mon Capitaine, tu peux compter sur moi. Promis, juré, craché.

Dans un souffle, Dieu s’en est allé.
Ève regarde Adam qui regarde ailleurs. Il pense à l’éclair rouge qui l’a traversé tout à l’heure. En un quart de seconde, il est parti dans un autre monde, très loin, très haut, avant de se déchirer, de s’ouvrir de l’intérieur. Il entend encore le son sec de cette déchirure dans la tête, la poitrine qui se fend, le craquement qui remonte le long de la nuque et vrille le cerveau. Le vol. La chute longue et libre, et à la fin, cet atterrissage beaucoup trop précipité. Dieu l’a intercepté quand il planait encore à dix-mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur le dos. Sur le ventre. En piqué. En chandelle. Les bras écartés et la tête appuyée contre le dos du ciel.
– Maintenant qu’Il est parti, on pourrait recommencer ?
– Recommencer ?

Adam tend un bras, le poing fermé tourné vers le ciel. Ses doigts s’ouvrent et révèlent, allongé dans le creux de la paume, un anneau de latex transparent.
– Je suis prêt. On y va.
– Et qu’est-ce qu’on fait pour moi ?
– Comment ça, pour toi ?
– Si je compte bien, nous sommes deux ici.
– TROIS !
– Toi le serpent, reste en dehors de tout ça.
– Je sais des choses que vous ne savez pas.
– On verra ça plus tard.
– Une information capitale !
– Plus tard, j’ai dit ! Tout d’abord une question, Adam : notre dernier rapport, c’était bien ? Tu es satisfait ?
– C’était pas mal mais tu pourrais faire mieux.
– Mieux comment ?
– Les mains. Tu pourrais rester plus longtemps avec tes mains, être plus… Être plus délicate, voilà. Et aussi, on pourrait changer de position ensuite. Moi dessus, par exemple, moi dessus et toi accroupie, j’ai vu les rhinocéros faire ça.
– Ah oui, les rhinocéros.
– Ou alors on trouve une grosse pierre plate et tu t’allonges sur le dos tu vois ?
– Je crois que je vois, oui.
– Alors, on y va ?
– Et qu’est-ce que tu as prévu pour moi ?
– Je ne comprends pas.
– Tu as aussi deux mains, non ? Tes mains pourraient s’occuper de moi, tu vois ? Par exemple me caresser le ventre, me caresser les seins ou ce petit point, là.
– Ce petit point ? Quel petit point ?
– Je vais te montrer, viens, regarde, n’aie pas peur, tu peux même le toucher. Doucement. DOUCEMENT !

Adam interdit s’applique à suivre chaque déplacement, chaque pression de cette main qui guide sa main. Étendue sur le dos, Ève fixe un point immobile et flou. Elle se détache. Lentement, elle s’en va. Seuls ses doigts restent là, ses doigts impérieux qui le maintiennent en équilibre sur l’étroite ligne de crête qu’elle longe désormais sans plus pouvoir se retourner. Il la suit tant bien que mal, il voudrait se détendre, s’installer entre ses jambes, déplier son coude à l’agonie, mais le chemin est si étroit qu’il n’ose pas s’éloigner du point infiniment précieux qu’il effleure du bout des doigts.
Elle a fermé les yeux.
Ses deux mains remontent vers le haut de son ventre, sur sa poitrine qu’elle caresse et le laissent seul sur le terrain mouvant qui ondule sous la pulpe de son index droit. Il essaie de ne pas réfléchir, de ne pas penser, juste se fondre dans le rythme, être souple, fluide, être le vent qui la porte vers l’endroit inconnu où elle se dirige, la bouche ouverte, la gorge inondée par les premières vagues d’une marée qui monte de l’intérieur, s’épaissit, gronde, rauque, feule et la renverse d’un seul coup.
Il se pose à l’envers au-dessus d’elle, glisse un bras sous sa taille pour maîtriser ce ventre secoué de spasmes qui le soulèvent tout entier. Le temps d’une accalmie, il se redresse pour respirer. C’est alors que la lame d’un long poignard la traverse de part en part. Elle se fige. Tous ses membres se tétanisent, tremblent, vibrent, se tendent à l’extrême bord de  la déchirure. Adam inquiet relâche son étreinte, se penche sur elle qui se détend brusquement et lui balance dans la tête un grand coup de genou.

– Je crois que tu m’as cassé le nez.

Le ciel revient lentement au bleu et sous ses omoplates, Ève sent que la terre a cessé de tanguer. Elle se redresse, d’abord juste la nuque, ensuite le dos qu’elle soulève et tient au bout de ses deux coudes repliés. Elle cligne des yeux. Le paysage se recompose, l’arbre, le grand fleuve, Adam, étendu, la tête renversée, recouverte d’un flot de sang qui coule sur son visage, descend le long de son cou et disparaît dans une zone d’ombre accrochée à l’arrière de sa nuque.
– Mon nez, je crois qu’il est cassé. Et ce truc rouge m’empêche de respirer.
– Adam, je suis désolée.
– En plus, ça colle.
– Ne bouge pas, je vais chercher de l’eau.
– Non, c’est moi qui vais y aller.

Adam se lève et marche vers le grand fleuve d’un pas mal assuré. Arrivé sur la berge, il s’étend à plat ventre. Il plonge sa tête dans le courant. Toujours allongée, Ève le voit ainsi en perspective écrasée, les orteils plantés dans le sol, la paume des pieds, le dos des jambes, le tracé sinueux de la colonne vertébrale qui s’efface à la frontière des épaules et au-delà ce creux, ce vide qui d’un seul coup se remplit d’une gerbe de gouttes claires alors qu’un faisceau de boucles dorées fouette l’air placide de ce début d’après-midi. Adam reprend son souffle, enfouit à nouveau son visage dans l’onde calme, répète l’opération, plusieurs fois. Enfin, il s’ébroue, se redresse, vient s’allonger à côté d’Ève, laisse le soleil sécher son épiderme et les ailes de son nez froissé.
– Ça fait du bien. Ça calme.
– Je suis désolée.
– C’était… C’était bien ?
– J’ai retrouvé la mer.
– La mer ?
– J’ai flotté longtemps dans la lumière, juste au-dessus de l’eau. À un moment, le monde s’est retourné. Le ciel en bas. La mer en haut. J’ai perdu pied et je suis tombée en nageant dans le ciel.
– Tombée ? Dans le ciel ?
– L’air était doux et ensuite… Ensuite, je ne me souviens plus. Je me suis disloquée.
– C’était bien alors ?
– Mieux que ça, Adam, c’était ailleurs. Hors de ce monde.

Adam regarde ses mains pour la première fois.
Deux paumes et dix doigts articulés, agiles, habiles. Un index tendu qu’il replie dans le creux de son poing et qu’il redéploie, une phalange après l’autre, lentement, à la recherche d’un signe, d’un indice, d’un détail infime qui lui aurait échappé. Il ne voit rien. Rien qu’une surface de peau plissée. Il ne voit rien. Il n’y a rien à voir.
– Moi aussi, je suis parti. Je suis parti très loin d’ici.
– On a fait le même voyage.
– Je n’ai pas vu la mer.
– Tu as vu d’autres paysages.
– Un éclair. Rouge. Après, le ciel s’est cassé.
– On pourra recommencer.
– Je voudrais bien, oui.
– SURTOUT SI VOUS VOULEZ FAIRE DES BÉBÉS ?

Un long frisson sinueux court le long des branches. Prudent, le serpent s’aventure vers la base de la ramure d’où sa tête émerge à moitié.
– Qu’est-ce que tu attends ? Descends de là !
– Non. Pas question.
– Il faut qu’on discute, descends, s’il te plaît.
– Tu m’as menacé tout à l’heure
– J’étais énervé.
– Mes écailles, Adam, tu voulais me les faire bouffer.
– Excuse-moi, j’étais énervé.
– Et maintenant tu t’es calmé.
– Et maintenant, je me suis calmé. Comment on fait pour les bébés ?

Satan émerge du feuillage, glisse le long du tronc, sur l’herbe rase où il s’étend, tous anneaux bandés, à bonne distance d’Adam.
– Je ne comprends pas.
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
– Tu as commencé à râler à la seconde même où Dieu t’a posé ici. Il fait toujours trop chaud, trop froid, trop tiède. Tu vas toujours attraper un rhume ou un coup de soleil. Les fruits ne sont pas assez mûrs. L’eau a un goût de poisson. Les éléphants t’empêchent de dormir. Tu t’ennuies à mourir.
– Là, tu exagères.
– J’exagère. J’EXAGÈRE ! Dieu tempère la température. Il fait passer des nuages devant le soleil pour protéger ta peau de pêche. Il sucre les fruits. Il invente le presse-agrumes. L’eau claire des rivières. Un abri insonorisé pour que tu puisses dormir en paix.
– J’ai le sommeil léger.
– Et enfin, enfin ! Pour remplir le vide abyssal de toutes les heures inutiles où tu cherches en vain une nouvelle raison de te plaindre, il t’envoie cette personne qui te parle, qui te comprend, que tu pourras aimer un jour, si jamais tu te découvres un cœur au milieu de ton moi. Tu pourrais juste t’asseoir deux secondes et regarder autour de toi. Dire merci, juste une seule fois. Mais non, il te faut toujours autre chose, un nouvel objet, un nouveau jouet que tu oublieras dès que Dieu l’aura inventé pour toi.
– Tous les animaux ont des enfants, pourquoi pas moi ?
– Et pourquoi pas moi ?
– Je ne sais pas.
– Moi non plus, je ne sais pas. Et alors ? Ça ne m’empêche pas de regarder le ciel, de m’étendre au soleil sur une pierre plate pour réchauffer mes anneaux. D’aimer le silence et le bruit du vent.
– Moi aussi, j’aimerais avoir un enfant.
– Toi, Ève, c’est différent.

Satan se laisse couler au pied de l’arbre. Il glisse sans bruit sur le tapis d’herbe rase et s’arrête au pied d’Ève. Il se dresse, juste un instant, la tête au niveau de son ventre qu’elle a lisse et blanc. Il se fige, la nuque crispée, tous les muscles bandés. Il essaie de rester ainsi, rigide et droit. Il ouvre la bouche. Il voudrait parler. Il ne peut pas. Contractées, ses mâchoires ne s’ouvrent pas. Décidément, il n’y a rien à faire : il faut se résigner à voir le monde le nez dans la poussière, le nez dans la crotte, lui qui a l’odorat si délicat. C’est ce qu’il se dit pendant que ses forces l’abandonnent et que ses muscles relâchent leur emprise sur toute la longueur du trait vertical qu’il essaie en vain de dresser vers le ciel.
Il tombe.
Il s’écroule d’un seul coup, sans bras pour se retenir, sans mains pour pouvoir amortir le dur choc de la terre contre son menton. Il reste là, allongé, étourdi, les yeux dans le vague en attendant de reprendre ses esprits pendant qu’Ève se penche sur lui.
– Rien de cassé ?
– Non, rien de cassé. J’ai l’habitude. Je tombe cent fois par jour.
– Cent fois par jour ?
– J’essaie. J’essaie de me redresser, tu comprends ?
– Ça oui, je crois que je comprends
– Ce sera un père absent.
– Je sais.
– Un père-enfant.
– Je sais.
– Il ne voit pas plus loin que le bout de son petit serpent.
– Il est fasciné par son petit serpent.
– C’est un pleutre. Un couard. À la première difficulté, il se liquéfiera. Il te laissera tomber, tu verras.
– C’est tout vu.
– Tu seras seule, la nuit. Toutes les nuits lorsqu’il fera froid.
– Mais je veux avoir froid ! Chaud. Et avoir faim, aussi. Avoir besoin de vivre jusqu’à demain. Je veux qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Gratter la terre de mes mains. Avoir mal. Hurler quand j’ai mal. Je veux être triste. Folle. Danser. Voler. Connaître le goût de mes larmes.
– Ça, tu peux être sûre qu’il te fera pleurer.
– Je veux de l’air, tu comprends, de l’air. De la vie. Des couleurs et même du noir. Tout plutôt que ce paradis tiède où même les nuages ne crèvent jamais.
– Et mourir, tu veux mourir aussi ?
– Mais qu’est-ce que je ferais ici, à vivre éternellement ? De la broderie ? Du point de croix ? Tu imagines les discussions, le soir, au coin du feu, avec Adam ? On parlerait de quoi, lui et moi ? Du temps qui passe et qui ne passe pas ? Et puis d’abord, je ne meurs pas.
– Je pense que mourir est dans le contrat.
– Je ne parle pas ça.
– Tu es vraiment sûre de vouloir des enfants ?
– Je veux juste avoir une vie devant moi.

Vue du sol, en contre-plongée, elle est immense et formidable, la première femme du monde. Il voudrait bien voir l’expression de son visage, ses yeux surtout, ses yeux noyés dans l’ombre portée qui coule des bords de l’arcade sourcilière. Elle n’a pas l’air d’avoir peur. Au contraire, elle attend. Alors sans bruit, le serpent remonte le long du tronc, se déploie jusqu’à l’extrémité d’une branche basse qu’il secoue vigoureusement.
Une pomme tombe. (Ou peut-être une figue.)
Adam se met à hurler.
Une pomme tombe. (Ou serait-ce une grappe de raisin ?)
Ève se baisse pour la ramasser.
– Lâche ça ! Lâche ça immédiatement.
– Trop tard, Adam.
– Non.
– Écoute…
– Non, c’est toi qui vas m’écouter. Tu as le choix entre deux propositions. La première : je jette ce fruit dans le fleuve et…
– Je prends !
– … Je jette le fruit dans le fleuve et tu t’occupes tout seul de ton petit serpent.
– Comment ça, tout seul ?
– Je ne sais pas, moi… Tu lui parles, tu le soignes, tu joues avec en pensant à moi…
– En pensant à toi ?
– Oui, en pensant à moi. Parce que tu n’auras pas l’occasion de me voir souvent dans les jours qui viennent.
– Pourquoi ? Tu vas où ?
– Je pars en voyage.
– Pendant combien de temps ?
– Pendant tout le temps qu’il faudra. L’éternité et au-delà.
– Et moi alors ?
– Toi, tu restes là.
– Et la deuxième proposition ?
– Tu manges ce fruit.
– Pas question.
– Tu manges ce fruit et je m’occupe de ton petit serpent.
– Tu t’en occupes… Comment ?
– De toutes les façons que tu ne peux pas imaginer.
– Tu t’en occupes… Souvent ?
– Je le laisse au repos juste le temps qu’il faut pour qu’il ait envie de se redresser.
– Alors, il sera bien traité, mon petit serpent ?
– Avec tous les honneurs dus à son rang.

Adam arrache le fruit de la main d’Ève. Il mord dedans, en détache un énorme quartier qu’il enfourne à grand peine. La première bouchée le laisse interdit, figé, les joues remplies d’une matière inconnue qu’il peine à déglutir. Ses mâchoires se ferment à nouveau. Se relâchent. Sa bouche s’ouvre et il  recrache avec fracas toute une mitraille de rognures claires qui rebondissent sur le sol plat.
– Pouah, c’est quoi ce truc ? C’est dégueulasse 

Ève plante à son tour ses dents dans le dos du fruit meurtri.
– Mais non, c’est très bon, très frais. Sucré. Acide. Acidulé.
– Acidulé mon cul, oui.
– ADAM ! Je t’ai pourtant interdit d’être grossier.
– ÂÂÂÂH ! Toi, il faudrait T’interdire d’apparaître comme ça d’un coup au milieu de la vie des gens. On est là, on discute tranquillement et pouf voilà Dieu qui tombe du ciel dans notre dos. Tu pourrais pas klaxonner avant d’arriver ?
– En matière d’interdiction, qu’est-ce qu’on avait dit à propos de ce fruit.
– Qu’il était interdit d’en manger.
– Et ?
– Et quoi alors ? J’en n’ai pas mangé, si tu veux tout savoir. J’ai rien avalé. J’ai tout recraché. Faut dire que Tu avais raison, ce truc est immangeable si Tu veux mon avis.
– Adam.
– Quoi Adam ?
– ADAM !
– C’est Ève ! C’est de sa faute ! C’est elle qui me l’a donné ! Moi je ne voulais pas y goûter. Elle m’a forcé.
– Faux. Absolument faux. Ève n’a rien fait. La vérité, c’est qu’Adam m’énerve. Il est trop con.
– Toi, ta petite gueule de fouine, je vais te la…
– TAIS-TOI ADAM !

Le serpent se redressa pour imposer le silence.
– Le problème avec la connerie, c’est qu’il n’existe pas de médicament. Et je dois dire que la perspective d’une éternité à partager avec ce con incurable, je trouve ça tout à fait déprimant. Surtout que le con en question, c’est la seule personne qui me comprend.
– Moi aussi, je te comprends.
– C’est vrai Ève, je ne t’avais pas oubliée, mais toi non plus, tu ne vas pas passer ta vie avec un serpent. Donc, pour résumer, j’ai décidé me débarrasser du con. J’aurais pu le mordre dans son sommeil mais on n’assassine pas ici. Alors, j’ai réfléchi. J’ai trouvé une autre solution : le faire virer du paradis. C’était facile, il suffisait de faire tomber un beau fruit de cet arbre devant le nez de cet estomac sur pattes pour qu’il oublie la consigne et se mette à le bouffer.
– Satan ment. C’est moi qui l’ai forcé à manger le fruit.
– Tais-toi, Ève. Tu as perdu l’esprit.
– Non, je ne suis pas folle. Je veux juste vivre. Je veux partir d’ici.
– C’est bien ce que je dis : il faut être fou pour vouloir partir du paradis. Donc, j’ai balancé un beau fruit bien mûr devant le nez de cet abruti qui l’a englouti en moins d’une seconde.
– J’ai rien mangé ! J’ai tout recraché !
– Tais-toi Adam, tu aggraves ton cas.

Ève se pencha vers le serpent et lui parla tout bas. En guise de réponse, Satan se contenta de hausser les anneaux. Suivit un moment de silence où Dieu sembla réfléchir.
– Est-ce que c’est vrai, Ève, tu veux vraiment partir d’ici ?
– Mais non, elle veut rester, c’est clair. Le vrai problème, c’est Adam. Qui accepterait de vivre avec lui jusqu’à la fin des temps ? Personne, surtout pas elle : vous l’avez regardée, la première femme ? Elle n’a besoin de personne, même pas de Dieu.
– C’est vrai, Ève, que tu n’as pas besoin de Moi ?
– Pas vraiment. Pas tout le temps.
– C’est plutôt reposant, non, quelqu’un de libre et d’indépendant. Ça change du gros bébé.
– Le gros bébé ! Quel gros bébé ?
– Le gros bébé qui pleure tout le temps. Le gros bébé qui a toujours mal à son petit serpent.
– Tes écailles, je vais te les faire bouffer en salade !
– TAIS-TOI ADAM, tais-toi ou je ne réponds plus de Moi. Taisez-vous tous.
Toi, le serpent, pour être monté sur l’arbre et avoir détaché le fruit de sa branche, tu ramperas éternellement. Tu glisseras sans bruit sur le sol. Parfois les gens te marcheront dessus. Tu les mordras alors, par réflexe, pour te défendre, et parfois tu les tueras. Sans raison. Ils te haïront pour ça. Ils te chasseront. Ils t’enfermeront dans des cages de verre. Tu seras l’animal le plus détesté de la terre. Et quand tu seras mort, ils t’exhiberont aux yeux de leurs enfants, étendu et inerte, pour que leur peur se transmette de génération en génération.
Adam ! Adam. Toi, Je vais te mettre au travail. Là où tu vas, il n’y a pas de rivière où coulent le lait et le miel. L’herbe est rare, les arbres peu nombreux et les animaux courent bien plus vite que toi. La terre est dure, là où tu vas. Tu passeras des heures penché sur elle, à creuser, à gratter, pour qu’elle te donne à peine de quoi manger. Pour boire aussi, tu devras creuser, chercher un filet d’eau dans les profondeurs de la terre. Tes jambes te feront mal. Tes bras te feront mal. Tes mains saigneront. Le soir, quand tu te coucheras, tu seras si fatigué que tu n’auras même plus la force de te plaindre. Tu dormiras peu et tu seras encore plus fatigué quand tu te réveilleras. Tes jours s’écouleront, toujours gris, toujours pareils, sans saveur, sans odeur, sans rien qui te fasse espérer en un lendemain.
Quant à toi, Ève, tes enfants seront nombreux et ils seront différents. Tu les aimeras tous et parfois, ils t’aimeront. Souvent, ils te décevront. Ils seront beaux, laids, tristes ou méchants. Au début, ils auront besoin de toi. Ensuite, ils grandiront. Tu voudras les retenir mais ils s’en iront.
– Je les laisserai s’en aller.
– Et qu’est-ce que tu feras quand ils seront tous partis ?
– Alors, moi aussi je m’en irai.

Dieu troublé détourna les yeux. Il y avait dans la voix de cette femme une inflexion tranquille à la chute des phrases, une ponctuation calme qui ne venait pas de Lui. Tout le contraire d’Adam, cette pelote de fils ébouriffés qu’Il n’avait pas su raccorder. Adam jamais content. Adam et son foutu serpent. Les cons. AH LES CONS ! Dieu sentit une grosse bouffée de colère remonter du fond de Ses infinis tréfonds.
– Au fait, j’allais oublier, aujourd’hui c’est aussi le dernier jour de l’été.

 

Alors, de l’eau du grand fleuve s’éleva un mauvais brouillard qui s’étendit jusqu’aux extrémités du jardin fleuri. Les feuilles des arbres jaunirent et se mirent à tomber sur le sol luisant et gras. Une odeur douceâtre s’éleva de la terre et se fixa dans l’air figé.

Le serpent glissa dangereusement sur la surface en décomposition et disparut sous un petit rocher.
Le froid tomba d’un seul coup, pas un froid sec et brillant, non, un froid humide et lent, un froid obstiné, épais, qui traverse lentement chaque couche de la peau, s’insinue dans le corps creux des os qu’il envahit de l’intérieur, insidieusement.
Adam frigorifié se recroquevilla sur son petit serpent.
Dieu leur fit signe de se mettre en marche. Ils Le suivirent en silence, deux silhouettes délavées par les coulées du ciel noir de gris. Tous les animaux avaient disparu. Les oiseaux ne chantaient plus.
Une pluie fine se mit à tomber
Ève frissonna.
Dieu attrapa un renne cossu qui passait par là, l’estourbit, le dépeça, fit sécher la peau, tailla dedans une longue chasuble qu’il pourvut de manches et assembla les chutes pour en faire des mitaines. Il déposa le vêtement sur le dos d’Ève, referma les côtés avec deux rangées de boutons.
– Et moi, alors ?
– Tais-toi Adam.
Ils arrivèrent devant un haut portail rouillé. Dieu fit jouer la serrure. La porte s’ouvrit dans un long gémissement.
– Voilà, nous sommes arrivés.

Adam franchit le portail en maugréant.  Avant de disparaître dans le brouillard, Ève se retourna. Elle leva les yeux et accrocha le regard de Dieu qui comprit à cet instant précis que la fin du monde parfait qu’Il avait imaginé n’était que le commencement d’un autre monde, plus âpre, plus acre, plus chaud, plus froid, plus exposé au gel et aux coups de soleil, un monde plus gris, rempli de ses couleurs à elle, qui saurait en faire un monde vivable, un monde vivant.

Et c’est ainsi que pour punir les hommes, Dieu inventa l’automne. Avec lui le brouillard, le froid piquant et la neige qui accroche des étoiles aux flancs tristes des crépuscules qui s’allongent en s’éloignant des soirs d’été.