L’horoscope de la femme cancer (4ème partie)


Nous avions quitté le Prince de Galles alors qu’il dévalait l’escalier de la plus haute tour de Balmoral Castle, Écosse.

Charles se tient debout devant la large porte d’entrée en bois de chêne. Derrière lui, le lierre lancé à l’assaut de la façade principale rougeoie dans les dernières lueurs du crépuscule. Un feulement sourd traverse l’air froid. Charles reconnait le son moelleux émis par les entrailles mécaniques d’un moteur britannique qui a écrit l’histoire. Une carrosserie à la mesure du galbe d’Ursula Andress qui l’habita avec grâce en 1965, pendant que Sean Connery se chargeait des vilains.
Le grondement velouté du moteur se matérialise et les pneus souples d’une Aston Martin DB5 grise font tendrement crisser le gravier de l’allée. L’Aston s’immobilise. Une silhouette sombre émerge de l’habitacle. Dans l’obscurité naissante, Charles devine la même masse de boucles lourdes, le même pas élastique. Le temps s’arrête.

Le visage de Camillus rentre peu à peu dans la lumière, et c’est le choc. C’est le même visage. Le visage aimé. Il y a bien quelques rides et quelques ombres de plus. Les yeux se sont peut-être un peu creusés. Mais la bouche est toujours pleine et le nez arrogant. Les boucles sont épaisses et d’un roux flamboyant, qui pâlit à peine sur les côtés. Charles est saisi. D’un seul coup, leurs regards se croisent, leurs mains se touchent et se prennent. Ils se sourient sans pouvoir se parler, encore. Leurs mains se serrent et ils se sourient, encore.

Septembre est saisi et se fige pour regarder deux hommes qui se sourient sur le perron de Balmoral Castle.

Le temps suspendu par des câbles d’acier


Le temps suspendu par des câbles d’acier
Fait une courbe tendue au dessus du vide.
Le temps suspendu par des piliers d’acier
S’avance au dessus de l’eau.
Au milieu, le vide.
Deux lignes de temps en points de suspension
Font une trace légère dans le ciel de juillet.

Elle a levé les yeux, dans sa robe légère
Et le temps qui passait dans le ciel s’est arrêté.
Le temps s’est appoché d’elle et s’est demandé :
« Pourquoi faire beau quand on peut faire rien? »

L’horoscope de la femme cancer (3ème partie)

Nous avions quitté Charles, Prince de Galles alors que Soames, son majordome partait à la recherche de Mr Parker, un ami perdu sur les rivages troubles de l’adolescence (Voir plus bas)

Charles se tient debout sur la plus haute tour du château. Il est immobile. Le visage tendu vers le soir baroque qui bouleverse le morne ordonnancement du paysage écossais. Les nuages en rut se chevauchent dans une débauche de couleurs pourpres. Pénétré jusqu’au fond de l’âme par les impétueux élans du ciel, Charles frémit. Il regarde vers l’ouest. Il pense aux Doors et à Jim Morrison. « The West is the best ». Jim qui portait une cascade de cheveux bouclés, tout comme cet homme qui est en route pour Balmoral et que Charles n’a pas revu depuis le temps où ils écoutaient les Doors ensemble, cachés dans un recoin de l’aile sud de Buckingham Palace. Il revoit ces cheveux lourds et flamboyants, ce profil altier à peine contrarié par ce prénom ridicule, Camillus, porté comme un étendard malgré les moqueries de ses camarades.
Charles attend.
La nuit tombe sur septembre et l’Écosse est encore plus sombre. Charles frisonne, il faut rentrer. Une dernière fois, il lève les yeux en direction de la ligne sombre qu’on devine encore à travers la forêt. Une lueur faible apparaît comme une promesse, tout au fond de l’ouest. Une luciole fragile et jaune qui avance tremblant à travers l’air froid. Une clarté diffuse que la masse sombre des arbres happe par intermittence.

Une voiture traverse la forêt. À cette heure tardive, ça ne peut être que lui.

Charles s’engouffre dans l’escalier. En ce soir de septembre 1981, il va sur ses 33 ans. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vécu, il est marié. Le soir, il bâille. À l’arrière de son crâne, déjà les cheveux se font rares. C’est un homme mûr et déjà fatigué. Mais la vue de cette voiture abolit d’un seul coup toutes les années grises qui le séparent de l’adolescence, des Doors, de Woodstock et des filles au bord du feu, sur les plages de Californie.

En ce soir de septembre 1981, en dépit de ses 33 ans, le prince de Galles a 16 ans.

L’horoscope de la femme cancer (2ème partie)

Nous avions quitté Buckingham Palace alors que Big Ben sonnait cinq coups. (Voir plus bas.)

La reine Elizabeth boit son thé. Diana, le regard dans le vague repousse d’un geste las la tasse posée sur un plateau d’argent qu’un majordome empesé tient entre le pouce et l’index. Charles réfléchit intensément. Il faut faire un enfant. Il se souvient de cet adolescent à l’allure vénitienne rencontré sur les champs de courses. Ce camarade aux épaules fuselées et à la longue chevelure bouclée. Son esprit s’envole. Il revoit les poursuites infinies dans les lueurs pâles de l’automne. Deux adolescents en fleurs montés sur des chevaux fous que les premières brumes exaltent. Et un soir, ce moment unique aux lunes où Charles malgré lui tendit une main peureuse vers cette toison dorée pour en éprouver le maintien, les doigts perdus dans les lourdes boucles rousses qui flamboyaient encore au cœur de la nuit. Charles a une bouffée de chaleur. Il a besoin de ces cheveux lourds, de ce regard bleu qui vire au vert. C’est une souffrance presque immédiate. Il manque à son cœur une moitié de son cœur. Charles appuie sur un bouton. Il se lève, marche jusqu’à la fenêtre où il attend droit et mélancolique aussi.

– Monsieur a appelé ?
– Soames, vous souvenez-vous de Mr Parker, vous savez, ce jeune homme qui montait à cru Sameson, cette jument écossaise ?
– Monsieur, comment pourrai-je l’avoir oublié ? Un si beau maintien, un port de tête royal, si je peux m’exprimer en ces termes.
– Certes Soames. Certes. Voilà des années que nous ne nous sommes plus rencontrés et je me demandais si le temps n’était pas venu de l’inviter pour un week-end de chasse à Balmoral. Je voudrais le revoir, revoir ses boucles cuivrées que le temps a peut-être préservées de l’outrage du temps. Voyez-vous Soames, le souvenir de ces longues chevauchées dans la brume dorée de l’automne fait remonter le poète en moi.
– Monsieur, je vais de ce pas consulter votre emploi du temps et contacter Mr Parker. Septembre arrive, la saison de la chasse et du saumon, la saison des feux de cheminées roux, la saison où le soleil rouge meurt assassiné.
– Eh bien, mon bon Soames, après ces considérations saisonnières, je vous laisse prendre langue avec mon excellent ami que j’ai hâte de retrouver en tête à tête. Prévenez la Princesse de Galles que je ne serai pas disponible durant le week-end en question. Et je reprendrais une tasse de thé, s’il vous plait.

Tea break two.

L’horoscope de la femme cancer

Sweet Lord.

À l’instant où j’émerge des rayonnages poussiéreux où me plonge la confection scientifique de cet horoscope, à cet instant précis où les mots s’assemblent pour former ces lignes qui regardent le futur jusqu’au fond des yeux, à cet instant unique où les montres tremblent, je retiens ma plume et mon élan se brise.

J’hésite à poursuivre, mais pourtant il le faut. Depuis trois jours déjà, nous sommes entrés dans le temps du cancer et il faut livrer la marchandise. Donner le futur en pâture à une horde de naïades nées entre le 22 juin et le 22 juillet. Livrer un terrible secret. Alors voilà.

Mesdemoiselles, Mesdames. Il s’agit de William de Galles. William Arthur Philip Louis, né le 21 juin 1982 au Mary’s Hospital de Paddington à Londres. Je sais. Je connais toute la charge érotique liée à l’évocation du corps souple de ce jeune homme anglais qui perd ses cheveux avant l’âge. Il est beau comme sa mère. Il porte les jupes de son père. Il est Anglais comme sa grand-mère. Il lit couramment. Il conduit à gauche. Il a le visage doux et le pied ailé. Il a le frère roux. Eh bien, si ce Prince que toute l’Angleterre couve de ses yeux énamourés est bien le fruit des entrailles de Diana, le papa n’est pas celui qu’on croit. Voici pourquoi.
La vie à la cour d’Angleterre est réglée par une étiquette stricte qui ne laisse que peu de place à l’intervention du hasard ou de la fantaisie, sauf pour le choix des chapeaux. Alors, en matière de prince héritier du trône, imaginez un peu la somme de conditions à remplir pour que le poupon soit digne et propre sur lui. Le protocole prévoit tout, de la phase de la lune qui illuminera le royal coït jusqu’à la tenue recommandée pour l’accomplissement optimal d’icelui. Il existe une règle cachée, une condition ignorée de tous qui a toujours été respectée depuis le  décès d’Anne de Grande Bretagne, le premier août 1714. Cette règle secrète précise que les deux géniteurs royaux doivent impérativement partager le même signe astrologique pour que le ciel permette au fruit de leurs entrailles de passer sans encombre le cap de la première semaine. Il faut dire qu’à elle seule, Anne comptabilisait treize fausses-couches, ce qui donne à réfléchir.

Le 29 juillet 1981, Charles épouse Diana et vice-versa. Peu de gens le savent, mais le Prince Charles est bien né le 14 novembre 1948, alors que Diana pas du tout. Et c’est bien là tout le problème. D’un côté, Charles, scorpion. De l’autre côté, Diana, cancer. Au milieu et peu pénétrée par les choses de l’amour, la reine Elizabeth ordonne à Charles de se retirer. Charles s’exécute, la mort dans l’âme. Diana sombre dans l’anorexie. Butée, la Reine attend. Les fronts se rident. Les fronts se creusent. Penchée au sommet de la tour haute, Diana regarde le vide le regard vide. Sous la jupe, Charles s’amollit. Sous le diadème, la reine réfléchit. Big Ben sonne cinq coups.

Tea time.

Garder les hommes ou les moutons

Devant, le sable jaune.

Il fait si chaud que la ligne d’horizon bouge, flotte, ondule, monte, liquide vers le ciel bleu pétrole. Le soleil en fusion coule des lames de chaleur blanche.  Sur ma tête un chapeau. Devant moi des silhouettes vagues. Une longue tunique du même bleu que le ciel trace le chemin au bout de son bâton. Saïd était berger. Il conduisait les moutons avant de conduire les femmes et les hommes sur les routes que le vent défait, au milieu du désert. Il marche sur ses sandales plates et larges. Il effleure sans effort la surface du sable alors que nos pas nous enfoncent. Nous sommes lourds, il est léger. Il danse et nous marchons. Quelques fois, il se retourne. Il s’arrête et contemple son troupeau en désordre. Il lève son bâton. Il crie. Il attend. Le troupeau se rassemble autour de lui. C’est lent. C’est désordonné. Il attend. Je crois qu’il préfère les moutons.

Quand tout le monde est là, il montre une empreinte en escaliers laissée par une vipère des sables. Un papillon à l’allure d’avion furtif. Une  plante miraculeuse. Il déchiffre pour nous les signes. Il parle couramment la langue du désert. C’est un berger et nous sommes des moutons. Ce jour-là, Saïd s’est arrêté au fond d’une combe, un passage assez large, on aurait dit l’empreinte sinueuse d’un ruisseau avalé par le sable. Il s’est baissé et son bâton a fouillé le sol à un endroit bien précis. Il a avancé d’un pas ou deux et s’est accroupi pour dégager le sable à deux mains. Il a repris son bâton, l’a enfoncé d’un seul coup dans le sol qui a émis un son creux.  Ses mains ont continué leur travail et l’anse d’un couvercle est apparue. Ensuite, le couvercle tout entier, caché à trente centimètres sous le sol, au milieu du désert. Il a bien nettoyé la surface brillante, soufflé sur les derniers grains de sable.  

Nous nous tenions penchés au-dessus de lui. Il nous a demandé de nous écarter. Il devait regretter les moutons. Sous le couvercle, il y avait une bouteille découpée au milieu et accrochée à un fil métallique. Le silence s’est fait, alors que la bouteille descendait jusqu’au fond du trou noir. Il y a eu un bruit d’aspiration. Nous étions happés par le trou. Saïd s’est retourné pour nous dire de nous écarter. Encore. Il devait regretter ses moutons. Il a tiré sur le fil métallique, saisi la bouteille par le fond et fait gicler sur nous les mille gouttes froides de cette eau brillante qui dormait dans le lit du désert.

Nous nous sommes éparpillés en tous sens. Saïd a ri. Pour une fois, il n’a pas regretté ses moutons.  

En attendant juillet

C’est un jour gris et bas. Un jour sans ciel.
Un jour d’automne venu tacher l’été.
L’automne en automne c’est déjà difficile,
Il faudrait interdire l’automne en été.

C’est un jour d’été gris et bas.
Les oiseaux se taisent, qu’on entende les corbeaux. 
C’est un jour humide et la pluie se retient de tomber : 
Le gris serait moins gris et il y aurait de l’été.
La pluie pourrait faire penser à l’orage,
La pluie pourrait prendre une couleur de l’été.
Alors, les gouttes s’accrochent et refusent de tomber.

C’est un temps pour attendre quand on n’aime pas attendre.
Un temps suspendu comme un pont suspendu.
L’été se retient et moi, j’attends juillet.

Avant de m’endormir

Je voudrais bien monter sur un glacier. Un glacier bleu, pas un glacier pourri.
Une langue de glace qui fond dans le ciel au bout du chemin.

Je voudrais bien monter sur un lac. Un lac perdu, pas un lac rempli.
Un lac qui coule dans le ciel au bord de l’inquiétude.

Je voudrais bien monter sur un arbre. Un arbre immense, pas un arbre serré.
Un arbre qui touche le dos du ciel et ratisse les nuages.

Je voudrais bien monter sur le soir. Un soir en flammes, pas un soir pâle.
Un soir qui fait couler le ciel jusqu’au fond de la nuit.

Je voudrais avec elle m’assoir au bord de l’eau du monde.
Regarder comme c’était beau.

Tout va bien se passer.

J’ai un doute.
Un doute tentaculaire. Le doute m’enlace et ne me quitte plus. Doute, ne me quitte pas, reste autour de moi.

Je me souviens. Des devoirs et des leçons. De l’importance du calcul. De l’importance de la multiplication, de l’addition, de la soustraction et des bénéfices sous le trait noir.  De l’importance de l’ennemi qu’on peut bouter hors des frontières. De l’importance des flingues qui boutent l’ennemi hors des frontières. Du sérieux nécessaire à la bonne marche des affaires du monde. De l’importance de la cravate rouge posée sur la chemise blanche au milieu du « V » impeccable formé par la bordure symétrique d’un costume gris anthracite.

Il nous faut de vraies limousines avec des vitres opaques. Des carrosseries funèbres. Il faut des gardes du corps équipés d’oreillettes. Il faut un hélicoptère pour survoler le tout. Il faut des gens sérieux. Il faut des gens qui ont le profil du poste. Des gens qui ont étudié dans les écoles qui apprennent à soustraire les bénéfices sans aditionner les inconvénients. Il faut aussi le gabarit et l’expérience. Et surtout de l’argent, il faut beaucoup d’argent. De l’argent comme s’il en pleuvait.

Enfin, il faut des caméras, des micros, une estrade, un drapeau, et un beau président dans sa veste anthracite pour nous dire que tout va bien se passer.
Je ne suis pas rassuré. J’ai un doute.

Faire des trous dans l’eau


Prenez un bateau qui traverse les océans.

Le bateau s’arrête, renifle. Tiens. Ça sent le pétrole! Explosion de joie. Les bouchons de Champagne s’élancent vers le ciel intensément bleu. Les bouchons retombent. Gorgés d’eau, les bouchons finissent par s’enfoncer dans le grand bleu.  Arrivés au fond, les bouchons obscurcissent la vue sur l’entrée des grands abysses et les baleines tombent dedans. Les bouchons perturbent la digestion du requin blanc peu habitué à manger du bois. Le requin blanc a des brûlures d’estomac. Le requin blanc est énervé. On le prend pour un végétarien. Il part à la recherche de chair fraîche. Il avale un surfeur entier. Dans sa précipitation, il oublie d’enlever la peau en néoprène. La peau ne passe pas. Le requin est ballonné. Un hoquet le saisit. Il ouvre la bouche. Il entonne d’un seul coup un hectolitre d’eau acide qui lui décape les intérieurs. Le requin blanc rejoint les baleines au fond des abysses.  

Devant ce désastre écologique sans précédent, la British Petroleum décide de prendre des mesures sans précédent. Des mesures radicales. Des mesures définitives pour que la mer reste à jamais la mer. BP rappelle tous ses bateaux. Sur tous les océans. BP descend au fond des cales. Saisit toutes les caisses de Champagne et les remplace par de l’eau plate.
Plus de rejet de CO2! Plus de bouchons! Il suffisait d’y penser!

Toi aussi, arrête le Champagne. Sauve la planète avec BP!