Jour de réouverture

Deux heures dans sa voiture.
À l’arrêt ou au pas.

Il faisait si beau ce jour-là. L’été passait la tête par la fenêtre. Sortait ses draps frais, les faisait claquer au vent, donnait un coup de peigne aux feuilles du printemps.

Il faisait si beau et pourtant, une longue file de voitures marinait sous le soleil montant, une procession de moteurs infiniment tristes, infiniment ronflants. On avance, on avance à peine, on se bat à plusieurs pour un seul centimètre. Dans l’habitacle on s’impatiente. Fait trop chaud et ça sent l’essence. Heureusement, il y a ce petit bouton qui isole l’habitacle des mauvaises particules. Ce petit bouton qui isole de tout, parce que dehors, il y a la pollution, parce que dehors, il y a ce maudit virus en suspension.
Chacun chacune, tous enfermés à double tour dans une capsule. Vitres fermées. D’aucuns masqués parce qu’on ne plaisante pas avec la sécurité. D’autres écrivent des messages, penchés sur leurs téléphones portables.

Dehors, il faisait si beau, on avait un peu retrouvé le droit de sortir, se promener, regarder le monde comme il avait changé.

Dans le bouchon aux odeurs de friture, c’était jour de réouverture.
Allô, oui ? Ah, c’est toi ! Bah oui, toujours pas. Bah oui, ça fait deux heures que je suis là. Incroyable, ils ont tous eu la même idée. Les cons. Encore 4 bagnoles devant moi. Oui, je sais. Non, j’ai pas oublié. Avec 3 grandes frites. Et la sauce barbecue. Oui, j’arrive bientôt. Mais qu’est-ce qu’il faut pas faire pour acheter un McDo.

Autre Père

Si tous les gens qui n’ont rien à dire se taisaient tous ensemble, imaginez un peu le silence.
Si tous ces gens fermaient leurs bouches une bonne fois pour toutes, ça nettoierait à grande eau le globe spongieux qui clapote entre nos deux oreilles. On serait lavé des hypothèses foireuses, des conjectures creuses, du vomi des prophètes en simili, aux visages plus maquillés que des moteurs de motos volées.

On aurait tant besoin de faire le vide. De se recueillir. De s’incliner sans un mot devant cet amoncellement de cadavres. On aurait tant besoin de temps. Le temps de remplir les fosses communes et de les recouvrir d’une terre provisoire. Le temps d’un geste ou d’une prière, pourquoi pas une prière, qui ne serait pas Notre Père mais grand-papa, mamie, ma mère.

Dehors, les rues sont vides et le ciel aussi. Un moteur lointain tourne au ralenti. Une cloche sonne midi.
Le moteur se tait.
Aucun éclat de voix, juste un bruit de pas qui s’approche, s’éloigne et disparaît.
Surpris, on écoute alors monter le son du silence.

Pendant ce temps, les gens qui n’ont rien à dire continuent de parler pour remplir le vide où il ne cessent de tomber.