La fin du contre-jour

Le soir tombe orange et bleu.

À contre-jour les montagnes, le cèdre du Liban frangipane et les aiguilles de pin, leur parfum vert, bronzé, brûlé, leur parfum qui crépite fugace et entêtant, ses étincelles qui s’allument au contact de l’essence du soir, le soir marée noire s’étend, s’étale, d’est en ouest, liquide et soyeux.
La nuit se lève lentement et la terre enfin, repassée de noir, la terre se détend, se déploie, respire de tous ses poumons, de tous ses pores, s’étire jusqu’au bout de ses longs doigts, les jambes toujours prises dans la résille des routes qui scintillent, mais le long de la trace horizontale découpée dans le ventre saillant de la montagne, la ligne continue des phares se barre de longs intervalles dépourvus de toute électricité.
La ville se tait, engluée dans la nappe de chaleur qui remonte de l’asphalte et des murs blancs que le jour à chauffés, la ville se tait, elle écoute le pas étouffé d’un chat aérien qui marche en apesanteur, les ultrasons stridents et courts des chauves-souris, leur vol tranchant, leur trajectoire remplie de cassures et de droites brisées.

Le contre-jour s’éteint.

Il reste au fond du ciel une dernière ligne claire, diffuse et phosphorescente, l’illusion éphémère de l’éternité d’un jour d’été.

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La véritable origine de l’automne (39)

Ève s’avance et touche du bout des doigts l’écorce de l’arbre planté devant elle. Elle pose ses deux mains bien à plat sur le tronc. Elle pousse de toutes ses forces. Sous la plante de ses pieds nus, elle sent le pli dur formé par l’épine dorsale d’une racine qui émerge des profondeurs de la terre. Elle pousse encore. De toutes ses forces. Pourquoi les arbres voudraient voler ? Moi je flottais dans la lumière. Je flottais, c’est tout. Maintenant, j’ai froid aux pieds. La première femme, je n’ai pas envie d’être la première femme, ni la dernière. Peut-être que les arbres volent, après tout ?
– Il faudrait demander à cet arbre.
– Demander quoi à cet arbre ?
– Lui demander s’il veut voler.
– Les arbres ne parlent pas.
– Peut-être qu’ils se taisent.
– Dieu a dit, la parole c’est seulement pour toi et moi.
– ET LE SERPENT ALORS ?

Adam fit un saut de carpe, Adam hurla PAPA !
Il parcourut cinquante mètres en moins de trois secondes. Freina des quatre fers. Se retourna, Les yeux exorbités. Ce n’était pas possible. Juste un gros coup de fatigue. Du repos. Du sommeil. Un litre et demi d’eau par jour. Cinq portions de fruits et légumes et un chapeau. Oui, c’est ça ! Un chapeau ! Cette petite brise est bien agréable mais le soleil tape dur sous ces latitudes et une insolation est si vite arrivée.
Un frémissement imperceptible parcourut la ramure, pourtant, il n’y avait plus un souffle de vent. Adam se frotta les yeux. Ondulant dans l’air immobile, les feuilles semblaient portées par le courant d’une rivière invisible qui coulait le long des branches. Il reprit ses esprits. Du calme. Les arbres ne bougent pas. Les arbres ne parlent pas. Sûrement un nouveau tour du Grand Magicien. Petit Rigolo, va.  Faut Le comprendre, aussi, après avoir passé toute la sainte journée à balancer des trous noirs dans tous les coins de la galaxie, il vient un moment où Dieu a juste envie de rigoler.
– Allez, Dieu, arrête Tes conneries et montre-Toi.
– DEUX SECONDES, J’ARRIVE.

Il y eut encore un bruissement de feuilles froissées et on vit surgir, perchée au faîte de la plus haute branche, la tête du serpent hilare qu’une joie inextinguible secouait tout entier.

 

Ma main amie

 

Laisse aller ta main, laisse, ne réfléchis pas.

Ferme les yeux. Ferme-les, ne pense pas. Ne pense plus aux ombres et aux volumes. Ne dissèque pas ce corps en muscles et en os. N’écris pas ces trois plans que tu ne suivras pas. Ta main, elle, ne réfléchit pas. Ta main va. Elle commence d’un côté de la toile, pas besoin de cadre, elle sait où elle va.

Ta main.

Trace un trait qu’elle corrige d’un revers du petit doigt, qu’elle reprend, en plus souple, en plus noir, qu’elle transforme en courbe, d’un geste nerveux et souple à la fois, qu’elle estompe encore. Qu’elle reprend. Retouche. Reformule. Suit un chemin invisible sur la surface lisse et blanche, petit à petit, au fur et à mesure, la tranche de la paume qui crisse sur la surface, brouille le trait tracé au frais, étale la poudre noire qui remplit les contours d’ombres involontaires.

Oublie l’apprentissage, les échecs et les peurs. Tes années passées que tu comptes, effaré, tes années passées sont un trésor. Elles vivent en toi, profondes et silencieuses, elles sont ton tour de main quand tu fais tourner tes phrases, elles sont tes points de fuite ou tes ombres portées. Le reflet toujours un peu plus pâle et qui s’évanouit. La ligne de symétrie. Chaque année, chaque jour, chaque heure passée sur le métier à écrire ou à dessiner, chaque seconde est là, vivante, vibrante et prête à l’emploi.

Ta main le sait. Elle n’a plus besoin de toi.