L’arbre à faire des trous dans le ciel

Je passe le voir de temps en temps.
On s’assied.
On discute.
Il me fait de l’ombre en été. Il garde mes pieds au sec en hiver.
Et lorsqu’il se met à pleuvoir dans ma tête, ses branches percent des trous de soleil dans le bleu du ciel.

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What’s Going On

Mother, mother
There’s too many of you crying
Brother, brother, brother
There’s far too many of you dying
You know we’ve got to find a way
To bring some lovin’ here today, yeah

Father, father
We don’t need to escalate
You see, war is not the answer
For only love can conquer hate
You know we’ve got to find a way
To bring some lovin’ here today

Picket lines and picket sign
Don’t punish me with brutality
Talk to me
So you can see
Oh, what’s going on
What’s going
What’s going on
What’s going on

Right on, baby
Right on

Mother, mother
Everybody thinks we’re wrong
Oh, but who are they to judge us
Simply because our hair is long
Oh, you know we’ve got to find a way
To bring some understanding here today

Picket lines and picket signs
Don’t punish me with brutality
Come on talk to me
So you can see
What’s going on
What’s going on
Tell me what’s going on
I’ll tell you ya, what’s going on

Right on, baby

What’s going on, Marvin Gaye, 1971

Vus du ciel, les corps paysagent

Le contour net du lac noir s’étire, rebondit et se pince. Fait une pointe étirée vers le sommet de l’épaule où il se perd avant de redescendre en fin canal d’eau sombre qui traverse les reflets scintillants de sa peau irisée. Là,  juste à l’embouchure de l’épaule, le bras se perd et devient autre chose.

La rive nord du lac fait un arc-de-cercle. Elle se tend vers l’est pour former un cap pointu qui rejoint l’autre rive.

Vu du ciel, on dirait un étourneau en piqué vertical allongé par les forces liquides du vent.

Vue du ciel on dirait la double couronne d’un barrage appuyé au dos doré des montagnes. Vue du ciel, la ligne effilée de la bretelle allongée se perd juste au-dessus de l’épaule et se mélange aux ombres que tracent les muscles tordus de la nuque. Vu du ciel, le lac se ramifie en mille filaments d’eau grise qui suivent à la trace les mouvements de ses cheveux.

Vu du ciel, son visage brillant fait toute la course du soleil et se couche le soir tout au fond de ses bras.

Vus du ciel, les corps paysages font lever des aubes sur les matins d’été.

Un fil rouge ou noir


Qu’est-ce que ça peut faire la couleur du fil?

C’est un fil qui s’étire à l’infini. Un fil embrouillé et tendu au-dessus des montagnes. Un fil posé au fond des mers et des océans. C’est un fil obstiné. Un fil fluide qui coule sans se blesser entre les lames du ciseau.

C’est un fil élastique qui ne voudra jamais lâcher et que je voudrais bien tendre jusqu’à son point de rupture avant de l’envoyer en pleine figure, dans la face du temps qui passe. Un fil de fer suspendu à un dos de pont suspendu. Un fil doré qui fait le tour d’un tronc d’arbre planté dans le mois de juillet. Un fil invisible qui s’allume seulement à la lueur des étoiles. Un fil noir qui brille seulement quand il fait nuit.

Un fil de barbe à papa.  C’est exactement ça. Un fil qui ne commence pas. Qui ne finit pas. Qui s’entortille autour des doigts. Alors, je secoue les mains, je gesticule, je brasse de l’air en accéléré. Toute cette agitation, c’est comique. Je fais des mouvements épileptiques, et mes mains  tragiques,  mes mains s’agitent dans le vide.  À la fin, le fil reste collé autour de mes mains.

À la fin, il reste ce fil qui traverse le monde, les montagnes et les océans. Un fil qui contourne les bombes et les éclats d’obus. Un fil rouge et noir qui part d’ici et passe par deux bracelets que ses poignets retiennent.  Un fil qui résiste au soleil de plomb, à l’eau et au sel. Un fil qui vibre comme ça, sans raison, au milieu de la nuit.

Je me réveille.

Le fil tendu résonne comme une corde de contrebasse. Je regarde le ciel. Tout est si calme ici. Pendant ce temps, elle est en guerre. Je regarde la nuit et la nuit me regarde.
J’essaie de ne plus y penser.

J’essaie d’oublier que sa vie ne tient qu’à un fil.

Qu’est-ce qui se passe avec le temps qui passe ?

On dirait que l’air s’est épaissi.
On dirait qu’il faut tailler le paysage à la machette pour avancer. On dirait que les semelles se mettent à coller à l’asphalte. On dirait que l’air est si lourd qu’il écrase les épaules et fait fléchir les genoux. On dirait que sous les étoiles, le ciel est si lourd qu’il va nous écraser.

Avec le temps qui passe, on dirait que le vent souffle toujours de face et plus jamais dans le dos.

On dirait qu’il y a de la mer de l’autre côté des montagnes et des montagnes de l’autre côté de la mer. On dirait que la terre ronde n’en finit pas de tourner sous les pistes où nous roulons, immobiles, dans des carlingues qui nous emportent à plus de neuf cents kilomètres à l’heure.

Avec le temps qui passe, on dirait que tous les avions qui décollent atterrissent toujours sur le même aéroport.

On dirait qu’il y a toujours les mêmes lumières et les mêmes obscurités. Ce qu’il faudrait dire et ce qu’il faudrait écrire. Ce qu’il ne faut surtout pas oublier. Tout ce qui est inutile et tout ce qu’il faudrait garder.

Avec le temps, rien ne s’en va et tout s’additionne. Les années noires ou bleues, les détours infinis pour arriver nulle part. Avec le temps, rien ne s’efface. Les phrases inachevées et les gestes suspendus qui pèsent si lourd sur mes épaules que je m’assieds essoufflé au bord du chemin.

Pourtant la route descend en pente douce.
Il fait si beau.
On dirait le printemps.

Rien n’y fait

J’ai essayé l’eau de pluie. L’eau de mer ou l’eau du lac la nuit.
J’ai essayé de frotter avec de la neige ou du vent.

J’ai étendu en plein air tous mes souvenirs en couleurs. En plein soleil.
En plein midi.

J’ai essayé l’essence de térébenthine et l’essence à nettoyer.
La gomme blanche.
La gomme arabique.
La pierre d’Alun.

Rien n’y fait.

Alors, j’ai pris du papier de verre et j’ai poncé comme un forcené.
J’ai pris un ciseau à bois. Un rabot, une dégauchisseuse.

Aucun résultat.

De guerre lasse,
J’ai passé ton visage à l’eau du temps qui passe.
Ton visage ne s’efface pas.

Recette de mille-feuille de cent vingt ans.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de « Y » que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de « Y ». Sous profession, j’aurais indiqué : « Chercheur de brins d’herbe. »

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

– Un brin d’herbe en forme de « Y ».
– Deux »N ».
– Le vent
– Le soleil
– La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Conversation avec ma muse


Sur le coin de ma table, deux bracelets ronds entourent le vide laissé par ses poignets.
Dans un coin de ma tête, elle me regarde, penchée sur mon épaule. Elle me dit que c’est pas mal, en appuyant sur le « a ». Elle me dit aussi que je tricote, que je minaude. Que je tortille de la virgule, qu’il y a trop de mots. Que mes effets de style, je peux me les mettre où je pense.

Elle me dit qu’il faut que ça sente. Que ça dégouline. Que le sang qui coule est épais et tiède. Que la nuit tombe avec fracas. Elle me demande si j’ai déjà pleuré, si je sais que les larmes ont un goût de métal. Elle me demande si je suis déjà tombé, si je connais le bruit mat que fait un corps qui touche le sol. Elle me dit qu’il y a trop de mots dans mes phrases. Penchée sur mon épaule, elle secoue la tête en disant non, ce n’est pas ça.

Elle me regarde et secoue la tête. Il y a trop de mots. Et pas assez de vie. Et pas assez de mort. Ceci n’est pas une dissertation. Elle sent bon. Elle me dit que je me dissipe et moi je lui dis qu’elle sent bon. Elle me dit que ce n’est pas la question. Qu’il faudrait que je me secoue, qu’à ce rythme, il faudra au moins un siècle pour arriver jusqu’au bout de l’histoire. Je lui réponds que ne n’ai pas que ça à faire, trier les mots pour faire saigner mes phrases.

Elle secoue encore la tête. Elle dit A-lors, fais ce que tu as à faire. Je lui dis c’est ça, je fais ce que j’ai à faire. Et que je n’ai pas besoin d’une muse pour recompter mes mots. A-lors, elle s’enfuit en riant par un coin de ma tête.

Avant de partir, elle dit encore : « N’oublie pas, pour ma peine, tu me dois un livre de chair. »

C’est une muse qui a de l’esprit.

Ceci n’est pas un anniversaire

Douze mois ne font pas une année
Douze mois font un siècle ou une éternité
Douze mois sont nés hier
Douze mois sont encore aujourd’hui

Quatre saisons emmêlées
La neige tombe en été
Le printemps tombe en hiver
Je tombe sur le verglas du joli mois de mai.

Douze mois depuis le retour de l’été.
Ceci n’est pas un anniversaire.