Une autre fin (8)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

J’étais comme eux.
J’aurais dû être comme eux.
Je n’avais jamais rien connu d’autre que des arbres en pots, des fleurs fatiguées et des champs hors sol éclairés au néon. Des trous. Des cavernes. Des boyaux. Et toujours le métro. J’aurais dû être heureux. Mais je savais bien qu’il y avait autre chose. Un ciel. Une lumière. C’était il y a longtemps. J’avais cinq ou six ans. C’était du temps de ma mère, cette femme blonde qui me tenait par la main. Elle m’emmenait partout, ma mère, sa main dans la mienne, partout. Un jour, nous sommes entrés dans ce hall immense, je n’avais jamais vu de plafond aussi haut. J’ai cru que j’avais enfin vu le ciel.

– Regarde, le ciel, maman !

Elle m’a attrapé et je me suis envolé au-dessus de sa tête, tout au bout de ses longs bras.

– Le ciel, Paul. Regarde ! Aujourd’hui, il est un peu voilé. C’est la brume, le matin. En automne, c’est toujours comme ça.
– Est-ce qu’on verra bientôt le soleil ?
– Pas aujourd’hui, Paul. Aujourd’hui, le soleil n’est pas là.
– Alors demain, on reviendra demain ?
– Demain ou après-demain, Paul.

Nous sommes revenus plusieurs fois dans le grand hall. Le ciel était toujours à l’automne et le soleil jamais là. Suspendu au bout des bras de ma mère, je tendais le cou, je plissais les yeux, à l’affût de la moindre déchirure dans le tissu des nuages. Ce plafond gris uniforme, un jour ce plafond allait bouger. J’en étais sûr.
Ensuite ma mère me reposait sur le sol.
Un jour elle a cessé de me porter.
J’étais trop devenu trop lourd ou c’est elle qui n’avait plus la force de me soulever, de me lancer vers ce ciel gris qui n’existait pas.

 

Une autre fin (7)

(Le fil de l’histoire dans la catégorie « Une autre fin » sur la barre de droite)

Je suis remonté au niveau zéro.
J’avais les mains moites. J’étais glacé et j’avais trop chaud. La rame de métro est arrivée en charriant des odeurs de fer rouillé, de graisse et de renfermé. À chaque fois, ce souffle épais me retournait l’estomac. J’en avais tellement marre du métro. Du bruit. Des chocs. Des relents frelatés de la climatisation fatiguée de lutter contre la masse compacte de chaleur enfermée dans ce tube hermétique enfoui à vingt mètres sous terre. Un ver solitaire et aveugle, rempli de ventres flasques, de têtes livides et de cheveux gras. Un ver solitaire comme moi, enfin, pas tout à fait. Il y a toujours quelqu’un on dirait. Pas un père. Pas une mère. Pas un frère. Pas une sœur. Quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’ailleurs. Chez moi ce quelqu’un était grand et large et il s’appelait Richard.

J’ai toujours eu des problèmes, sous terre, toujours. Les autres n’y pensaient plus, forcément, depuis tout ce temps. Les autres étaient contents. Ils travaillaient. Ils faisaient leurs courses, allaient au restaurant ou au cinéma. Le dimanche, au parc, ils exhibaient des bébés fraîchement accouchés et des enfants voraces qui recrachaient leurs premières poignées de sable. On avait décrété que ce serait l’été, alors, ils profitaient de la douceur de l’air. Ils étendaient des couvertures à l’heure du goûter. Des familles, des couples, des groupes d’amis. Des chiens couraient. Dans les couleurs du crépuscule, on avait mis du rouge et un peu de violet. Une nouvelle nuance qu’ils découvraient avec des cris de joie, chéri regarde, oh comme c’est beau, il faut le prendre en photo. Mille écrans et la même image qu’ils envoyaient à tous ceux qui n’avaient pas pu être là.

Ensuite, on allumait la nuit.

Lettre à Harley

Chère Harley-Davidson.

Ton dernier message me parvient à l’instant. Succinct et sibyllin à la fois. C’est tout toi.

Un trajet ne doit jamais devenir une routine.

Tu sais que tu tiens quelque chose là ? Genre réenchanter la vie ou un truc du même tonneau. En voyant la suite de ta lettre, j’aurais même écrit :
Un trajet n’est jamais le même trajet.
Tu vois, on serait passé d’une formulation plutôt passive, où l’habitude vient peu à peu émousser le sens de l’émerveillement, à quelque chose de plus actif qui colle beaucoup mieux avec la tonalité de la phrase suivante.

Une route n’est pas une une juste route.

J’ai tout de suite pensé à Magritte, ceci n’est pas une pipe, mais je sais bien que tu parles d’autre chose. Des étendues de rêve déployées entre l’objet route et son essence. D’un côté une bande asphaltée. De l’autre le support de tous nos voyages fantasmés au guidon d’une moto ruisselante de chromes et d’huile à peine tiédie par les ardeurs de tous ses cylindres frémissants à l’idée de partir. Demain.
Demain qui est plus que demain.

Demain est un autre jour.

En même temps, il y a peu de chances que demain soit aujourd’hui, hier ou après-demain. Si c’était le cas, on se retrouverait dans Un Jour Sans Fin, film où Bill Murray reste coincé dans une boucle spatio-temporelle et voit toutes ses tentatives de suicide se solder par une agaçante résurrection. Alors, oui, nous pouvons affirmer avec certitude que demain est un autre jour et que Bill Murray est avec nous.
Et qu’il nous tient la main.
Pour aller plus loin.

Allez plus loin.

Cette injonction n’est pas sans rappeler le cri du cœur de Tina Arena dans  Aller plus haut, chanson dont le texte épouse les contours racés de tes formes grammaticales, chère Harley, notamment dans le passage qui suit :

Pour aller plus haut
Aller plus haut
Où l’on oublie ses souvenirs
Aller plus haut
Aller plus haut
Se rapprocher de l’avenir

Ainsi, après avoir abandonné la routine sur les bas-côtés des routes ordinaires, j’irai avec toi retrouver demain.
Plus loin.
Plus haut.
Poil au vélo.

Bien à toi,
Nicolas

Les gens meurent trop longtemps

Quatre ans
Plus que quatre ans.

Trois-cent soixante-cinq jours gris multipliés par quatre unités fades, additionnées d’un jour de lente agonie supplémentaire durant l’inexorable allée bissextile.

Plus que quatre ans.
Quatre ans à faire quoi ?

Quatre ans à regarder ta vie qui se dégonfle lentement. L’air qui s’écoule de cette rustine sent le renfermé. Le moisi. La tranche de jambon abandonnée qui achève de se décomposer.
Pourri-amer. C’est l’air que tu respires chaque jour que tu traverses en attendant la nuit et ces heures de sommeil qui te feront glisser plus vite vers un autre jour, une autre nuit, ainsi de suite pendant quatre ans. Quelquefois tu as peur, tu penses à l’accident, la maladie, à toutes ces choses qui peuvent arriver aux vivants. Alors, tu te recroquevilles, tu te fais tout petit, tu voudrais rester dans ton lit. À l’abri du froid, du vent, des voitures qui passent en hurlant. Te mettre sous cloche en attendant le jour où tu pourras enfin remettre ton badge à ton patron et rentrer chez toi.

Mais pour faire quoi ?

Du macramé ? Du point de croix ? Tu te souviens ? Tu voulais vendre des motos, italiennes, partir sur les routes en pétaradant, du temps où tu étais vivant. Italien, tu portais avec nonchalance le poids léger de tes tempes grisonnantes. Le vin était rouge et des éclats de Parmesan tremblaient sur le pesto fumant.
Les enfants étaient presque grands.

— Comment tu vas Franco ?

Tu t’es tassé. Tu as fermé les épaules. Tu m’as regardé, même pas triste, même pas résigné.
Vide.

— Ben tu vois, encore quatre ans. Plus que quatre ans à tirer avant la retraite.

Les gens meurent trop longtemps.

Rêves-mayonnaise

Notre imaginaire est rempli de mayonnaise.

Nos inconscients sont nourris de longs fils de mozzarella fumante et de sauce tomate rouge fluo. Une tranche de viande hachée dorée au pistolet s’immisce dans nos archétypes, s’impose comme le standard, la tranche-étalon, parfumée au bacon.
Et le chocolat, sombre, épais, plastique, le chocolat coule sur un lit de crème blanche, que la cuillère mélange dans une spirale parfaite.
Pas une tache.
Pas un grumeau qui dépasse.
C’est le yaourt que nous ne mangerons jamais, la chemise sans pli, le matin sans réveil et les enfants sans pipi.

La nuit, nous rêvons de corps irréels, de Barbies aux jambes infinies, de Kens blonds et caramélisés. On a épilé à la cire le ciel de nos paysages, décollé la brume, effacé les nuages. Il fait toujours beau sur nos photos. La mer est tiède et le sable chaud.
Personne sur la plage.
Absolument personne.
Il est cinq heures.
Tout le monde dort.

Face à la mer

En file indienne au flanc de la colline, les phares falots rentrent au bercail, troupeau sans guide et sans berger, troupeau sans queue ni tête que seul mène le hasard d’un domicile et la perspective d’un lit froissé où déposer la fatigue d’une journée après avoir mangé. Il faut bien qu’ils mangent, une fois rentrés. Il faudra bien qu’ils disent, qu’ils racontent ce qui s’est passé, qu’ils bordent les enfants, et pour finir, une dernière cigarette avant de s’endormir.

Chaque soir, toujours pareils, les mêmes feux renaissent aux premières lueurs des crépuscules pendulaires. Grands phares, feux de position ou de croisement, il faut bien qu’ils se croisent sans s’éblouir pour traverser la nuit brillante et arriver sains et saufs de l’autre côté. À quoi pensent-ils dans la tiédeur de leur habitacle ? Veulent-elles vraiment sortir à la prochaine et s’engager sur une route secondaire ? Longer ensuite l’allée, s’engager à droite, prendre l’impasse et s’arrêter devant le garage. Couper le moteur. La lumière du salon brille au troisième étage et la télévision projette sur les murs les images de leur vie secondaire, de leur vie sans issue qui finira toujours dans une voie de garage.

À quoi rêvent-ils à ces heures régulières ?
Pensent-elles chaque soir qu’il suffirait de ne pas sortir à la prochaine, de continuer tout droit et de suivre le halo des phares qui percent les montagnes et traversent les plaines pour se retrouver au petit matin dans une chambre d’hôtel qui fait face à la mer ?