Les yeux fermés

Les yeux fermés,
Pour mieux voir dans la nuit,
Éteindre la lumière,
Les yeux.
Serrés,
Dur,
À se faire mal,
À éteindre les étoiles,
À broyer l’été.

Les yeux fermés,
Marcher en équilibre
Sur les travées du ciel.
Marcher.
Les yeux crevés,
Les yeux finis,
Le noir griffé,
Troué d’étincelles
Et d’étoiles mouvantes.

Les yeux fermés,
La bouche fermée,
Les oreilles bouchées.
Ajoutez un pince-nez,
Un attrape-réalité,
Un éteigneur de réverbères,
Un aspirateur
De musique d’ascenseur.
Et un pain de savon de Marseille
Pour laver le monde à grande eau,
Révéler le groin,
Sous le masque du fond de teint.
Les boutons,
Les points noirs,
Les rides,
La peur,
Les râles,
La terre,
Les vers.

Les yeux fermés,
Regarder au fond des yeux
Le monde qui se réveille,
Avant le premier café,
L’haleine lourde,
Les yeux bouffis,
L’estomac barbouillé,
Le monde démaquillé.

Une autre fin (6)

— La prochaine fois ?
— Dans trois semaines, si ça vous convient. Nous parlerons un peu plus de vous. Je ferai préparer un contrat. En attendant, je vous ai laissé un peu de lecture. Un roman qui devrait vous plaire. J’aimerais que vous le lisiez attentivement.
— Il y aura interrogation ?
— Je vous ai aussi mis une série d’annexes. Le contexte historique, les sources, la correspondance de l’auteur et le procès.
— Le procès ?
— Tout est sur ma carte. Lisez ça tranquillement chez vous et on en reparle dans trois semaines.

Une autre fin (6)

— Je n’ai rien volé à personne.
— Je sais bien. Nous avons vérifié. Nous n’avons aucun problème avec l’inter ou la transextualité. Pareil avec la citation, quand elle est signalée correctement. On accepte également l’allusion, mais le plagiat c’est non. Avant, c’était très difficile, mais maintenant, on a aussi une machine à détecter le plagiat. Le plagiat, vous voyez ce que c’est ?
— C’est quand on oublie de mettre des guillemets…
— Ou de citer le nom de l’auteur de la phrase canon au début du troisième chapitre. Les gens qui écrivent sont tellement distraits. Encore une fois, ce n’est pas votre cas. Comme trente pour cent de vos petits camarades vous avez passé avec succès l’épreuve du correcteur et votre livre n’est pas un faux. Magnifique. Maintenant, il reste la forme. Et le fond. C’est là qu’apparaît le premier vrai lecteur. En chair et en os. Nous n’avons pas encore trouvé le progiciel qui pourrait évaluer la qualité du texte ou la pertinence de son contenu. Je vous vois perplexe. Ne vous en faites pas. Nous en parlerons la prochaine fois.
— La prochaine fois ?

Une autre fin (5)

— L’autre moitié, c’est moi.
— On peut dire ça.
— Et là, vous faites quoi ?
— Nous enquêtons.
— Vous prélevez des traces d’ADN au domicile de l’auteur ?
— Quel est le thème de votre livre ?
— L’angoisse. La dépression. Le suicide.
— Une seule réponse !
— Disons la dépression.
— Thème traité jusqu’à la nausée en littérature. Donc, notre premier souci est de vérifier s’il s’agit bien de l’histoire de votre propre dépression et pas de celle que vous auriez emprunté à un obscur auteur romantique du 19ème siècle.
— Je n’ai pas copié.
— C’est exactement ça : votre texte n’est ni une copie, ni un original. Vous avez simplement poursuivi l’écriture du livre unique. Vous n’avez pas copié, vous avez trouvé une nouvelle manière d’assembler des citations anciennes. Des phrases déjà écrites. Tout ce qui a été écrit avant vous. On dira « intertextualité » si vous êtes plutôt Roland Barthes ou  « transtextualité » pour les fans de Genette.