Midi-crépuscule

Tous les couloirs baignent dans une bouillie de lumière verte qui brouille le tracé des points jaunes inscrits sur le sol. Sur le tableau aux noms compliqués, les étages s’allument les uns après les autres. Dans la chambre il fait chaud. J’ouvre la fenêtre. La lumière tape dur sur le front des montagnes, mais ici midi s’écrit déjà à l’heure crépusculaire.

Je suis le fil de la route taillée entre deux murs de pierre jusqu’à la boîte aux lettres, la place à l’ombre et la maison. C’est toujours le même paysage, les routes, le barrage et la grande saignée blanche qui déchire la forêt. L’abat-jour en tissu. Les lames de bois noir accrochées aux murs, la plinthe large et le faux parquet. Mais sur le lit pend une potence et les rideaux ont délavé midi.

Midi d’été qu’on plante au mitan de l’hiver.
Midi opaque.
Midi noir ou incandescent.
Midi putride et couvert de boutons. Midi-radeau. Midi-banquise. Midi au-dessus d’un volcan. Midi, ombre verticale sur les plis de nos ambres solaires pendant que tous les océans coulent au fond de nos corps crépusculaires.

Yimkin Law – Racha Rizk, Khaled Muzanar.

Scène 6 (cont.1)

Patrizia : Je n’ai pas faim.
Madame H. : Moi si.
Patrizia : Faites monter un plateau.
Madame H. : Non. Ce soir, on se lève. On se lave. Et surtout on s’habille. Ça fait trois jours que vous marinez dans ce T-shirt informe.
Patrizia : J’aime mon T-shirt. Il est tout doux. Il sent bon.
Madame H. : Je ne comprends pas
Patrizia : Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
Madame H. : Votre garde-robe, vous vous souvenez ?
Patrizia : Je sais, c’est triste, vous ne pouvez plus jouer à la poupée avec moi.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Regarde le tuyau qui les relie.
Coupez le cordon.
Madame H. : Pas question.
Patrizia : Alors faites monter un plateau.
Madame H. : J’aimerais aller dîner.
Patrizia : S’il vous plaît.
Madame H. : S’il vous plaît.
Patrizia : Il me plaît pas.
Madame H. : Qu’est-ce que vous proposez ?
Patrizia : Rien. Absolument rien du tout. Nous allons rester là.
Madame H. : Deux semaines ?
Patrizia : Oui, deux semaines. Il faut que je profite de chaque instant merveilleux passé dans ce salon magnifique avant de retourner dans mes Pouilles pouilleuses. C’est décidé, je ne bouge plus d’ici.
Madame H. : Et moi, qu’est-ce que je fais ?
Patrizia : Vous attendez.
Madame H. : Joli programme.
Patrizia : Vous avez mieux à proposer ?
Madame H. : La piscine. La salle de fitness. Un peu d’exercice vous ferait du bien.
Patrizia : Un peu d’exercice…
Regarde encore le tuyau qui les relie.
Je vais couper ce cordon.
Madame H. : Ce serait dommage, juste deux semaines avant la fin de votre contrat.
Patrizia : Vous m’empoisonnez.
Madame H. : Vous délirez.
Patrizia : Vous savez bien que non. La vieille souris rajeunit. La jeune souris vieillit.

Scène 6

La même suite d’hôtel plongée dans la pénombre. Entrée de Madame H. qui se dirige vers le sofa où Patrizia est étendue sur le côté.

Madame H. : À voix basse.
Patrizia… Patrizia…
Pose une main sur son épaule et appelle un peu plus fort.
Patrizia ?
Secoue doucement l’épaule et appelle nettement.
Patrizia !
Patrizia : Se met en boule sur le sofa.
Madame H. : Patrizia, s’il vous plaît. Il faut vous réveiller.
Patrizia : Grommelle quelque chose d’inaudible.
Madame H. : J’ai faim. Je voudrais aller manger.
Patrizia : Faites monter un plateau. Laissez-moi dormir.
Madame H. : Non. Vous allez vous lever. Et prendre une douche aussi.
Patrizia : Laissez-moi tranquille.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Faites chier.
Madame H. : Je vous demande pardon ?
Patrizia : Vous faites CHIER.
Madame H. : Vous me décevez.
Patrizia : Laissez-moi dormir.
Madame H. : Nous avions pourtant convenu…
Patrizia : … D’éviter toute forme de vulgarité. Je sais. Pour ne pas blesser vos petits tympans délicats. Et là vos tympans sont blessés, ils saignent. Appelez une infirmière et laissez-moi dormir.
Madame H. : Vous sentez.
Patrizia : Soulève un bras et renifle.
Je pue, vous voulez dire.
Madame H. : Vous sentez le sommeil et le renfermé. S’il vous plaît, levez-vous. Allez prendre une douche. Ensuite, nous irons dîner.

Scène 5 (cont.5)

Madame H. : Autant d’occasions de mettre en valeur votre nouvelle collection d’escarpins.
Patrizia : Je les revendrai.
Madame H. : Vous ne les revendrez pas.
Patrizia : Et pourquoi pas ?
Madame H. : Parce que vous les avez touchés. Parce qu’ils vous ont touchée.
Patrizia. : Alléluia. L’escarpin a changé ma vie. Rendons grâce à l’escarpin. Vous êtes complètement cinglée. La vérité, c’est que je m’ennuie. Je m’ennuie à mourir dans vos 300 mètres carrés.
Madame H. : Votre futur appartement sera certainement bien plus spacieux.
Patrizia : Mon futur appartement sera équipé d’une porte que je pourrai ouvrir ou fermer. Ici, il n’y a même pas de porte que je pourrais casser. On manque d’air. On manque de lumière. Tout est tamisé. Interdiction de sortir. Interdiction de se montrer. De parler avec le personnel. Juste vous. Vous, vous et encore vous. Votre face lisse et votre sourire forcé. Jamais de sucre dans le café. Toujours de l’eau. Beaucoup d’eau. Toujours plate, c’est bon pour le transit. Et beaucoup de sommeil, c’est bon pour le teint. Heureusement, entre deux siestes et deux verres d’eau, il y a le coiffeur, l’esthéticienne ou trois nouvelles robes à essayer. Et les escarpins, c’est vrai. Les escarpins que je ne porterai jamais.
Madame H. : Pour un mariage, peut-être.
Patrizia : Vous n’allez pas le croire, mais on sort aussi dans mon patelin. On se prépare. On essaie de se faire belles. Et surtout, on s’amuse, vous comprenez ? Chez moi, on a inventé cent mille manières de préparer les pâtes pour avoir cent mille raisons de s’amuser. On verse le vin dans des verres à eau. Du vin rouge et noir qu’on renverse parfois sur nos robes quand on rit trop. C’est pour ça que vous ne buvez que de l’eau, pour protéger vos robes à dix mille euros.
Madame H. : Pour moi, sortir est un devoir…
Patrizia : Pour vous la vie est un devoir.
Madame H. : … Et j’ai appris à passer une soirée entière à tremper mes lèvres dans la même coupe de Champagne.
Patrizia : J’aime pas le Champagne.
Madame H. : Comment pouvez-vous le savoir ?
Patrizia : Je suis encore plus forte que vous. Je peux passer une soirée entière sans jamais tremper mes lèvres dans la coupe. J’aime pas le goût, c’est tout.
Madame H. : Vous allez changer d’avis ce soir.
Patrizia : Quoi ? Vous voulez me faire boire ?
Madame H. : Il y a une cave dans cet établissement.
Patrizia : Une vraie cave avec de l’alcool dedans ? Mais c’est très dangereux ça. Si je bois, je pourrais bien vous saouler.
Madame H. : Aucun risque : une seule coupe suffira.

Noir

Scène 5 (cont.4)

Patrizia : Alors qu’est-ce que vous faites ici ?
Madame H. : D’habitude, en hiver, je ne suis pas ici.
Patrizia : Ah oui ! J’oubliais ! L’Île Maurice !
Madame H. : Nous avons aussi une maison à Saint-Barthélemy.
Patrizia : Chez moi, il fait toujours trop froid en hiver.
Madame H. : Et beaucoup trop chaud en été. Je déteste le sud de l’Italie.
Patrizia : On va se baigner le soir quand l’eau est encore chaude. On se déshabille au bord de la plage. On se promène en marchant dans la mer. On peut marcher comme ça pendant des heures, au milieu de l’eau.
Madame H. : À Kuda Huraa, la mer s’arrête sous les fenêtres du salon. La mer plate et lisse, on ne voit que ça.
Patrizia : C’est où, Kuda Huraa ?
Madame H. : Une petite île dans l’Océan Indien.
Patrizia : Un autre endroit pour passer l’hiver…
Madame H. : Un endroit qui s’enfonce dans la mer.
Patrizia : Un endroit que je ne verrai jamais.
Madame H. : Qui sait ? Peut-être qu’un jour je vous emmènerai.
Patrizia : Ah ça non. J’ai déjà donné. Trouvez-vous un autre cobaye.
Madame H. : La regarde.
Qu’est-ce que vous allez faire ensuite ?
Patrizia : Rentrer chez moi. M’occuper de mon fils. Trouver du travail et un appartement.
Madame H. : À Lecce.
Patrizia : Exactement. À Lecce. Là où il fait trop chaud en été. Trop froid en hiver. Même pas une petite maison, juste un appartement avec une salle de bains et une cuisine pour faire à manger, tous les jours, trois fois par jour. Faire le ménage, la lessive et les courses.

Les hommes préfèrent les guerres 3 extraits

Un premier extrait, un premier personnage : Célestin Waomé
Il quitte son rêve à reculons. Un conseil des ministres, à quoi cela peut-il bien servir, si on y pense ? Il faudra songer à élaguer la constitution. Se débarrasser du superflu. Tendre vers l’épure. Un président sert à présider. Pas à discuter. Il rumine déjà un nouveau décret en arrivant sur la terrasse où Désirée, la voix du haut-parleur, a disposé les couverts sur une table ronde recouverte de lin blanc. Assise, le profil tourné vers la mer, Madame la Présidente tient une tasse de thé au bout de ses doigts félins. Célestin marque un temps d’arrêt, mais elle a déjà levé les yeux vers lui. Eliane se lève, avance la chaise du Président et s’incline à peine alors qu’il s’assied. Elle se place en face de lui et attend qu’il coupe le silence.
Elle contemple le bras du grand fleuve. Il observe la pointe de ses souliers vernis. Le plateau du petit-déjeuner présidentiel arrive, recouvert de lin blanc lui aussi. Aucune trace de céréales, de fruits, pas plus de produits laitiers, pas un gramme de viande, rien qui ressemble à une matière organique susceptible de provoquer un éveil de l’odorat et du goût, avant de se décomposer paisiblement pour fournir un combustible de qualité, propre à stimuler la croissance des derniers plants de blé encore cultivés sur le territoire de la République d’Afrique septentrionale.
Des pots.
Un alignement de pots blancs étiquetés avec soin. Une jarre remplie de lait et une carafe d’eau. Sans un mot, Célestin a soulevé le couvercle du premier bidon, versé une dose de poudre et une mesure de lait dans un shaker transparent. Elle l’observe, alors qu’il agite le mélange avec application. Lui tend une petite boîte de pilules.

– Je lisais la posologie de ce médicament en vous attendant.

Elle a posé sur la table une feuille de papier qu’elle défroisse avec soin.

– « Effets secondaires physiques chez l’homme : augmentation du volume des seins, atrophie des testicules, impuissance, hypertrophie de la prostate et diminution de la production de spermatozoïdes. »
Voyez-vous, en lisant ceci, je ne peux m’empêcher d’établir une relation entre vos pilules et ces pannes de plus en plus régulières qui tuent dans l’œuf nos rares velléités d’accouplement. Moi qui pensais que douze ans de vie commune avaient fini par émousser votre virilité. Je voulais savoir, vous vous… soignez depuis longtemps ?

– Ma chère, je vous rappelle que nous ne sommes plus à Londres. J’ai également cessé d’exercer dans le négoce des matières premières. Mon nouveau statut devrait vous inciter à plus de mesure dans vos propos. Je suis aujourd’hui propriétaire de ce palais par le fait de ma volonté et de quinze ans d’acharnement. Vous êtes assise sur cette terrasse par le hasard heureux d’un mariage célébré il y a quelques années. J’espère que vous mesurez toute la précarité de votre position.
En ce qui concerne mon absence d’élan à votre égard, elle trouve son origine dans votre décrépitude. Regardez-vous mon amie. Tout s’affaisse. Vous grossissez. Sachez que l’acte d’amour engage le corps aussi bien que l’esprit. La vue aussi bien que le toucher. Le spectacle de vos chairs affaissées produit des effets secondaires bien plus dévastateurs que cet insignifiant complément alimentaire. Nous allons bientôt disposer d’une salle de musculation conçue par mes soins. Je vous engage à la fréquenter avec assiduité. Une diminution de votre masse graisseuse aura certainement un effet positif sur la fréquence de nos étreintes et favorisera l’exécution intégrale de l’acte de chair.

Eliane se lève et quitte la table sans un mot.

Célestin la regarde qui s’éloigne de dos. Elle mérite vraiment son nom. Une longue liane souple, sculptée, nerveuse. Sa taille élastique et cette jambe haut perchée qui se glisse par une fente pratiquée dans la robe de lin blanc. Il contemple cette statue aérienne qui flotte sur les dalles de marbre blanc.


Un deuxième extrait, un deuxième personnage : Frank Weissmann
Assis dans sa caisse, Frank suit les gouttes que les essuie-glaces laminent en pure perte. La pluie toujours recommencée s’écrase sur des capots luisants jusqu’à l’infini. Une lame de ciel liquide se mélange aux toits métallisés. Tout est gris. Tout est humide. C’est un monde en noir et blanc. Les papiers gras jonchent les bas-côtés. Un conducteur par voiture. Jamais de passager. La même attente résignée. Peut-être des travaux ou un accident. Peut-être juste un jeu stupide qui consiste à enfiler cinquante millions d’imbéciles par un trou de souris.
Son esprit s’envole. Il recense les dômes luisants qui se perdent dans la brume : plus d’une voiture sur deux de couleur métal plus ou moins foncé, le triste reflet du ciel plombé et posé à ras du bitume. Cologne Est : vingt kilomètres. Les vitres se recouvrent de buée. Le tableau de bord indique douze degrés et, juste à côté, juin, dix-huit. Dans son tee-shirt, Frank frissonne, tourne la molette de l’air conditionné vers la zone rouge et l’odeur caractéristique du chauffage qui sort de son hibernation remplit l’habitacle. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que l’été arrive dans trois jours ? On dirait que la pluie a rincé les couleurs du paysage, que la nuit va arriver, que la neige va se mettre à tomber. Il s’ébroue, reconnaît la virgule sonore qui annonce le point sur le trafic automobile allemand. Comme à chaque fois, il effectue mentalement une addition des kilomètres de bouchons. Il en est à six cents cinquante quand le maître des cérémonies annonce une fermeture de circulation sur la ceinture de Cologne. Une déviation est mise en place à quinze kilomètres de là. Il connaît l’endroit, une sortie d’autoroute minable qui donne sur une route de campagne.
Il va pouvoir trier les capots par couleur, marque, modèle, type et année de production. Faire une statistique composée et en retirer des enseignements essentiels sur le profil type du conducteur germanique. Analyser la provenance des papiers gras qui stagnent sur le talus et tirer ensuite des conclusions tout aussi définitives sur les nouvelles habitudes alimentaires des Allemands et de la marée graisseuse qui submerge ce peuple naguère si sculpté.
Mercredi matin, une semaine encore à venir, le mois de juin noyé sous une mousson glaciale et une vie bien entamée qui s’écoule au compte-gouttes dans un brouillard diffus où se mêlent de lourds remugles de gasoil et d’after-shave frelaté.
Pas de quoi hisser le grand pavois.
Au bout de son portable, Frank prévient la réceptionniste qu’il lui sera difficile d’assister à la réunion stratégique prévue pour neuf heures. Un contact téléphonique peut être toutefois établi dans le cas où le groupe devait éprouver une urgence absolue à entendre son opinion sur un sujet brûlant. Bon. Il coupe le moteur. Sort rapidement de sa cage, extrait une bouteille d’eau minérale du casier qu’il garde toujours dans le coffre pour les longues heures passées sur la route. S’installe à nouveau derrière le volant. Se souvient brusquement du CD acheté hier qu’il n’a pas encore eu le temps d’écouter. Il sourit à la perspective de quelques heures d’isolement, loin du bruit et de la fureur du monde. Reste à mettre le téléphone portable hors d’état de communiquer.
Lorsqu’il s’assied enfin à sa table de travail, son assistant s’étonne de cette impossibilité à le joindre pendant plus de quatre heures. Le Grand Fromage a essayé par trois fois de le joindre. Par trois fois il a été mis en contact avec un répondeur téléphonique. Frank ne s’explique pas cette interruption momentanée des programmes. On ne connaît pas tout du comportement souvent facétieux des ondes hertziennes. Mais là, le Cerveau Supérieur devait avoir un message urgent : cette attente prolongée et l’impossibilité d’avoir un accès immédiat aux neurones de son subalterne ont porté son impatience à une température seulement observée dans les expériences de fission nucléaire. Le Grand Fromage bout. A sa manière. Il implose, arpente son bureau en cercles concentriques tout en extrayant une série de cartes de son portefeuille. Il les examine en remuant les lèvres, les yeux baissés, brasse, trie. Personne ne sait exactement de quoi il s’agit. Peut-être une collection de portraits de footballeurs à coller dans un album. Ou les photos de tous les collaborateurs qui ne portent pas de cravate dans les expositions internationales. Quoi qu’il en soit, Frank, dépêché en urgence vers le bureau directorial, se retrouve face à un chef en train d’accomplir son marathon intérieur, le nez plongé dans ses fiches et psalmodiant des formules cryptées à l’attention du cosmos. Il reste dans l’encadrement de la porte et attend que reprenne la communication avec la terre. Mais l’autre poursuit sur sa lancée, rien ne peut l’arrêter. Des années de pratique quotidienne ont amené Frank à bien connaître le frénétique.

Un troisième extrait, un troisième personnage : Stina Mortensen
51, 2, 53, TROIS. 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, QUATRE. 64, 65, 66…. Les têtes surgissent une à une de l’escalator. 110, 110, 111, SIX. Stina continue à compter. Jusque là, sur cent onze personnes, l’escalier mécanique a convoyé seulement 6 personnes blondes de sexe féminin et elle se sent un peu seule. Le défilé continue et le pourcentage ne s’améliore pas. Elle élargit les membres du groupe cible à toutes les personnes de sexe féminin de plus de 20 ans. Elle se brouille assez vite avec le décompte. Se perd dans l’évaluation de chaque visage de jeune femme qui apparaît à la surface du ruban métallique. Cette jeune fille avec son sac à dos, facile. Elle doit avoir quinze ans au plus. Mais que dire de cette femme indienne au profil lisse, un foulard noué sur ses cheveux brillants ? Stina passe beaucoup de temps à regarder les femmes, ses sœurs. Les petites filles. Les femmes du bureau. Les femmes des camps. Celles qui marchent dans les rues ou qui vont prendre l’avion.
Elle se demande où vont tous ces gens. Hiver comme été, vacances ou pas, tous les aéroports de la terre sont remplis de foules en transit. De gens pressés d’aller quelque part, très loin. Pourquoi ? Pour travailler ? Rendre visite à un cousin éloigné ? Partir changer de vie ? Des hommes, pour la plupart. Et dans le terminal 1 de l’aéroport d’Heathrow à Londres, les hommes sont souvent seuls, plus rarement en paires ou en petits groupes. Ils ont le crâne dégarni, les chaussures noires, molles et fatiguées. Un costume anthracite. Une chemise blanche ou bleue. Une cravate noire ou rouge. Un attaché-case. Un téléphone cellulaire. Ils parlent anglais avec tous les accents de la terre, y compris celui de la ville sous leurs pieds. Regardent l’écran de leur ordinateur. Marchent. Lisent. Font des affaires. S’activent pour amortir les minutes d’attente. Ils passent de pays en pays sans rien voir, enfermés dans leur bureau portable. Entre deux conférences téléphoniques, ils appellent leur épouse, leurs enfants, leurs maîtresses pour connaître le temps qu’il fait à la maison, les résultats de l’examen d’histoire ou savoir si c’est bien 90 C pour la taille du soutien-gorge. Parler ensuite du temps qu’il fait à New York, Nairobi ou Shanghai. Et qu’il ne reste plus que deux jours avant de rentrer. Mais pour rentrer, il faudrait d’abord être parti.
Elle a repris son comptage, qui englobe maintenant la totalité des personnes de sexe féminin, pour éviter les distractions. Les femmes sont toujours en nette minorité. Brunes, blondes, rousses, jeunes ou âgées. Elles arrivent au compte-gouttes, une femme noire, une blanche, un visage aux yeux bridés, suivi de la tête renfrognée d’un chef des ventes allemand, le regard bas et l’oreille vissée au téléphone. La silhouette de la jeune femme asiatique émerge tout à fait de l’escalier roulant, ses yeux au même niveau que ceux de Frank, dont on distingue seulement le tronc. Qui n’en finit pas de monter. De déployer son envergure hors normes dans cet escalier trop étroit.
© Éditions Baudelaire, 2009

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