Que le travail est un trésor

La cuisine ou la salle de bains. Ça dépend de l’envie, la plupart du temps, de l’absence d’envie. Cuisine ou salle de bains ? Il fait si beau dehors et même s’il tombait des hallebardes, il ferait toujours trop beau pour nettoyer la cuisine. Ou la salle de bains. Je suis assis et j’invente la salle de bains réversible, la cuisine pyrolytique, le Kärcher d’intérieur et le tunnel de lavage à sustentation magnétique. Devant moi, la baignoire attend. Ou l’évier, inquiet de ne plus voir briller ses chromes. Il faudrait aussi passer un coup d’aspirateur. Je rêve d’un aspirateur magnétique, autopropulsé, qui grimperait les murs pour avaler les toiles d’araignées. Qui ferait la poussière et les lits. La cuisine aussi.

La cuisinière ou le lavabo ?

Penser qu’à l’aube du XXIème siècle je m’attaque à mains nues aux profondeurs du bidet, seulement armé d’une brosse et d’un Canard WC me plonge dans des abîmes de perplexité, d’où je ressors contrarié et sans autre solution que celle qui consiste à frotter. Alors, je frotte, je fais mousser, je frotte encore, je brique, je rince, j’essuie, partout, je ne laisse nulle place

Où la main ne passe et ne repasse

Chaque fois, c’est pareil, en refaisant ces gestes, ma main qui voyage sur la surface striée du carrelage fait remonter à la surface cette fable idiote que je n’aurais jamais dû entendre enfant, ce laboureur agonisant qui fait croire à ses enfants qu’un trésor est caché dans son champ. Le problème c’est que le vieux sénile ne se rappelle plus où. À la mort du père, les fils se ruent sur le pauvre champ qu’ils retournent jusqu’au dernier caillou. Tous les fils, sauf moi qui suis préposé au nettoyage de la cuisine et de la salle de bains. Ils creusent, ils fouillent ils ne laissent nulle place

Où la main ne passe et ne repasse.

Ils labourent, ils ratissent, ils tamisent. Ils passent toute la terre au compteur Geiger. Résultat : zéro, niente, rien, nada. Rien que de la bonne terre remplie de vers et de cailloux que tous ces soins exaltent et qui finit par produire un tombereau de grain au mètre carré. Les fils s’en vont au marché et reviennent les poches pleines de Louis d’or qu’ils s’empressent, moins cons que leur père, d’enfouir sous le grand arbre au pied du champ. Au retour, ils comptent leur fortune, planifient une mécanisation du domaine qu’ils mettent en œuvre dès l’année suivante. Le champ produit trois tombereaux de grain au mètre carré. Alors, ils achètent le champ d’à côté et tous les champs alentour. Un tracteur. Une moissonneuse-batteuse. Une Porsche Cayenne pour promener les bébés. Un soir que les foins sont rentrés, les frères réunis autour d’une petite coupe dans leur jacuzzi évoquent la mémoire de leur père et ce trésor qu’ils n’ont jamais trouvé. Et c’est là qu’ils comprennent, le trésor, c’était pour de rire, le trésor, c’était ce champ de blé.

D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Chaque fois. Chaque fois que je brique, que je nettoie, que je rince, je pense à ce laboureur idiot, à cette grosse daube : creusez, fouillez, bêchez, ce texte devrait être interdit aux moins de 18 ans. Chaque fois que je refais ces gestes. Le travail, un trésor?
Tu parles Jeannot Lapin! Avec ta tronche de cake et tes bouclettes, on voit bien que tu les as jamais faites, les toilettes. Et tes fables, Jean de La ? Toutes tes fables, toi l’apôtre de la sueur, tu les as recopiées à la fraîche par-dessus l’épaule d’Ésope, une main sur le dictionnaire et l’autre sur le pastis. Et après, ça vient nous faire l’éloge du petit travailleur, toi, le fabuliste décalqué, le super utilisateur du copier-coller! Tu devrais avoir honte avec ton nom à l’eau claire. On devrait te bannir, t’expurger de tous les manuels scolaires. Que nos enfants pensent à autre chose qu’à un champ qu’on retourne en tous sens, lorsqu’ils nettoieront leurs carreaux, plus tard, quand ils seront grands.

Les moule-bites (V)

Je voulais juste être seul.
Mes deux pieds dans la neige légère de novembre ou la soupe au gros sel du printemps. Peu importe le temps ou la saison : il y a ce moment où la pente s’élève et tout se tait. On fait son chemin sur le dos des montagnes. On est tour à tour écureuil, marmotte ou mulet. Et c’est quand on pense toucher du doigt la grâce de la gazelle que s’interrompt le tracé de nos courbes aériennes, dans un grand point d’interrogation.
Quelques tonneaux plus bas, je suis couché dans un grand trou. Les quatre fers en l’air et cul par-dessus tête. J’ai de la neige jusqu’au cou. J’ai perdu un ski, je ne sais pas où. Plus haut peut-être, juste avant ce choc et mon envol gracieux, Alors, je rampe, je crawle à quatre pattes dans ce marécage blanc. Je bouffe de la neige. Je brasse de l’air et du vent. J’arrive enfin sur les lieux de mon décollage. Juste à côté, je sens un contact dur sous ma chaussure gauche : mon ski, MON SKI, dont j’aperçois la pointe, que j’attrape à pleine mains, qui finit par me rejoindre à l’air libre et laisse un trou où je découvre la tête d’un poteau de clôture en véritable bois de mélèze. Il me semblait bien avoir perçu un choc contre ma chaussure, c’était cet échalas fourbe, tapi sous un centimètre de neige, immobile, l’œil mi-clos surveillant la pente d’où pourrait survenir un skieur inespéré en ces lieux que la foule ignore.

La peste soit du bétail, des vaches, des moutons et des chèvres, de la volaille à quatre pattes. De tout le peuple grégaire qui, pour vivre à l’aise, a besoin d’un enclos. Des bêtes à cornes et à sabots. Transformons-les de suite en pâtée, en steak, en hachis parmentier. Achetons des loups pour aider les bergers. Mangeons du tofu. Nous libérerons ainsi la terre de sa gangue de méthane, le froid installera à demeure un épais manteau neigeux sur ces pentes à jamais lisses et libérées du joug de l’enclos.

Après dix minutes d’un épuisant crapahutage, je suis à nouveau debout sur mes deux skis. Je me secoue, je m’ébroue, j’ai de la neige partout : dans mes gants, sous ma veste et jusqu’au fond de mon pantalon. C’est à ce moment-là que je le découvre, le moule-bite, qui surgit de la combe en contrebas et s’approche de moi à la vitesse d’un cheval au trot. Arrivé à ma hauteur, il prend à peine le temps de relever la tête et me lance :

« Et alors, elle est fraîche aujourd’hui ? »

Je n’ai pas le temps de lui répondre que déjà, il s’engage, léger, tout droit dans la montée, à la vitesse d’un poney au galop.

Je voulais juste être seul, vous comprenez ?

L’heure de l’apéro

Les empreintes humides sur le sable indiquent que le niveau de l’eau est monté. Avant, nos semelles ne soulevaient que des grains de poussière, maintenant nos pieds s’enfoncent dans une terre éponge qui alourdit le pas et raccourcit la foulée. Pas de quoi fouetter un chat, il existe dans le commerce des sandales en mousse haute densité, munies de semelles ultra-larges qui permettent de surfer sur la surface des marécages.

Alors, nous achetons des semelles ultra-larges en mousse haute densité.

Mais voilà qu’une flaque se met à remplir chaque empreinte laissée par nos sandales. Sous le profil plat, l’eau se fait mille-pattes, ventouse et tentacule. Il faut à chaque pas jouer du mollet pour arracher la semelle à l’étreinte de la terre humide qui s’enfonce dans le noir.

Alors, nous achetons des bottes en caoutchouc à semelle profilée.

Mais la terre gorgée d’eau se dérobe, se dissout, se disloque et nous avons bientôt de l’eau jusqu’aux genoux. Alors, pas de problème, nous commandons des cuissardes, des cuissardes de pêche étanches  en livrée camouflage pour patauger stylé.

Un jour, la terre cède et il ne reste que de l’eau. Alors nous achetons une combinaison de plongée, des bouteilles à oxygène et un masque gris métallisé. L’eau monte pendant que nous faisons la planche entre deux parties de pêche sous-marine, Dieu que c’est amusant.

L’eau monte encore et indéfiniment. L’eau vient toucher le rebord des nuages. L’eau saute la rambarde des derniers balcons du ciel, mouche une à une toutes les bougies des étoiles, fait couler le jour tout au fond de la nuit.
OK, pas de problème, nous avons en magasin un casque éclairé assorti à un élégant pardessus pressurisé qui permet de nager à son aise dans le ciel noyé. Ensuite l’eau recouvre notre galaxie et tout l’univers. En prévision de ce naufrage programmé nous avons planifié la fabrication d’une combinaison interstellaire munie d’un lavabo, d’un lave-vaisselle et d’un compartiment réfrigéré. Téléviseur HD à écran rétroéclairé. Bar et lit rétractable. Pizza et bière à volonté. Et là, lorsque nous flotterons au milieu de l’eau de l’univers, l’estomac tiède et le cerveau en apnée, notre casque rempli des effluves délicates d’un rot velouté, nous pourrons une fois de plus constater que, malgré l’absence de tout crépuscule, l’heure est enfin venue de prendre l’apéro.

%d blogueurs aiment cette page :