Le monde en haute définition

Il faudrait un écran.

Un écran incurvé, vous voyez ? Un peu comme cette bulle réfléchissante qui protège le visage des astronautes, oui, c’est ça, exactement ça! Un bout de sphère en polycarbonate injecté qu’on assemblerait sur un casque ouvert, type motard des années 60. Pour la décoration, ce serait selon les goûts de chacun, des fleurs ou une explosion nucléaire, tout serait possible, il faudrait contacter notre service de customisation.

Maintenant, passons à la réalisation. Pour commencer, on emmène l’écran en cabine et on enduit la face extérieure d’une couche opaque de peinture noire. Après un temps de séchage qui varie en fonction de la température et du taux d’humidité, l’écran est fixé sur le casque à l’aide d’une demi-douzaine de vis auto-taraudeuses pour garantir la solidité de l’assemblage en cas de choc frontal. Rendons-nous maintenant chez notre détaillant pour faire l’acquisition d’une caméra électronique de haute définition que nous fixerons ensuite sur le sommet du casque. Tendons un fil optique entre l’objectif de la caméra et la face interne de notre écran opaque. Relions les pôles négatifs et les pôles positifs de la batterie en ayant soin de respecter les indications de la notice d’assemblage.

Glissons maintenant notre tête à l’intérieur de notre prototype. Attachons la jugulaire et ouvrons les yeux. Que voyons-nous ? Rien! Bien. Comme nous avons au préalable pris soin d’enfoncer tout au fond de nos oreilles une paire d’écouteurs reliés au micro de la caméra, d’un seul coup, le silence se fait.

Nous voilà aveugles et sourds.

Une sueur froide nous inonde. L’angoisse nous étreint. Nous étouffons. Nous suffoquons! Mais, mais, MAIS ? Quelle est cette diode qui brille au bas de l’écran opaque ? Serait-ce une lueur de veille ou peut-être le signe d’un interrupteur ? Notre main s’approche et là, c’est le grand esbaudissement, l’écran s’allume, grasseye, crachote et finalement se stabilise pour nous renvoyer l’image du monde en haute définition par la grâce du palpeur photosensible couplé à un capteur CMOS de 12.1 millions de pixels. Réglage automatique en mode nuit et contre-jour. Sonde infrarouge en option.

Sortons de chez nous dans cet équipage. Autour de nous le monde scintille en haute définition.

Le monde est une télévision.

Coming home

De l’autre côté du pare-brise, le fond plat de la vallée. Le paysage se resserre, fait le gros dos, serre entre ses doigts le fil fuyant de l’autoroute.

Je reconnais les pentes, les ombres taillées au burin dans la roche, les faces claires, les faces sombres, le trait horizontal qui barre le paysage et le sépare en deux mondes, vert et blanc. La neige s’arrête à 1800 mètres. La neige bleue et jaune. La neige noire devant le  halo du lampadaire qui traçait un cercle brillant sur le sol anthracite que je voyais passer imperceptiblement du gris moucheté au gris souris et ce changement subtil accélérait les battements de mon cœur.

Ça y est, ça tient!

Encore une heure, ou deux. Ou parfois, il suffisait de quelques minutes pour que la route enneigée se dérobe sous les pneus des rares automobiles et déroule rien que pour nous son fil soyeux. Nous étions équipés de gants de laine et de vestes légères. Nos luges de bois reposaient sur des patins rouillés que nous frottions de couenne de lard gras. Autour de nos poignets minuscules, la boucle d’une ficelle que nous attachions à la traverse métallique fixée sur le devant, le dernier lien entre nous et la luge, en cas de chute dans le noir.

Nous marchions à la nuit tombée, petites silhouettes pas plus hautes que deux pommes et la neige recouvrait nos bonnets de laine, nous enfonçait peu à peu dans le sol, des pieds aux genoux et jusqu’au haut des cuisses.

Nous marchions en file indienne écrasés de flocons et la nuit amoureuse nous tenait bien au chaud dans le creux de ses mains.

Arrivés au sommet, nous attendions le passage du chasse-neige, sa lame juste au-dessus du sol qui laissait sur la route une fine couche de neige compacte et plus glissante que du verre. Nous étions à couvert, cachés, à genoux derrière l’épais rideau des arbres. Et le tracteur passait devant nous, lancé à toute allure dans un fracas de chaînes et de métal raclé. Nous attendions encore, à genoux dans la neige, que le silence revienne, que le faisceau des phares réapparaisse au fond de la vallée, à l’endroit où la route rejoint les ceps de vigne.

C’était le moment.

Alors, chacun se plaçait derrière sa luge, accroupi, les mains sur l’extrémité des barres de bois et d’une poussée engageait le mouvement, se mettait à courir toujours accroupi jusqu’au moment où la vitesse était telle qu’il suffisait de tout lâcher, de s’envoler à l’horizontale et de retomber dans le noir, à plat ventre, la tête suspendue à quinze centimètres au-dessus du sol; à plat-ventre avec juste les mouvements de son corps et la pointe de ses souliers pour suivre le tracé sinueux du ruban scintillant de la route. Chaque bosse, chaque creux retransmis en direct dans la cage thoracique, les yeux grands ouverts, remplis de vent et de poussière de neige. À plat-ventre, nos têtes en figure de proue pour fendre le noir, nous étions à peine plus grands que nos bonnets de laine.

Les nuits étaient immenses et remplies de froid. Les jours étaient courts et nos skis à courroies préparaient patiemment le tracé de nos descentes. Nous damions la piste comme des petits soldats, en file indienne et perpendiculaires à la pente. Arrivé au sommet sous l’arbre du départ, mon cœur s’accélérait : devant moi le ruban tissé par nos spatules en bois ses stries repeintes par le soleil couchant. J’ai un bonnet rouge et des chaussures de cuir. Quatre boucles.  La neige est orange et bleue. L’air est immobile, il sent le sel et le caillou. Je reconnais l’odeur. Je reconnais les couleurs.

Je rentre chez moi.

Les Peaux-Orange

En explosant bruyamment, le big bang a fait faire à la biodiversité un pas de géant.

Une seconde avant, c’était tout noir; une seconde après, c’était tout  blanc : la terre la mer et les étoiles. Dans les jardins d’Éden, pubère et turgescent, s’esbaudissait Adam. Au sortir de la sieste, il tomba sur Ève endormie et déposa chez elle une petite graine qui se mit à grandir démesurément pour devenir un gars immense avec des mains comme des battoirs, très utiles pour éclater la face d’Abel, ce fayot, ce chouchou, ce sale cafteur végétarien. Ensuite, ça se complique, tout le monde fornique à tire-larigot dans des positions que je ne saurais vous décrire ici tant ces images heurtent ma sensibilité de jeune fille fragile; contrairement à ce que mon prénom pourrait faire croire, je ne suis pas celle que vous croyez.

Aujourd’hui, les humains démultipliés copulent à tour de bras et nous contemplons impuissants la somme de tous ces dégâts. Du monde partout, des gens empilés dans des tours qui vont gratter le ciel. Un dégradé de peaux qui vont du blanc au jaune en passant par le noir ou le rouge pendant que cette masse grouillante ne cesse de s’accoupler avec ferveur et sans aucun discernement. On se demande jusqu’où iront-ils et justement, hier soir, je découvris stupéfait, l’apparition sur la terre d’une nouvelle race d’hommes et de femmes, un type inédit de couleur de peau orange. Je dirais même orange fluorescent ou auto-réfléchissant, selon la balance des couleurs de l’écran. On les aurait crus illuminés de l’intérieur, rétroéclairés pour tout dire, et du fin fond de leurs bouches obscures surgissaient des rangées de dents plus éblouissantes qu’un trait de sabre fulgurant.

Aveuglé par toutes ces projections de matière brillante, je me suis approché du téléviseur en clignant des yeux. Ils étaient plusieurs peaux-orange, à débiter en continu des histoires de politique, de scandales éventés, des histoires de fesses et des histoires de sous. Ils avaient même repeint le visage d’un humoriste vieillissant et faisant sous lui, sa tête orange sous ses cheveux pimpants.  Tous scintillaient dans leur peau d’orange, tellement polis que les reflets de la table posée sous leurs coudes se réfléchissaient sous leur menton, leur donnait des allures californiennes, customisées à la truelle. Derrière eux la foule était plongée dans une pénombre bleue, des Schtroumpfs payés pour rire et applaudir mécaniquement. Orange et bleu. Soleil et nuit. Métaphore lumineuse à deux balles pour signifier aux masses laborieuses et plongées dans le soir que seuls les visages enduits d’une couche épaisse de maquillage peuvent supporter sans sourciller l’insoutenable brûlure du feu des projecteurs.

Comme une envie de coup de boule

Je vais coller un pain à ma voisine. Je sais, ce n’est pas bien. Ni galant. Ni élégant. Ni urbain. Ni civilisé. Je sais, c’est très violent. Quand je lui aurai fait son affaire, je mettrai un coup de boule à son voisin. Quant au petit groupe à deux mètres de moi, quinquagénaires en Converse et en slims cigarette, eux, je vais les prendre en tenaille, en faucheuse, eux, je vais me les faire par les pieds, éparpiller leur faux cuirs de motards façon puzzle, suivant les bons conseils de Michel Audiard qui lui non plus n’aimait pas les cons. Les pulvériser façon bouillabaisse ou pâtée ronron. Et quand tout ce beau monde sera enfin étendu inconscient sur le sol, peut-être qu’alors, on pourra ENFIN écouter le son produit par cette bouche et cette guitare derrière leurs micros, sur la scène.

Honnêtement, je ne comprends pas et la chose défie la logique, vraiment. Vous ouvrez le journal ou votre ordinateur et vous voyez : la semaine prochaine Gérard Préfontaines en concert. Il se trouve que vous avez l’intégrale de l’œuvre musicale de ce monsieur chargée sur itunes, spotify ou en trente-trois tours, Gérard Préfontaines a commencé à chanter au temps du trente-trois tours.  Vous vous dites : « Génial! J’aurai donc une chance unique de voir en pied, ce vieux Gérard, c’est vrai, il a plus l’air trop frais. »

On ne sait pas trop avec les chanteurs qui abordent les rives du troisième âge chargés d’alcool et de produits toxiques.

Donc, banco! Vous faites péter la carte de crédit en réprimant quand même un sursaut au vue de la somme demandée pour aller écouter ce cher Gérard. 60 balles, c’est pas donné, à ce prix-là, j’espère qu’il tient encore debout et qu’il ne va pas nous la faire à la camomille, deux ou trois chansons et puis s’en vont, et merci pour l’offrande, cher public ami. Ok, je crache mes 60 boules et me pointe bien avant l’heure le soir du concert.

C’est peu dire que nous sommes peu. Une petite centaine tout au plus pour saluer bruyamment l’arrivée du troubadour délicieusement pervers qui traverse la scène, s’assied, chausse une paire de lunettes fumées, prend sa guitare et se met à jouer. Installé sur le côté, un batteur et c’est tout. Guitare rythmique batterie et voix, voilà le menu de ce soir et la modération du volume sonore souligne à merveille ce dépouillement de bon aloi. Donc, le concert commence mezza voce. Et là, je ne comprends pas, j’en appelle à vous, frères et sœurs en humanité, je voudrais bien comprendre une fois pour toutes ce qui vous pousse à investir vos précieuses économies et le peu de temps qui vous reste avant d’aller mourir pour aller voir un concert que vous n’écouterez pas. J’exige des explications! Tout de suite. Maintenant!

Reprenons.
D’abord, il y a le facteur Gérard Préfontaines, qui est un chanteur, mais le facteur déclenchant qui vous a tiré de votre couette pour aller affronter cette pluie glacée qui s’abat sur le premier froid de l’hiver.  Si vous êtes là, en ce moment, dans la nuit humide et glacée, si vous cheminez le pied roidi par le gel qui menace, c’est bien parce que l’œuvre de Gérard vous parle, qu’elle vous saisit et vous transporte ailleurs. Vous aimez sa voix et ses chansons. Sa manière délicieusement licencieuse de murmurer du bout des lèvres le chant cru de la chair claire. Vous aimez Gérard, au moins un tout petit peu. Sinon, à quoi bon ? Il y a des tas d’autres chanteurs, plus jeunes, plus beaux, des anglophones, des hispanophones, mal rasés ou épilés, je ne connais pas vos goûts en matière de pilosité, mais on dira qu’une personne qui n’aimerait pas du tout le style musical et la voix de Gérard Préfontaines n’aurait aucune raison d’aller le voir en concert alors que celui ou celle qui l’écoute en boucle dans sa chambre tapissée de posters de Gérard se rendra au concert à pied ou à genoux, ça dépend de la hauteur du pied.

Bien.
Nous pouvons donc assumer que nous sommes ici en présence d’un nombre X de personnes tels que X est composé d’un nombre Y de fans de Préfontaines auquel il faut additionner un nombre Z de journalistes, organisateurs, glandeurs et officiels du service d’ordre, il n’y en avait qu’un seul hier soir et pour cause, l’assistance avait le même âge que le chanteur grisonnant. Nous pouvons également affirmer que la population Y formait et de loin la plus grande partie de l’assistance, à vue de nez, environ 70 personnes sur cent.

Ensuite, il y a le facteur prix. Vous, je sais pas, mais moi, j’ai toujours un peu de peine à balancer une poignée d’oseille dans la nature, comme ça, juste pour le fun. Je suppose que je ne suis pas le seul,  que nous sommes plusieurs à nous interroger sur le bien-fondé d’un investissement dans le visionnement éphémère d’un chanteur plus très frais alors qu’avec la même somme d’argent on pourrait investir dans le quartier de bœuf ou dans l’achat d’un liquide roux et âgé de seize ans d’âge qu’on trouve chez nous en vente libre depuis que les Écossais ont eu la bonne idée d’exporter leur whisky. Je recommande tout particulièrement, pour l’équivalent du prix du billet d’un concert de Gérard Préfontaines, un Glenmorangie Lasanta 12 ans d’âge mais encore vif, qui mettra en joie vos amygdales et réchauffera vos corps transis par les bruines glacées de l’automne

Pour résumer, dans la salle de concert où se produit ce soir Gérard Préfontaines, nous avons affaire à 70% de fans qui vont de la groupie offerte, 1er rang décalée sur la gauche, aux crânes dégarnis éparpillés un peu partout dans l’assemblée qui sont venus mesurer la distance qui les sépare de leurs jeunes années.
Je pense qu’on peut étendre ce type de configuration à la majorité des concerts où se produit une seule tête d’affiche, par opposition aux festivals où on se gave de curry vert pendant que Nirvana s’agite en vain sur la scène alors qu’on attend impatiemment la venue d’Yvette Horner.

Alors, je voudrais qu’on me dise, vraiment, qu’on m’explique, pourquoi tout le monde se met à parler pendant les concerts. Pourquoi ? Pourquoi braver la faim et le froid ? Pourquoi se délester de ses maigres économies pour assister à un spectacle qu’on ne verra pas ? Qu’on n’entendra pas ? Pourquoi ?
POURQUOI ?
Pourquoi, si on aime Yvette Horner, ne pas l’écouter lorsqu’on vient assister à son concert ? Tout ça me dépasse, je ne comprends pas. Il suffit que le concert commence pour que tout le monde se mette à parler. Le problème, ce soir, vient du niveau sonore : Gérard est un être délicat et sa musique ne hurle pas, ce qui serait très agréable pour mes tympans souffreteux si le brouhaha des conversations ne recouvrait pas ses notes; si je ne me retrouvais pas plongé malgré moi dans les affres de la séparation de Charlotte, ou des prévisions pour le week-end qui s’annonce très frais, foi de ce jeune homme frisé sur ma droite qui s’interrompt de temps à autre pour sucer avec entrain le groin de sa copine. D’habitude je ne suis pas grossier et encore moins belliqueux, mais là, je n’en peux plus. Je suis venu entendre de la musique, pas une discussion de bistrot.  Plus le concert avance et plus les conversations prennent le dessus.
Je crois d’ailleurs que, bien plus que Led Zeppelin, c’est le volume sonore produit par les considérations des spectateurs qui est à l’origine du hard rock et du gros son. Les musiciens en avaient simplement marre que leur musique soit noyée dans la masse grouillante des conversations. Alors, ils ont eu l’idée de monter le volume. Dans la salle, les spectateurs ont parlé plus fort. Sur la scène, les musiciens ont encore monté le son. Les spectateurs ont crié. Les guitares ont hurlé. Jusqu’au point ou la puissance des haut-parleurs a fini par vaincre le bruit des voix des spectateurs.
À la fin, tout le monde est sourd et plus personne n’entend Led Zeppelin.

Reste le problème de tous les autres groupes, chanteuses et chanteurs réticents à l’idée d’exprimer toutes les nuances de la mélancolie d’une rupture automnale sur un volume sonore équivalent au départ d’un avion à réaction. Je me propose dès à présent de m’élever en défenseur des asthmatiques, des filets de voix rachitiques et des guitares acoustiques. Il faut faire quelque chose pour que tous les artistes non-vrombissants aient une chance de se faire entendre jusqu’au fond de la salle. Je réfléchis à un catalogue de mesures qui vont de l’amende au bâillon. En attendant la publication de cet intéressant document, je m’adresse d’ores et déjà à tous les hommes et à toutes les femmes venus assister à un concert dans le seul but de dérouler bruyamment le fil insignifiant de leurs vies misérables.

La prochaine fois, restez chez vous.

Gardez l’argent de vos billets de concert pour une caisse de mauvais vin rouge. Mettez votre chaine stéréo « design » en mode aléatoire. Programmez l’intégrale de Gérard Préfontaines. Sortez les canapés au saumon sur la table du salon couleur saumon. Invitez vos amis Bouffez.
Buvez.
Forniquez.
Et à la fin faites passer le panier et envoyez les pièces à Gérard. Qu’il  puisse continuer à chanter devant le dernier quarteron d’irréductibles qui ont encore la décence de fermer leur gueule quand c’est le chanteur qui cause dans le micro.

Le parchemin des cicatrices

La poussière qui recouvre l’armoire d’une pellicule fine et grise lisse les bosses, estompe les contours, adoucit les angles vifs, efface le lustre et le poli, éteint les reflets brillants du monde sur l’addition des couches de vernis transparent. La poussière finit par tout recouvrir : les choses et les gens, les heures bleues ou ensoleillées, les films en couleurs ou en noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes finit par former une couche de distance feutrée qui adoucit l’impact des coups ou des chutes trop brutales tout au fond des grands trous. Amortit aussi l’impact des larmes sur la surface mate du seuil de la tristesse ou sur la dernière marche du bonheur, peu importe finalement : il faut une couche de gris pour éteindre le blanc ou éclairer le noir, une couche de gris pour fermer les yeux dans le noir.

Chaque jour une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, un peu de mastic gris pour masquer les sorties de route et sur nos corps roués de coups, le parchemin des cicatrices, le tracé compliqué des bosses et le dense réseau des fractures. Sur nos mains, les coupures, en clair les lignes des alliances disparues, des traces d’encre et des bleus qui ne s’effacent plus.

Sur nos corps à vif, le temps dépose une fine pellicule de poussière grise pour nous protéger du froid qui nous mord et du feu qui nous brûle. C’est dans cet équipage que nous zigzaguons entre deux hécatombes, entre nos murs qui s’écroulent et les avions qui tombent. C’est ainsi que nous marchons, incertains et fragiles, sur le fil tendu entre nos précipices. C’est ainsi que nous croyons avancer d’un jour ou d’une année, avancer toujours et obstinément en oubliant le bruit des larmes et de la tôle froissée. C’est ainsi que nous croyons trier, ranger,  oublier, jusqu’au moment où se produit un tout petit mouvement, une ondulation imperceptible à la  surface de la mémoire plane qui soulève le voile du temps et offre un lambeau de chair vive aux canines acérées d’un petit  matin gris où l’été qui s’annonçait n’est jamais arrivé.

Entendre une vipère dans le vent

Reconstruire le dos de la mer sur le ressac des champs de neige.

Installer l’été sur un banc gelé.
Garder une boule d’hiver serrée dans le creux de sa main.

Prêter aux corps étendus les ondulations d’une plage brûlée à l’ambre solaire ou d’un glacier éclairé par la lune.

Écouter le sifflement furieux du vent déchiré par les aiguilles des sapins, le vent vert de rage qui fouette les branches comme une vipère prise sous le talon épais d’un chasseur.

Entendre une vipère dans le vent.

Amerrissage d’un cheveu blond

Il faut que le monde sache que sur ma soupe, il y a un cheveu blanc.

Alors, j’approche mon objectif au plus près de la soupe.
Le cheveu, je le saisis, je l’essore, je le repasse, je l’envoie faire une couleur. Le coiffeur le repeint en blond. Un million de personnes suivent l’opération. Il y a les pour, il y a les contre. Il y a les sans-opinion.
– J’aime le cheveu blond.
– J’aime pas le cheveu blond.
– Le cheveu blond est obscène.
– Le cheveu blond est sexué.
– Le cheveu blond est homosexuel.
– Le cheveu blond est communiste.
– Le cheveu blond est fasciste.
– Le cheveu blond est raciste.
– Pédé!
– Enculé!!!
– Ta mère!!!!!!
– Le cheveu blond doit être coupé.
– Il faut tuer le cheveu blond.

J’ai prévu de remettre le cheveu blond sur sa soupe et dix millions de personnes suivent toutes les étapes de l’opération. La pince à épiler le happe et le soulève, le tient suspendu au-dessus du potage fumant. Le front de libération du cheveu blond s’insurge : on ne saurait plonger un cheveu dans un potage fumant. Ah oui mais alors, qu’est-ce qu’on fait pour les légumes ? Les pommes de terre crues qu’on équarrit et qu’on lance, la chair à vif dans un bain d’eau bouillante ? Est-ce que quelqu’un a pensé aux pommes de terre ? Aux carottes ? Aux poireaux ? Personne, naturellement. Que les légumes meurent en silence pendant que le monde entier s’émeut du sort d’un bout de poil mort.
– Mais pas du tout. Même coupé, un cheveu reste un cheveu. Oui madame. Même coupé un cheveu vit. Aime. Souffre.
– Il est trop mignon.
– Trognon!!!!!!!
– J’aime.
– WTF.
– Rien à battre.
– Qu’on me les coupe (de cheveux) #humour.

J’ai installé trois webcams pour retransmettre en gros plan l’immersion du cheveu. 50 millions de personnes suivent l’opération. A l’approche de la surface, le cheveu s’étire, se tord, se redresse et se vrille.
– Il s’agit là d’un phénomène complexe et scientifique que nous appellerons « effet tire-bouchon » : soumises au réchauffement d’une surface plane et humide, les molécules d’un corps élastique se détendent au point de rompre les liaisons chimiques qui assurent leur maintien rectiligne, voir mon article « Déplacements aléatoires des molécules d’un corps élastique » https://Sciences.com/article124
– Mais non, cher collègue en tant qu’expert en matière de linéarité capillaire, je puis vous assurer que ceci n’a rien à voir avec un prétendu effet « tire-bouchon » mais que nous sommes ici en présence d’un cas typique d’altération des corps creux qui constituent le cœur de la tige pilaire.
– La tige pilaire, cher confrère, vous vous égarez, je vous renvoie à mon article « Déplacements aléatoires des molécules d’un corps élastique » https://Sciences.com/article124 paru dans la revue Sciences en avril 2012.
– Un tissu de mensonges uniquement destiné à faire votre propre promotion, cher confrère. J’ai bien l’honneur.
– Obscurantisme, cher collègue, obscurantisme.
– Marketing, cher collègue, marketing. Je vous salue.
– Je ne vous salue pas. Demeuré!
– Vendu!

100 millions d’individus sont connectés pour assister à l’amerrissage du cheveu dans la soupe. Les scientifiques discutent de la méthode. Une association de défense des droits du cheveu lance une pétition au niveau mondial : la place d’un cheveu n’est pas dans la soupe. Il faut trouver un crâne pour implanter le cheveu. Qui parle d’implant ? L’implant fait courir au cheveu un risque majeur.
– Pas du tout, l’implant est une solution sûre et durable. Long Lasting World vous propose une approche globale du développement durable, visitez notre site http://www.longlastingworld.com.

Finalement, tout est prêt. Au bout de la pince à épiler, le cheveu n’est plus qu’à un millimètre du sol et 200 millions de personnes vont suivre l’opération. Le monde est suspendu au moindre tressaillement de ce fil doré. Je le sens qui résiste et se tortille, je sens sur mes joues la chaleur qui monte de la soupe, mon Dieu qu’ai-je fait! Plonger ce cheveu infime dans ce bouillon bouillant! Il faut que je souffle, il faut que j’attende que le brouet tiédisse et soit plus accueillant.
– Ben quoi, qu’est-ce qu’on attend, j’ai pas que ça à faire
– Ho, le type du cheveu, tu t’es endormi  sur ta soupe ?
– Tu vas y aller ou tu veux que je vienne te chercher ????
– C’est trop nul moi je me casse
– Moi aussi!!
– Tout ça pour un cheveu.
– Allez, salut la compagnie.
– Breaking news tout le monde!!!!!!! Je viens de voir ce site, http://www.cathairinmybeer.com en Australie, ce gars a fait teindre en vert un poil de chat trouvé dans une chope de bière!
– Et ta mère ???
– Trop cool.
– Inadmissible, les animaux ont aussi leurs droits.
– Mangez du chat!!!!
– Colliers pour chats pas chers sur http://www.catigou.com

En une fraction de seconde, 200 millions d’individus sont partis en Australie. Voir un poil de chat vert. Je reste tout seul au-dessus de mon assiette. Le cheveu s’envole et quand elle tombe dans la soupe, la pince à épiler fait ploc.

L’âge d’octobre

Ce premier jour d’octobre nous rappelle que tout a une fin, à commencer par nous.

Les feuilles tombent et nos cheveux se ramassent à la pelle. Bientôt nos dents se déchausseront. Nos bras inertes pendront le long de nos jambes. Au bout de nos mains inutiles nos doigts rigides essaieront de se refermer en vain. Fatigués d’attendre, nos yeux regarderont dans le vague en n’attendant plus rien. De nos bouches il ne sortira aucun son, juste un le cri béant et immobile du nageur épuisé qui aspire une dernière goulée d’air avant d’être avalé par la mer.

Nos nuits sans sommeil sentiront la cuisine. Assis derrière nos fenêtres, nous regarderons tous les jours se lever sans nous. Nos aubes auront la couleur du néon et midi donnera l’heure du repas du soir.

Ensuite il faudra se coucher et quand la nuit reviendra, elle aura une odeur de cuisine.