Il fait nuit jour et nuit

Faut la pimper, la réalité, tu vois.

D’abord, tu nettoies à fond. À la vapeur. À haute pression. Faut la décaper, la réalité. Effacer les taches de sang. Les traces de sperme. La mayonnaise. Que tout soit propre. Stérilisé. Ensuite, tu ajustes les couleurs, tu augmentes les contrastes, tu colles un filtre, un flou. Artistique, tu vois, le flou. Artistique. Sur la tronche de la réalité, qu’on voie plus ses rides. Ses points noirs. Ses trois longs poils sur son grain de beauté.

Mais tu vois, même maquillée comme ça, elle arrange personne, la réalité. Et d’abord, c’est quoi, hein, la réalité, je te le demande, regarde par la fenêtre, il fait beau, non ? Ciel bleu. Aucun nuage. C’est l’été. En même temps c’est l’hiver. En même temps c’est l’orage. Il fait jour. Il fait nuit. Aussi. En même temps. Alors tu vois, si je te dis qu’il fait nuit, j’ai raison. J’ai raison AUSSI. Il fait beau. Il pleut. Il neige. Il fait jour. Il fait nuit. Il ne fait jamais jour. Il ne fait jamais nuit. Il fait jour, jour et nuit.

Alors, tu vois, la réalité n’a même pas besoin d’être arrangée, elle doit juste être racontée, comme une histoire qu’on raconte aux enfants, le soir, avant de s’endormir, pour qu’ils fassent de beaux rêves et pour que le matin, au réveil, ils continuent de rêver. Les cons.

La peau des blondes préfère le noir

Elle ne sait pas. Elle s’interroge sur la véritable couleur des blondes, sur ce regard qu’elle croyait bleu clair mais qui s’enfonce dans une zone d’ombre accrochée aux faux-cils. Elle voudrait bien refermer ses mains sur ce visage, soulever la peau entre deux ongles et l’éplucher délicatement, couche après couche, jusqu’au sang ou à la pulpe, qu’on voie enfin comment elle respire sous cette écorce de plâtre et de peinture.

Chloé a dit qu’en maquillage, la peau des blondes préfère le noir.

L’Étranger

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

IMG_3703.JPG