Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier, la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre entier et suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.

Ce que danser voulait dire

« De nos jours, quand je glisse ma tête à l’intérieur d’une discothèque ou d’un night-club fréquenté par des jeunes gens, je suis frappé par le contraste qui existe entre l’érotisme de l’environnement – l’éclairage faible et équivoque, la pulsation orgasmique de la musique, la provocation des tenues moulantes – et l’appauvrissement tactile qui résulte de la manière actuelle de danser. Je suppose que les jeunes ont ensuite à leur disposition une telle abondance de contacts physiques qu’ils n’éprouvent pas le besoin de se toucher sur la piste de danse, alors que pour nous, c’était exactement le contraire. Ce que danser signifiait en ce temps-là, et même dans le cadre d’une très catholique Maison des Jeunes, c’est que vous aviez la permission de tenir une fille dans vos bras en public, peut-être même une fille que vous n’aviez jamais rencontrée avant de l’inviter à danser, sentir ses cuisses qui frôlaient les vôtres sous le froissement de son jupon, sentir la chaleur de ses seins contre votre poitrine, inhaler le parfum déposé derrière ses oreilles ou l’odeur de shampoing de ses cheveux fraîchement lavés qui chatouillent vos joues. Bien sûr, vous deviez prétendre que tout ça était sans importance, vous deviez continuer à parler de la météo, de la musique ou de n’importe quoi tout en guidant votre partenaire sur le parquet, mais l’étendue de l’autorisation délivrée pour éprouver des sensations physiques était considérable.
Imaginez un cocktail où tous les invités se masturbent tout en continuant à déguster de petites gorgées de vin blanc et à discuter des derniers livres parus ou des dernières pièces de théâtre, et vous aurez une assez bonne idée de ce que représentait la danse pour les adolescents du début des années cinquante. »

David Lodge, Thérapie, 1995
Et une très jolie lecture de Guillaume Gallienne que vous trouverez ici

Juillet en décembre

Devant moi l’eau turquoise

et les vagues qui surfent l’horizon glacis de noir, oultremer, vert de glace et vert de gris. L’océan ondule et déroule ses anneaux, son dos souple parcouru de frissons, son dos se creuse jusqu’au fond de la croupe, son dos se soulève; l’océan, c’est le ciel couché sur le ventre et les vagues qui le traversent le miroir de l’écume des nuages.

C’est un jour bleu et blanc de l’autre côté de la terre. Ici, il est midi en décembre et le soleil accroché dans le ciel est bloqué sur juillet. Dans le vent du large qui remonte vers la plage, il y a l’odeur chaude du sable séché, des bouffées de tabac blond et d’ambres solaires qui vont de la noix de coco au parfum de framboise. Les corps brillants, de toutes les couleurs, tombants, tendus, étendus, dressés vers le ciel au point de chute de la courbe d’un ballon. La ligne claire et croisée qui délimite le pourtour de quatre paires d’abdominaux : il suffit de deux mains pour faire le tour de cette taille; pour celle-là, deux bras ne suffiront pas. Les baseball caps côtoient les cowboys hats sous le regard impassible des mouettes qui planent en vol stationnaire.

L’humanité éphémère passe, vêtue de strings et d’ambre solaire. L’humanité bronzée, rôtie, pâle, en lunettes de soleil, arrosée de bière et de décibels, dans le froissement éternel des vagues que l’océan indifférent continue d’étendre sur les longs fils du vent.

La vie qui s’endort

Peut-être que la vieillesse commence à la seconde où meurt l’émerveillement. Il y a peut-être dans notre cerveau une carte mère qui lit tous les contours du monde, chaque détail, chaque lumière, chaque pli orange des nuages; un processeur chargé d’analyser en continu toutes les nouvelles données du monde, d’en faire le tri, de les stocker pour les ressortir plus tard, en d’autres circonstances et en d’autres lieux pour amortir le choc de l’inconnu; pour se rassurer; pour ne pas perdre l’équilibre. Pour rester debout trop droit dans ses bottes.

Peut-être que l’immense voile de nos expériences passées finit par estomper les contours trop nets de tous les nouveaux paysages et par défléchir les directs du droit de la beauté du monde. Peut-être que c’est l’estomac qui a trop pris de coups ou peut-être que la tête a atteint son quota d’images neuves, de sons jamais entendus ou de parfums jamais sentis. Peut-être que la mémoire se remplit au fil des années pour atteindre les limites de sa capacité de stockage à un instant T.

Mémoire pleine.

Plus moyen de revenir en arrière et d’effacer la playlist infinie des chansons débiles qui encombrent inutilement l’espace. Les photos de vacances ratées. Les profils de personnes dont on a oublié le nom et qui croupissent là depuis des années. Il n’y a plus d’espace disponible sur le disque dur. Tout ce qui viendra ensuite sera automatiquement effacé : même Mozart ou Hendrix ressuscités ne pourront plus provoquer le moindre frisson, la moindre chair de poule; faire que tout à coup on ferme les yeux, on s’envole et on découvre émerveillé le son de la musique d’un ange noir ou blond.

Peut-être qu’on est vieux le jour où on en a trop vu et que se superposent entre l’œil et les mouvements du monde trop de couches de déjà-vu : à chaque nouveau paysage répond un autre paysage et dans chaque nouveau visage affleurent les traces de mille autres visages. Un jour, le monde usé jusqu’à la corde cesse de produire de nouvelles images.

Un jour, le cœur fatigué ne produit plus qu’une série de battements réguliers.
Le cœur élastique se fige en un cœur mécanique qui bat la mesure triste de la vie qui s’endort en attendant la mort.