Alors – aujourd’hui

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé.
Si jeunes en couleur orange Ektachrome, remplis d’étoiles sous le ciel argentique et nos soleils se couchaient toujours en été. Nous étions jeunes alors et le vent a tourné, le vent caramel, le vent croissant au beurre de nos petits matins, le vent sucré à tourné au vinaigre et les années solaires se sont réfrigérées.

Il fallait bien se faire au froid et au brouillard. Aux nuits sans soleil et aux étoiles qui s’éteignent une à une dans le noir. Il fallait bien apprendre à se protéger des coups de feu, des coups de tête, des coups de poings. Il faillait bien apprendre à vivre à l’ombre, à raser les murs, à marcher sur la pointe des pieds. Il fallait bien comprendre qu’il y avait des choses à faire et des choses qui ne se font pas. Il fallait bien garder toute une vie devant soi.

Nous étions jeunes alors et toute une vie était l’éternité.

L’éternité prend fin un jour triste et pluvieux, un jour pisseux d’automne où les rembardes de ponts vous font de l’œil, se dégrafent et vous invitent à plonger dans l’échancrure sombre de leur décolleté.
Aller voir ce qu’il y a au fond.
Mais sous vos mains le métal est froid et le pavé glissant se dérobe sous vos pieds. Le brouillard vous entoure et vous prend dans ses bras. Il fera chaud un jour. Un jour les enfants grandiront et les poules auront des dents. Il suffira d’attendre que ce jour arrive, il suffira d’attendre, quoi exactement, on ne sait pas, mais on s’assied et on attend.

Un jour, on remarque qu’aucun jour n’arrive. On reste assis en attendant plus rien, assis dans son fauteuil. Assis sur son siège numéroté. On ouvre ses magazines. On allume la veilleuse dans le noir. Un seul mot. Une main. Et dans le faisceau concentré de lumière artificielle, d’un seul coup tout le soleil revient.

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé, c’est vrai, les années ont passé, mais il reste encore un grand morceau d’éternité. Une plage, un caillou, de l’eau qui coule en cascade. Un éclat de peau nue. Un cèdre du Liban. Les plus vieux oliviers du monde. Le clavier de mon ordinateur qui attend que mes doigts lui racontent des histoires. Toutes les histoires à venir, tous les paysages, toutes les rencontres et les couchers de soleil, il me reste encore toutes ces choses essentielles, tout ce qui compte et ne se compte pas.

Nous étions jeunes alors et alors c’est aujourd’hui encore.

De la terre

Je viens de la terre,
Des ardoises au dos plat qui se brisent
Et éclatent sous les coups du soleil.
Je viens de la terre,
Du parfum des cailloux retournés,
De la terre éventrée au fil du métal,
Du sillon pointu tracé entre deux lignes
Entre les deux versants d’une vallée fragile
Tirée à la charrue dans le sol de la vigne.

Je viens de la terre,
De la trace que creuse l’eau rectiligne
Dans le flanc tranquille du versant des montagnes.
Du trait liquide et bleu-argent
Qui relie le ciel au glacier,
Le glacier à la terre
Et la terre à la mer.

Je viens de la terre,
Du clair-obscur de la forêt.
Au cœur du tronc le bois craque
Et les branches frissonnent
Sans le moindre souffle de vent.
L’arbre s’étend dans un murmure,
Exhale un soupir doux
Et lisse comme de la soie.

Couché dans le noir, les yeux fermés,
J’écoute le bruit de l’été.
Au-dessous coule une rivière,
Au-dessus, les balcons du ciel
Et les vaches qui broutent en silence
De l’autre côté de la barrière.

Je m’éteindrai dans un murmure
Et mon soupir comme de la soie
Formera un pli au creux des draps.
Couché dans le soir,
Les yeux grands ouverts,
Sous les sapins qui dansent au bord de la rivière,
Je verrai passer mon ombre légère,
À pied ou à vélo,
Dans la courbe à gauche en pente légère
Qui longe la haie de mon cimetière.

Congeler la femme

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que les entreprises découvrent que les femmes sont des hommes comme les autres.

En effet, prenons un câble d’alimentation. Branchons-le sur le secteur. Relions-le à un ordinateur. Appuyons sur le gros bouton vert, gris, rouge ou bleu. Peu importe la couleur, l’écran s’allume et apparaît devant nos yeux éblouis un fond d’écran vert, gris, rouge ou bleu, ou rempli de photos d’enfants, de chiens, de paysages exotiques, de voitures surpuissantes, de tous ces petits riens qui illuminent le cœur des gens et qu’ils contemplent entre deux tableurs Excel remplis de graphiques illustrés en forme de camembert.

En face de l’ordinateur allumé, installons une femme et observons. La femme regarde l’écran. Elle introduit son mot de passe. Après un temps d’hésitation, l’ordinateur acquiesce et accepte de dévoiler son intimité. La femme ouvre alors sa boite à lettres, consulte ses mails, télécharge ses fichiers. Pour illustrer ses statistiques, elle produit une série de graphiques illustrés en forme de camembert. Elle exporte ensuite ses camemberts dans un logiciel de présentation. Elle met en page, elle explique avec des titres, des sous-titres, des points et des sous-points. Au bout d’un certain nombre d’heures elle se lève et rentre à la maison.

Prenons un autre ordinateur allumé. Derrière l’écran installons un homme et observons. Eh bien, et vous n’allez pas le croire : la séquence enregistrée, même ralentie, disséquée image par image et passée au microscope à ultrasons, révèle que l’homme fait exactement la même chose que la femme, on croit rêver, non ? Bien sûr, si on chipote, on relève des variations infimes dans la couleur des camemberts ou des fonds d’écrans, mais, si on se livre à une expérience similaire sur deux sujets masculins, on remarque également que Gérard aime le vert alors que Karl-Heinz préfère le bleu.

Ici, marquons une pause et esbaudissons-nous devant la nature facétieuse du grand tout qui a donné à Stieg le goût du rose et à Marieke celui du bleu noir plus noir que la nuit.

Le problème, lorsqu’on est assis derrière l’ordinateur, c’est qu’à un moment donné, il faut se lever. Aller boire ou manger. Faire pipi. Rentrer chez soi pour aller regarder un autre écran. Manger encore, sortir, se frotter à d’autres peaux pour les plus aventureux. Vieillir et copuler, c’est justement là que réside le problème : dans leur hâte de s’envoyer en l’air, les humains oublient parfois de se prémunir contre les affres de la reproduction et crac boum pif, voici venir neuf mois de gestation. Neuf mois ? Neuf mois ! Une éternité pour un ordinateur qui sera mort avant l’avant l’avènement du nouvel enfant. Neuf mois, vous n’y pensez-pas, presque le temps d’une année fiscale, neuf mois, le temps qu’il faut pour concevoir une copie de téléphone portable aux angles arrondis, le temps pour une crise financière de préparer une autre crise financière, neuf mois trop longs, pour cette économie numérique qui change de monde à la vitesse du son.

Alors voilà, Madame, vos neuf mois, on vous les accorde, d’accord, mais avant, installez-vous et ouvrez les jambes, qu’on puisse se pencher à l’intérieur, sur cet endroit intime qui gêne, sur ces cellules reproductrices qui pourraient, si on y prend garde, vous mettre sur le flanc. Neuf mois, vous n’y pensez pas, nous avons besoin de vos bras et vos cellules, Madame, on les congèle, le temps de votre mission, le temps de votre carrière, le temps que mûrisse la Pomme entamée qui éclaire le dos de votre ordinateur.

Un jour, à force de huit heures par jour, la Pomme aura grandi, un peu grâce à vous, et le temps sera venu de faire place aux jeunes. L’homme à la Pomme prononcera un beau discours. Comme cadeau de départ, il vous offrira une glacière rectangulaire aux coins arrondis qui vous permettra de transporter vos ovocytes congelés en toute sécurité. Vous recevrez également un chèque en blanc à faire valoir dans la banque de sperme de votre choix. Vous remercierez la Pomme. Vos yeux s’embueront. Vos collègues vous promettront de venir vous voir régulièrement dans votre pavillon de banlieue. Vous rendrez votre badge et la porte à la Pomme se refermera définitivement derrière vous.

Vous aurez alors 60, 65, ou peut-être même 70 ans. Le temps de commencer une nouvelle vie, le temps de fonder une famille, tout le temps qu’il faut pour faire des enfants.

« Rien n’arrête le progrès. Il s’arrête tout seul. » Alexandre Vialatte.

Accroupi

Si les mots te manquent, invente-les.

Si les mots te fuient, ralentis, laisse-leur le temps de te rattraper. Baisse-toi. Étends le bras, sans bouger, la paume ouverte et tournée vers le ciel. Tu verras, ils finiront par s’approcher. Tu sentiras leur odeur et leur souffle. Tu devineras leur ombre, leur pas léger sur le gravier. Tu les attendras encore, accroupi et immobile, pendant que tes chevilles s’ankylosent et que des colonnes de fourmis s’installent lentement sous le pli de tes genoux.

Le soir tombera et ils apparaîtront à la lueur du crépuscule, lucioles fragiles et chargées de la lumière du jour. Du coin de l’œil tu les verras former des tracés incertains, des ruelles en clair-obscur, des immeubles aux contours vacillants, aux façades qui dansent à la lumière des bougies, un monde translucide qui durera le temps que durent les étoiles.

L’aube venue, tu les sentiras remonter le cours de ta colonne vertébrale, longer tes omoplates, la ligne de crête de tes épaules, redescendre de l’autre côté, hésiter et finir par s’engager dans l’étroit défilé de tes poignets. Ils scintilleront faiblement dans le jour bleu. À ce moment précis, tu pourras baisser les yeux et tu les verras s’avancer, un à un, pâles et fatigués, les mots, avant d’aller dormir, les mots viendront en file indienne s’abreuver dans le creux de ta main.