J’étais arrivée au fond, à la hauteur du fleuve qui avait patiemment découpé ses deux pans de montagne. On ne peut pas dire que la vue était dégagée, ça non. Devant, derrière, c’était bouché, rempli de pointes et de pics qui griffaient le ciel.
On se serait cru au bout d’une impasse, si ce n’était le sillon de lumière que le fleuve avait taillé d’est en ouest. L’ouest comme un point de fuite éperdu vers un long coucher de soleil, au fond, tout au fond de l’horizon, à l’embouchure où l’eau épuisée arrête enfin sa course linéaire pour embrasser le roulis de la mer.
J’aimais cet enfermement, cet enserrement. Les jours où le grand vent chaud nettoyait l’air à grands coups de balai, les montagnes descendaient des vallées, on aurait pu les caresser d’un revers de la main. J’aurais voulu qu’elles se penchent à se toucher, à laisser juste une ligne de ciel pas plus grande que la trace blanche de l’avion de passage.
Exercice de dactylographie
Coucher avec des personnes que vous haïssez

« Vous devriez très parcimonieusement agir contre votre nature, par exemple coucher avec des personnes que vous haïssez. Tester vos capacités pour un temps peut être intéressant mais le faire trop souvent vous abîmera. »
Jenny Holzer – Living Series – @fondationbeyeler
Le plus beau vélo du monde.
L’art de la joie
Je viens de terminer L’art de la joie, livre de deuxième main rencontré par hasard. Il y avait ce titre, la tranche si épaisse qui le détachait des autres, la femme en couverture sur la photo, tout ça peut-être, ou juste rien. On ne connait pas le dessein des lignes de la main.
Personne ne m’avait prévenu. J’y suis entré bille en tête et plus inculte que jamais. À bout de souffle après même pas vingt pages, je suis allé me renseigner, savoir d’où sortait cette autrice au nom bizarre, Goliarda Sapienza, qui avait écrit cet incipit en boulet de canon. Je ne vais pas retracer toute sa biographie, simplement dire que la démesure de son histoire personnelle et la destinée de ce livre d’abord paru à compte d’auteur sont également proportionnelles à celles du récit.
Alors, « vous qui entrez, laissez toute espérance », mais ce n’est pas la porte de l’enfer qu’il s’agit de franchir, juste sauter la page de garde et plonger. La tête la première et les quatre fers en l’air. Plonger et se laisser couler au fond des mots, au fond des phrases, sans réfléchir, sans respirer, sans jugement et sans préjugés.
Une seule forme reconnaissable, celle de la vie, irréfléchie, imprévisible, injuste, sale, bordélique, atroce au-delà du dicible et d’une beauté à pleurer. La vie qui va partout, n’importe comment, sans se soucier d’ordre, de morale, de crime ou de châtiment. La vie brute, radicale, sans décor et sans beaux sentiments. Au milieu, Modesta, née en Sicile, le premier janvier 1900, la plus belle, la plus puissante, la plus extraordinaire figure féminine qu’on ait jamais imaginée, rêvée ou retranscrite.
Et la voix de Goliarda Sapienza.
On a depuis beaucoup écrit sur cette voix, antifasciste, anarchiste, avant-gardiste, libre, féministe, tout est juste, tout est vrai. Mais il y a autre chose, le boulversement, la transformation qu’opère en vous la lecture de ce livre venu d’un continent très peu exploré en littérature. Les mots, pourtant, sont toujours les mêmes, mais venus de la main d’une femme, de cette femme, ils vivent différemment, parlent autrement, vous happent, vous déroutent, vous déplacent, vous font pénétrer dans un nouvel ailleurs.
_ Tu dors Modesta ?
_ Non
_ Tu penses ?
_ Oui
_ Raconte Modesta, Raconte.

L’art de la joie, l’histoire du livre et de son autrice, à retrouver sur cette page publiée à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2024.
Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode
Appuie ailleurs s’il te plait !
Ce n’est rien, vraiment. Rien du tout.
On en voit partout, des affiches. Partout. Sur les murs, sur les écrans, par terre, aux toilettes aussi, là où le regard de l’homme se pose pour régler la mire avant de tirer. C’est banal, sans importance, n’est-ce pas ? Aussi futile que la musique qui remplit les allées de nos supermarchés. À peine si on l’entend, à peine si on reconnaît cette chanson des années quatre-vingt, qui s’incruste dans notre tête avec son refrain entêtant.
Ce n’est rien et pourtant, insensiblement, toutes les images, tous les sons impriment une trace infime à la surface de notre conscience, forment une nouvelle bosse, un nouveau sillon, ajoutent une toute petite touche de rouge ou de bleu. Bien sûr, on peut se dire que c’est sans importance. Au fond, on s’habitue aux mots vides, aux couleurs vulgaires et aux slogans qu’une intelligence sans doute artificielle recrache en associant un anglais frelaté à un français estropié. Mais le bonheur est une chose trop belle pour être écrasée par une injonction inepte à l’impératif sali par un S qu’il faudrait effacer.
Bon, pourquoi tous ces transports alors qu’il s’agit juste une faute, juste d’un autre slogan à la syntaxe montée en mayonnaise.
Rien de grave et pourtant.
Insensiblement, l’addition de toutes ces phrases creuses et de ces images vulgaires finit immanquablement par ternir l’éclat sans pareil de nos brillants intérieurs. On pourra utiliser les meilleurs détergents, frotter tant que faire se peut à l’aide d’un chiffon microfibre ou d’une brosse à risette, il restera toujours, enfouie au fond de nous, une toute petite trace, une petite tache, la marque sombre de l’ignorance mélangée à l’essence même de la bêtise humaine.

Quand les femmes s’apercevront
« Et faites attention, parce que si vous continuez comme ça, quand les femmes s’apercevront de la façon dont vous, les hommes de gauche, souriez avec une suffisance paternaliste à leurs discours, quand ton Amalia se rendra compte qu’elle n’est pas écoutée et qu’elle fait un double travail en s’épuisant devant les fourneaux et au laboratoire – pourquoi ne me parles-tu jamais du travail d’Amalia, hein ? Pourquoi est-ce qu’il me faut somplement entendre comme elle est douce, gentille ou jalouse ? – quand elles s’en rendront compte, leur vengance sera terrible. »
Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode
De l’eau de Javel
« Attention, Bambolina, Crispina, Olimpia, attention ! D’ici vingt ou trente ans, n’accusez pas les hommes quand vous vous retrouverez à pleurer dans les quelques mètres carrés d’une petite pièce, les mains mangées par l’eau de Javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahies, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir. »
Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode
Au bout du chemin
Sa voix sur mon épaule
Les gens qui meurent vivent ailleurs.
À côté, devant, derrière, en parallèle de soi.
Quelquefois juste au-dessus pour qu’on ne les voie pas. Sans gêner. Sans jamais ralentir notre course folle vers un quai de gare ou une médaille olympique. Mais les morts nous bousculent parfois, excuse-moi, c’est encore moi. Faudrait qu’on parle. Je sais bien que tu n’as pas une minute à toi. Des rendez-vous importants. Des réunions importantes. Des choses à faire. À dire. À regarder. À ne pas oublier. Moi, je ne t’oublie pas. Je vois bien que tu déconnes. Tu te divertis. Tu t’étourdis.
_ Tu m’ennuies. Mort ou vivant tu es toujours aussi chiant.
_ 8 paires de skis quand même.
_ Pardon ?
_ Tes 8 paires de skis.
_ Quoi mes 8 paires de skis ?
_ Tu te souviens ? Tu n’as qu’un seul cul.
_ Air connu. J’ai aussi 32 dents…
_ …Et une seule brosse à dent. Plus tu vieillis, plus tu te répètes. Le gâtisme te guette.
_ Jolie allitération. Tu veux te lancer dans la chanson ?
_ Justement, parlons de ta guitare, la Stratocaster qui prend la poussière.
_ Rime riche, hourra.
_ Il va falloir du temps pour te nettoyer la tête. Des années. Oublie pas. Acheter des trucs en prévision de, c’est complètement débile. Les prévisions sont pas fiables. Il y a le vent et les orages. Un jour la montagne se fend. Toi tu descends au fond du couloir et ta tête explose entre deux virages.
_ Fait chier Hervé.
_ Je sais ma grande. Je te laisse méditer sur tout ça. La bise au chat.


