Janvier-sur-mer

Incrédules et transparents dans le ciel de janvier, les nuages ne reconnaissent plus l’hiver. Ils s’étirent interdits, se suspendent prudemment aux étendages du ciel et leur fils de soie légère accrochent la course du soleil.
Incrédules et transparents, les nuages balnéairent. Pourtant, ce n’est pas la mer : cette eau métallique coule du rebord de la neige et la berge pavée incise une droite sévère dans le plan découpé de la digue de pierre.

Janvier se meurt et ce n’est pas l’hiver. Les jambes des joggeurs s’étonnent de leur pâleur et sur les bancs, les corps surpris se déshabillent, s’étendent, ferment les yeux pour mieux sentir l’odeur ressuscitée de l’eau mélangée à la terre. Les Sauveteurs ont sorti quatre chaises et ils discutent, un verre à la main, il faudra préparer un pot-au-feu pour demain.

Janvier-sur mer qui fait pousser des feuilles aux arbres et pique les pelouses de taches de fleurs. On dirait la mer mais ce n’est que le lac, et si la neige s’accroche encore un peu sommet des montagnes, le foehn qui s’est levé a fait fondre janvier.

Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier, la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre entier et suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.

Scène 6 (cont.4)

Madame H. : J’irais bien marcher sous la pluie.
Patrizia : Oui mais là, il fait beau.
Madame H. : Il n’y a plus de printemps.
Patrizia : Ouvre la bouche pour dire quelque chose. S’interrompt.
Au printemps, il pleut souvent.
Madame H. : Et on entend le bruit du vent.
Patrizia : Elle avance bien, votre petite poésie…
Madame H. : … Le bruit du vent dans les feuilles. Chez mes grands-parents, il y avait un grand parc. Je fermais les yeux et j’essayais de m’orienter en écoutant le bruit du vent. Les arbres à aiguilles sifflent, ils s’énervent, on dirait des serpents. Les bouleaux sont plus métalliques que les tilleuls. Les platanes résonnent comme des vagues. J’étais une petite fille un peu seule mais très gaie. Je courais tout le temps. Je suis toujours très gaie et j’ai 54 ans.
Patrizia : On ne court plus à 54 ans.
Madame H. : Ah bon ? Et qu’est-ce qu’on fait à 54 ans ?
Patrizia : On achète un déambulateur.
Madame H. : Je cours plus vite et plus longtemps que vous.
Patrizia : Rit
Et votre papa il est plus fort que le mien. Et vos jouets, ils sont plus beaux que les miens. Et si je vous embête vous direz tout à votre maman. Moi, je vous embête pas, je vous regarde courir sur votre tapis roulant. Courir. Courir. Vous courez après quoi ? Après la petite fille dans le parc ? Après vos gigolos à la peau mate ?
Madame H. : Je cours pour que mes jambes continuent de courir.
Patrizia : Moi, je ne cours pas. Pas besoin. Tout fonctionne très bien comme ça sans rien faire. Tandis que vous, vous devez continuer à faire le hamster sur votre tapis roulant. Si jamais le tapis s’arrête, vous fondez, vous faites une grosse flaque par terre, une grosse flaque de graisse de hamster.

Scène 6 (cont.3)

Madame H. : S’il vous plaît, levez-vous et allons dîner.
Patrizia : J’ai pas faim.
Madame H. : Moi j’ai faim et j’ai soif. On pourrait commander des huîtres ! Des huîtres avec une coupe de Champagne !
Patrizia : Pas question. Je ne veux pas une goutte de votre alcool dans mon système sanguin.
Madame H. : Juste une coupe.
Patrizia : Le contrat ne m’oblige pas à boire du Champagne.
Madame H. : Alors du vin rouge. Du vin rouge de votre pays.
Patrizia : Le contrat ne m’oblige pas à boire du vin rouge.
Madame H. : Juste un verre.
Patrizia : : Non. On ne boit pas d’alcool et on reste ici pour manger. Vous dans votre chambre et moi dans la mienne. J’ai plus envie de voir votre figure de l’autre côté de la table. Et les serveurs qui font toujours  semblant de regarder ailleurs. Tous muets, les serveurs. Vous auriez dû engager des robots. J’ai plus envie de vous voir manger à petits coups de fourchette, on dirait une petite souris bien propre. D’ailleurs, vous ne mangez pas, vous grignotez.
Madame H. : On m’a appris à manger proprement.
Patrizia : Vous faites tout très proprement. Vous êtes une fille très propre. C’est très bien.
Madame H. : Vous devriez prendre une douche.
Patrizia : Et moi je suis une fille sale. Très sale. Très sale et très méchante. Il faudrait me punir vous savez.
Madame H. : Se lève et se met à arpenter la pièce aussi loin que permet le cordon.
Il a fait beau aujourd’hui.
Patrizia : J’ai plus envie de vous entendre, aussi.
Madame H. : La pelouse a reverdi et les arbres ont des feuilles.
Patrizia : Vous préparez une petite poésie pour la venue du printemps ?
Madame H. : Ça fait des années que je n’ai pas vu le printemps.
Patrizia : Alors je vous explique. En tout, il y a quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. En été il fait chaud. En automne il fait moins chaud. En hiver il fait froid et au printemps il pleut.

Scène 6 (cont.2)

Madame H. : Dans quinze jours tout sera rentré dans l’ordre.
Patrizia : Dans quinze jours, je serai vieille.
Madame H. : Vieille à vingt-quatre ans…
Patrizia. : Parfaitement ! Vieille à vingt-quatre ans. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’il n’y a que du sang dans ce tuyau ?
Regarde encore le tuyau.
Tuyau de merde rempli de vous.
Madame H. : Tuyau de quoi ?
Patrizia : De merde. DE MERDE !
Madame H. : Ça y est ! Vous recommencez !
Patrizia : Je recommence quoi ?
Madame H. : À rouler les « r ».
Patrizia : Et alors ?
Madame H : Je vous rappelle que vous vous êtes engagée à éliminer ce défaut de prononciation.
Patrizia : C’est pas un défaut, c’est une fleur.
Madame H. : Une fleur ! Vraiment !
Patrizia : Oui, une fleur. Un coquelicot vous voyez ? Une tache rouge pour qu’il y ait du soleil. De la couleur. De la musique. De la musique, sinon, je crois que je vais devenir folle, je vais devenir comme vous. Dans ce tuyau, il y a votre façon de vous asseoir les jambes toujours bien croisées, les mains toujours bien à plat, on dirait que vous repassez votre jupe. Toutes vos bonnes manières et vous sentez l’argent.
Madame H. : L’argent n’a pas d’odeur.
Patrizia : Je pourrais vous suivre à la trace, à un kilomètre, les yeux fermés. On dirait l’odeur d’un parfum doré. Une odeur de salon confortable.
Madame H. : Eh bien, installez-vous. Mettez-vous à l’aise.
Patrizia : Et quand vous entrez dans cette pièce, cette pièce est à vous. Et quand vous vous asseyez sur ce sofa, ce sofa est à vous. Vous n’avez jamais peur d’ouvrir une porte parce que vous pouvez acheter tout ce qui se trouve de l’autre côté.