De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.

Au fond du grand sac noir

Dans la salle, pas le moindre courant pour faire bouger l’air chauffé par la chaleur de quatre projecteurs.

Dehors c’est l’été. Dedans c’est tout noir, sauf un carré blanc de lumière découpé sur le sol. Il est assis au milieu de la scène, en tailleur ou à genoux, on ne sait pas, seul le haut de son torse émerge d’un monticule d’étoffe couleur charbon. Il est à-demi enfoui dans la couverture épaisse qui recouvre les planches de ce petit théâtre écrasé par la chaleur d’un après-midi d’été. Il prend le temps de se poser, quelques secondes. Le temps de s’extraire du premier dialogue qu’il vient de présenter, de quitter ce lieu pour apparaître ailleurs, le bas de son corps enseveli dans les plis du tissu noir pour figurer une île, un rocher ou peut-être que sous ses pieds une fente pratiquée dans la terre l’aspire inexorablement.

Il nous regarde derrière la paroi de lumière, le temps de former les nouvelles images, de convoquer les mots et les phrases, le temps de bien se mettre dans la peau du personnage.

 « La journée est déjà bien avancée. « 

Un à un, les mots de Beckett sortent de sa bouche, fluides et sans à-coups. Sans effet. Le débit banal d’une conversation. « Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli ? » Ses mains qui se déploient attrapent le sac, plongent, fourragent dans ses profondeurs, farfouillent bruyamment. Se figent. Un sourire traverse son visage. Son bras se relève. Entre ses doigts, il tient le canon d’un grand pistolet noir. Il marque un temps d’arrêt et le regard qu’il pose sur ce pistolet est un vrai regard de reconnaissance. La lueur qu’on peut voir dans les yeux d’une personne qui retrouve après des années un ami disparu. Une lueur rare que je n’ai pas vue souvent et qu’il a dû  trouver quelque part en lui ou ailleurs, je ne sais pas il joue. Il parle, et  cette lueur, sa tête qui se penche sur le côté, son sourire en demi-teinte, la chaleur dans sa voix, toutes ces choses font qu’en une fraction de seconde, la magie opère, le pistolet cesse d’être un pistolet, le décor disparaît et une porte s’ouvre qu’il vient d’ouvrir pour nous, ce jeune homme assis au milieu de la scène, son beau visage tourné de profil vers le pistolet noir.

Sous la couverture épaisse, il n’y a plus de jeans élimés, de chaussures approximatives et de T-shirt blanc apporté en catastrophe à la porte du théâtre. Il n’y a plus de courses effrénées à travers la ville sur un vélo désarticulé. Tout ce qui reste de mon fils assis au milieu de la scène, c’est ce profil épuré et sa main sur le pistolet qui nous invite à le rejoindre tout au fond du grand sac noir.

« Oh les beaux jours » est une pièce de Samuel Beckett, le début de cet extrait ici.

Vladivostok-Krasnoïarsk

L’autre jour, un fabricant de téléphones portables exultait en mondovision pour célébrer la naissance d’un nouveau modèle. Puissant. Ultraplat. Ultrarapide. Fin. Élancé. Connecté. Un appareil de photo aux petits oignons. Une caméra hyper-ragnagna. Un design si lisse qu’on voudrait le lécher. Une ergonomie améliorée. La pile en peau de cadmium élevé au grain. Plus d’autonomie pour parler plus longtemps des sujets qui nous préoccupent et nous empêchent de dormir.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– Dans cinq minutes j’ai une réunion, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans dix minutes à la gare de Vladivostok, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Donc jouez hautbois, résonnez musettes, le téléphone nouveau est né, il est là entre nos  petites menottes moites qui caressent sa surface tactile en laissant des longues trainées de graisse et de transpiration. Et tous les ans ça continue, encore et encore, et ce n’est jamais tout à fait le même film qui passe, contrairement à ce que dit Francis Cabrel qui a quand même fini par raser sa moustache, le progrès ne recule devant rien et ses lames d’acier tracent un sillon inexorable dans les poils durs du barde gaulois.

Jouez hautbois. En 2014, 2015, 16, 17, 18, en 2100, en 3000, pourquoi pas ? Ce sera toujours plus rapide, plus lisse, plus ergonomique ou convivial. En l’an 4000, tout aura changé.  Nous communiquerons peut-être par intraveineuse ou grâce à l’implantation sous-cutanée d’une cellule télépathique en tungstène ionisé. Peut-être que nous nous parlerons devant un hygiaphone rempli de matière noire. Surtout, tout ira tellement plus vite. Des millions de fois plus vite.
Et nous, naturellement, suivant l’évolution technologique, nous serons des millions de fois plus grands. Des millions de fois plus forts. Des millions de fois plus intelligents. Nous aurons des millions de jours d’autonomie pour parler plus longtemps des millions de sujets de la plus haute importance, des sujets qui changeront la marche du monde devenu des millions de fois plus sophistiqué.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’ai un échange télépathique à cinq heures, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans cinq minutes en gare de Krasnoïarsk, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

La face sombre de la lune

1973 semble avoir été une bonne année, des personnes de grande qualité sont nées en cette année-là, qui ont quarante ans aujourd’hui. Aussi né en dix-neuf cent soixante-treize, un disque de vinyle noir comme la lune, trente-trois tours autour de la folie et de la mort.

Aujourd’hui, The Dark Side of the Moon paraîtrait découpé en morceaux sur iTunes ou Spotify.
Pour être honnête, je crois qu’après avoir écouté quelques extraits en vitesse sur mon ordinateur, j’aurais probablement laissé tomber. En déplaçant le curseur de trente secondes en trente secondes, j’aurais entendu des plages instrumentales, des voix, des caisses enregistreuses, les hurlements d’une femme énervée, un cœur qui bat, une horloge qui sonne trois ou quatre heures. J’aurais cherché en vain un accord, un refrain quelque chose qui soit immédiatement identifiable, une phrase musicale à reprendre à tue-tête, pendant les heures de route où je me prends pour un chanteur, Dieu me pardonne, s’il a des oreilles. Pour le reste de  l’humanité, mon habitacle est insonorisé.

Je n’aurais pas compris l’histoire que raconte cette musique, je n’aurais pas fait ce voyage, je n’aurais pas eu le temps de déposer ce vinyle noir sur mon tourne-disques, lui faire faire quelques tours de chauffe pour enlever la poussière avec un chiffon très doux, d’attendre que le bras mécanique se soulève, se déplace horizontalement, dépose amoureusement sa pointe de diamant sur la marge des sillons avec un beau craquement grave.

Sur l’écran de mon ordinateur ou de mon téléphone portable, il y aurait eu un appel, un message, une alarme, une nouvelle importante, un autre nouvel album. Quelque chose. Autre chose.
20 minutes : c’est le temps que dure la face A. Ces vingt minutes en continu, je ne les aurais pas trouvées, ou alors, pas pour ça, pas pour m’allonger en silence au bord de ces plages et écouter, les yeux fermés, la voix de cette femme à qui on avait demandé de chanter sur une ligne de piano, les yeux fermés en pensant à la mort.