Une autre fin (4)

— Décidément, ça ne pouvait être que vous. « Quelqu’un lit le début… » À la lueur de la bougie peut-être ? Pourtant, votre livre, vous l’avez bien écrit sur un ordinateur ? Peut-être même que vous l’avez dicté à cette boite en forme de haut-parleur. Vous savez, cette boite qui répond à toutes vos questions. Avant, ça s’appelait une encyclopédie. En quinze volumes. Lourds. Avant, le savoir se mesurait au poids. Maintenant, il tient dans une boite. Alors non, personne ne lit le début. On commence par les bases. L’orthographe. La grammaire. Les règles. La mécanique. Très facile à corriger. Une machine peut très bien s’en charger. Les machines sont très utiles. Tout le monde devrait s’en servir. Mais non. En réalité, plus de la moitié des manuscrits que nous recevons sont remplis de fautes. Quand vous écrivez, vous utilisez un correcteur orthographique, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que plus de 50% des personnes qui nous envoient des textes pensent pouvoir s’en passer. Nous, nous partons de l’idée qu’un écrivain doit au moins savoir écrire. Si ce n’est pas le cas, notre collaboration s’arrête là.
— Et c’est une machine qui corrige la dictée.
— Mais oui. Un progiciel qui connaît tous les mots, toutes les règles et toutes les exceptions. Un correcteur infaillible, quelle horreur ! Donc, après ce premier examen rapide, nous avons déjà perdu la moitié des candidats. Reste l’autre moitié.

Une autre fin (3)

— Je m’appelle Mathilde Andersson et je suis chargée de projet pour les éditions francophones
— Chargée de projet ?
— Oui, je sais, le titre ne veut pas dire grand chose. En réalité, c’est très simple. Prenons votre cas. Vous venez de terminer votre dernier roman, Lignes de coupe. Vous savez parfaitement que votre seule chance d’être lu c’est de passer par nous.
— Avant, il y avait l’auto-édition.
— Oui, les imprimantes, l’auto-édition, les petits éditeurs et les livres en papier. Et encore avant il y avait le plomb, Gutenberg, les moines copistes et le parchemin. Mais maintenant c’est maintenant. Donc vous faites comme tout le monde. Vous nous envoyez votre document.
— Je l’ai aussi envoyé aux trois autres maisons.
— Précaution tout à fait inutile. Chaque « manuscrit », pour employer un terme qui devrait faire plaisir, que nous recevons est automatiquement partagé avec nos trois concurrents. Nous avons des accords. Nous voulons juste que tout le monde soit au courant. Bien. Donc, Lignes de coupe arrive chez nous, que croyez-vous qu’il se passe ensuite ?

Une autre fin (2)

Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé.
La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »
J’ai répondu : « Bonjour Madame. »

Elle m’a tendu une carte métallique. Très jolie, aux tons irisés. La lumière jouait dessus, dessinait des reflets programmés où se détachait une suite de lettres brillantes.

ALPHABET

Une autre fin (1)

Je m’appelle Paul.

J’ai 39 ans.

J’ai toujours voulu être écrivain.

J’ai essayé. Plusieurs fois. J’ai écrit une dizaine de romans. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur ma tentative de suicide, ratée, il y a 9 ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant à mon autofiction, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur la dernière phase de l’opération. Des détails graphiques. Des descriptions, trop… fouillée, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne voyais pas, non. J’avais l’habitude des lettres-type : Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec la plus grande attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Quatre maisons d’édition. Quatre adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Quatre clics qui suffisent à épuiser toutes les possibilités. Quatre fois « Envoyer ». Quatre courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel bleu barré par un profil métallique. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli.

Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.