Silence, on mange !

Le monde grossit.

Trop de sucre. Trop de gras. On bouffe mal et on bouge pas, alors, on s’attaque à la restauration rapide et au Coca-Cola. Bannissons les hamburgers. Arrêtons les sodas. Remplaçons-les par cinq portions de légumes par jour. Et puis, bougeons un peu, enfin, quoi ! Marchons, sautons, courons, secouons ce popotin ramolli et que fondent ces love poignées.
On connait déjà tout ça pour l’avoir lu et entendu mille fois. Pourtant, imperturbable, le monde continue à grossir, on se demande bien pourquoi.

POURQUOI ?

Des équipes de chercheurs explorent les contrées les plus reculées. Les statisticiens astiquent leurs statistiques. Les informaticiens pressent à froid l’équivalent d’une récolte annuelle de big data. Ils en tirent une huile si frelatée qu’un vieux moteur diesel n’en voudrait pas pour lubrifier ses bielles fatiguées.

Résultat des courses, rien, nada, l’échec prototypal.

Pendant ce temps, les bourrelets ne cessent de bourreler. Jusqu’à la semaine dernière et ce film à la télé. Film français programmé en début de soirée pour divertir la famille en attendant d’aller se coucher. J’ai faim. De plus en plus faim. Pourtant, nous sommes sortis de table il y a une heure à peine. Le creux grandit. Une baguette. Des rillettes. Un coup de rouge. Le frigo, tout près. Ce n’est pas possible. On vient juste de manger. Des rillettes. RILLETTES ! Mais oui ! Bon sang mais c’est bien sûr ! Eurêka j’ai trouvé !

De l’autre côté de l’écran, ils n’arrêtent pas de s’empiffrer.
Neuf heures : Josiane Balasko vient d’attaquer un sandwich aux rillettes avec un ballon de rouge. Et elle mange vraiment Josiane, pas comme dans ces films états-uniens ou une actrice post-anorexique déballe sa bio à un Ken en plastique, un cube de viande étique planté au bout de sa fourchette. Quelques minutes plus tard, Gérard Jugnot et Pierre Richard installent un fabuleux pique-nique au milieu de la forêt. On y trouve de la baguette en plusieurs déclinaisons, du pâté de campagne, du camembert, un énorme panier en osier recouvert d’une serviette d’où dépassent deux goulots élancés et remplis de rosé. Le film se poursuit dans la même veine, salée, sucrée, tartine, tarte Tatin, fruits, légumes, viande, fromage et toujours du vin. J’ai plongé dans le frigidaire, la tête la première. J’en suis ressorti avec du Gruyère, un peu de jambon que j’ai serré entre deux tranches de pain. Il y avait un fond de Beaujolais que j’ai attrapé par le cou. J’ai bouffé et j’ai bu, les yeux rivés sur l’écran, pendant qu’ils continuaient à bâfrer entre deux scènes prétextes pour nous faire croire qu’il y avait une histoire entre les repas.

Rassasié et plaisamment amolli, mon estomac s’est mis à digérer et ma tête s’est remise à penser. Se pourrait-il que j’aie trouvé la clé, le chaînon manquant pour expliquer l’avènement du gras ? Le truc caché, le saint Graal qu’une armée de chercheurs n’a jamais pu trouver. J’ai ouvert en grand les vannes de mon ordinateur. Films. Français. Tout ce que j’ai pu trouver.
J’ai fait des provisions de bouche. De quoi tenir un siège. Je me suis installé devant mon écran et j’ai visionné. Des jours entiers. Et cette intuition, cette étincelle s’est transformée en brasier. Dans chaque film français on se met et on se remet à table. On mange. De tout. Tout le temps. On boit, du vin surtout. Il y a quelques exceptions, des vagues, nouvelles ou anciennes, de l’art, de l’essai ou de l’expérimental. Broutilles. Billevesées. La plupart des images qui constituent ce corpus sont composées de lipides, glucides et protéines présentées sous un jour toujours avantageux et très souvent local pour assurer la prospérité de la denrée hexagonale.

À l’heure où je vous parle, j’ai pris quinze kilos. J’ai épuisé mon stock de Beaujolais nouveau. Je me déplace en chaise roulante, du cholestérol plein mon cerveau. Encore un film, encore. Les voilà qui se retrouvent au bord de la piscine, une grande table, un barbecue, du pain, de la viande et du vin. J’ai faim. Il faut que j’arrive au frigo. Tout se brouille. Ils mangent, ils trinquent, je crois, je ne vois plus, je n’entends plus. La vie s’en va.

Je reste là.
Je ne pourrai pas.
Le monde,
Le monde ne saura jamais que, plus que l’abus de McDo’s et de Coca-Cola, c’est bien le cinéma français qui nous rend gras.

Taylor Swift ?

On ouvre le journal.
Un article nous parle de Taylor Swift.

Taylor Swift ? Une chanteuse pop américaine, lisse et blonde. C’est à peu près tout ce que je sais. Sa musique ? Entendu, peut-être mais en tout cas, jamais écouté.
Il paraît que l’album s’appelle folklore. Qu’il est légèrement triste et tout à fait dépouillé. Un peu de piano plus un poil de guitare plus un art consommé de raconter des histoires, manque juste un grain de voix qui rocaille et on obtient Bob Dylan.

Bon, c’est les vacances.
Sur la toile, les contours d’un visage que je modèle à la poussière de fusain, ses cheveux hirsutes et flottants, une résille complexe aux reflets aléatoires. Difficile à saisir, une chevelure, au fusain. Essayez un peu pour voir. Pendant que, coiffeur sachant coiffer, je ventile et j’ébouriffe, je me dis qu’une nouvelle colonne sonore rafraîchirait les murs de mon salon de coiffure

Donc, Taylor Swift, pop, blonde, lisse et américaine.

En d’autres temps, il eut fallu que je laisse mon portrait, que je me rende chez le disquaire, que je lui demande si l’ouvrage en question était bien arrivé dans ses bacs. Michel – il s’appelait Michel – m’aurait sans doute répondu qu’il fallait attendre une semaine ou deux avant que je puisse déposer le 33 tours scintillant sur la tendre surface de ma platine. Le bras se serait soulevé, aurait effectué une légère rotation avant de déposer délicatement l’aiguille sur le bord du vinyle avec un craquement plus velouté qu’un baiser.

Le plus beau bruit que le noir ait jamais produit.

Sur mon ordinateur, il a suffi d’un clic pour trouver l’album en question.
Je l’ai écouté en entier. Du début à la fin. D’un seul trait. Comme au temps d’avant. À un moment, je n’ai plus dessiné. J’ai écouté cette suite de pièces paisibles qui formaient une pièce unique et cette voix qui en parlant continue à chanter. Ce n’était pas Bob Dylan, non, plutôt Suzanne Vega en plus souple, en plus coloré, en plus clair et en moins voilé. Elle met ses mots en rythme et en beauté, ses histoires semblent douces-amères et on dirait qu’elle est à l’aise, bien au chaud dans son piano. Elle fait aussi un très joli duo. Et surtout, elle n’en fait jamais trop, cette blonde américaine qui est la reine de la pop, dans un autre monde on dirait.

En lien avec elle, l’article mentionnait d’autres influences, d’autres musiciens que suis aussi allé visiter. J’ai voyagé ainsi une heure ou deux et traversé de nouveaux paysages que j’ai photographiés au passage.
Un jour, j’y reviendrai.
On dit beaucoup de mal des journalistes, faiseurs de fausses nouvelles et contrefaiseurs de réalité, vendus de droite ou de gauche, en tout cas sans aucune espèce d’objectivité. On raconte beaucoup de choses, vraies ou fausses, mais on oublie de dire qu’ils nous permettent parfois de dépasser nos préjugés et nous lancent sur des chemins que jamais nous n’aurions empruntés.

Le soleil se couche à l’aube

D’abord un sentier,
Un chemin muletier
L’invention du gravier
Deux mètres gris de poussier

L’herbe des bas-côtés
Blanchit à mesure que l’été
Craque le dos des pierres
Épuise l’eau de la terre

Frottés aux éclats d’ardoise
Les pas crissent
Les mains se glissent
Sous les jupes du ciel turquoise

Sur la paroi de rochers
Les murs ont formé
Des lignes perpendiculaires
Des rectangles encastrés
Dans le grain des parois lunaires

Le soleil qui s’agrippait en vain
Aux ronces rares
Qui lui déchiraient les mains
Découvre sur le tard
Le bonheur de s’endormir au petit matin.

 

Rêves-mayonnaise

Notre imaginaire est rempli de mayonnaise.

Nos inconscients sont nourris de longs fils de mozzarella fumante et de sauce tomate rouge fluo. Une tranche de viande hachée dorée au pistolet s’immisce dans nos archétypes, s’impose comme le standard, la tranche-étalon, parfumée au bacon.
Et le chocolat, sombre, épais, plastique, le chocolat coule sur un lit de crème blanche, que la cuillère mélange dans une spirale parfaite.
Pas une tache.
Pas un grumeau qui dépasse.
C’est le yaourt que nous ne mangerons jamais, la chemise sans pli, le matin sans réveil et les enfants sans pipi.

La nuit, nous rêvons de corps irréels, de Barbies aux jambes infinies, de Kens blonds et caramélisés. On a épilé à la cire le ciel de nos paysages, décollé la brume, effacé les nuages. Il fait toujours beau sur nos photos. La mer est tiède et le sable chaud.
Personne sur la plage.
Absolument personne.
Il est cinq heures.
Tout le monde dort encore.

Jour de réouverture

Deux heures dans sa voiture.
À l’arrêt ou au pas.

Il faisait si beau ce jour-là. L’été passait la tête par la fenêtre. Sortait ses draps frais, les faisait claquer au vent, donnait un coup de peigne aux feuilles du printemps.

Il faisait si beau et pourtant, une longue file de voitures marinait sous le soleil montant, une procession de moteurs infiniment tristes, infiniment ronflants. On avance, on avance à peine, on se bat à plusieurs pour un seul centimètre. Dans l’habitacle on s’impatiente. Fait trop chaud et ça sent l’essence. Heureusement, il y a ce petit bouton qui isole l’habitacle des mauvaises particules. Ce petit bouton qui isole de tout, parce que dehors, il y a la pollution, parce que dehors, il y a ce maudit virus en suspension.
Chacun chacune, tous enfermés à double tour dans une capsule. Vitres fermées. D’aucuns masqués parce qu’on ne plaisante pas avec la sécurité. D’autres écrivent des messages, penchés sur leurs téléphones portables.

Dehors, il faisait si beau, on avait un peu retrouvé le droit de sortir, se promener, regarder le monde comme il avait changé.

Dans le bouchon aux odeurs de friture, c’était jour de réouverture.
Allô, oui ? Ah, c’est toi ! Bah oui, toujours pas. Bah oui, ça fait deux heures que je suis là. Incroyable, ils ont tous eu la même idée. Les cons. Encore 4 bagnoles devant moi. Oui, je sais. Non, j’ai pas oublié. Avec 3 grandes frites. Et la sauce barbecue. Oui, j’arrive bientôt. Mais qu’est-ce qu’il faut pas faire pour acheter un McDo.

Avions en papier

Ce voile.
Ce voile léger.

Il fait froid et la bise aigre, la bise vinaigre.
Le printemps pourtant, mais ce voile glace et blanc, livide, ce voile reste là tout le temps. Les fleurs se figent et les couleurs hésitent. Le ciel est d’un bleu givré. Plus rien n’est franc, net, précis. Plus rien n’est clair. Plus rien n’est vrai.
On se frotte les yeux, mais rien n’y fait.
Il reste toujours ce voile.
Ce voile léger.

Ce nouveau filtre de notre réalité.

Rien n’a changé et pourtant, tout s’est décalé. Dans les rues désertes nos yeux se heurtent au front des panneaux publicitaires. Des avions de papier. Une hôtesse au sourire millimétré. Son maquillage. Son geste qui nous invite à prendre place dans le siège baigné de lumière et la mer, toujours la mer, allongée sous le ciel derrière le hublot.
Aujourd’hui le siège est vide.

Nous ne sommes que des passagers.

Expresso Love *

Un expresso, un, parce que tu mollis.

Un double expresso sur le coup de dix, onze, quatorze ou quinze heures. Pour la brume du matin et la tombée du soir. Un double expresso, parce que c’est du lourd, du sombre, du sérieux. Une grenade de poche que tu dégoupilles en comptant jusqu’à trois, quand s’évanouit ton instinct guerrier et que tu sens que tu vas t’abandonner.
Un double expresso et tes éperons sonnent sur la terre battue. Tu pousses la porte du saloon, tes deux colts serrés dans leurs fourreaux.
Le barman se planque derrière son comptoir.
Sur l’écran tactile, le double expresso a des airs menaçants. Quand tu le sélectionnes, tu te sens validé dans ta virilité. Garçon, un double expresso, ça pose son mâle dans le bac à sable où les petits joueurs s’abreuvent d’infusions à base d’herbes savantes.

Un double expresso parce qu’il faut tenir.
Un double expresso pour surtout pas t’endormir.

Je te vois en face de moi, luisant et blême sous le hâle croûté de ta cabine de bronzage. Ton repas, tu l’engloutis, agrémenté d’une rafale de pilules. Tu manges la bouche ouverte et le regard frénétique. Tu suis le fil tressautant de tes pensées, sans jamais vraiment écouter, confiné dans ton espace intérieur que tu ne cesses de ranger, comme tu ranges ta vie et tes fichiers. Tu penses ainsi gagner du temps, mais du temps pour quoi, dis-moi ?
Pour faire du rangement ?

Un double expresso tu marches. Un double expresso tu cours. Un double expresso tu gesticules, ton portable coincé contre ton épaule. Tu ne lèves même pas les yeux pour croiser le regard de cette femme qui te tend le gobelet de carton où fume ton café noir. Tu sors ta carte de crédit et tu paies.
Sans contact.
L’été est là que tu ne vois pas.
L’odeur du soleil, tu ne la sens pas.
Tes enfants ont grandi sans toi. Tes genoux sifflent et ton dos te fait mal. Tu es si fatigué que tu ne peux plus dormir. Sur ton écran le tableur ondule et les chiffres se brouillent. Quinze heures tu te noies. Pour émerger, tu te diriges vers la machine à café. L’index tremblant tu sélectionnes : un double expresso.
Et tu paies.

Sans contact.

* Expresso Love est le titre d’une chanson de Dire Straits que vous entendrez ici

Cascade

On monte. On monte. Un pas après l’autre, entre les sapins.
On monte.
La dernière trace s’efface.
La dernière trace.
Le dernier signe.

Encore une seconde et il n’y aura plus qu’un champ lisse et blanc. Derrière s’ouvrira un passage étroit, un léger méplat taillé dans le flanc aigu de la montagne.
Une ligne en dévers. Le poids sur le pied droit. Ça dure, ça dure et c’est désagréable, ce déséquilibre. Tout le poids, tout le temps, sur une seule jambe. Je m’arrête, je soulage, je fais le héron. Le virage arrive enfin. Je repars dans l’autre sens et la pente bascule de l’autre côté.

J’entame une nouvelle diagonale sur plan incliné. Trop incliné. Il faut déchausser. Mes skis sur l’épaule, je continue à pied. Un pas après l’autre, avec application, j’entame la neige au poinçon.
J’avance, sur la ligne d’une hanche.
Le dernier oiseau s’est tu.
Reste le bruit du vent qui transporte les fragments de l’écho soyeux d’une cascade.
L’eau coule dans le silence.
Il fait froid.

Chaque pas une autre seconde, chaque pas un ailleurs bleu où viennent s’échouer tous les bruits du monde. L’eau frissonne au contact des rochers. Je me hisse lentement sur l’épaule de la montagne.
Tout est calme, il reste juste ce bruit, ce murmure mouillé qui monte du sillon sombre et étroit que j’ai laissé derrière moi.

Juste le bruit de l’air,
Juste le bruit de l’eau.

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St Valentin mon amour

ISEULT : Qui c’est ?
LE FLEURISTE : C’est le fleuriste.
ISEULT : Qu’est-ce que c’est ?
LE FLEURISTE : Des roses rouges avec des cœurs rouges. POUR LA SAINT VALENTIN!
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement original, tellement romantique.
TRISTAN : Mais non chérie, c’est rien, il faut que notre amour éclate sur le monde comme une bombe anarchiste.
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement beau ce que tu dis que je sens mes sens s’embraser. Oui, mes sens sont tout à fait embrasés. Viens maintenant.
TRISTAN : Alleluia ! Noël ! À nous les femmes qui fument.
ISEULT : Oh oui.
TRISTAN : Je sens que je vais venir.
ISEULT : Oh oui. OH OUI !
ISEULT & TRISTAN : Râh. Âah. Oui. OUI. OUIIIIIIIIIII !
TRISTAN : Alors, heureuse ?
ISEULT : Mieux, amourheureuse.
TRISTAN : Il faudrait virer le type qui écrit les dialogues.
LE FLEURISTE : Ces messieurs-dames ?
TRISTAN : Quoi encore ?
LE FLEURISTE :  Les fleurs, je les mets où ?
TRISTAN : T’as pas entendu notre moment romantique ?
LE FLEURISTE : Ah bah ça, faudrait être sourd…
TRISTAN : Alors, maintenant qu’on a tiré notre coup, tu remballes tes tulipes à deux balles et tu te barres.
COMMERÇANT!