Jamie Bond

On va pas se mentir, l’attente est interminable, le suspense insoutenable. On est là, figés, transis, l’oreille collée au transistor. Les nouvelles se succèdent aux nouvelles, attaques, contre-attaques, pétrole en hausse, vue qui baisse et la mort qui vient sans avoir de réponse à cette angoissante question :
mais qui sera donc le prochain James Bond ?
Des noms circulent, aussitôt suivis d’une pluie de démentis, non, ce ne sera pas monsieur Dumoulin, encore moins monsieur Müller ou monsieur Smith. La production cherche, la production n’a pas encore décidé quel monsieur pourra empêcher le vilain d’appuyer sur le bouton de l’apocalypse atomique.

Et c’est justement là que le bât blesse, dans tous ces messieurs, il n’y a jamais de madame.
Je dis non.
Qu’on élargisse dès maintenant le champ des investigations pour inclure l’autre cinquante pour-cent de la population. Vous hésitez, chers producteurs, alors, faisons vibrer votre corde sensible. Parlons pognon. Une James Bond vous donnera un accès illimité à un nouveau groupe-cible peu attiré par les bellâtres aux mâchoires carrées. Imaginez-là un peu, cette femme en costume trois-pièces sautant d’un train en marche, défouraillant à tout-va pour dézinguer tous les méchants. Le soir, après avoir sauvé le monde, elle laisse les clés de l’Aston au concierge, monte dans sa chambre, fait de la lumière et découvre un Bond Boy allongé sur le lit et prêt à l’emploi. 
Vous le voyez, le changement de paradigme ?
L’affiche ? La bande-annonce ? Et devant la caisse, la foule immense des nouvelles spectatrices ? Alors, qu’attendez-vous, chers producteurs ? Humez ce coffre rempli de nouveaux billets, cette odeur d’encre encore humide étalée sur du papier à peine pressé.
Alors, mettez-vous à la table.
Faites vos jeux.
Un Vesper Martini 
Sous des ongles carmin. 
Votre jackpot.
À portée de main.

Cormorans en détresse.com

À l’aube de la trentaine, quarantaine, cinquantaine, soixantaine, la liste n’est pas exhaustive, on voit ces hommes et ces femmes se réveiller un jour et réaliser que ce monde n’est que vanité. Légions de tâcherons assis huit ou neuf heures par jour sur leur postérieur flapi, pour la beauté du formulaire bien rempli. Ou mieux, le startupeur gras qui vient d’encaisser un chèque à neuf chiffres et se dit que tout cet argent, oui, mais pourquoi ?
Alors, l’homme, la femme et le startupeur entreprennent une plongée tout au fond de leur moi. Remontés à la surface, ils voient la lumière et se mettent à courir, nager, faire du vélo, ou parfois, les trois à la fois. Ils se lancent dans des efforts au long cours pour aller jusqu’au bout d’eux mêmes. Chemin faisant, ils écrivent des lettres à l’adolescent qu’ils furent pour lui dire combien ils l’aiment et combien ils s’admirent d’en être arrivés là.
Ce total reset terminé, ils passent au stade supérieur. Leur moi récuré et leur corps affuté, ils s’interrogent sur la meilleure façon de rendre le monde meilleur. En général, ça donne à peu près ce type d’annonce sur les meilleurs réseaux sociaux.

Chères amies, Chers amis,

La quarantaine, (cinquantaine, soixantaine, etc,) est derrière moi. Ce cap important m’a permis d’effectuer un retour sur moi-même, de prendre le temps de retrouver les vraies valeurs, les vraies priorités. À l’aide d’un personal trainer, j’ai suivi un programme d’entraînement de running et je viens de terminer mon premier marathon.
L’adolescent que j’étais serait très fier de moi. 

Je vous informe que j’ai décidé de prendre une année sabbatique pour réaliser un projet qui me tient à coeur. Je vais rallier Krasnoïark à Pétaouchnok en marchant et en complète autonomie. Ces 2500 kilomètres en pleine nature me permettront de me reconnecter avec notre mère la terre et seront aussi au service d’une plus grande cause : pour chaque kilomètre parcouru, je verserai 1 Euro en faveur de l’association des Cormorans en Détresse, qui me tient tout particulièrement à coeur depuis que mien a disparu dans un tragique accident de la circulation. 

Vous pourrez me suivre dans cette merveilleuse aventure humaine sur mon blog, moiémoi.com et sur geo.com, le site de géolocalisation que tous les runners utilisent pour indiquer leur position.

Pour terminer, je dois vous dire qu’il manque encore XXXXX Euros pour boucler le financement du projet et je compte bien sûr sur sur votre générosité pour pouvoir prendre mon envol dans les meilleures conditions.
Pour donner, c’est ultra-simple, il suffit de faire un don sur mon site de crowdfunding, moi&moi.com.
Je compte sur vous.

Donner c’est avant tout aider les cormorans.
Merci pour eux.
Et pour moi.

Le fric, c’est chic.

La moustache prétentieuse, le cheveu gris, rare et aussi gras que l’humour, la chemise trop ouverte et le gilet surtendu sur un ventre-ballon au bord de l’implosion.
Le verbe haut qui parle à tout le monde et n’écoute personne. 
La tête farcie de soi, de mois. 
Moâ, quoâ, moi, New-York, j’y suis allé plusieurs fois. Il faut voir le MOMA. Je m’y connais en peinture. À Santiago du Chili, j’ai fait une fresque. Peinture à l’eau par terre. Tout seul. À cinq heures du matin. J’ai fait les Alpes avec la neige. C’était le coin des artistes. Ils faisaient ça sur les murs. Quand j’ai terminé, ils m’ont tous applaudi. Ils voulaient la garder, mais c’était de la peinture à l’eau et puis je m’en fous.
C’était pour rigoler. 
J’ai fait le Mexique. Plusieurs fois. Un jour, très tôt, je suis parti seul explorer le quartier. C’est comme ça qu’on comprend le pays, en allant voir les gens. J’arrive dans un immense marché. Des gens, des stands partout. Et là, je vois ce chapeau. Ce chapeau. Immense, en feutre. Il m’a couté 120 dollars. Mais d’une qualité! Je vous montrerai un jour. Je le sors seulement dans les grandes occasions. Eh bien, vous me croirez pas. On y retourne l’année suivante, ma femme et moi. On est au marché et là tout à coup, j’entends ANATOLE ! ANATOLE ! La vendeuse de chapeaux! Elle m’avait reconnu. La tête de ma femme! J’ai dû lui expliquer : rien de sexuel, seulement le chapeau, la vendeuse de chapeaux, tu te souviens, je t’avais raconté ?
Avec ma femme, on a bien rigolé. 
Sinon, le Mexique, ça vaut pas le Groenland. On n’a pas trop vu les Esquimaux, on était en trek dans des 4X4, tout confort, un peu comme dans le désert, vers Ouarzazate. Des dunes! Vous auriez dû voir ça. 100 mètres de haut au moins. Et aussi les Bédoins ils savent vivre, pas comme nous avec notre fric, nos bagnoles et nos ordinateurs. Rien à eux. Des tentes, des chameaux et de l’eau. On devrait arrêter nos conneries. On a tout. On a trop. Mais ok, c’est le business, non ? Moi je suis sur un projet à 43 millions. On a le terrain, la commune dans la poche. Bon, est-ce que j’ai encore besoin de fric, à mon âge ? Une dizaine d’immeubles, trois appartements, deux maisons et un chalet à la montagne. Je vais vous dire, le fric c’est pas tout, mais c’est pas parce que je suis à la retraite que je vais arrêter de bosser.
Tous ces jeunes cons, aucune idée, ils ne savent pas ce que c’est de travailler. Des singes planqués derrière les contrats et les règlements. De mon temps, une bonne bouteille, une poignée de mains et c’était réglé. Pas à dire, y’a que le Bordelais. Moi j’ai une cabane au bord du lac, pas de chauffage, pas d’électricité, mais une cave, une cave mes amis! Pour Nouvel-An, on a sorti la grosse artillerie, six magnums premiers crûs classés. À six. Un magnum chacun. Avant, on s’est tapé un petit foie gras, je vous dis que ça. Tous ces cons qui veulent plus qu’on gave les oies et puis quoi encore, qu’on finisse par bouffer des racines ? Nous on s’en est mis jusque là avec un petit Sauternes à 120 balles la bouteille, pas ce sirop en solde de supermarché. Après ça, plus besoin de chauffage, on était tous bien réchauffés. J’ai même dû appeler ma femme pour venir nous chercher. On pouvait plus bouger. 
Sans elle on serait restés là, on serait morts de froid.
Garçon, dites-voir vous avez quoi comme pousse-dessert ? Vous connaissez pas le pousse dessert ? Je vais vous expliquer. Le pousse-dessert, c’est pour pousser le dessert avant le pousse-café. Capito ? Moi je veux pas de bibine à trois balles. Rémy en XO, vous avez ? Ok, amenez la bouteille. Je vais m’en occuper. 

Ensuite, ce corps boursouflé se déploie dans un feint élan de jeunesse. Le mouvement lui arrache une grimace : la graisse, l’arthrose, les pontages multiples et surtout la vieillesse. Debout, essoufflé, les deux mains sur le dos de sa chaise, il lance à la cantonade : «Et maintenant, allons draguer les minettes!»

C comme Cédric

_ Ah, c’est vous ! Je ne vous ai pas entendu venir.
_ Oui, c’est moi. Bonjour Madame M.
_ Bonjour, comment ça va ?
_ C’est plutôt moi qui devrait vous poser la question.
_ Je ne vois pas pourquoi. J’ai cent ans, je ne suis pas malade. Aucun médicament d’ailleurs. Enfin juste un, pour la thyroïde.
_ Et là, vous allez où ?
_ Je pars à l’accueil de jour. Ça me fait du bien de voir des gens. Il faut dire qu’ils ne nous laissent pas une minute.
_ Comment ça ?
_ Ils n’arrêtent pas de nous poser des questions, histoire, géographie… Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je perds la mémoire ? Franchement ! Est-ce que j’ai une tête à perdre la mémoire ? Ah, voilà le chauffeur qui arrive. Bonjour jeune homme, votre prénom m’échappe. J’ai voulu donner ce prénom à mon garçon, mais comme je n’ai eu que des filles…
_ Ça commence par un C.
_ Cédric ! Cédric, c’est ça. Alors allons-y Cédric, sinon on va se mettre en retard.

Ne pas tomber

_ Excusez-moi monsieur, est-ce que ça glisse dehors ?
_ Pardon ?
_ Oui, je voulais savoir, si ça glisse.
_ Ah! Non madame, juste deux ou trois flocons, vous pouvez y aller.
_ Parce que sinon, je peux sortir de l’autre côté, vers la gare. Vous comprenez, maintenant j’ai un peu peur de la neige, j’ai toujours peur de tomber.
_ Pas de souci, vous pouvez y aller.
_ Bon. Alors j’y vais, comme vous dites. Merci monsieur et bonne journée.
_ Bonne journée à vous.

L’art de la joie

Je viens de terminer L’art de la joie, livre de deuxième main rencontré par hasard. Il y avait ce titre, la tranche si épaisse qui le détachait des autres, la femme en couverture sur la photo, tout ça peut-être, ou juste rien. On ne connait pas le dessein des lignes de la main.
Personne ne m’avait prévenu. J’y suis entré bille en tête et plus inculte que jamais. À bout de souffle après même pas vingt pages, je suis allé me renseigner, savoir d’où sortait cette autrice au nom bizarre, Goliarda Sapienza, qui avait écrit cet incipit en boulet de canon. Je ne vais pas retracer toute sa biographie, simplement dire que la démesure de son histoire personnelle et la destinée de ce livre d’abord paru à compte d’auteur sont également proportionnelles à celles du récit.

Alors, « vous qui entrez, laissez toute espérance », mais ce n’est pas la porte de l’enfer qu’il s’agit de franchir, juste sauter la page de garde et plonger. La tête la première et les quatre fers en l’air. Plonger et se laisser couler au fond des mots, au fond des phrases, sans réfléchir, sans respirer, sans jugement et sans préjugés.
Une seule forme reconnaissable, celle de la vie, irréfléchie, imprévisible, injuste, sale, bordélique, atroce au-delà du dicible et d’une beauté à pleurer. La vie qui va partout, n’importe comment, sans se soucier d’ordre, de morale, de crime ou de châtiment. La vie brute, radicale, sans décor et sans beaux sentiments. Au milieu, Modesta, née en Sicile, le premier janvier 1900, la plus belle, la plus puissante, la plus extraordinaire figure féminine qu’on ait jamais imaginée, rêvée ou retranscrite.
Et la voix de Goliarda Sapienza.
On a depuis beaucoup écrit sur cette voix, antifasciste, anarchiste, avant-gardiste, libre, féministe, tout est juste, tout est vrai. Mais il y a autre chose, le boulversement, la transformation qu’opère en vous la lecture de ce livre venu d’un continent très peu exploré en littérature. Les mots, pourtant, sont toujours les mêmes, mais venus de la main d’une femme, de cette femme, ils vivent différemment, parlent autrement, vous happent, vous déroutent, vous déplacent, vous font pénétrer dans un nouvel ailleurs.
_ Tu dors Modesta ?
_ Non
_ Tu penses ?
_ Oui
_ Raconte Modesta, Raconte.

L’art de la joie, l’histoire du livre et de son autrice, à retrouver sur cette page publiée à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2024.

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode

Appuie ailleurs s’il te plait !

Ce n’est rien, vraiment. Rien du tout. 
On en voit partout, des affiches. Partout. Sur les murs, sur les écrans, par terre, aux toilettes aussi, là où le regard de l’homme se pose pour régler la mire avant de tirer. C’est banal, sans importance, n’est-ce pas ? Aussi futile que la musique qui remplit les allées de nos supermarchés. À peine si on l’entend, à peine si on reconnaît cette chanson des années quatre-vingt, qui s’incruste dans notre tête avec son refrain entêtant. 
Ce n’est rien et pourtant, insensiblement, toutes les images, tous les sons impriment une trace infime à la surface de notre conscience, forment une nouvelle bosse, un nouveau sillon, ajoutent une toute petite touche de rouge ou de bleu. Bien sûr, on peut se dire que c’est sans importance. Au fond, on s’habitue aux mots vides, aux couleurs vulgaires et aux slogans qu’une intelligence sans doute artificielle recrache en associant un anglais frelaté à un français estropié. Mais le bonheur est une chose trop belle pour être écrasée par une injonction inepte à l’impératif sali par un S qu’il faudrait effacer.
Bon, pourquoi tous ces transports alors qu’il s’agit juste une faute, juste d’un autre slogan à la syntaxe montée en mayonnaise.
Rien de grave et pourtant.
Insensiblement, l’addition de toutes ces phrases creuses et de ces images vulgaires finit immanquablement par ternir l’éclat sans pareil de nos brillants intérieurs. On pourra utiliser les meilleurs détergents, frotter tant que faire se peut à l’aide d’un chiffon microfibre ou d’une brosse à risette, il restera toujours, enfouie au fond de nous, une toute petite trace, une petite tache, la marque sombre de l’ignorance mélangée à l’essence même de la bêtise humaine.

Quand les femmes s’apercevront

« Et faites attention, parce que si vous continuez comme ça, quand les femmes s’apercevront de la façon dont vous, les hommes de gauche, souriez avec une suffisance paternaliste à leurs discours, quand ton Amalia se rendra compte qu’elle n’est pas écoutée et qu’elle fait un double travail en s’épuisant devant les fourneaux et au laboratoire – pourquoi ne me parles-tu jamais du travail d’Amalia, hein ? Pourquoi est-ce qu’il me faut somplement entendre comme elle est douce, gentille ou jalouse ? – quand elles s’en rendront compte, leur vengance sera terrible. »

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode

De l’eau de Javel

« Attention, Bambolina, Crispina, Olimpia, attention ! D’ici vingt ou trente ans, n’accusez pas les hommes quand vous vous retrouverez à pleurer dans les quelques mètres carrés d’une petite pièce, les mains mangées par l’eau de Javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahies, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir. »

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode