Gratin de chou-fleur

À midi, je lis.

Moment exquis entre deux périodes de vie communautaire rythmée par d’importantes réunions et des emails urgents. Au menu : choix d’une table inoccupée en vue de l’élaboration d’une bulle privative, assiette de verdure, gratin et Gros-Câlin. Non, pas de galipette d’ordre galant, il s’agit ici du roman de Romain Gary / Émile Ajar qui pourrait vous plaire si vous aimez les dérapages grammaticaux et les embardées syntaxiques.
Sinon, vous pouvez sans autre passer votre chemin.

Le roman bien calé sous le plateau, j’entame ma salade et la page 68 quand une touffe de cheveux blonds suivi de deux yeux et d’une paire de narines apparaissent sur les contreforts de mon flanc gauche. Je fais semblant de rien. Le visage disparaît. C’est très bien mon petit, laisse-moi tranquille et va jouer ailleurs. Mais qui c’est qui me tire par la manche ? Ah mais c’est pas vrai, tu vas me lâcher petit morveux ? Et d’abord, qu’est ce que tu fais là tout seul, attends un peu que je trouve ta maman.

– Monsieur, c’est quoi ça ?
– C’est quoi quoi ?
– Ce truc bizarre là ?
– C’est un plat à gratin.

La maman arrive et me regarde, amusée. Le petit garçon énervant s’obstine.

– C’est quoi dedans ?
– Je pense pas que tu vas aimer. C’est du gratin de chou-fleur. Tu veux goûter ?

Horrifié, le jeune homme fait non de la tête. Il repart vers sa maman.

Voilà. Bien fait. Tu apprendras que la curiosité est un vilain défaut. Tu vois cette belle croûte dorée et tu te dis miam, ça a l’air trop bon. Il ne faut jamais se fier aux apparences petit bonhomme, parce que sous la surface brillante se cache l’affreux légume blanc, fade et mou du genou, le chou-fleur honni de tous les petits.
De tous les petits ?
Mais qu’est-ce que tu racontes, bougre de vieux grognon ? Tu te rappelles quand tu donnais la becquée à tes propres enfants. Tous les légumes passés en purée pour qu’ils s’habituent, qu’ils aiment tout, qu’ils mangent de tout quand ils seraient grands. Et là, tu viens de faire passer le goût du chou-fleur à cet estomac en formation.

Gros-Câlin reste en rade. Je regarde le gratin. Le petit garçon mange une pizza. Sa maman me maudit intérieurement. J’hésite. Il est peut-être encore temps de rattraper mon erreur, de lui redonner le goût du chou-fleur. Le petit garçon se lève, il me regarde, il descend de sa chaise. Si je l’appelle maintenant, je lui dis quoi ? Je lui demande s’il veut goûter une part de de mon gratin déjà entamé ? Il pensera que je veux l’empoisonner et sa mère va appeler la sécurité.

Il se dirige vers une table basse où l’attend une demoiselle de son âge. Ils jouent. Ils rient. Un jour, ils franchiront main dans la main le porche de l’école maternelle. Ils grandiront. Ils se sépareront. Elle sera médecin, il sera pâtissier. Un jour, ils se retrouveront. Elle l’invitera chez elle. Il apportera un bouquet de tulipes et un gâteau de sa composition. Sur la table, après les crudités, elle déposera un bœuf bourguignon, une jatte de purée et un gratin de chou-fleur. Après une hésitation, il fendra la croûte dorée et prendra la première bouchée de ce légume honni qui remplira son palais d’une senteur douce-amère que le fromage grillé illuminera.
Il se souviendra alors de ce vieux con qui pendant toutes ces années l’a tenu éloigné des charmes surannés de la famille des Brassicacées.

Il prendra une deuxième bouchée.
Ils se regarderont.
Il trouvera ça très bon.

Über Noël

Cher petit Papa Noël,

Cette année, Noël tombe pile le 24 décembre.
Trop cool.
Décembre est le mois le plus vilain de tous les mois. Quand il fait jour il fait déjà nuit. En plus il pleut et il fait gris. Heureusement, on a mis des lumières partout dans la ville et moi j’ai un beau sapin dans le salon. Avec des boules et une guirlande qui clignote à toute vitesse et fait du bruit. C’est pour que tu puisses bien me voir quand tu descendras du ciel avec tes jouets par milliers.

Aussi, j’ai vu ton camion sur mon portable et je vais te dire, franchement, j’ai pas aimé.

Comme si tu savais pas que les enfants ne doivent pas boire des sodas sucrés. D’ailleurs, tu ferais mieux d’arrêter le Coca. Ta tête, on dirait une brioche grillée et ton nez, ah ça ton nez, on voit bien que tu bois pas que du Coca, cher papa.
Si tu continues, ça risque bien d’être ton dernier Noël. Dorénavant, pour les fêtes, faudra faire ceinture. Pas toucher au Sauternes. Renoncer au foie gras. Et aussi, ta barbe. Tu devrais la couper, sérieux, ta barbe. Tu trouves pas ça un peu louche, un vieux gros plein de poils longs comme mon bras qui court après les enfants. Petits petits petits petits, venez à moi chers petits. Là, toi le blond, tu veux un bonbon ? Allez, viens, n’aie pas peur. Assieds-toi sur mes genoux, on sera mieux pour discuter. Regarde dans ma hotte, j’ai plein de beaux cadeaux.
Et après, si tu es bien sage, je te ferai voir mon petit oiseau.
Tu crois sérieusement que ça va continuer à marcher ? En 2019 ? Avec tes coordonnées et ta photo partout sur le net ? Ho ? Ho Ho Ho ?
On est au 21ème siècle ici. Ici, c’est Amazon. FedEx. UPS. Tes rennes qui puent le phoque et ton traîneau en bois, on les a remplacés par des drones. Un peu comme des petites soucoupes volantes que tu peux piloter à distance avec un joystick et une petite caméra. Plus besoin de te peler les burnes par moins quinze degrés au-dessous de zéro et surtout, plus besoin de ramoner.
De toutes façons, la cheminée, c’est du passé.

Alors voilà, cher Monsieur Noël, au vu des multiples changements qui affectent notre société, je suis au regret de vous annoncer que vous êtes licencié.

– Moi, licencié ? LICENCIÉ ? Et les petits enfants, leurs yeux qui brillent et leurs mains qui se tendent ?
– Vers quoi, on se le demande. Vieux dégoûtant.
– Et les cadeaux ? Et les chants ?
– Écoutez, j’ai ici tous les papiers. Il ne reste plus qu’à signer.
– Et si je refuse ?
– Notre offre est extrêmement généreuse. Nous vous laissons les rennes et le traîneau. L’entrepôt et ses dépendances. Et surtout, nous vous laissons tous les droits.
– Tous les droits ?
– Oui, tous les droits sur l’utilisation de la marque « Père Noël », qui vous appartient d’ailleurs, et ce, dans toutes les langues. C’est pas beau, ça ?
– Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, de la marque ?
– Décidément, vous êtes trop con. Vous avez la marque, on se charge du reste. Ouvrir le webstore, un magasin virtuel quoi. La boutique du Père Noël. Tous les cadeaux en un clic. Les paniers, les listes, l’acheminement : on s’occupe de tout. Pareil pour les paiements : Mastercard, Visa, PayPal et le tour est joué. Plus de comptes à rendre. Plus d’horaire. Vous travaillez où et quand vous voulez.
– Bon, en même temps, ça reste toujours la même date, Noël.
– Oui, ça c’est embêtant. Mais là aussi on a un plan. On va créer le Noël de printemps ! Vous avez remarqué, en mars, à quel point les gens sont déprimés. Il fait froid, gris, sombre. On a juste envie de se flinguer. Alors, on ressort les guirlandes, on allume, on illumine. Des couleurs ! du vert ! D’ailleurs, pour l’identité visuelle on a choisi le vert. Un Père Noël vert. C’est nouveau, frais, révolutionnaire. Dans les fleurs. On l’envoie même chasser les oeufs. Noël à Pâques. Une réunion. Une fusion. Et deux fois plus de chocolats par milliers.
– Et les cadeaux, qui va les payer ?
– Ah bah ça, c’est vous.
– Comment ça, c’est moi ?
– Vous ne croyez quand même pas qu’on va financer votre opération. À partir de maintenant, faut réfléchir autrement. Vous n’êtes plus un employé. Vous êtes un auto-entrepreneur. Libre et indépendant. Mais la liberté, ça se mérite.
– Mais moi,  je veux pas être licencié !
– Au début, nous allons vous aider. Un prêt de cent millions, remboursable sur trois ans. Pour les intérêts, on dira neuf pour cent. Et aussi, une petite commission sur le prix de vente, à peu près vingt pour cent.
– Et je gagne ma vie comment ?
– Avec le reste. Tout le reste. Votre marge, plus les droits pour l’utilisation de la marque. D’après nos calculs vous aurez largement de quoi vous payer tous les rennes que vous voulez.
– Et si personne ne veut fêter Noël au printemps ?
– Faites-nous confiance, le vert, c’est tendance. Le retour aux sources. La nature. Les emballages, tous biodégradables. Un Noël plus conscient, plus profond, plus dépouillé et les cadeaux, tous entièrement durables.
– Noël à Pâques… Au fond, pourquoi pas. Je signe où ?
– Vous signez là.

Deux ans plus tard, épuisé par les cadences infernales imposées par deux Noëls par année, Petit Papa avale quatre bouteilles de Bourbon et meurt dans son lit, la bouche remplie de vomi.
Sa marque, ainsi que tous les actifs de l’entreprise Christmas Inc. sont cédés pour pas grand chose à un groupe d’investisseurs internationaux.
La nouvelle entreprise  déploie ses entrepôts immenses dans le monde entier. Épuisé par les cadences infernales, le personnel menace de se suicider.
Touchée par tant de détresse humaine, l’entreprise publie une charte de bonne conduite et offre à chaque employé une bouteille d’eau et un massage des pieds.
Le coût engendré par cette nouvelle mesure provoque une hausse des charges qui pèse de tout son poids sur l’estomac de Monsieur le Directeur. Réuni en urgence, le conseil d’administration prend immédiatement la mesure de la gravité de la situation. L’heure est grave, il faut sans plus attendre  desserrer les mâchoires de l’étau refermé sur le directorial abdomen. Par conséquent :

10’000 employés sont licenciés sur le champ.
L’âge de la retraite passe de 65 à 75 ans.
Le congé maternité est supprimé.
Il est désormais interdit de bâiller

Pour terminer, et à l’unanimité, les membres du conseil décident de remplacer 2 Noëls par 52 Black Fridays.

Orange hurlant

Orange, le monde est orange.
Le sable, ou le vent. Ou la chaleur, tout simplement.

Le monde est orange et chaud et le soleil immense. Un soleil orange dans un ciel orange et la terre chauffe tout doucement. La terre orange avance, crie, craque et se déchire.
La terre se lézarde et le ciel se fend.

Le soleil brûle maintenant.
Le soleil brûle tout le temps.

Lunettes à réalité

Powerpoint, j’hésite à écrire ton nom.

J’ai si peur d’engendrer par ma faute ne serait-ce qu’une minute supplémentaire d’ennui sidéral passée à contempler tes diapositives où les balles sont précédées de points. Le point-balle numéro 1. Le point-balle numéro 2 avant le sous-point, tiret, argument, revenez à la ligne, deux espaces s’il vous plait. Ajoutez sur la droite, un camembert multicolore dans son petit carré de lumière.
La pensée mise en page, encadrée dans l’espace d’un rectangle au format paysage.
L’homme qui se tenait devant l’écran géant nous parlait du futur avec un léger tremblement. Dans cinq ans, CINQ ANS maximum, plus personne ne possèdera de téléphone portable. Des lunettes. On portera tous des lunettes et pas des lunettes de vue, non. Des lunettes à réalité augmentée. Toutes les informations, elles seront devant notre oeil et aussi les messages, l’actualité, la météo, le système de guidage, ce qu’il y a dans ce musée ou la carte du menu de ce restaurant.
Dans cinq ans. Vous verrez.

Dans cinq ans.

Moi, aujourd’hui, je me promène dans la ville, la nuit. Dans chaque rectangle lumineux qui troue les façades sombres des immeubles, je vois un fragment de vie, une histoire en construction. Un abat-jour me dit qu’ici habite un couple, ça fait quarante ans qu’ils se sont mariés. Les enfants et les petits-enfants alignés sur la table basse du salon. J’entends le bruit du couvercle sur la marmite en fer-blanc. Une soupe aux légumes cuit tout doucement. L’odeur de la soupe, je la sens. Je salive. Il regarde les nouvelles en attendant. Avant, il travaillait dans un supermarché. Agent de sécurité. Il pourrait vous en raconter, des histoires, mais il se tait. Il garde ça pour lui et pour elle. Il lui explique parfois, le soir, avant de s’endormir, comment il fermait les yeux, parfois. Comment il lui arrivait de détourner son regard des écrans de contrôle, parce qu’il faut bien s’aider, entre petites gens. Le chat s’étire, il baille, il attend sa pâtée. Le chat est gris et c’est sous la gorge qu’il faut le caresser. Elle était caissière et oui, c’est au supermarché qu’ils se sont rencontrés. C’est elle qui l’a approché. Elle a toujours su ce qu’elle voulait. Volontaire. Obstinée. Elle l’a vu et elle l’a choisi. Avec ses cheveux rares. Son regard asymétrique. Elle lui dit souvent qu’il a l’oeil droit en veilleuse. Il dit qu’il veille sur elle.

Depuis quarante ans.

C’est prêt ! Il se lève et le chat le suit. Elle sert la soupe avec du gros pain gris. Ils mangent et ils parlent des enfants. Du temps qui passe plus lentement. Demain, c’est jour de marché. Elle aimerait bien qu’il l’accompagne, mais lui préfère lire son journal en caressant le chat. Au marché, il faut parler et lui, il n’aime pas trop parler. Son journal et les mots cachés. Il a un pull tricoté aux manches retroussées. Elle a les yeux gris, un peu de rouge et les yeux très légèrement maquillés.
Une table carrée.
Quatre chaises.
Un bouquet de fleurs qui finit de faner.

Alors, tu vois mon pote, tes lunettes à cinq balles, elles me font bien marrer. C’est sûr, elles t’enverront par le plus court chemin vers ton Big Mac sur sa couronne de frites. Elles t’indiqueront en continu les fluctuations de ton taux de cholestérol. Elles te rappelleront de rester hydraté. Au-dessus de la porte du grand magasin, tu verras s’afficher le cours du rôti de porc et une action spéciale sur tout l’électro-ménager.
Pendant ce temps, de nouveaux rectangles lumineux trouent les façades sombres des immeubles. Des mondes se créent, d’autres se défont. Moi je regarde le pull fatigué. Le trou étroit dans le pelage du chat. Ses mains aux ongles soignés.

Tout ce qu’on voit sans lunettes, quand on marche dans la ville, la nuit, les yeux ouverts, les yeux fermés.

Tiramisù

Octobre se prend pour l’été.

Au bord de la mer, spende il sole un giorno o due ancora.
Là, tu viens de manger un pesto de première bourre après une soupe poix chiches et côtes de bettes. Tu planes doucement, l’estomac tiède et l’esprit flottant. Pour le dessert, tu hésites, tu as encore en bouche des traces évanescentes de basilic et de parmesan et tu voudrais que ce goût demeure en toi indéfiniment.
La serveuse revient. Finalement, ce sera un tiramisù.

Bien plus raisonnable, ma douce amie se contente d’un café.
Nous devisons agréablement en attendant l’arrivée de la pièce montée, qui arrive sur la table dans un verre à eau rond, anonyme et pour dire les choses, tout à fait décevant.
En déposant l’objet devant moi, la serveuse me donne aussi le mode d’emploi. Selon ses indications, il est essentiel de bien plonger la cuillère jusqu’au fond du verre pour obtenir une bouchée englobant toutes les strates de la structure composite. Docile, j’amorce le forage d’une main ferme. Plongé au cœur de la matière, le métal tranche, franchit les couches, revient de loin et se pose dans ma bouche. Et là ! Là, mes chers enfants ! Comment dire ? Il y a ce moment suspendu où tes papilles franchissent le mur du son.

BANG !

Tu as lu « tiramisù » et là-haut, ton cerveau a téléphoné à ta tête pour lui dire qu’il connaît déjà : café, biscuit plus ou moins mou, mascarpone et puis voilà.
Seulement c’est pas mou du tout.
C’est à la fois croquant et flou. Le café, on dirait un sorbet et une mousse à la fois. Et s’il y a du mascarpone, alors quelqu’un l’a battu en neige avant de le lisser avec un pinceau plat, trempé dans un délicat fond de crème que je dirais pâtissière mais je ne m’avancerai pas plus loin dans l’analyse du produit, parce qu’en cet instant précis, le signal s’estompe et se perd. Il n’y a plus de réseau. L’abonné mobile est aux abonnés absents pour cause de déménagement. Il lévite. Il se referme sur cette seconde immense, sur cette rare sortie de route qui se produit dans nos parcours de plus en plus fléchés, à mesure que les années s’empilent sur nos corps fatigués.

Recede in te ipsum.
Tu fermes les yeux.
Tu te goûtes de l’intérieur.
Tu souris malgré toi et tu te dis que cinquante-sept anniversaires n’ont pas eu raison de cette vague de chaleur qui inonde tes poumons et te retourne le cœur.

Chaque fois que pour toi, c’est encore la première fois.

Une dernière soirée avec Mark Knopfler

C’était bien.
Mieux que bien.
C’était… tendre et rude, léger comme l’air et lourd comme le plomb. Soyeux. Râpeux. Mi-figue, mi-raisin. Doux-amer et depuis quelques années, c’était beaucoup crépusculaire,

C’était ta dernière tournée.
Au moment où la salle se rallume, je peine à faire la mise au point. Tout est un peu flou, un peu brouillé, un peu barbouillé, la vue, le cœur et l’estomac, qu’est-ce qu’on peut prendre dans ces cas-là ? Des cachous ? Des comprimés ? Une bouffée blonde de Benson & Hedges ? Mais ça fait plus de 30 ans que j’ai arrêté de fumer. Alors, disons un verre, le premier verre de Glennfidich, liquide fort et cuivré arrivé d’Écosse en même temps que ta musique. La première gorgée qui t’explose la gorge. Le premier accord qui t’explose le cœur. Ça te donne une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Il y avait soi avant. Il y a un autre soi après. Des secousses telluriques. Comme Rembrandt, Rothko, John Irving ou René Fallet.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe à l’intérieur. On s’en va un soir et on rencontre un accord de guitare. Une ligne mélodique que les doigts jouent en pinçant les cordes. Du bout des ongles. En découpant bien chaque note dans une trame de silence. Difficile à expliquer, ce contact. Il existe peut-être dans chacun d’entre nous une toute petite molécule qui dort et ne peut-être réveillée que par un seul parfum, une seule phrase, une seule suite de notes; et quand cette collision se produit, cette toute petite molécule envoie une véritable onde de choc qui te projette hors de tes chaussettes. Le son de Mark Knopfler m’a percuté ainsi, une nuit de 1979. Le groupe s’appelait Dire Straits et la chanson Sultans of Swing. J’ai ensuite suivi ce son. À la trace. Ce son a tracé un long sillon rectiligne dans ma ligne de vie. Avec le temps, il a évolué, s’est souvent épaissi, à l’image de son maître, mais les doigts ont gardé leur doigté.

Sur la scène, 40 ans plus tard, Mark Knopfler a vieilli. C’est le moment de prendre sa retraite, du moins c’est ce qu’il dit, assis derrière son micro. La dernière tournée. The Last Waltz. Il lance sa quatrième chanson. Je reconnais l’introduction. Romeo & Juliet. Chanson douce-amère où Roméo fatigue tout le monde et surtout Juliette avec ses concerts improvisés au milieu de la nuit. Elle se réveille en sursaut, Juliette, elle n’en peut plus. Elle voudrait juste dormir.

Juliet says, Hey it’s Romeo you nearly gimme a heart attack / Juliette dit, Oh, mais c’est Roméo, j’ai failli faire une crise cardiaque.

Pauvre Roméo. Il chante dans le vide. Juliette n’en a plus rien à cirer.

Le clavier s’éteint et le saxo se tait. Trois points de suspension et ses doigts égrènent le premier arpège. Je reste planté là, dans cette seconde, prisonnier du premier temps de cette petite ritournelle qui me retourne le cœur, m’éjecte de mes chaussettes, encore une fois. Ce n’est pas de la nostalgie, encore moins du chagrin, non, c’est autre chose. Tout au fond de moi, cette toute petite molécule s’est remise à bouger et l’onde de choc me renverse d’un seul coup, là, debout au milieu de la foule. Les lumières s’éteignent, les crânes disparaissent et je ne vois plus qu’un point flou et blanc au milieu de la scène.

Ensuite les larmes coulent et je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Rien que le tendre son du temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, au pays de Juliette qui ne reviendra pas.

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La poix et le vent mêlés

Avant de te réveiller, tu sais déjà qu’il fera beau.

Tu ouvres les yeux.
Les étoiles s’abîment dans le ciel bleu-métal. Le jour lèche la lisière des montagnes et la neige s’allume de tons de pleine lune.

Déjà, tu n’en peux plus d’attendre. Sous la douche, tu décides que tu te raseras ce soir ou demain ou n’importe quel autre jour. Et tu petitdéjeuneras derrière ton volant, parce que là, maintenant, il faut que tu partes, que tu te tires, que tu te barres au plus vite.
Tu as déjà perdu trop de temps.

Une éternité plus tard, tu coupes le moteur.

Frénétique, tu enfourches tes chaussures de ski. Ton sac est prêt que tu refermes, mais non ! T’es trop con ! Les peaux sont encore à l’intérieur. Tu les sors. Tu les étends sur les semelles de tes skis. Tu les assures à l’arrière avec le petit crochet.
Ok, les skis sont prêts.
Tu règles la longueur des bâtons. Mais où j’ai mis mon porte-monnaie ? Fébrile tu entreprends de vider le coffre de son contenu quand, bon sang mais c’est bien sûr, je l’ai laissé à l’avant, juste à côté des clés. La bouteille d’eau ? Déjà dans le sac. Le téléphone ? Bien au chaud dans la poche de poitrine. Et les gants ? Les gants ont disparu ! Mais non, ils sont là, imbécile. Tu refermes le sac. Tu engages tes chaussures dans le mécanisme de fermeture, ‘tain c’est pas vrai ! Elles sont encore en configuration descente. Tu déchausses. Tu tires sur le levier. En sueur. En vapeur. Si ça continue, tu vas exploser. Enfin, tu es prêt. Tu places tes skis dans la trace qui te mènera au sommet et tu pars, comme un avion.
Cinq minutes plus tard, te voilà à l’arrêt, en apnée et en nage.
Tu poses ton sac.
Ta veste.

Enfin, tu relèves la tête.

La neige est bleue et sent le printemps. Les sapins réchauffés exhalent un parfum vert et or que tu reconnais, l’odeur de la poix mêlée au vent de la forêt.
L’odeur que tu skiais au sortir de l’enfance, dans ce couloir étroit que toi seul connaissais.

Seul au fond de ce monde où le soleil ne se couche jamais.

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Médor à bord

Depuis cinq minutes, j’ai le nez dans la croupe boursouflée d’un gros 4X4, pots fumants et pneus de tracteur. Posé en évidence au sommet de la vitre arrière, un autocollant triangulaire signale la présence d’un bébé enfoui quelque part dans les entrailles de ce tank démilitarisé.

BÉBÉ À BORD

Bien, et alors ? Une fois de plus, je m’interroge. Que faut-il faire ? Quelle attitude adopter envers ce bébé ? Peut-être faudrait-il profiter de ce providentiel bouchon pour aller s’enquérir du sens de la démarche consistant à annoncer au monde entier la présence d’un enfant en bas âge dans son habitacle.
Dites-moi, Madame, Monsieur, oui, baissez votre vitre, s’il vous plaît. Je voulais connaître la signification de cet autocollant sur la lunette de votre custode. En fait, et pour ne rien vous cacher, je me demande en quoi la présence de votre progéniture ficelée sur le siège arrière de votre voiture pourrait bien me concerner.

Manque de bol, le feu passe au vert.

Peut-être qu’il manque un élément graphique pour compléter le message qui figure sur l’autocollant. Une grosse flèche jaune pointant sur le texte BÉBÉ EST ICI ! Ainsi prévenu avant de s’encastrer dans le cul du véhicule qui le précède, le chauffard multirécidiviste peut in extremis diriger son pare-chocs vers une zone moins pourvue en chérubins.

Manque de bol, il explose Médor.

Sur le côté opposé de la lunette arrière, on indique alors : CHIEN À BORD. Dérouté, et encore sous le coup de l’accident précédent, le chauffard fait un écart, effectue un demi-tête-à-queue avant de défoncer le flanc droit du véhicule où bébé dort à côté du nouveau Médor.

Ce faisant, il pulvérise une portière et le pack de bières calé derrière.

Sur la lunette arrière, le propriétaire du véhicule réparé colle un troisième autocollant. BIÈRE À BORD. Prudent, il ajoute, en lettres rouges, juste à côté CONDUCTEUR AUSSI.
Submergé par ce flot d’informations, le chauffard ne sait plus où donner du pare-chocs. Il freine à mort. Il s’immobilise. Il se gare sur le bas-côté.

Il sort de sa voiture.
Il continue à pied.