Taylor Swift ?

On ouvre le journal.
Un article nous parle de Taylor Swift.

Taylor Swift ? Une chanteuse pop américaine, lisse et blonde. C’est à peu près tout ce que je sais. Sa musique ? Entendu, peut-être mais en tout cas, jamais écouté.
Il paraît que l’album s’appelle folklore. Qu’il est légèrement triste et tout à fait dépouillé. Un peu de piano plus un poil de guitare plus un art consommé de raconter des histoires, manque juste un grain de voix qui rocaille et on obtient Bob Dylan.

Bon, c’est les vacances.
Sur la toile, les contours d’un visage que je modèle à la poussière de fusain, ses cheveux hirsutes et flottants, une résille complexe aux reflets aléatoires. Difficile à saisir, une chevelure, au fusain. Essayez un peu pour voir. Pendant que, coiffeur sachant coiffer, je ventile et j’ébouriffe, je me dis qu’une nouvelle colonne sonore rafraîchirait les murs de mon salon de coiffure

Donc, Taylor Swift, pop, blonde, lisse et américaine.

En d’autre temps, il eut fallu que je laisse mon portrait, que je me rende chez le disquaire, que je lui demande si l’ouvrage en question était bien arrivé dans ses bacs. Michel – il s’appelait Michel – m’aurait sans doute répondu qu’il fallait attendre une semaine ou deux avant que je puisse déposer le 33 tours scintillant sur la tendre surface de ma platine. Le bras se serait soulevé, aurait effectué une légère rotation avant de déposer délicatement l’aiguille sur le bord du vinyle avec un craquement plus velouté qu’un baiser.

Le plus beau bruit que le noir ait jamais produit.

Sur mon ordinateur, il a suffi d’un clic pour trouver l’album en question.
Je l’ai écouté en entier. Du début à la fin. D’un seul trait. Comme au temps d’avant. À un moment, je n’ai plus dessiné. J’ai écouté cette suite de pièces paisible qui formaient une pièce unique et cette voix qui en parlant continue à chanter. Ce n’était pas Bob Dylan, non, plutôt Suzanne Vega en plus souple, en plus coloré, en plus clair et en moins voilé. Elle met ses mots en rythme et en beauté, ses histoires semblent douces-amères et on dirait qu’elle est à l’aise, bien au chaud dans son piano. Elle fait aussi un très joli duo. Et surtout, elle n’en fait jamais trop, cette blonde américaine qui est la reine de la pop, dans un autre monde on dirait.

En lien avec elle, l’article mentionnait d’autres influences, d’autres musiciens que suis aussi allé visiter. J’ai voyagé ainsi une heure ou deux et traversé de nouveaux paysages que j’ai photographiés au passage.
Un jour, j’y reviendrai.
On dit beaucoup de mal des journalistes, faiseurs de fausses nouvelles et contrefaiseurs de réalité, vendus de droite ou de gauche, en tout cas sans aucune espèce d’objectivité. On raconte beaucoup de choses, vraies ou fausses, mais on oublie de dire qu’ils nous permettent parfois de dépasser nos préjugés et nous lancent sur des chemins que jamais nous n’aurions empruntés.

Le soleil se couche à l’aube

D’abord un sentier,
Un chemin muletier
L’invention du gravier
Deux mètres gris de poussier

L’herbe des bas-côtés
Blanchit à mesure que l’été
Craque le dos des pierres
Épuise l’eau de la terre

Frottés aux éclats d’ardoise
Les pas crissent
Les mains se glissent
Sous les jupes du ciel turquoise

Sur la paroi de rochers
Les murs ont formé
Des lignes perpendiculaires
Des rectangles encastrés
Dans le grain des parois lunaires

Le soleil qui s’agrippait en vain
Aux ronces rares
Qui lui déchiraient les mains
Découvre sur le tard
Le bonheur de s’endormir au petit matin.

 

Rêves-mayonnaise

Notre imaginaire est rempli de mayonnaise.

Nos inconscients sont nourris de longs fils de mozzarella fumante et de sauce tomate rouge fluo. Une tranche de viande hachée dorée au pistolet s’immisce dans nos archétypes, s’impose comme le standard, la tranche-étalon, parfumée au bacon.
Et le chocolat, sombre, épais, plastique, le chocolat coule sur un lit de crème blanche, que la cuillère mélange dans une spirale parfaite.
Pas une tache.
Pas un grumeau qui dépasse.
C’est le yaourt que nous ne mangerons jamais, la chemise sans pli, le matin sans réveil et les enfants sans pipi.

La nuit, nous rêvons de corps irréels, de Barbies aux jambes infinies, de Kens blonds et caramélisés. On a épilé à la cire le ciel de nos paysages, décollé la brume, effacé les nuages. Il fait toujours beau sur nos photos. La mer est tiède et le sable chaud.
Personne sur la plage.
Absolument personne.
Il est cinq heures.
Tout le monde dort.

Jour de réouverture

Deux heures dans sa voiture.
À l’arrêt ou au pas.

Il faisait si beau ce jour-là. L’été passait la tête par la fenêtre. Sortait ses draps frais, les faisait claquer au vent, donnait un coup de peigne aux feuilles du printemps.

Il faisait si beau et pourtant, une longue file de voitures marinait sous le soleil montant, une procession de moteurs infiniment tristes, infiniment ronflants. On avance, on avance à peine, on se bat à plusieurs pour un seul centimètre. Dans l’habitacle on s’impatiente. Fait trop chaud et ça sent l’essence. Heureusement, il y a ce petit bouton qui isole l’habitacle des mauvaises particules. Ce petit bouton qui isole de tout, parce que dehors, il y a la pollution, parce que dehors, il y a ce maudit virus en suspension.
Chacun chacune, tous enfermés à double tour dans une capsule. Vitres fermées. D’aucuns masqués parce qu’on ne plaisante pas avec la sécurité. D’autres écrivent des messages, penchés sur leurs téléphones portables.

Dehors, il faisait si beau, on avait un peu retrouvé le droit de sortir, se promener, regarder le monde comme il avait changé.

Dans le bouchon aux odeurs de friture, c’était jour de réouverture.
Allô, oui ? Ah, c’est toi ! Bah oui, toujours pas. Bah oui, ça fait deux heures que je suis là. Incroyable, ils ont tous eu la même idée. Les cons. Encore 4 bagnoles devant moi. Oui, je sais. Non, j’ai pas oublié. Avec 3 grandes frites. Et la sauce barbecue. Oui, j’arrive bientôt. Mais qu’est-ce qu’il faut pas faire pour acheter un McDo.

Avions en papier

Ce voile.
Ce voile léger.

Il fait froid et la bise aigre, la bise vinaigre.
Le printemps pourtant, mais ce voile glace et blanc, livide, ce voile reste là tout le temps. Les fleurs se figent et les couleurs hésitent. Le ciel est d’un bleu givré. Plus rien n’est franc, net, précis. Plus rien n’est clair. Plus rien n’est vrai.
On se frotte les yeux, mais rien n’y fait.
Il reste toujours ce voile.
Ce voile léger.

Ce nouveau filtre de notre réalité.

Rien n’a changé et pourtant, tout s’est décalé. Dans les rues désertes nos yeux se heurtent au front des panneaux publicitaires. Des avions de papier. Une hôtesse au sourire millimétré. Son maquillage. Son geste qui nous invite à prendre place dans le siège baigné de lumière et la mer, toujours la mer, allongée sous le ciel derrière le hublot.
Aujourd’hui le siège est vide.

Nous ne sommes que des passagers.

Expresso Love *

Un expresso, un, parce que tu mollis.

Un double expresso sur le coup de dix, onze, quatorze ou quinze heures. Pour la brume du matin et la tombée du soir. Un double expresso, parce que c’est du lourd, du sombre, du sérieux. Une grenade de poche que tu dégoupilles en comptant jusqu’à trois, quand s’évanouit ton instinct guerrier et que tu sens que tu vas t’abandonner.
Un double expresso et tes éperons sonnent sur la terre battue. Tu pousses la porte du saloon, tes deux colts serrés dans leurs fourreaux.
Le barman se planque derrière son comptoir.
Sur l’écran tactile, le double expresso a des airs menaçants. Quand tu le sélectionnes, tu te sens validé dans ta virilité. Garçon, un double expresso, ça pose son mâle dans le bac à sable où les petits joueurs s’abreuvent d’infusions à base d’herbes savantes.

Un double expresso parce qu’il faut tenir.
Un double expresso pour surtout pas t’endormir.

Je te vois en face de moi, luisant et blême sous le hâle croûté de ta cabine de bronzage. Ton repas, tu l’engloutis, agrémenté d’une rafale de pilules. Tu manges la bouche ouverte et le regard frénétique. Tu suis le fil tressautant de tes pensées, sans jamais vraiment écouter, confiné dans ton espace intérieur que tu ne cesses de ranger, comme tu ranges ta vie et tes fichiers. Tu penses ainsi gagner du temps, mais du temps pour quoi, dis-moi ?
Pour faire du rangement ?

Un double expresso tu marches. Un double expresso tu cours. Un double expresso tu gesticules, ton portable coincé contre ton épaule. Tu ne lèves même pas les yeux pour croiser le regard de cette femme qui te tend le gobelet de carton où fume ton café noir. Tu sors ta carte de crédit et tu paies.
Sans contact.
L’été est là que tu ne vois pas.
L’odeur du soleil, tu ne la sens pas.
Tes enfants ont grandi sans toi. Tes genoux sifflent et ton dos te fait mal. Tu es si fatigué que tu ne peux plus dormir. Sur ton écran le tableur ondule et les chiffres se brouillent. Quinze heures tu te noies. Pour émerger, tu te diriges vers la machine à café. L’index tremblant tu sélectionnes : un double expresso.
Et tu paies.

Sans contact.

* Expresso Love est le titre d’une chanson de Dire Straits que vous entendrez ici

Cascade

On monte. On monte. Un pas après l’autre, entre les sapins.
On monte.
La dernière trace s’efface.
La dernière trace.
Le dernier signe.

Encore une seconde et il n’y aura plus qu’un champ lisse et blanc. Derrière s’ouvrira un passage étroit, un léger méplat taillé dans le flanc aigu de la montagne.
Une ligne en dévers. Le poids sur le pied droit. Ça dure, ça dure et c’est désagréable, ce déséquilibre. Tout le poids, tout le temps, sur une seule jambe. Je m’arrête, je soulage, je fais le héron. Le virage arrive enfin. Je repars dans l’autre sens et la pente bascule de l’autre côté.

J’entame une nouvelle diagonale sur plan incliné. Trop incliné. Il faut déchausser. Mes skis sur l’épaule, je continue à pied. Un pas après l’autre, avec application, j’entame la neige au poinçon.
J’avance, sur la ligne d’une hanche.
Le dernier oiseau s’est tu.
Reste le bruit du vent qui transporte les fragments de l’écho soyeux d’une cascade.
L’eau coule dans le silence.
Il fait froid.

Chaque pas une autre seconde, chaque pas un ailleurs bleu où viennent s’échouer tous les bruits du monde. L’eau frissonne au contact des rochers. Je me hisse lentement sur l’épaule de la montagne.
Tout est calme, il reste juste ce bruit, ce murmure mouillé qui monte du sillon sombre et étroit que j’ai laissé derrière moi.

Juste le bruit de l’air,
Juste le bruit de l’eau.

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St Valentin mon amour

ISEULT : Qui c’est ?
LE FLEURISTE : C’est le fleuriste.
ISEULT : Qu’est-ce que c’est ?
LE FLEURISTE : Des roses rouges avec des cœurs rouges. POUR LA SAINT VALENTIN!
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement original, tellement romantique.
TRISTAN : Mais non chérie, c’est rien, il faut que notre amour éclate sur le monde comme une bombe anarchiste.
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement beau ce que tu dis que je sens mes sens s’embraser. Oui, mes sens sont tout à fait embrasés. Viens maintenant.
TRISTAN : Alleluia ! Noël ! À nous les femmes qui fument.
ISEULT : Oh oui.
TRISTAN : Je sens que je vais venir.
ISEULT : Oh oui. OH OUI !
ISEULT & TRISTAN : Râh. Âah. Oui. OUI. OUIIIIIIIIIII !
TRISTAN : Alors, heureuse ?
ISEULT : Mieux, amourheureuse.
TRISTAN : Il faudrait virer le type qui écrit les dialogues.
LE FLEURISTE : Ces messieurs-dames ?
TRISTAN : Quoi encore ?
LE FLEURISTE :  Les fleurs, je les mets où ?
TRISTAN : T’as pas entendu notre moment romantique ?
LE FLEURISTE : Ah bah ça, faudrait être sourd…
TRISTAN : Alors, maintenant qu’on a tiré notre coup, tu remballes tes tulipes à deux balles et tu te barres.
COMMERÇANT!

Gratin de chou-fleur

À midi, je lis.

Moment exquis entre deux périodes de vie communautaire rythmée par d’importantes réunions et des emails urgents. Au menu : choix d’une table inoccupée en vue de l’élaboration d’une bulle privative, assiette de verdure, gratin et Gros-Câlin. Non, pas de galipette d’ordre galant, il s’agit ici du roman de Romain Gary / Émile Ajar qui pourrait vous plaire si vous aimez les dérapages grammaticaux et les embardées syntaxiques.
Sinon, vous pouvez sans autre passer votre chemin.

Le roman bien calé sous le plateau, j’entame ma salade et la page 68 quand une touffe de cheveux blonds suivi de deux yeux et d’une paire de narines apparaissent sur les contreforts de mon flanc gauche. Je fais semblant de rien. Le visage disparaît. C’est très bien mon petit, laisse-moi tranquille et va jouer ailleurs. Mais qui c’est qui me tire par la manche ? Ah mais c’est pas vrai, tu vas me lâcher petit morveux ? Et d’abord, qu’est ce que tu fais là tout seul, attends un peu que je trouve ta maman.

– Monsieur, c’est quoi ça ?
– C’est quoi quoi ?
– Ce truc bizarre là ?
– C’est un plat à gratin.

La maman arrive et me regarde, amusée. Le petit garçon énervant s’obstine.

– C’est quoi dedans ?
– Je pense pas que tu vas aimer. C’est du gratin de chou-fleur. Tu veux goûter ?

Horrifié, le jeune homme fait non de la tête. Il repart vers sa maman.

Voilà. Bien fait. Tu apprendras que la curiosité est un vilain défaut. Tu vois cette belle croûte dorée et tu te dis miam, ça a l’air trop bon. Il ne faut jamais se fier aux apparences petit bonhomme, parce que sous la surface brillante se cache l’affreux légume blanc, fade et mou du genou, le chou-fleur honni de tous les petits.
De tous les petits ?
Mais qu’est-ce que tu racontes, bougre de vieux grognon ? Tu te rappelles quand tu donnais la becquée à tes propres enfants. Tous les légumes passés en purée pour qu’ils s’habituent, qu’ils aiment tout, qu’ils mangent de tout quand ils seraient grands. Et là, tu viens de faire passer le goût du chou-fleur à cet estomac en formation.

Gros-Câlin reste en rade. Je regarde le gratin. Le petit garçon mange une pizza. Sa maman me maudit intérieurement. J’hésite. Il est peut-être encore temps de rattraper mon erreur, de lui redonner le goût du chou-fleur. Le petit garçon se lève, il me regarde, il descend de sa chaise. Si je l’appelle maintenant, je lui dis quoi ? Je lui demande s’il veut goûter une part de de mon gratin déjà entamé ? Il pensera que je veux l’empoisonner et sa mère va appeler la sécurité.

Il se dirige vers une table basse où l’attend une demoiselle de son âge. Ils jouent. Ils rient. Un jour, ils franchiront main dans la main le porche de l’école maternelle. Ils grandiront. Ils se sépareront. Elle sera médecin, il sera pâtissier. Un jour, ils se retrouveront. Elle l’invitera chez elle. Il apportera un bouquet de tulipes et un gâteau de sa composition. Sur la table, après les crudités, elle déposera un bœuf bourguignon, une jatte de purée et un gratin de chou-fleur. Après une hésitation, il fendra la croûte dorée et prendra la première bouchée de ce légume honni qui remplira son palais d’une senteur douce-amère que le fromage grillé illuminera.
Il se souviendra alors de ce vieux con qui pendant toutes ces années l’a tenu éloigné des charmes surannés de la famille des Brassicacées.

Il prendra une deuxième bouchée.
Ils se regarderont.
Il trouvera ça très bon.

Über Noël

Cher petit Papa Noël,

Cette année, Noël tombe pile le 24 décembre.
Trop cool.
Décembre est le mois le plus vilain de tous les mois. Quand il fait jour il fait déjà nuit. En plus il pleut et il fait gris. Heureusement, on a mis des lumières partout dans la ville et moi j’ai un beau sapin dans le salon. Avec des boules et une guirlande qui clignote à toute vitesse et fait du bruit. C’est pour que tu puisses bien me voir quand tu descendras du ciel avec tes jouets par milliers.

Aussi, j’ai vu ton camion sur mon portable et je vais te dire, franchement, j’ai pas aimé.

Comme si tu savais pas que les enfants ne doivent pas boire des sodas sucrés. D’ailleurs, tu ferais mieux d’arrêter le Coca. Ta tête, on dirait une brioche grillée et ton nez, ah ça ton nez, on voit bien que tu bois pas que du Coca, cher papa.
Si tu continues, ça risque bien d’être ton dernier Noël. Dorénavant, pour les fêtes, faudra faire ceinture. Pas toucher au Sauternes. Renoncer au foie gras. Et aussi, ta barbe. Tu devrais la couper, sérieux, ta barbe. Tu trouves pas ça un peu louche, un vieux gros plein de poils longs comme mon bras qui court après les enfants. Petits petits petits petits, venez à moi chers petits. Là, toi le blond, tu veux un bonbon ? Allez, viens, n’aie pas peur. Assieds-toi sur mes genoux, on sera mieux pour discuter. Regarde dans ma hotte, j’ai plein de beaux cadeaux.
Et après, si tu es bien sage, je te ferai voir mon petit oiseau.
Tu crois sérieusement que ça va continuer à marcher ? En 2019 ? Avec tes coordonnées et ta photo partout sur le net ? Ho ? Ho Ho Ho ?
On est au 21ème siècle ici. Ici, c’est Amazon. FedEx. UPS. Tes rennes qui puent le phoque et ton traîneau en bois, on les a remplacés par des drones. Un peu comme des petites soucoupes volantes que tu peux piloter à distance avec un joystick et une petite caméra. Plus besoin de te peler les burnes par moins quinze degrés au-dessous de zéro et surtout, plus besoin de ramoner.
De toutes façons, la cheminée, c’est du passé.

Alors voilà, cher Monsieur Noël, au vu des multiples changements qui affectent notre société, je suis au regret de vous annoncer que vous êtes licencié.

– Moi, licencié ? LICENCIÉ ? Et les petits enfants, leurs yeux qui brillent et leurs mains qui se tendent ?
– Vers quoi, on se le demande. Vieux dégoûtant.
– Et les cadeaux ? Et les chants ?
– Écoutez, j’ai ici tous les papiers. Il ne reste plus qu’à signer.
– Et si je refuse ?
– Notre offre est extrêmement généreuse. Nous vous laissons les rennes et le traîneau. L’entrepôt et ses dépendances. Et surtout, nous vous laissons tous les droits.
– Tous les droits ?
– Oui, tous les droits sur l’utilisation de la marque « Père Noël », qui vous appartient d’ailleurs, et ce, dans toutes les langues. C’est pas beau, ça ?
– Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, de la marque ?
– Décidément, vous êtes trop con. Vous avez la marque, on se charge du reste. Ouvrir le webstore, un magasin virtuel quoi. La boutique du Père Noël. Tous les cadeaux en un clic. Les paniers, les listes, l’acheminement : on s’occupe de tout. Pareil pour les paiements : Mastercard, Visa, PayPal et le tour est joué. Plus de comptes à rendre. Plus d’horaire. Vous travaillez où et quand vous voulez.
– Bon, en même temps, ça reste toujours la même date, Noël.
– Oui, ça c’est embêtant. Mais là aussi on a un plan. On va créer le Noël de printemps ! Vous avez remarqué, en mars, à quel point les gens sont déprimés. Il fait froid, gris, sombre. On a juste envie de se flinguer. Alors, on ressort les guirlandes, on allume, on illumine. Des couleurs ! du vert ! D’ailleurs, pour l’identité visuelle on a choisi le vert. Un Père Noël vert. C’est nouveau, frais, révolutionnaire. Dans les fleurs. On l’envoie même chasser les oeufs. Noël à Pâques. Une réunion. Une fusion. Et deux fois plus de chocolats par milliers.
– Et les cadeaux, qui va les payer ?
– Ah bah ça, c’est vous.
– Comment ça, c’est moi ?
– Vous ne croyez quand même pas qu’on va financer votre opération. À partir de maintenant, faut réfléchir autrement. Vous n’êtes plus un employé. Vous êtes un auto-entrepreneur. Libre et indépendant. Mais la liberté, ça se mérite.
– Mais moi,  je veux pas être licencié !
– Au début, nous allons vous aider. Un prêt de cent millions, remboursable sur trois ans. Pour les intérêts, on dira neuf pour cent. Et aussi, une petite commission sur le prix de vente, à peu près vingt pour cent.
– Et je gagne ma vie comment ?
– Avec le reste. Tout le reste. Votre marge, plus les droits pour l’utilisation de la marque. D’après nos calculs vous aurez largement de quoi vous payer tous les rennes que vous voulez.
– Et si personne ne veut fêter Noël au printemps ?
– Faites-nous confiance, le vert, c’est tendance. Le retour aux sources. La nature. Les emballages, tous biodégradables. Un Noël plus conscient, plus profond, plus dépouillé et les cadeaux, tous entièrement durables.
– Noël à Pâques… Au fond, pourquoi pas. Je signe où ?
– Vous signez là.

Deux ans plus tard, épuisé par les cadences infernales imposées par deux Noëls par année, Petit Papa avale quatre bouteilles de Bourbon et meurt dans son lit, la bouche remplie de vomi.
Sa marque, ainsi que tous les actifs de l’entreprise Christmas Inc. sont cédés pour pas grand chose à un groupe d’investisseurs internationaux.
La nouvelle entreprise  déploie ses entrepôts immenses dans le monde entier. Épuisé par les cadences infernales, le personnel menace de se suicider.
Touchée par tant de détresse humaine, l’entreprise publie une charte de bonne conduite et offre à chaque employé une bouteille d’eau et un massage des pieds.
Le coût engendré par cette nouvelle mesure provoque une hausse des charges qui pèse de tout son poids sur l’estomac de Monsieur le Directeur. Réuni en urgence, le conseil d’administration prend immédiatement la mesure de la gravité de la situation. L’heure est grave, il faut sans plus attendre  desserrer les mâchoires de l’étau refermé sur le directorial abdomen. Par conséquent :

10’000 employés sont licenciés sur le champ.
L’âge de la retraite passe de 65 à 75 ans.
Le congé maternité est supprimé.
Il est désormais interdit de bâiller

Pour terminer, et à l’unanimité, les membres du conseil décident de remplacer 2 Noëls par 52 Black Fridays.