Bœuf bourguignon végétarien

Il faut tout d’abord se rendre chez le boucher. Exiger que l’homme de l’art vous présente le morceau entier avant de le débiter devant vous. Idéalement, il faudrait tout connaître de la personnalité du défunt. Son nom, bien sûr. Ses petites habitudes. Son fourrage préféré. Le pâturage où il aimait aller brouter. Les trains qu’il regardait passer.
Le boucher s’en fout. Il taille en pièces un beau morceau de ragoût. Il pèse. Il met un joli papier autour. Il agrafe. Il tend le paquet de deux kilos quatre-cents grammes de viande fraîche que j’emporte chez moi et fais réserver.

Dans la cocotte en fonte émaillée oultremer, un filet d’huile d’olive chaude fait revenir un peu d’oignon mélangé à beaucoup d’ail, parce que l’ail, ça tue le ver. Ensuite, jetons les morceaux de viande qui crépitent et prennent une petite couleur dorée. Ça sent bon. C’est le moment de déglacer.
Avec quoi, me direz-vous ?
Pour les intégristes, la question ne se pose pas : c’est le Bourgogne qui fait le bourguignon. Mais, autant vous le dire tout de suite, nous nageons déjà en pleine hérésie, ayant substitué au beurre normand l’huile d’olive extraite des mers du sud. Pendant qu’on prépare le goudron et les plumes, je déglace avec du Beaujolais qui siffle et s’envole en fumée. Je noie. Je sale, je poivre. J’attends une demi-heure. Ensuite j’ajoute deux oignons entiers, des gousses d’ail à volonté, du céleri, des carottes, un peu de thym et de laurier.

Voilà. Dans la recette traditionnelle on attend deux ou trois heures en laissant mijoter à feu doux. Pour atteindre l’extase, il faudrait laisser refroidir et réchauffer le lendemain.

Dans la version végétarienne, vous accueillez vos invités. Vous les invitez à s’asseoir autour d’un apéritif tonique mais léger. Vous retournez à la cuisine où le ragoût mijote en exhalant une odeur de paradis. Il ne reste plus qu’à le laisser glisser en roue libre jusqu’au moment d’être sacrifié. Et là, très important ! Au lieu de mettre l’indicateur de la plaque de chauffe en face du 1, vous l’orientez à l’autre extrémité du cadran gradué.
Les amuse-gueules ayant fait leur chemin, vous revenez en cuisine trois-quarts d’heure plus tard. Vous soulevez le couvercle et c’est Hiroshima. Un nuage de fumée âcre envahit l’espace. Dans la cocotte en fusion, vous distinguez un magma sombre qui paraît jaillir des tréfonds de la terre. Délicatement, vous essayez de démouler la couche supérieure qui se désagrège au contact de votre spatule. Désespéré, vous portez un fragment noirâtre à votre bouche : ça sent le feu de sarments et le foin brûlé.

Alertés par l’odeur, les invités se rabattront d’instinct sur le gratin de polenta au Parmesan agrémenté de carottes au beurre et de salade du jardin.

Et c’est ainsi que le bœuf bourguignon devient végétarien.

Golden Golden

Blanc, l’autocollant. Blanc.
Rond, avec une petite lèvre à son extrémité. Une languette, à soulever, c’est indiqué par une flèche imprimée en jaune. La petite flèche pour dire : « Glisse ton ongle ici pour soulever l’autocollant. » Alors, on glisse un ongle, on soulève, on tire sur le film plastique qui s’enroule entre les doigts, poisseux et gras.
L’adhésif, lui, reste collé sur la peau de la pomme.
On nettoie à grande eau, on essuie. L’adhésif reste là, petite trace circulaire qui s’accroche au passage de la main.
L’eau ne suffit pas.

Alors, que faire ? Essayer le savon ? Le produit à vaisselle ? Ou passer directement au dissolvant pour vernis à ongles ? Mais ensuite, comment on le nettoie le dissolvant, hein ? Comment ? On veut pas en manger du dissolvant, ni en boire non plus d’ailleurs. Non, on veut juste manger une pomme. Jaune. Une Golden. Pas besoin d’autocollant, on sait ce que c’est, une pomme, depuis le jardin premier : c’est plus ou moins rond, plus ou moins dur, ça va du jaune au vert profond, sous la peau il y a de la chair et au milieu, les pépins.
On parle bien ici de l’objet physique, pas de sa représentation, un tableau qui dirait : « Ceci n’est pas une pomme. » Parce que ceci n’est pas un musée : pour acheter le fruit, nous nous sommes rendus au marché, à la supérette ou au supermarché. Là, sur leur étal, les pommes étaient déjà classées par variétés, couleurs, et indication du prix au kilo. On a pris le temps de lire, de faire un tri et de choisir un petit panier de Golden à cause du goût et des taches de rousseur.

Maintenant, sur chaque Golden, il y a un autocollant pour dire que la Golden est une Golden. Vu du domaine du langage, on pourrait dire qu’il s’agit d’un simple pléonasme. Mais transplanté sur les terres maraîchères, cet autocollant indélébile et toxique est juste l’une des formes les plus abouties de l’extension du verger de la bêtise humaine depuis que l’Homme s’est mis en tête de planter le premier pommier.

 

L’Étranger

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

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Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 46ème Forum Économique de Davos

Mes chers amis,

Autant vous le dire tout de suite, j’ai peur.

Il y a une année, nous étions encore 62.
62 nantis avec autant de pognon que 3 milliards et demi de pauvres. Les plus pauvres, ceux qui grattent la surface de la terre à la recherche de racines comestibles alors que l’indice Big Mac atteint à peine 4 dollars 80 aux États-Unis.
Une année plus tard, nous ne sommes plus que 8, mes potes et moi, plus que 8 à avoir autant de fric qu’une moitié de l’humanité. Pour être honnête, il faut dire que 2016 a été vraiment dramatique pour les miséreux.

Alors, réfléchissez un peu mes amis. Imaginez que 3 milliards et demi de nécessiteux soient à même d’effectuer une simple division (malgré tous mes efforts pour les priver d’éducation, voir mon discours de 2015) et qu’ils découvrent que le rapport de force en leur faveur se situe à environ 437 millions 500 mille contre moi. Que croyez-vous qu’il va se passer dans la tête de ces frustes esprits ?
Je vais vous le dire, moi, ce qui va se passer. Un beau matin, cette horde de sauvages en haillons va débarquer chez moi. Ils voudront manger à ma table et boire mon vin. Leurs corps sales se glisseront dans mes salles de bain. Leurs pieds écorchés convoiteront le cuir souple de mes chaussures et mes lotions hydratantes aiguilleront la concupiscence de leurs mains décharnées.

Ils se coucheront sur mes lits.
Ils conduiront mes voitures.
Ils fouleront mes pelouses.
Ils ne voudront plus porter que le parfum de mes roses.
Et surtout, surtout, ils seront beaucoup.

Alors, mes amis, que faire en attendant le jour inéluctable où ces hordes païennes viendront mugir jusque dans mes salons ? J’ai longuement réfléchi à la question. Et j’ai trouvé la solution ! Pour que les sauvages restent chez eux, il suffit de les empêcher de partir. Comment ? En les immobilisant. Le moyen ? Le gras ! L’excès de graisse, tout simplement.

Voici mon plan pour engraisser rapidement les couches les plus défavorisées de la population.

Tout d’abord, nous allons les gaver. Gratuitement. J’ai déjà un accord de principe des principales chaînes de restauration rapide étasuniennes. Elles pourront ainsi recycler leurs produits périmés et leurs huiles frelatées. Un peu sur le modèle de l’essence, vous voyez ? L’essence qualité africaine, vous savez, ce carburant toxique qu’on vent avec succès aux pays du tiers-monde. Eh bien, nous ferons pareil pour les hamburgers gratuits qui seront distribués à ces nécessiteux : aux ingrédients habituels, nous ajouterons un cocktail de produits chimiques qui favoriseront le développement rapide de leur masse graisseuse. Nous modifierons également la composition des sodas en ajoutant du sucre au sucre pour que la charge calorique soit en mesure de répondre à nos attentes en matière d’obésité.
Ensuite, et pour prévenir leur besoin naturel de bouger, ce sera ordinateur gratuit pour tout le monde avec accès Internet illimité. Enfin, quand je dis illimité, nous leur donnerons essentiellement du divertissement, des séries, vous voyez ?  Des séries et de la télé-réalité. Ces gens-là n’ont pas besoin d’être informés, encore moins d’être éduqués. (Revoir mon discours de l’année dernière.) Non. Ils ont juste besoin d’être assis. Assis derrière leur écran avec un plateau-repas toujours bien rempli. Quelque mois suffiront pour transformer ces corps faméliques en corps gras. En corps obèses. Et après, bonne chance pour l’invasion… Les chers barbares ! Je les vois d’ici essayer de faire trois pas avant marcher sur leur ventre. Ils pourraient bien être quatre milliards, ou cinq ou six, le temps que ils prennent les armes elles seront déjà rouillées.

Donc, mes amis, voilà le plan que nous avons préparé, moi et mes 7 compagnons de très grande fortune. Et n’oubliez pas qu’en nous protégeant, nous vous protégeons également, vous et vos tout petits millions. C’est ce que j’appellerai une opération gagnant – gagnant.

En parlant de gagnant, laissez-moi terminer avec une information qui pourrait vous intéresser. Si j’étais vous, j’investirai quelque argent dans Mc Donald’s ou Burger King. Ces deux sociétés seront les partenaires principaux de notre action intitulée « Un Hamburger Pour Tous ».  Nous n’allons toutefois pas investir notre argent dans une entreprise purement  philanthropique. Non. Faut pas rigoler. Ce sont les états qui seront sollicités. Les états. Les organisations internationales. Les organisations non-gouvernementales. Et les dons bien sûr, les dons. Grâce aux collectes que nous organiserons. Cet extraordinaire mouvement de solidarité permettra de financer tous les coûts liés à cette opération et fera grimper la valeur du steak haché jusqu’à des sommets encore inconnus aujourd’hui.

Alors, chers amis, je vous laisse dès maintenant vous pencher sur votre portefeuille d’actions pour que cette petite affaire se fasse au profit de tous. Vous voyez, nous sommes tellement trop riches, nous ne sommes plus que 8, mais nous aimons tellement trop partager.

Applaudissements, hourras, larmes de joie et délire bruyant dans la salle.

La fin du contre-jour

Le soir tombe orange et bleu.

À contre-jour les montagnes, le cèdre du Liban frangipane et les aiguilles de pin, leur parfum vert, bronzé, brûlé, leur parfum qui crépite fugace et entêtant, ses étincelles qui s’allument au contact de l’essence du soir, le soir marée noire s’étend, s’étale, d’est en ouest, liquide et soyeux.
La nuit se lève lentement et la terre enfin, repassée de noir, la terre se détend, se déploie, respire de tous ses poumons, de tous ses pores, s’étire jusqu’au bout de ses longs doigts, les jambes toujours prises dans la résille des routes qui scintillent, mais le long de la trace horizontale découpée dans le ventre saillant de la montagne, la ligne continue des phares se barre de longs intervalles dépourvus de toute électricité.
La ville se tait, engluée dans la nappe de chaleur qui remonte de l’asphalte et des murs blancs que le jour à chauffés, la ville se tait, elle écoute le pas étouffé d’un chat aérien qui marche en apesanteur, les ultrasons stridents et courts des chauves-souris, leur vol tranchant, leur trajectoire remplie de cassures et de droites brisées.

Le contre-jour s’éteint.

Il reste au fond du ciel une dernière ligne claire, diffuse et phosphorescente, l’illusion éphémère de l’éternité d’un jour d’été.

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Ma main amie

 

Laisse aller ta main, laisse, ne réfléchis pas.

Ferme les yeux. Ferme-les, ne pense pas. Ne pense plus aux ombres et aux volumes. Ne dissèque pas ce corps en muscles et en os. N’écris pas ces trois plans que tu ne suivras pas. Ta main, elle, ne réfléchit pas. Ta main va. Elle commence d’un côté de la toile, pas besoin de cadre, elle sait où elle va.

Ta main.

Trace un trait qu’elle corrige d’un revers du petit doigt, qu’elle reprend, en plus souple, en plus noir, qu’elle transforme en courbe, d’un geste nerveux et souple à la fois, qu’elle estompe encore. Qu’elle reprend. Retouche. Reformule. Suit un chemin invisible sur la surface lisse et blanche, petit à petit, au fur et à mesure, la tranche de la paume qui crisse sur la surface, brouille le trait tracé au frais, étale la poudre noire qui remplit les contours d’ombres involontaires.

Oublie l’apprentissage, les échecs et les peurs. Tes années passées que tu comptes, effaré, tes années passées sont un trésor. Elles vivent en toi, profondes et silencieuses, elles sont ton tour de main quand tu fais tourner tes phrases, elles sont tes points de fuite ou tes ombres portées. Le reflet toujours un peu plus pâle et qui s’évanouit. La ligne de symétrie. Chaque année, chaque jour, chaque heure passée sur le métier à écrire ou à dessiner, chaque seconde est là, vivante, vibrante et prête à l’emploi.

Ta main le sait. Elle n’a plus besoin de toi.

Les hommes du supermarché

J’entasse, systématique.

D’abord les produits lourds. Les produits emballés. Au fond. Les pâtes. Le riz. Tout ce qui est en boîte. Tout ce qui est rigide. Tout ce qui ne se déforme pas. Au fond. Ensuite, les fromages à pâte dure. Les yaourts. Le pain. Les pains. Six ou sept. Après, les légumes plus costauds, poivrons, brocolis, carottes, courgettes. Au-dessus, les fruits qui résistent aux chocs. Ensuite, sur le tapis, arrivent, suivant la saison, fraises, framboises, mûres, mangues, abricots, pêches, chair juteuses et peaux délicates juste à même de supporter le poids léger d’une laitue pommée ou frisée, ça dépend du moment, de l’envie et de l’appétit des enfants.

Sur le ruban, la salade arrive toujours en dernier. La salade, c’est fragile, vous comprenez.

Dans mon caddy, quatre sacs remplis à ras bord et non madame, je n’ai toujours pas ma carte de fidélité. C’est au moment de payer que j’y pense maintenant, chaque fois depuis quelques semaines, depuis ces deux colonnes écrites d’une main de femme à la dernière page d’un hebdomadaire que je lis depuis longtemps.
Deux colonnes.
Qui peuvent être futiles ou profondes. Deux colonnes pour raconter un fragment de vie, une histoire, un étonnement. Deux colonnes pour s’emporter, rire ou s’émerveiller. Deux colonnes agiles, aérées, aussi légères que l’air du temps.

Ces deux colonnes que je relis dans ma tête. Chaque semaine. Depuis quelque temps. À chaque fois que je paie mon dû à la caisse du supermarché.
Deux colonnes où elle parle des hommes. Les hommes. Les hommes qui font les courses. Les hommes s’égarent dans les allées. Les hommes ne savent pas où est le beurre et ne trouvent pas le jambon. Avec leur liste, les  hommes auraient besoin d’un plan. Les hommes handicapés de la tomate ou du stick de poisson. Constructeurs de navettes spatiales mais infoutus de faire la différence entre lait entier et lait écrémé. Les hommes, enfin, qui congestionnent, qui forment à la caisse un goulet d’étranglement, parce que les hommes justement, les hommes passent mille ans à ranger une brique de lait rectangulaire dans le ventre rétif d’un cabas à demi ouvert.
J’y pense maintenant, chaque fois que je passe à la caisse, chaque fois que je remplis mes sacs, le plus systématiquement possible, le plus rapidement possible, mes quatre ou cinq sacs, pour la semaine, pour mes deux garçons et moi, depuis dix ou douze ans.
Quatre ou cinq sacs remplissent un frigidaire et vendredi prochain, il n’en restera plus rien.

Je ne sais pas pourquoi ce texte m’a pincé jusqu’au sang. Peut-être parce que j’aime bien la femme qui écrit ces deux colonnes, son écriture, son regard amusé, elle est à la fois drôle et pertinente, malicieuse et intelligente et je crois que c’est ce qui m’a troublé. Elle était certainement pressée, en retard, et il y avait ce type à la caisse, ce type maladroit et lent, cet enfoiré, mais qu’est-ce qu’il fait purée ? Il prend son paquet de pâtes, voilààà, comme çaaaa. C’est bien. Maintenant, tu essaies de les mettre dans le sac. Mais d’abord, banane, il faut le déplier, le sac ! Maintenant, dépose le paquet de pâtes. Et le sac ! Tiens-le à deux mains ! Enfoiré ! Ah le con. Il ne va jamais y arriver. Il faut lui donner un mode d’emploi, faire venir le service clients. Cinq heures trente-cinq, je ne vais jamais y arriver. Mais bouge ton cul, enculé !
L’enculé bouge son cul. Lentement. Elle est au bord de l’altercation et puis non, finalement. Elle attendra sagement qu’il dégage, ce qu’il finit par faire, à regret, on dirait.

Le soir venu, il faut que ça sorte et elle écrit d’un jet. D’un cri, elle dit : « Les hommes sont. Les hommes font. » Elle est encore sur des charbons ardents. Mais le lendemain ?  Ou le surlendemain ? Elle a eu le temps de faire d’autres courses, de voir d’autres hommes. Elle a eu le temps de se reprendre, de relire le texte au calme, à tête reposée.

Les hommes sont. Les hommes font. Les hommes donc et moi, en négatif, je lis : « Les femmes sont. Les femmes font. »

J’ai toujours trouvé ça normal, mais, pour la première fois de ma vie, j’ai envie de revendiquer mon statut d’homme ménager, coursier, cuisinier, lavandier et repasseur. D’un seul coup, je hisse le grand pavois. Je m’assieds au sommet du grand mât. « Oyez, oyez braves gens, voyez ici le repasseur ! » Ça vous la coupe hein ! Repasseur, c’est très fort, encore plus fort qu’homme-élastique ou homme-canon. Repasseur, c’est l’homme bionique : passez Superman, Spiderman et Batman à la centrifugeuse, faites revenir le jus, laissez refroidir, incorporez les blancs d’oeuf battus en neige, déposez dans un moule chemisé et vous obtenez Ultraman : l’homme qui chasse et qui repasse.

Mais qu’est-ce que je raconte ? Je perds la tête ou quoi ? Le fer à repasser n’a pas de sexe. Il a juste besoin d’électricité.

On raconte vraiment n’importe quoi quand on est énervé.

Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier, la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre entier et suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.

Un jour mes mains

J’appuie sur les pédales. Il me reste cent, cent cinquante mètres pour rejoindre ce trou percé dans la paroi où éclate l’ardoise au soleil.

J’appuie sur les pédales et je reste collé. Collé au goudron qui fond, à la route qui monte vers l’entée du tunnel que je ne franchirai jamais. Je vais m’arrêter là, au bord de la falaise. M’asseoir sur un croc de béton coulé sur le rebord de cette route de montagne pour marquer la limite du monde suspendu. Poser mes fesses sur le rebord du vide. Refroidir. Reprendre mon souffle. Boire un peu d’eau.

Il fait trop chaud. L’air liquéfié fait onduler le paysage et les sapins font des vagues. J’avais dit que j’allais m’arrêter, mais non ! Suprise, mes jambes ! Papa ne s’arrêtera pas. Papa continue, mes cuisses. Eh oui, c’est comme ça. Il ne faut pas se fier à ces deux hémisphères déliquescents qui fondent comme un morceau de Gruyère – sans trou, le Gruyère ! – enfermé dans la cage d’un micro-ondes. Eh oui, mes mollets chéris, même si le souffle me manque et même si je vais probablement vomir sous peu, il est hors de question de s’arrêter, je disais ça juste pour rire, maintenant continuez à tourner !

Dans le tunnel il faisait frais. Ensuite, j’ai zigzagué jusqu’au barrage et je me suis assis à son extrémité. En face de moi le cirque des montagnes reprenait des couleurs au gré de la course des nuages. J’ai bu un peu d’eau, doucement, pour que ça descende sans remonter. Deux promeneurs m’ont demandé leur chemin. Je leur ai répondu que oui, sans doute, leur chemin passerait par là.

Mon chemin, je le connais si bien et pourtant. Chaque année, quelqu’un en modifie le profil, ajoute un virage, quelques degrés à la pente et à la température qui ne cesse d’augmenter. Un jour, il faudra mettre pied à terre. Un jour, il faudra laisser le vélo. Un jour il faudra rester en plaine, marcher à l’ombre et à plat. Un jour, il faudra une canne et le jour où mes jambes ne voudront plus marcher, je resterai assis à contempler la marche des nuages.

Il me restera mes mains pour écrire des voyages.

Un jour mes mains interrompront leur course légère et j’espère de toutes mes forces que ce jour-là, je ne serai plus là.

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Même si

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise.

Même si les vacances
Allongent les plages
Et déroulent une bande de peau turquoise
Sur le dos blanc des nuages,
Allongée sur un coude,
Indolente,
Liane souple et sinueuse,
La mort lente.
Même au fond de l’été.

Sous la résille des arbres immenses
Qui quadrille la courbe du soleil
Du petit matin au crépuscule
Et jusqu’au cœur des nuits blondes,
La mort pâle.
Même si l’ambre solaire
Fait briller les murs de l’année scolaire.

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise,
Liane souple et nonchalante,
La mort se love autour d’un nœud coulant.

Les enfants jouent, il fait si beau.
L’été coule au fond d’un bateau.
D’un coup sec, la liane claque, la mort se tend.
Ses anneaux glissent, resserrent d’un cran
La longue étreinte du nœud coulant.

Il fait trop chaud encore.
Alors, lisse et luisante, la mort,
La mort se détend.
Reprend son sac et sa serviette,
Remonte dans sa chambre
Ferme la porte et les volets.

Allongée dans le noir,
La mort
S’endort,
En attendant le soir.