L’agneau à la méduse

En novembre 2014 Ruby franchit les portes de l’abattoir et c’est la fin.
Ensuite, on la transforme en ragoût, filets et côtelettes, une gousse d’ail et un peu de romarin. En matière d’accompagnement, je suggérerais un Côte de Baune-Villages encore assez vif pour faire la course avec l’agneau.
Les végétariens pourront se contenter de notre galette de sésame sur son lit de verdure. Ils boiront de l’eau minérale et ils auront mille fois raison. En accompagnement avec Ruby, ce n’est pas un vin rubis qu’il eut fallu choisir.
Non.
Mauvaise réponse.
La solution était un Entre-Deux-Mers sec et surfant sur l’iode de la vague remplie de poissons. Ou de fruits de mer, c’est selon la saison. En Asie, on sèche la méduse. On la découpe ensuite en très fine lamelles qui retrouvent leur souplesse originelle lorsqu’on les plonge dans un bain de bouillon.

Avec Ruby, la gastronomie fait une embardée, un triple toe loop et deux tonneaux avant de s’immobiliser, les roues à l’envers et les quatre fers en l’air.  En réalité, Ruby est une agnelle chargée jusqu’au garrot de protéines de méduses. Ruby, herbivore amphibie dont on a un jour perdu la trace et qui a été vendue à un boucher quelque part, en Île-de-France, on n’a pas retenu le nom du boucher. Franciliennes, Franciliens, prenez garde, peut-être qu’un jour, en plus de favoriser votre transit intestinal, votre carré d’agneau vous fera pousser des palmes.

Alors, c’est la panique ! Alarme ! Plan rouge vert ou bleu ! Indignation majuscule. Comment a-t-on pu laisser s’échapper ce poulpe à quatre pattes ? Qui l’a acheté ? Et surtout, qui l’a mangé ? Pendant que l’enquête suit son cours et que les plus hautes autorités judiciaires et administratives se concertent pour définir les modalités d’une action concertée en vue de l’organisation d’une conférence de presse impliquant tous les acteurs impliqués, il y a quand même un truc qui me chiffonne et que j’ose à peine mentionner :
Qui a eu l’idée de l’agnelle-méduse et pour faire quoi ?
Et pourquoi pas un cheval-serpent ou un canard-éléphant ? Et si mariait la pieuvre au poussin, vous imaginez un peu le progrès : 8 cuisses sur chaque poulet !

Et si on essayait l’homme-rat de laboratoire, un jour comme ça, juste pour voir ?

Parle à ton téléphone

Parle à ton téléphone, il t’écoutera.

Parle à ton téléphone, il te répondra. Il te dira la pluie, le froid et comment les étoiles de neige fondaient sur ton nez quand tu regardais le ciel, le soir, la nuit et que les flocons t’aspiraient vers les balcons du ciel.
Il te parlera du vent, du brouillard et du soleil des cheveux blonds. Il te dira comment le chant têtu d’un grillon t’aidera à traverser les heures blêmes qui mènent au matin de l’été.

Parle à ton téléphone quand les forêts te traversent sans jamais te toucher.
Il imitera pour toi la voix des arbres, le tonnerre qui grince et le craquement de la foudre quand d’un seul coup elle déchire l’écorce et fait voler le bois.
Il sera pour toi le bruit mouillé de la rivière, l’éclaboussure, la soie de l’eau.
Il t’attendra le soir en robe légère, le torse nu, rempli d’abdominaux.
Il sera ton ami, ton amante ou ta mère.
Il aboiera quand tu voudras un chien.
Quand tu t’endormiras, il prendra le relais de tes rêves et t’emmènera sur la grande roue avec lui. Arrivé tout en haut, tu sentiras soudain le sol se dérober sous tes pieds. D’un seul coup tu tomberas et la chute dure et longue ne s’arrêtera pas.
Ton téléphone te parle et tu ne tombes pas.
Six heures trente. Ton téléphone te montre le lever du soleil. Il fait un bruit de vent et lance des éclairs. Cet après-midi, il y aura du tonnerre.
Avant de partir, tu prends ton parapluie.
À demi assoupi, ton téléphone sourit.

Ce soir, quand tu seras rentré, il t’expliquera que si tu la laissais se poser sur le bout de ta langue, tu saurais que la pluie d’été a un goût sucré.

Retrouver la nuit

Bleue,
la peau fragile du ciel quand le soir tombe indéfiniment au fond du mois de juin.

Bleu. Marine. Oultremer. Indigo. Délavé. Délayé. Bleu cobalt voisin de minuit. Les contours s’effacent et se noient pendant que le jour se dilue dans un pot d’encre bleue. De la mer, on n’entend plus que le frottement de l’écume sur le crin blafard des bancs de sable étendus sous la lune.
Les yeux fermés, on dirait le vent.
Les yeux ouverts, il y a trop de lumière, toujours trop de lumière ; le tracé des routes qu’on souligne à grands traits de lampadaires, les néons roses et les phares blancs. Les feux rouges. Les monuments qu’on illumine. Par intermittence, au travers des meurtrières percées dans les barres des immeubles, le scintillement saccadé des postes de télévision. Au sommet des montagnes les lueurs de la ville. Au bord de l’eau, les guirlandes édentées d’une station balnéaire qui brillent comme une enseigne de boxon fatigué.

Nous avons perdu la nuit, ses mains en coupole autour de la terre, ses mains en bandeau sur nos yeux douloureux, écarquillés, condamnés pour toujours à rêver éveillés.

Des pierres qui roulent

Tu vois un chemin sur ta droite et tu te dis pourquoi pas.

Tu sais bien que c’est habituellement là que les ennuis commencent mais c’est plus fort que toi. Devant toi la route asphalte monte en pente régulière et dans trois quarts d’heure tu seras arrivé en haut, au départ du télésiège abandonné en été. En contrebas, tu pourras t’enfiler dans une fine saillie pratiquée dans les sapins et tu suivras le chemin étroit au bord du fil de l’eau. Les racines voudront faire glisser les roues de ton vélo. Mais toi, pas bête, tu mettras le pied à terre dans les passages délicats. Parce que le bain dans l’onde glacée, les quatre fers en l’air et les pieds coincés dans les pédales, tu connais déjà, bougre d’imbécile. Counifle. Idiot.
Le franchissement du gué à plat-ventre, ça aussi, tu as déjà donné. L’immersion dans les cours d’eaux alpins et glacés, une main sur la bicyclette, l’autre qui empêche le sac de couler, tu connais ça très bien. Trempage rapide à dix, douze degrés, récupération du matériel et des esprits égarés, l’home se redresse. Il sort de l’eau. Il est tout mouillé. Son vélo à la main, il retrouve la terre ferme et laisse une trace humide sur le chemin de pierre. Il a froid. Il se dirige vers une petite étable en bois. Il en fait le tour. Personne. Il a froid. Personne, vraiment. Alors, il retire son maillot. Ses chaussettes. Son cuissard. Pour dire les choses comme elles sont, le voilà luisant et nu sous le soleil qui peine à réchauffer ses vieux os détrempés. Il essore. Il attend, sobrement vêtu d’un coupe-vent épargné par la subite montée des eaux.

Alors, c’est sûr qu’on ne t’y reprendra pas.

Mais quand même.

Ce petit chemin sur ta droite, on dirait qu’il monte tout droit vers le ciel.

Tu descends de ton vélo et tu t’engages en te disant que tout ce qui se monte se descend.
Vingt minutes plus tard tu t’accroches aux arbustes rares qui font une haie entre l’étroite coulée de rocaille. Ton vélo sur l’épaule, tu sues, tu pestes et tu jures à voix haute, puisque dans cette paroi où les mélèzes s’accrochent avec peine, personne, vraiment personne ne t’entend. Il fait au moins cinquante degrés dans cette fournaise. Surchauffée, la caillasse se dérobe sous mes pas. Je me retourne. Derrière moi le chemin descend en pente presque verticale, qui me happera en hurlant de rire, si jamais l’idée me venait redescendre, mon fidèle destrier sous le bras. Donc, montons, ducon, montons. Le port altier et la bicyclette à bout de bras. Si tu la lâches, c’est sûr, jamais tu ne la retrouveras. La pente augmente encore de quelques degrés. Mais quel est l’ancêtre décérébré qui a eu l’idée de tracer dans cette forêt un chemin au profil vertical ? Et pourquoi l’avoir recouvert de pierres qui roulent ? Ho, les anciens, je vous parle, c’était quoi l’idée, ici, hein ? Énuquer l’écureuil ou estropier le chamois ? Mais moi, je n’ai pas de queue gonflable que je pourrais déployer pour amortir ma chute et je n’ai que deux pieds. Deux pieds. Et un vélo qui se demande bien ce qu’il fait là, sur ce sentier si abrupt que même une chèvre refuserait de fouler.

Mon cadre sur le dos, penché à l’horizontale, je grimpe en suant sang et eau. Personne dans la montée pour m’essuyer le visage. Le Golgotha, tu parles c’était une rigolade, de la gnognotte, une petite promenade de santé : rien qu’à la vue de cette pente, Jésus aurait posé sa croix. Plus jamais, qu’on se le dise, plus jamais je ne sortirai du parcours officiel, du parcours balisé, connu et reconnu. Plus jamais, vous m’entendez ! Le peu d’air qui me reste, je l’expulse avec force pour effrayer les oiseaux en braillant tous leurs noms.

Je fais une pause. Je reprends mon souffle. Je repars. Un pas en avant et deux en arrière. Une source venue d’on ne sait d’où à le bon goût de lisser les cailloux. Peut-être qu’ensuite il va se mettre à neiger ? Mais non, d’un seul coup devant moi la tranchée s’efface, la diagonale se casse et il n’y a plus rien à grimper. Le chemin s’étire, s’allonge, s’enfile en silence dans une fente couleur sapin.
Par terre les cailloux sont mangés par la mousse. À cent mètres coule un petit bassin.
Je m’assieds.
Je remplis ma gourde.
Je prends de l’eau dans le creux de la main.
Un peu plus haut, je vois le toit d’un chalet.
L’ombre verte me recouvre.
Je retire mes chaussures.
Le ciel est vert, il fait si beau.

Je ferme les yeux. Les pieds dans l’eau.