La peau des blondes préfère le noir

Elle ne sait pas. Elle s’interroge sur la véritable couleur des blondes, sur ce regard qu’elle croyait bleu clair mais qui s’enfonce dans une zone d’ombre accrochée aux faux-cils. Elle voudrait bien refermer ses mains sur ce visage, soulever la peau entre deux ongles et l’éplucher délicatement, couche après couche, jusqu’au sang ou à la pulpe, qu’on voie enfin comment elle respire sous cette écorce de plâtre et de peinture.

Chloé a dit qu’en maquillage, la peau des blondes préfère le noir.

Accroupi

Si les mots te manquent, invente-les.

Si les mots te fuient, ralentis, laisse-leur le temps de te rattraper. Baisse-toi. Étends le bras, sans bouger, la paume ouverte et tournée vers le ciel. Tu verras, ils finiront par s’approcher. Tu sentiras leur odeur et leur souffle. Tu devineras leur ombre, leur pas léger sur le gravier. Tu les attendras encore, accroupi et immobile, pendant que tes chevilles s’ankylosent et que des colonnes de fourmis s’installent lentement sous le pli de tes genoux.

Le soir tombera et ils apparaîtront à la lueur du crépuscule, lucioles fragiles et chargées de la lumière du jour. Du coin de l’œil tu les verras former des tracés incertains, des ruelles en clair-obscur, des immeubles aux contours vacillants, aux façades qui dansent à la lumière des bougies, un monde translucide qui durera le temps que durent les étoiles.

L’aube venue, tu les sentiras remonter le cours de ta colonne vertébrale, longer tes omoplates, la ligne de crête de tes épaules, redescendre de l’autre côté, hésiter et finir par s’engager dans l’étroit défilé de tes poignets. Ils scintilleront faiblement dans le jour bleu. À ce moment précis, tu pourras baisser les yeux et tu les verras s’avancer, un à un, pâles et fatigués, les mots, avant d’aller dormir, les mots viendront en file indienne s’abreuver dans le creux de ta main.

Viande froide

Assise
Sur un nuage de poussière blanche
Je tombe.
La chute longue
Et dure un siècle d’étoiles coupantes.
Je tombe,
À la vitesse de la lumière rouge,
Dans un repli de poussière noire.

Cold turkey.
Je me retiens
À tous les clous du désespoir.
Rouge,
Le sang de mes mains déchirées,
Sur mes ongles bleus,
Mes ongles pour t’arracher les yeux.

Debout
Sur un tapis de cendres rouges
Je marche.
Le pas lourd
Et dure un siècle de lumière rouge.
Je marche,
A la vitesse d’une femme au pas,
Dans l’air brûlé au fer rouge.

Dans l’air brûlé je meurs de froid.

Cold Turkey.
Je me retiens
Aux épines qui coupent dans le noir.
Rouge,
J’essuie le sang de mon crâne rasé
Sur mes yeux bleus,
Mes yeux pour t’arracher les yeux.

Ma peau à vif,
Ma peau à nu contre le mur,
Trace un dessin à l’encre rouge.
Je te dessine avec mon dos,
Avec mes hanches qui bougent.
Je déchire mon ventre dur,
Ma peau à nu contre le mur,
Écrit ton nom à l’encre rouge.

Mon personnage

Alors, j’ai créé mon personnage.

Mon personnage à coller sur les murs, pour les arrêter dans la rue, les faire venir le soir, qu’ils me regardent sans jamais pouvoir me voir. Je voulais qu’ils me devinent, qu’ils m’entrevoient. Je voulais les suspendre aux replis de ma robe, je voulais qu’ils attendent, qu’ils guettent l’instant où apparaîtrait un coude ou une cheville, un bout de bras ou de jambe, l’espace d’un quart de seconde.

Un tout petit quart de seconde.

Je voulais les frôler, les effleurer, les tenir délicatement entre deux doigts avant de les relâcher, la tête remplie de creux et d’ombres, les yeux fatigués d’avoir essayé de me reconstituer avec quelques éclats de chair, de tout petits morceaux de moi.

Sur la face Nord de Paris (II)

Il y a « Pris » dans Paris.
Dans Paris il y a « Pars. »
Il y a « Parti » dans Paris.
Paris sans laisser d’adresse.

Dans Paris il y a la mer,
Les pavés accrochés à la terre,
Les coulées des phares qui ondulent
Et projettent leurs rayons parallèles
Sur le ciel de nos crépuscules

Paris endormie et bouffie
Paris prise dans la résille
Du passage des heures pendulaires.
Le métro fait trembler les murs,
Déchire le ventre tordu de l’orage
Et les gouttes sifflent sur ses rails brûlants.

Ça sent le fer, la rouille et la mer.
Ça sent le couscous et la bière.
Toutes les odeurs du monde
Se rejoignent ici,
Entre le sale gris et la terre,
Sur la face nord de Paris.

Il y a « Partie » dans Paris.
Allongée sur le dos,
Je reste.

En attendant la nuit.

Deux jambes et une aiguille talon

Je tourne et je retourne
L’aiguille dorée de mon talon
Dans le cœur de ton cœur rouge.
Je tourne,
Mon pied nu sur ton menton,
Mon pied nu sur tes mains qui bougent.

Deux jambes et une aiguille talon,
Je trace un cercle à l’encre rouge
Du bout des doigts de mon pied nu,
Je fais le tour de ma prison.

Je tourne et je mélange
La couleur claire de mon poison
À ton sang plus noir que rouge.
Mon cœur,
Mes mains tout au fond de ta bouche
Ont fait le tour de ta question.

Du haut du compas de mes jambes
Je vois l’aiguille de mes talons
Au milieu de la foule qui danse
Autour des murs de ma prison.

Marylin Monroe, Fragments

« Where his eyes rest with pleasure – I
Want to still be – but time has changed
The hold of that glance.
Alas now will I cope when I am
Even less youthful –

I seek joy but it is clothed
with pain
Take heart as in my youth
Sleep and rest my heavy head
On his breast – for still my love
Sleeps beside me. »

Là où ses yeux se reposent avec plaisir – je
veux encore rester – mais les temps ont changé
L’emprise de ce regard.
Hélas, comment vais-je m’en sortir quand je serai
Encore moins jeune –

Je recherche la joie mais elle est habillée
De douleur
Avoir confiance, comme dans ma jeunesse
Dormir et reposer ma lourde tête
Sur sa poitrine – puisque que mon amour
Dort encore à côté de moi.

Marylin Monroe, Fragments, Editions du Seuil 2010

Écouter le bruit que fait une voix quand elle se déshabille

Enlever la graisse qui dégouline. Toutes les couches inutiles. Enlever le bruit qui ajoute au bruit. Le fracas de la grosse caisse. Les nappes de synthétiseurs. Les violons parfois. Tout le fatras électronique.

Enlever tout ce qui n’est pas nécessaire et écouter le reste.

Garder la voix pour faire sonner le silence. Garder la guitare pour faire sonner la voix. Garder l’espace installé entre deux doigts qui pincent les cordes du bout des ongles.

Aimer tout ce qui reste et respirer un peu.

Écouter le bruit que fait une voix quand elle se déshabille. Le son d’une bouche nue qui traverse le noir. Écouter la respiration soulever les notes, les tenir à bout de bras, sur une hauteur fragile, à l’extrême bord de l’asphyxie.

Inspiration.

Voix. Guitare. Sur ses cheveux, une paire d’écouteurs.

Et le fil du micro branché dans le gris du ciel.

Emmy Curl – Cayman Island

Vifs remerciements à Sophie qui cherche et trouve des musiques rares que vous retrouverez ici.

La voix des personnages*

« Tu commences à faire chier.
Ça fait des mois que tu ponds des mots au kilomètre. Des mots au kilo pour faire tourner ton tiroir-caisse. Des mois que tu tournes autour de moi. Que tu avances. Que tu recules. Bien sûr, faut bouffer, la belle excuse. Il faut bien que tu bouffes. Comme si tu étais pas assez gros. Bien sûr, il y a les impôts. Les bouches à nourrir. Il y a même le repassage. Quand j’y pense, ça me fait mal aux seins. Le repassage ! Tu inventerais n’importe quoi pour ne pas t’occuper de moi. Tu as toujours quelque chose à faire. Tu as toujours autre chose à faire.

Et moi je reste suspendue sur une réplique débile où tu me fais dire : « Me taire. ME TAIRE ? Mais je ne fais que ça. Me taire. Et t’écouter à genoux, mon amour. » C’est ridicule. « Mon amour. » Je sais bien que ça fonctionne dans l’histoire, mais tu vois bien combien c’est nul de me laisser plantée là. Le mot « amour », je l’emploie même pas pour moi. J’aime personne. Même pas moi. Alors, lui avec ses petites mains délicates, je veux juste qu’il me cède. Que je marche sur lui, mes semelles qui s’écrasent sur sa petite gueule sud-américaine.

J’aime personne. Même pas moi. Qu’est-ce que tu attends ? Tu attends quoi pour l’écrire ?
J’AIME PERSONNE ! »

*Titre emprunté au livre de Martine de Gaudemar qui fait entrer un peu de lumière chez moi et que vous retrouvez ici

Sur la face nord de Paris

Il y a « Pris » dans Paris.
Dans Paris il y a « Pars ! »
Il y a « Parti » dans Paris.
Parti-pas-pris.
Paris sans laisser d’adresse.

Dans Paris il y a la mer,
Les pavés qu’on arrache à la terre,
Et des automobiles.
Des automobiles
Qui roulent sur les bords du crépuscule,
Le long des routes parallèles.

Paris allongée sur les draps
D’un lit défait.
Paris prise dans la résille
Des pots d’échappement
Que les voitures exhalent
Pour voiler la couleur de l’été.

Le métro passe et les murs tremblent,
Deux orages dans l’air
Les gouttes sifflent sur les rails brûlants.
Ça sent le fer, ça sent la mer.
Ça sent le couscous et la bière.
Toutes les odeurs du monde
Se rejoignent ici,
Entre le ciel gris et la terre,
Sur cette face nord de Paris.

Il y a « Partie » dans Paris.
Allongée sur le dos,
Je reste.

En attendant la nuit.