La véritable & horrifique histoire du boulanger fatigué

Il était une fois une grande ville remplie de bruit.

Tout le monde l’appelait la Ville-Lumière, parce qu’il y a bien longtemps, Gabriel Nicolas de la Reynie avait eu l’idée de mettre des lampadaires sur les rues avec des lumières dedans. Si Gabriel Nicolas avait décidé d’installer des toboggans, on l’aurait appelée la Ville-Toboggan et on aurait pu glisser le long des avenues. Sans les lampadaires, dans le noir, on aurait eu l’impression d’aller deux fois plus vite, d’avoir deux fois plus peur.
Ça aurait été vraiment génial.
Mais bon. Gabriel Nicolas a eu l’idée des lampadaires et finalement c’est assez utile pour voir les flocons de neige qui tombent, la nuit. Et aussi, c’est très utile pour les chiens, lorsqu’ils veulent aller aux toilettes, il y a toujours un lampadaire pour faire pipi. Pour le reste, il faudrait dire à leurs maîtres de les emmener ailleurs. Ou alors de ramasser leurs crottes parce que le chien ne peut pas ramasser sa crotte tout seul et que ce n’est pas drôle de marcher dans une crotte de chien.

Remplie de bruit et de lampadaires, la Ville-Lumière s’étend jusque très loin. On ne peut pas en voir le début, ni la fin. Pour essayer de donner une idée de la largeur et de la longueur, Gustave Eiffel a construit la tour Eiffel. Quand on monte au sommet, on est presque dans les nuages et ça fait un comme un creux dans l’estomac. Même s’il y a des grillages pour éviter de tomber.
Eh bien, même au milieu des nuages, avec la tête qui brûle et l’estomac qui tremble; même tout au sommet de la tour Eiffel, aussi loin que porte le regard et dans toutes les directions, on ne voit que la ville. On voit aussi des arbres, c’est vrai. De grands arbres et les trous verts des parcs où les chiens vont promener leurs maîtres.

Et partout autour des parcs, la ville déroulée sur le sol comme un grand tapis épais.

***

Mais quand on redescend de la tour Eiffel, on se retrouve au milieu des routes et des automobiles.

Des automobiles partout. Des autos qui vont vite. Des autos en panne ou dans les bouchons. Des voitures qui attendent au feu rouge et il faut faire très attention parce que les conducteurs en ont marre d’attendre. Dès que le feu passe au vert ils accélèrent sans regarder pour aller s’arrêter le plus vite possible au prochain feu rouge. Là, ils s’énervent jusqu’au moment où le feu passe au vert. Ils accélèrent. Jusqu’au prochain feu rouge. Ils font ronfler leur moteur. Ils sont très en retard. Ils sont très énervés. Ils sont très en colère contre le ministre qui met des feux rouges partout. Dans ces moments-là, il vaut mieux regarder quatre fois à gauche et quatre fois à droite avant de traverser la chaussée. Même si, de l’autre côté de la route, caché dans sa petite boîte noire, le petit bonhomme qui marche s’allume en vert pour vous dire de passer. Forcément, enfermé dans sa boite, le petit bonhomme vert ne regarde ni à gauche, ni à droite. Il ne voit pas venir le conducteur énervé qui est très en retard et qui pense que ça va passer quand même.

Les piétons n’ont qu’à bien se tenir. C’est ce que se dit le conducteur énervé.

***

Alors, les piétons préfèrent traverser la rue en passant sous la rue.

On peut les comprendre, surtout si on a été frôlé par un conducteur énervé dans sa grosse voiture. C’est sûr que sous la terre c’est beaucoup moins joli. Sous la terre on ne voit pas les flocons ou le soleil qui se couche. On ne sait même pas quel temps il fait et s’il fait vraiment chaud ou vraiment froid. Mais dans le métro sous la terre, il n’y a pas de voitures. Pas de feux rouges. Donc aucun risque de se faire renverser par un conducteur énervé. Le problème, c’est que dans le métro on est sous la terre, sans savoir s’il fait vraiment beau ou s’il pleut. C’est toujours la même lumière et ça sent toujours un peu la même odeur. Après une minute passée dans le tunnel sous la terre, les gens se demandent s’il fait toujours clair ou si la nuit est tombée. Ils voudraient bien savoir si les fleurs ont poussé. Ils aimeraient respirer l’odeur des feuilles mortes ou regarder les vitrines des grands magasins. Le métro arrive. Les portes s’ouvrent. Ceux qui sont arrivés courent vers la sortie. Ceux qui attendent montent dans le métro. Les portes vont se refermer. Attention à la fermeture automatique des portes. Ça fait clac et le train part. A l’intérieur, ceux qui viennent de monter voudraient déjà être arrivés. Ils regardent un journal, leur montre ou alors, ils ne regardent rien du tout. Le métro s’arrête et les portes s’ouvrent. Les gens qui sortent et les gens qui rentrent. Les portes qui font clac. Prochaine station. Les portes et les gens. Clac. Prochaine station. Et pendant tout ce temps, on oublie la couleur du ciel. Il faudrait vite ressortir pour vérifier mais il faut attendre, encore. Clac. Clac. Clac. Et si le ciel avait changé de place ? Clac. Et s’il y avait de la terre à la place du ciel ? Clac. Je vais lire le journal. Clac. Je vais faire des mots-croisés. Clac. Écouter de la musique. Clac. C’est long. Clac. C’est pas bientôt fini ? Clac. Encore une station. Clac. Enfin !

Monter les escaliers quatre à quatre.

Ouf ! Le ciel est toujours dans le ciel.

***

Mais quand on sort du métro, on retrouve les autos.

Donc, dans la Ville-Lumière, on a le choix entre le métro et les autos. Mais, sur ou sous la terre, on n’a pas le temps d’attendre. Il faut se dépêcher. Il faut aller plus vite. Tout le monde va vite et c’est comme ça.
La nuit, les conducteurs allument leurs phares et quand il pleut c’est très joli. Sous la terre, rien ne change : il fait nuit jour et nuit.
La nuit, les gens sortent et ils rentrent fatigués. Ils ont trop bu ou trop mangé. Ils composent le code et sortent les clés. Ils s’étendent sur le sofa avec leurs souliers. Ils ont mal aux jambes ou aux pieds.

La nuit, les enfants regardent le ciel bleu-nuit. Ils font des rêves bleus ou des cauchemars gris.
La nuit.
La nuit. Les autos s’arrêtent un peu et le métro est silencieux.
La nuit. La Ville-Lumière s’endort un peu et la lune se frotte les yeux.

La nuit, c’est plus doux que la soie.

***

La nuit, la Ville-Lumière éteint un peu ses lumières et allume des ombres bleues.

Les façades des grands immeubles sont noires. Presque. Tout en haut ou tout en bas, quelque part vers la droite ou vers la gauche, il y a toujours une fenêtre éclairée. Même au milieu de la nuit. Un carré de lumière qui fait un trou brillant dans la façade noire. Parfois il y a plusieurs carrés allumés qui font un dessin, on dirait que c’est fait exprès.

Derrière une fenêtre, une femme boit un verre d’eau. Un homme se gratte. Une petite fille sort de son lit et court vers les toilettes. Un petit garçon s’est assis sur son lit et on dirait qu’il pleure. Quelqu’un lit. Quelqu’un regarde la télévision dans le noir et ça fait des taches rouges ou bleues ou jaunes ou vertes dans son salon. Comme s’il avait allumé une guirlande multicolore.
La petite fille se recouche et son carré de lumière disparaît. La femme regarde par la fenêtre, son verre d’eau à la main. L’homme continue de se gratter. Le petit garçon s’essuie les yeux avec la manche de son pyjama. L’homme va se coucher et éteint la lumière. Il reste le petit garçon triste et la femme qui regarde la nuit.

Dans les grands immeubles de la Ville-Lumière, il reste toujours quelqu’un qui ne dort pas, la nuit.

***

Le boulanger fatigué regarde les deux carrés de lumière qui brillent encore à travers le soupirail.
Le boulanger ne comprend pas. Il reste toujours quelqu’un qui ne dort pas, alors qu’il suffit de se glisser dans son lit et d’éteindre la lumière pour dormir.

Le boulanger fatigué ne comprend pas.

Il voudrait tellement éteindre la lumière et dormir. Il pense à un coussin en préparant les croissants. Un bon gros coussin bien dodu. Rempli de plumes d’oie. Un coussin joufflu et tendre qu’on peut creuser avec sa main. Faire un creux au milieu et poser la tête dedans. Il imagine sa joue bien au chaud dans le creux du coussin. Il a les mains dans le pétrin. Ses mains travaillent toutes seules pendant qu’il pense à son gros coussin. Ses mains étalent sans y penser deux larges bandes de pâte. Ses mains s’activent pour découper des triangles bien droits et bien réguliers. Le boulanger connait son métier. Il y a du beurre frais dans la pâte et ça sent délicieusement bon. Sur la pâte, il étale avec un pinceau large une couche brillante de jaune d’œuf mélangé à du sucre et à quelque chose que le boulanger garde pour lui. C’est son secret de boulanger. Ensuite, il roule les triangles pour en faire des croissants.
Ses mains travaillent toutes seules pendant qu’il rêve à une couette moelleuse et fraîche aussi douce que le coussin. Pendant que ses mains enfournent les croissants dorés, le boulanger rêve qu’il rêve, bien au chaud dans sa couette, sa joue dans le creux du coussin.
Le boulanger est très fatigué. Son crâne est déplumé. Il a les yeux rouges. Il est aussi pâle que ses mains pleines de farine. Il a les yeux humides à force d’avoir trop bâillé. Dans le four, les croissants gonflent et roussissent. La merveilleuse odeur des croissants chauds remplit l’atelier. Elle s’échappe par une petite fente de la fenêtre. Elle remonte vers le soupirail, juste au–dessus. Elle se glisse dans la nuit. Elle danse sur le trottoir.

La merveilleuse odeur du croissant tendre, tiède et doré à point, qui se mélange au petit matin bleu.

***

Il est presque cinq heures. Cinq heures du matin.

Comme chaque matin, le boulanger fatigué n’a plus sommeil. Ses yeux sont rouges et son crâne est déplumé. Derrière le soupirail, la nuit est moins noire. Le jour va bientôt arriver. Assis dans l’odeur des croissants, le boulanger se désespère. Son monde tourne à l’envers. La nuit, les lumières s’éteignent. Presque toutes les lumières. Presque tout le monde dort, la tête dans un gros coussin. Ensuite, tout le monde se réveille en voulant du pain. Des croissants roux qui sentent le beurre. Des brioches. Du pain au raisin ou au chocolat. Pourquoi faut-il du pain frais au petit-déjeuner ? Pourquoi pas une salade ou de la pizza ? De la pizza, ce serait génial, toutes les pizzerias seraient ouvertes au petit matin et le boulanger fatigué serait le premier client. Il entrerait à 6 heures et dirait : je veux deux pizzas bien cuites s’il vous plait. Et derrière le comptoir, le pizzaiolo fatigué rêverait de devenir boulanger.

Mais non. Les gens ont décidé que la pizza, ce serait pour plus tard. Pour midi ou pour le soir. Les gens veulent du pain frais au petit-déjeuner. On ne peut rien y changer. Alors, pendant que les croissants roussissent, le boulanger s’enferme dans son laboratoire. Il s’enferme à double tour. Il a devant lui des pots, des tubes, des spatules larges, des moules à gâteaux ronds. Petits. Moyens. Grands. Il y a du sucre blanc et du sucre roux. Et surtout, posée au milieu de la table de travail, une immense jatte de crème fraiche. Le boulanger prend une spatule et caresse la surface brillante de la crème. Ça fait une petite vague onctueuse qu’il regarde avec attention. Il plonge la spatule. Il tourne en fronçant les sourcils. Il remue. Il goûte. Un pâle sourire illumine sa figure fripée de boulanger fatigué.

La crème est exactement comme il faut.

Alors, il se dirige vers une petite armoire, tout au fond de l’atelier. Il sort une clé de la poche de son pantalon blanc. Il regarde derrière lui. Le laboratoire est bien fermé. Personne ne peut entrer. Alors, il ouvre la porte de la petite armoire. Il sort un gros pot métallique fermé par un couvercle métallique. Il pose le pot sur la table de travail, à côté de l’immense jatte de crème. Il prépare trois moules à gâteaux ronds. Il s’affaire. Il s’active. Il fronce encore les sourcils. Il oublie sa fatigue et le jour qui se lève.

Le boulanger fatigué connait son métier.

***

Il est 6 heures. La Ville-Lumière clignote dans le petit matin froid.

Le boulanger fatigué monte les escaliers en soufflant. Il porte un plateau encore chaud et rempli de croissants. Il redescend. Il remonte. Il redescend. Il souffle. Il a trop chaud. La farine colle sur son visage pâle. La farine colle sur son crâne déplumé.
Sur l’étalage, il a disposé les croissants. Les croissants au beurre, les pains au chocolat ou à la vanille, les pains aux raisins, les petits pains au lait, les brioches, les petites baguettes, les grandes baguettes, les pains aux céréales. Aux noix. Aux olives. Tous les pains simples ou compliqués qu’il a fabriqués pendant que presque tout le monde dort. Il allume toutes les lumières et d’un seul coup tous les pains dorés se mettent à briller dans leur panier d’osier.
On dirait presque le magasin du Père Noël.

Presque.

Il suffirait que le boulanger fasse comme le crémier à côté de lui. Ou comme le vendeur de chapeaux, de l’autre côté de la rue.
Il suffirait que le boulanger accroche à sa porte une guirlande lumineuse. Qu’il écrive au pochoir “Joyeux Noël” à travers sa vitrine avec des étoiles dorées tout autour. Il faudrait juste une guirlande, quelques étoiles et quelques lettres pour que la boulangerie ressemble tout à fait au magasin du Père Noël. En passant devant la vitrine on pourrait tout à fait imaginer que tous ces pains qui brillent sont des cadeaux très précieux. Les enfants regarderaient l’intérieur de la boutique, le nez collé sur la vitre en préparant une liste qui dirait : “Cher Père Noël, pour Noël je voudrais un pain au chocolat, une baguette bien dorée et un croissant au beurre. Merci.”

Justement.
Les enfants mettent leurs doigts contre la vitrine.
Au début décembre, il fait froid. Alors, les enfants soufflent sur le verre pour faire de la buée et dessiner un visage avec leurs doigts. Ensuite les enfants – qui ne sont pas grands – mettent leurs doigts contre la vitre basse qui protège les pains, les croissants et surtout les pâtisseries. Les enfants disent : “Je veux celle-là.” Et ils mettent leur index contre la vitre pour bien montrer que c’est bien celle-là et pas une autre. Alors qu’il suffirait de dire : “Je veux un éclair au chocolat.” Mais non, les enfants ne sont pas des gens sérieux : ils ne savent même pas comment s’appelle un éclair au chocolat. Alors ils montrent. Ils touchent le verre avec le doigt en disant : “Je veux celle-là.” Alors que c’est UN éclair.

Les enfants ont des doigts remplis de chocolat, qu’ils appuient sur le panneau de verre propre qui protège les pâtisseries. Ensuite, ils se ravisent et disent : “Non, finalement, je voudrais celle -là.” Ils laissent une nouvelle marque de doigt. Ils voudraient plutôt une frangipane. Ou plutôt une boule de Berlin. A cause du sucre tout autour. Du sucre cristallisé qui reste collé aux doigts des enfants qui mangent une boule de Berlin. Avec les mains. Ça fait des marques de doigts partout. Avec du sucre à la place du chocolat.
Alors, après une nuit sans sommeil, le boulanger fatigué passe sa journée à chasser les marques de doigts. Il a un chiffon exprès pour ça. En un coup de chiffon, il efface les marques de doigts sur le grand panneau de verre, devant les pâtisseries. Le panneau brille. Le boulanger est content. Un enfant entre. Il regarde l’éclair au chocolat. Il dit : “Je voudrais celle-là.” (On dit UN éclair.) Son index se tend et fait une nouvelle marque sur le verre brillant.

Le boulanger fatigué déteste les enfants.

***

Pendant ses nuits sans sommeil, le boulanger fatigué a beaucoup réfléchi.

Il a imaginé un piège pour se débarrasser des enfants. Pour que son piège fonctionne il faut de la crème chantilly. Les enfants adorent la crème chantilly. C’est léger, gros et blanc, et on voudrait tout de suite mettre le doigt dedans. Alors, le boulanger a décidé de fabriquer la meilleure crème chantilly du monde. La plus blanche, la plus légère. Tellement légère qu’on verrait la lumière à l’intérieur. Pour le goût, Il a essayé plusieurs recettes. Du sucre blanc. Du sucre roux. Un peu de beurre ou de vanille. Un peu de caramel fondu. Une pointe de framboise, pour voir.
Mais finalement, ce qui compte, c’est le vrai goût tendre et un peu sucré, qu’on trouve au cœur de la crème fraîche.

Alors, il est allé voir le crémier. Il a essayé la crème des vaches brunes. La crème des vaches rousses ou tachetées. La crème des plaines ou des alpages. Tous les jours, il est allé voir le crémier qui commençait à être très fatigué. Un jour, le boulanger a vu à la télévision des vaches qui broutaient tout au sommet des montagnes. Dans des champs remplis de fleurs rares et sucrées. Alors, il a téléphoné à la télévision. Retrouvé les vaches et leur berger qui a envoyé un pot de crème au crémier. Lorsque le crémier a reçu le pot, il a appelé le boulanger qui est arrivé en courant. Au moment où le crémier a soulevé le couvercle, tout le parfum des fleurs de montagne s’est échappé du pot. Un parfum jaune, violet et sucré. Un parfum de ciel avec de l’herbe fraîche et des baies des bois. Le boulanger a refermé le pot et il a couru s’enfermer dans son laboratoire.

Pour mieux aérer la crème merveilleuse, il a essayé un peu de blanc d’œuf battu en neige. De l’air comprimé. De l’air chaud. De l’air froid. Du gaz. Et même de l’hélium pour faire s’envoler les ballons. Mais après avoir beaucoup gonflé, la crème retombe toujours, après une minute ou une heure. Alors, il s’intéresse au fouet à monter la crème. Il essaie un fouet plat. Un fouet à spirale. Un fouet mécanique. Un fouet électronique. Il découvre que le secret, c’est le fouet. Alors, il dessine des fouets de toutes les formes et de toutes les couleurs, qu’il fait fabriquer chez le quincailler, de l’autre côté de la rue. Pendant des mois, le quincailler fabrique des fouets. Un jour, le boulanger fatigué regarde les nuages. Et là, il a une idée. L’idée d’un fouet léger comme l’air. Un fouet rempli de mille fils de métal très fins, percés de mille trous tellement petits qu’on pourrait les voir seulement au microscope. Il court chez le quincailler qui commence lui aussi à être très fatigué, à force de fabriquer des fouets. Le boulanger explique son idée, il fait un dessin. Avec les fils et les trous. Le quincailler se gratte la tête. Il a dit que ça prendra des jours, peut-être des semaines. Le boulanger dit qu’il veut son fouet avec tous les fils et tous les trous. Au plus tard dans un mois. Le quincailler se gratte la tête. Le boulanger dit que tous les matins, pendant un mois, il déposera une corbeille de croissants roux et tièdes devant la porte du quincailler.

Le quincailler pense à l’odeur des croissants au beurre. À la merveilleuse odeur des croissants chauds dans le petit matin. Alors, il dit oui. Dans un mois. Lorsque le mois est passé, le quincailler va lui-même apporter le nouveau fouet au boulanger. Il y a tous les fils et tous les trous. Le boulanger descend tout de suite dans son laboratoire. Il ferme la porte. Il prépare trois moules ronds. Au fond il place de la meringue croustillante. Au-dessus, des framboises fraîches et bien mûres. Et par-dessus, il coule la crème légère qu’il vient de fouetter avec son nouveau fouet.
Ensuite, il range le fouet dans une boite métallique, fermée avec un couvercle métallique, dans une armoire métallique dont lui seul possède la clé. Il remonte essuyer les traces de doigts.

Il laisse les gâteaux se reposer pendant deux heures.

***

En essuyant les traces de doigts sur le comptoir, le boulanger fatigué rêve d’une boulangerie sans enfants.

Deux heures plus tard, il redescend dans son laboratoire. Il ouvre la porte du frigo. Dans le frigo, trois moules ronds et remplis de crème chantilly. Le boulanger sort les moules avec précaution. Il détache le cercle de métal tout autour, tout doucement.
Sur la table, il y a maintenant trois gros gâteaux épais et ronds comme des lunes.
Alors, le boulanger prend un gros couteau. Un couteau large, plat et sans dents. Il plonge le couteau dans le premier gâteau. Et là, c’est incroyable. Le couteau s’enfonce comme dans un nuage. Le couteau s’enfonce comme dans de l’eau. Comme dans rien du tout, en fait. Le couteau s’enfonce tout seul dans la couche de crème légère. Ensuite, le couteau traverse sans s’arrêter une framboise bien mûre, un fond de meringue croustillant.

Et voilà la première tranche qui sort du gâteau.

Le boulanger dépose la tranche épaisse sur une assiette dorée. Il regarde. Il regarde la crème tellement légère que la lumière peut passer à travers, on dirait qu’elle vient de l’intérieur.
Le boulanger prend une cuillère. Il plonge la cuillère dans la tranche de gâteau. Et là, c’est incroyable, la cuillère s’enfonce toute seule et d’un seul coup dans la crème chantilly. La cuillère traverse la framboise tendre et le fond de meringue croustillant.

Le boulanger porte la cuillère à sa bouche. Mille bulles de crème chantilly éclatent dans sa bouche. Mille bulles qui se mélangent à la demi-framboise tendre, mille éclats de meringue qui fondent et lui montent à la tête.
C’est tellement délicieux que le boulanger doit s’asseoir. Il a la tête qui tourne. Il laisse éclater les dernières bulles au fond de son palais. Il regarde sur la table les trois gros gâteaux remplis de la lumière de la lampe. Il a enfin trouvé le secret de la crème légère. Le secret est enfermé dans une boite métallique, fermée avec un couvercle métallique, dans une armoire métallique dont lui seul possède la clé.

Le boulanger regarde les trois gros gâteaux posés sur la table. Le premier enfant qui voit ça, c’est sûr, il va tout de suite tendre l’index. Le premier enfant qui voit cette tranche de gâteau va vouloir mettre le doigt dedans. Immédiatement. Il va vouloir enfoncer son doigt dans la crème légère, si légère que son doigt ne sentira rien quand il s’enfoncera dedans. Il va vouloir porter à sa bouche son doigt rempli de crème pour sentir mille bulles éclater dans sa bouche. Le boulanger fatigué a un mauvais sourire. Il a beaucoup réfléchi et beaucoup travaillé. Il a les yeux rouges et le crâne déplumé. Mais là, c’est sûr, il vient d’inventer le piège parfait.

Le piège qui va se refermer sur les doigts des enfants.

***

Le boulanger fatigué a beaucoup observé les enfants.

Le boulanger a remarqué que les enfants sont petits. Pas plus hauts que trois pommes. Les plus petits à la hauteur des genoux. Les plus grands à la hauteur du ventre ou juste sous le cou.

Alors, le boulanger a pensé à un présentoir en bois et au-dessus, un couvercle de verre. Une grande bulle transparente pour attirer les doigts des enfants. Le boulanger a dessiné un plan avec des dimensions pour la longueur, la largeur et la hauteur. Il est allé voir le menuisier, de l’autre côté de la rue. Il a dit au menuisier : “Je voudrais un socle en bois pour faire un présentoir à gâteaux.” Le menuisier a regardé le plan et il s’est gratté le front. Il a dit au boulanger : “Vous savez très bien fabriquer les gâteaux. Mais les présentoirs, c’est de la menuiserie et pas de la pâtisserie. Chacun son métier.”
Le boulanger a insisté. Le menuisier aussi : “Mais enfin, votre présentoir, il n’est pas plus haut que trois pommes. Vous allez devoir vous asseoir par terre pour soulever le couvercle et attraper les gâteaux. Vous allez vous faire mal au dos.” Le boulanger a dit que son dos allait très bien, merci. Que sur le plan, il avait indiqué la bonne hauteur. Que si le menuisier ne voulait pas fabriquer un présentoir à gâteau haut comme trois pommes, alors il trouverait un autre menuisier.

Le menuisier se met au travail en maugréant. On n’a jamais vu un présentoir à gâteau haut comme trois pommes. Les boulangers devraient rester dans leur boulangerie Les menuisiers dans leur menuiserie. À chacun son métier. Et quand le menuisier renfrogné lève les yeux, il voit de l’autre côté de la rue le boulanger fatigué qui l’observe. Il voudrait bien lui faire des grimaces, mais un menuisier ne fait pas de grimaces. Un menuisier fabrique des choses sérieuses pour des gens sérieux. C’est ce que pense le menuisier renfrogné.
Un soir, il a terminé. Le présentoir ridicule est posé sur l’établi avec la cloche de verre par-dessus. Il appelle le boulanger qui traverse la rue en courant. Le boulanger est très content. Il a même un sourire pâle sur son visage fripé. Il traverse deux fois la rue : une fois avec le présentoir haut comme trois pommes et une fois avec la cloche de verre. Il veut être sûr de ne rien casser. Le boulanger revient une troisième fois. Avec un gros gâteau qu’il dépose sur l’établi. Le menuisier dit merci, mais on sent bien qu’il est très contrarié.

Un présentoir haut comme trois pommes. Une vraie idée de boulanger.

***

Le lendemain matin, le boulanger fatigué prépare un gros gâteau. À la crème chantilly.

Ensuite, il va se recoucher. Il veut être bien réveillé pour l’heure du goûter. Après la sieste, il va voir dans son frigo. Le gâteau est très beau. Très gros. Il découpe trois grosses parts qu’il met sur une grande assiette. Et aussi, sur l’assiette, il pose un petit billet rose, qu’il a plié par le milieu. Il pose l’assiette sur le présentoir pas plus haut que trois pommes. Il pose la cloche de verre sur le présentoir.

À 16 heures 30 précises, le présentoir est installé. Juste devant le rayon des pâtisseries.
À 16 heures 31, une maman arrive avec un petit garçon pas plus haut que trois pommes.
A 16 heures 31 et 2 secondes, le petit garçon met son doigt sur la cloche de verre du présentoir pas plus haut que trois pommes. Il dit : “Je voudrais ce gâteau.”
La maman dit qu’il faut attendre son tour. Le petit garçon ne bouge pas. Il garde l’index appuyé sur le verre en direction des trois grosses parts de gâteau.
Une dame commande des frangipanes.
Le petit garçon ne bouge pas.
Un monsieur voudrait un croissant et aussi un café
Le petit garçon n’a toujours pas bougé.
Encore une dame qui voudrait un thé. Encore un monsieur qui voudrait le journal. Un verre d’eau. Le petit garçon ne bouge pas. Il regarde les trois parts de gâteau.

C’est enfin le tour de la maman du petit garçon. Elle commande un thé. Elle dit aussi : “Mon fils voudrait ce gâteau, s’il vous plait.”
Le petit garçon n’a pas du tout bougé. Le doigt appuyé contre la cloche de verre. La boulangère s’approche. Elle lui demande de retirer son doigt. Elle soulève la cloche de verre. Elle soulève l’assiette avec les trois grosses parts de gâteau. Elle voit le billet rose. Elle le prend. Elle le déplie. Elle lit en fronçant les sourcils. Elle repose le billet. Elle repose l’assiette et la cloche de verre par-dessus.
La boulangère se penche vers le petit garçon. Elle dit :
“Désolée mon chou. Ce gâteau n’est pas à vendre. Ce gâteau est réservé.”

***

_ Comment ça, réservé ? Ici, c’est bien une boulangerie, non ? Pour vendre du pain et des gâteaux ? Alors, je voudrais ce gâteau.
_ Bien sûr mon chou, mais ce gâteau n’est pas à vendre, il y a déjà quelqu’un qui l’a réservé.
_ Alors pourquoi vous l’avez mis là, si personne ne peut l’acheter ?
_ C’est pour ne pas l’oublier, quand la personne qui l’a réservé viendra le chercher.
_ Oui, mais si elle oublie de venir le chercher ?
_ Je suis sûre qu’elle ne va pas oublier, puisqu’elle a réservé.
_ Oui, mais il y a trois parts. Elle ne va pas tout manger. Et d’abord, où sont les autres parts ? Où est le reste du gâteau ?
_ Le reste, on l’a déjà vendu.
_ Alors, vous n’avez qu’à fabriquer un nouveau gâteau.
_ C’est trop tard, mon chou. À cette heure de l’après-midi, le boulanger est fatigué, il a travaillé toute la nuit. Regarde, il reste des frangipanes, des éclairs au chocolat.
_ Je ne veux pas de frangipane. Pas d’éclair au chocolat. Je veux ce gâteau et c’est tout.

La boulangère regarde la maman du petit garçon en haussant les épaules. La maman dit qu’il faut choisir autre chose. Le petit garçon reste sans rien dire et sans bouger devant le présentoir et les trois parts de gâteau.
Les autres clients s’impatientent.
La maman du petit garçon lui dit que ce n’est pas grave. Que demain matin, il reviendra. Qu’il achètera un gros gâteau à la crème chantilly. Le petit garçon répond que demain c’est trop loin. Que maintenant, il n’a plus faim.

La boulangère fait signe aux autres clients de passer.

La maman du petit garçon lui demande s’il veut un chocolat chaud. Le petit garçon ne veut rien. Il regarde les trois parts de gâteau sous la cloche de verre. Une grosse larme ronde coule sur sa joue. Sa maman commande un chocolat. Elle s’assied et elle attend. Entre deux clients, la boulangère soulève la cloche de verre, emporte l’assiette, les gâteaux et le billet rose. Assise à sa table, la maman se lève. Elle prend doucement le petit garçon par la main. Elle lui dit : “Viens boire ton chocolat.” Il a un gros sanglot. Il dit : « Non. Je n’ai pas soif. »

Alors, pour se consoler, il boit une grande gorgée de chocolat.

***

Pendant ce temps, dans l’arrière-boutique, la boulangère parle au boulanger.

Elle dit qu’elle ne comprend pas. Elle voudrait savoir pourquoi il a installé un présentoir à gâteaux au milieu de la boulangerie. Un présentoir ridicule, pas plus haut que trois pommes. Elle voudrait savoir pourquoi il a mis trois grosses parts de gâteau à la crème dans le présentoir. Et qui a écrit ce billet rose.
Le boulanger dit que c’est lui le propriétaire de la boulangerie. Qu’il mettra des présentoirs où il veut et même des présentoirs ridicules et hauts comme trois pommes. Et que le billet rose, c’est lui qui l’a écrit. Personne n’a réservé les gâteaux.
La boulangère ne comprend pas. Pourquoi fabriquer un gâteau à la crème, l’exposer dans un présentoir ridicule et ensuite dire qu’il est réservé ? Est-ce que le boulanger est tombé sur la tête ?
Le boulanger dit que sa tête va très bien merci. Il dit ici, c’est moi le chef et je fais ce que je veux. Je veux fabriquer un gros gâteau à la crème ? Alors, je fabrique un gros gâteau à la crème. Ensuite je le mets dans un présentoir ridicule, c’est moi qui décide. Et c’est moi qui écris un billet rose pour dire que le gâteau est réservé. Un point c’est tout.

Là-dessus, sans un mot, le boulanger reprend l’assiette avec le billet rose et les trois parts de gâteau. Il retourne dans la boulangerie. Il soulève la cloche de verre et repose l’assiette sur le présentoir pas plus haut que trois pommes. Il repose la cloche. Il revient dans l’arrière-boutique.
La boulangère le regarde avec deux gros points d’interrogation dans les yeux. Il dit :

_ Je fais une expérience. Un point c’est tout.

***

« Je fais une expérience. Une expérience avec des enfants et un gâteau à la crème chantilly. Qu’on me laisse tranquille. »

C’est ce que se dit le boulanger fatigué qui reprend sa place tout au bout du comptoir, à l’entrée de l’arrière-boutique. Il a sa petite table. Son tabouret. Son journal. C’est là qu’il s’installe tous les après-midis en pensant à une bonne sieste pendant que les enfants mettent leurs doigts partout.
Mais aujourd’hui le boulanger n’est pas fatigué. Il attend la venue du prochain enfant.

On va voir ce qu’on va voir.

Ça dure toute la journée. Des enfants crient. Des enfants pleurent. Des papas s’énervent. Des mamans disent mais non mon chou, ce n’est pas grave, regarde, il y a de très beaux éclairs au chocolat. Des enfants disent que bien sûr que c’est grave et qu’ils ne veulent surtout pas d’éclair au chocolat.
Une maman a dit à la boulangère qu’elle paiera beaucoup d’argent pour acheter les gâteaux. Le boulanger dit que non. Alors la maman dit mais enfin, j’habite une grande maison et j’ai beaucoup d’argent. Vous devez me connaitre, forcément. Le boulanger dit qu’il n’a jamais vu cette dame. Alors la dame dit qu’il va avoir de gros problèmes, qu’elle connait un président. Le boulanger trouve que les présidents feraient mieux de s’occuper des problèmes importants. La dame très énervée prend son petit garçon par le bras. Elle part très vite en disant très fort qu’il y a des limites, que vous entendrez parler de moi.
Ensuite, elle claque la porte et le boulanger retourne s’asseoir derrière sa petite table, tout au bout du comptoir.

Une petite fille avec des boucles blondes et des lunettes rondes reste pendant une heure, les deux mains et le bout du nez collés sur la cloche de verre vide. Son papa lui dit qu’il ne faut pas s’en faire, qu’ils trouveront une autre boulangerie, qu’il y aura d’autres gâteaux. La petite fille dit que non. Après une heure il faut partir. Le papa s’approche de sa petite fille et détache ses mains de la cloche de verre. Il la prend doucement dans ses bras. Il lui dit de ne pas s’en faire mais elle pleure doucement.
Un petit garçon se roule par terre en disant qu’il va vraiment se mettre très en colère.
Un papa dit à ses deux filles que ce n’est pas grave et qu’il repassera demain. Le boulanger dit qu’on n’est jamais sûr de rien. Qu’on ne sait pas ce qui se passera demain. C’est difficile de fabriquer un gâteau à la crème si légère qu’on peut voir le jour à travers. C’est difficile et ça ne réussit pas tous les jours. Peut-être que demain, il n’y aura pas de gâteau.
Une petite fille propose son doudou en échange. Le boulanger dit qu’il n’a plus besoin de doudou.
Un petit garçon essaie de se glisser dans l’arrière-boutique. Le boulanger l’attrape par le fond de son pantalon.
C’est l’heure de la fermeture. Assis sur son tabouret, derrière sa petite table, le boulanger fatigué sourit.

On dirait presque qu’il n’est plus fatigué.

***

Le lendemain, le boulanger fatigué fabrique un gros gâteau à la crème légère.

Il dépose les trois parts sur une assiette à côté du billet rose. L’assiette sous la cloche de verre du présentoir pas plus haut que trois pommes. Le présentoir devant le rayon des pâtisseries. À la fin de l’après-midi, les enfants arrivent. Ils mettent leurs doigts sur la cloche de verre. Ils disent : “Je veux celui-là.” La boulangère dit que non, celui-là est réservé. Les enfants ne comprennent pas. Tout le monde s’énerve. À la fin de la journée, la boulangère parle au boulanger. Elle dit que ce n’est plus possible. Qu’elle en a marre et qu’il faut arrêter cette expérience. Le boulanger dit que c’est lui et lui seul qui décide quand on arrête l’expérience. Un point c’est tout. Nom d’un petit bonhomme.

Le surlendemain, tout recommence, la crème légère, les trois parts de gâteau, le présentoir et les enfants qui pleurent. Les parents qui se fâchent et veulent voir le directeur. La boulangère qui veut arrêter l’expérience et le boulanger qui ne veut pas. Rien ne change la semaine suivante. Assis sur son tabouret, le boulanger fatigué regarde les enfants qui pleurent et les parents qui se fâchent. Quand la boulangère lui dit que ça suffit, il dit que non, ça ne suffit pas.
L’expérience continue.
Petit à petit, au fil des jours et des semaines, il y a moins d’enfants qui viennent mettre leurs doigts sur la cloche de verre. Il y a moins de cris et moins de larmes. De moins en moins. Un jour, de l’heure de l’ouverture à l’heure de la fermeture, aucun enfant ne franchit la porte du boulanger fatigué. Assis sur son tabouret, au bout du comptoir, le boulanger regarde les trois parts de gâteau sous la cloche de verre qui brille. Il n’y a plus aucun cri. Plus aucune trace de doigt.

Alors, un pâle sourire traverse le visage fripé du boulanger fatigué.

Son expérience a réussi.

***

Jusqu’au jour où une petite fille ouvre la porte.

La petite fille regarde partout. Elle grimpe sur une chaise. Elle voudrait boire un chocolat. Sa maman lui demande si elle veut manger quelque chose. Elle descend de sa chaise. Elle sautille jusqu’au comptoir. Sur un pied. Sur deux pieds. Elle s’arrête. Elle dit qu’il y a une marelle dessinée le carrelage. Sa maman sourit.
De l’autre côté du comptoir, le boulanger secoue la tête. Les enfants sont des enfants. Ils n’arrêtent pas de courir et de sauter. Ils voient des marelles partout. Ils ne pensent qu’à jouer et à mettre leurs doigts remplis de sucre sur la vitrine ou sur le panneau de verre qui protège les pâtisseries. Le boulanger prépare déjà son chiffon pour effacer les traces de doigts.

La petite fille traverse la salle à cloche-pied. Elle chantonne. Elle a de longs cheveux brillants. Elle s’arrête pile devant le présentoir pas plus haut que trois pommes. Elle regarde sans toucher. Elle ne pose aucun doigt sur la cloche de verre. Elle regarde les trois parts de gâteau. La couche de crème épaisse. Elle approche son visage. Son nez tout près de la paroi de verre. Elle fait une horrible grimace. Elle crie :

_ Berk ! Maman, Maman ! Viens voir ! Vite ! C’est dégoûtant.

La maman s’approche de la petite fille. Elle lui dit de ne pas crier. De ne pas dire c’est dégoûtant en montrant les gâteaux à la crème que le boulanger a fabriqués.

_Oui, mais maman, les gâteaux sont beaucoup trop gros. Et moi je déteste la crème fraîche, tu sais bien. Alors non, je ne veux rien manger. Je préfère boire un chocolat.

Et la petite fille traverse la salle en sautillant. Elle s’assied près de la vitrine, là où on voit les passants. Elle reste assise en attendant son chocolat. Elle chantonne. Son chocolat arrive et elle le boit. Elle reste assise. Pas une seule fois elle dit « Maman, regarde ! » en appuyant son doigt sur la vitre.
Elle boit son chocolat.
Quand elle a terminé, elles se lèvent. La petite fille s’en va en sautillant.

En refermant la porte, la maman dit : “Au revoir et merci.”

***

Assis sur son tabouret, le boulanger n’a pas bougé.

Il regarde la porte qui s’est refermée. Il regarde le présentoir haut comme trois pommes et les trois parts de gâteau sous la cloche de verre. Ses yeux fatigués et ronds reviennent sur la porte, sur le présentoir, sur les gâteaux. De plus en plus vite. La porte. Le présentoir. Les gâteaux. La porte. La porte. Les gâteaux. La porte. Le présentoir. La porte. La porte. LA PORTE.
Il est sûr que la petite fille va revenir. Qu’elle va ouvrir la porte. Aller tout droit vers les gâteaux. Qu’elle appuiera son index sur la cloche de verre. Qu’elle dira : « Je voudrais celui-là. » C’est obligé. Le boulanger a tout bien préparé. Tout bien calculé. La hauteur. La longueur. La crème si légère qu’on peut voir à travers. C’est bien sûr qu’elle va revenir.

La petite fille ne revient pas.

Assis derrière sa table, tout au bout du comptoir, le boulanger attend. C’est la fin de la journée. Les derniers clients s’en vont. Le boulanger se lève. Il fait le tour de la salle. Il monte les chaises sur les tables. Il prend son balai. Il prend son chiffon doux. Il nettoie le panneau de verre qui protège la vitrine. Le boulanger balaie. La boulangère lui dit qu’il est temps de rentrer. Il répond qu’il va rester encore, qu’elle peut rentrer à la maison.
Quand tout le monde est parti, le boulanger s’assied à sa place, sur son tabouret tout au bout du comptoir.
Dehors le soir tombe.
Dedans, le boulanger attend.

Il attend la petite fille qui ne revient pas.

***

La nuit, dans son laboratoire, le boulanger fatigué réfléchit.

C’est peut-être la recette ou la hauteur du présentoir. Ou la cloche de verre. Non, ce n’est pas le présentoir. Ni la cloche de verre. Il a tout calculé. La hauteur et la longueur. C’est peut-être le billet rose. Demain, il mettra un billet blanc. C’est peut-être l’assiette ou il faudrait peut-être quatre parts de gâteau. Demain il mettra quatre parts sur l’assiette. Non, plutôt deux. Ou cinq. C’est peut-être la couleur de la crème.
Peut-être ou peut-être pas.
Alors, Le boulanger décide de tout reprendre à zéro. On va voir ce qu’on va voir, nom d’un petit bonhomme. Ce n’est quand même pas une petite fille de rien du tout qui va le décourager. TOUS les enfants aiment la crème chantilly. TOUS les enfants mettent leurs doigts sur le verre. TOUS les enfants sont très énervants. Cette petite fille, ce n’est rien. Rien du tout.

Il recommence. Il dessine les plans d’un nouveau fouet pour battre la crème. Le quincailler fabrique le fouet. Il plonge son fouet dans la crème légère, mais la crème ne monte pas. Il rajoute du sucre, mais la crème ne monte pas. Il met un peu de vanille. Un peu de farine. La crème s’épaissit. Se durcit. La crème ressemble à du beurre. Mais la crème ne monte pas ! Ah bon ? Puisque c’est comme ça, on va voir, non d’un petit bonhomme ! Le boulanger prépare trois moules ronds. Au fond, il étend de la pâte à pizza. TOUS les enfants aiment la pizza. Au-dessus, des carottes et du chocolat. TOUS les enfants aiment les carottes et le chocolat. Et par-dessus, il coule la crème qui ne monte pas.

Le lendemain, il choisit une assiette. Sur l’assiette, il place quatre tranches de gâteau à la crème, à la pizza et aux carottes. À côté un billet blanc. Dans le nouveau présentoir haut comme deux pommes, la crème épaisse écrase les carottes. Les carottes écrasées font du jus. D’abord, le jus ramollit la pâte à pizza. Ensuite, le jus forme une petite flaque orange au fond de l’assiette. Petit à petit, la flaque grandit et inonde le billet blanc qui se transforme en billet couleur carotte. Une dame s’approche.
Elle soulève la cloche de verre et la repose aussitôt en plissant les narines.

On n’a jamais vu une pizza aux carottes au beurre chantilly vanille et chocolat.

***

De la pâte à pizza. De la crème chantilly avec un peu de vanille et de chocolat. Des carottes.

Derrière sa table, au fond de son laboratoire, le boulanger fatigué marmonne. Tous les enfants aiment la pizza. Son nouveau fouet fouette la crème légère, mais la crème ne monte pas. La crème s’épaissit, on dirait du beurre. Alors, il rajoute la vanille et le chocolat. Tous les enfants aiment la vanille et le chocolat. Il rajoute les carottes. Tous les enfants aiment les carottes. Tous les enfants. Y compris une petite fille de rien du tout. On va voir ce qu’on va voir ! Nom d’un petit bonhomme ! Sur une assiette, il a mis deux grosses parts de pizza au beurre chantilly vanille chocolat. Avec des carottes. Le boulanger fatigué connaît les enfants.

La petite fille ne revient pas.

Alors, le boulanger passe toutes ses nuits dans son laboratoire. Il ne dort plus. Ses yeux tombent de sommeil. Ses yeux sont rouges. Son crâne déplumé brille sur son visage fripé. Le boulanger très fatigué passe toutes ses nuits dans son laboratoire. Il marmonne. Les enfants ne sont pas sérieux. Les enfants sont des enfants. Il prépare de la pâte à pizza. De la pâte à croissants. Il découpe des dés de jambon, pour les croissants au jambon. Il bat les œufs en neige pour la mousse légère, ajoute du chocolat, pour les éclairs au chocolat.

Il s’arrête. Il réfléchit. C’est sûr, cette petite fille aime la pizza.

Il reprend son travail. Mélange le jambon et la mousse au chocolat, pour les éclairs au chocolat. Mélange le chocolat au jambon, pour les croissants au jambon. Met du fromage râpé dans la tarte aux pommes. Met des pommes dans la quiche au jambon.

Il s’arrête. Il réfléchit. C’est sûr, cette petite fille aime les carottes. Et le chocolat.
Il reprend son travail.
Met de la sauce tomate dans la crème pâtissière.
Met des fruits confits dans la quiche aux oignons.

Et un peu de moutarde sur la tarte au citron

***

Le lendemain matin, à l’heure de l’ouverture, la boulangère attend derrière son comptoir.

Le premier client est un monsieur avec un beau costume et des cheveux gris. Le monsieur dit : “Bonjour Madame, j’aimerais un café et une tarte aux pommes, s’il vous plaît. C’est pour manger ici.” La boulangère le sert et retourne derrière le comptoir. Elle attend le prochain client. Le monsieur boit un peu de café et ensuite il découpe avec sa cuillère un petit bout de tarte aux pommes. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche. Il fait une horrible grimace. La bouche tordue et les yeux plissés de dégoût. Il se penche en avant. Il recrache sa tarte aux pommes dans sa serviette. Il dit “BERK, c’est dégoutant ! Madame pouvez-vous m’apporter de l’eau. DE L’EAU. VITE !”

La boulangère ne comprend pas. Elle va remplir une carafe qu’elle pose devant le monsieur. Vite, il boit un grand verre d’eau sans respirer. Et un deuxième. Et un troisième. La boulangère lui demande si tout va bien.

_ Tout va bien merci. Tout va très bien, Madame. Surtout votre tarte aux pommes et au fromage. Vous avez juste oublié les oignons.

La boulangère répond qu’ici, c’est une boulangerie et que dans une boulangerie, on sait bien que le fromage et les oignons, c’est pour les quiches et pas pour les tartes aux pommes.

_ Ah oui ? Eh bien goûtez. Goûtez, vous allez voir.
_ Voir quoi, Monsieur ? Je connais le goût de la tarte aux pommes.
_ Alors, goûtez ! Je vous paie une tranche de votre tarte aux pommes.
_ Monsieur, je n’ai pas besoin de votre argent pour goûter ma tarte aux pommes.
_ J’insiste, s’il vous plait, goûtez.

La boulangère regarde le monsieur avec son beau costume et ses cheveux gris. Il a l’air sérieux et bien comme il faut. Elle revient derrière le comptoir, dépose une tranche de tarte aux pommes dans une assiette, découpe avec sa cuillère, porte la cuillère à sa bouche, mâche, ouvre de grands yeux ronds, fait une grimace épouvantable. Elle court dans l’arrière-boutique, prend une serviette et recrache le bout de tarte aux pommes. Ensuite, elle boit : deux grands verres d’eau. BERK, c’est très mauvais. De la pâte sucrée, de la crème pâtissière, des pommes et du gruyère râpé. Le boulanger n’est vraiment pas dans son assiette. Le boulanger est vraiment très fatigué. Il faudra qu’elle lui parle, qu’elle lui dise de prendre des vacances.
De retour dans la salle, elle s’excuse. Elle dit qu’il y a eu un problème avec la tarte aux pommes. Le monsieur répond que ce n’est pas grave.

Qu’il prendra un éclair au chocolat.

***

La boulangère fait bien attention.

Elle prend une belle assiette. Bien au milieu, sans faire de marques, elle dépose l’éclair au chocolat. Elle dit : “Pour la peine, Monsieur, je vous offre un autre café.” Le monsieur sourit et dit que ce n’est pas la peine. La boulangère dit non, non, j’y tiens. Je vous apporte votre café.
L’éclair au chocolat brille au milieu de l’assiette. Le monsieur plonge sa cuillère dans la pâte dorée, à travers la mousse tendre. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche et là, il fait une grimace affreuse, on dirait qu’il va étouffer. Il avale de travers. Heureusement, devant lui, il y a encore la carafe. Il boit deux grands verres d’eau sans respirer. Il dénoue sa cravate. Il dit que non, que là c’est trop. Qu’il se plaindra dans les journaux.

La boulangère affolée prend un éclair au chocolat. Sans le poser sur une assiette. Directement entre deux doigts. Elle mord dedans. Ses yeux s’arrondissent. On dirait bien qu’ils vont tomber. Sa bouche fermée, ses joues se gonflent. On dirait bien qu’elle va vomir.

Il y a du jambon dans le chocolat !

La boulangère court dans l’arrière-boutique. Elle crache. Elle boit deux grands verres d’eau. Elle revient dans la salle et reprend sans un mot l’éclair entamé que le monsieur a reposé au milieu de l’assiette. Elle dit vous voudrez bien m’excuser, je crois qu’il y a eu un autre problème. Un problème avec le boulanger. Pour la peine, je vous offre un autre café. Le monsieur répond qu’il a déjà bu deux cafés et qu’il est suffisamment énervé. Le monsieur se lève.

En partant, il dit qu’on peut s’attendre à tout, quand un boulanger se prend pour un charcutier.

***

Assis dans son laboratoire, le boulanger est très fatigué.

La porte s’ouvre comme un coup de canon. La boulangère entre en courant. Le boulanger lui dit que ce ne sont pas des manières. Qu’elle lui a fait peur. Qu’il a travaillé toute la nuit et qu’il est très fatigué. La boulangère le regarde, on dirait qu’elle va exploser. Ah ça oui ! Il a travaillé toute la nuit, c’est sûr. Il a dû passer des heures pour inventer ses nouvelles recettes : la tarte aux pommes et au gruyère ! Le chocolat au jambon ! La tomate dans la sauce pâtissière ! Et de la moutarde sur la tarte au citron ! Est-ce que le boulanger fait une nouvelle EXPÉRIENCE ? Est-ce qu’il veut faire fuir les derniers clients ?
Le boulanger a l’air très étonné. Il dit que c’est la boulangère qui a un problème : elle devrait remonter, reprendre sa place derrière le comptoir et servir les clients, JUSTEMENT. Alors, la boulangère, on dirait vraiment qu’elle va exploser, la boulangère remonte les marches en courant. Elle prend une assiette. Dessus, elle dépose un éclair au chocolat-jambon, une quiche pommes-oignons et une tarte moutarde-citron. Elle redescend en courant. Elle dépose l’assiette dans les mains du boulanger. Elle dit : “Goûte ! J’attends !
Le boulanger commence par l’éclair. Il trouve ça très bon, ce petit goût de jambon. Les oignons et les pommes, c’est très agréable et la moutarde donne du goût au citron. Il dit ici c’est une boulangerie et le boulanger c’est moi, nom d’un petit bonhomme ! Tous les enfants aiment la pizza. Tout le monde aime le jambon et le chocolat. Le citron et la moutarde. Tout le monde aime ça, évidemment.

La boulangère dit qu’il ferait mieux d’aller dormir et même, de prendre des vacances. Le boulanger répond qu’il n’a pas du tout sommeil. Qu’il n’a pas besoin de vacances. Qu’il n’a besoin de personne. Qu’on le laisse tranquille dans son laboratoire. Que sans lui, la boulangerie ne serait pas une boulangerie.
Sans lui, il n’y aurait personne pour acheter le pain et les croissants.
Il n’y a personne dans la boulangerie. Absolument aucun client.

Pourtant, derrière la vitrine, brillent les petits pains et les croissants. Les petits pains sont verts et les croissants violets. Le vert, c’est du jus d’épinards. Le violet, du jus d’aubergine. Les enfants aiment les couleurs, tout le monde sait ça. Alors, le boulanger fait du pain en couleurs. Des tartes à la betterave rouge. Des gâteaux au chou rouge. Les enfants aiment le rouge, le boulanger vous le dira.
Pour les éclairs, il a eu une idée. Il a repris son vieux fouet et fait monter la crème la crème chantilly tellement blanche que la lumière peut passer à travers. Dans la pâte à chou, il a mis du rouge. Du rouge tomate, précisément. Deux traits rouges et un trait blanc, on dirait un panneau de signalisation. Tous les enfants aiment le rouge. Tous les enfants aiment le blanc. Tous les enfants sont très énervants.

Il n’y a personne dans la boulangerie. Personne. A l’abri des doigts, derrière la vitrine de verre, les plateaux sont remplis de pâtisseries multicolores que plus personne n’achète. Assis sur son tabouret, tout au bout du comptoir, le boulanger a les yeux rouges et le crâne blanc. Personne n’est venu hier et personne la semaine dernière. Personne pour les petits pains verts et les croissants violets. Comme chaque jour, depuis des semaines, la boulangère est partie au milieu de l’après-midi.

Seul dans sa boulangerie, le boulanger baille en attendant la nuit.
C’est alors que la porte s’ouvre.
Une petite fille entre et traverse la salle à cloche-pied. Elle a de longs cheveux brillants. Elle sautille jusqu’au comptoir. Sur un pied. Sur deux pieds. Elle s’arrête. Elle dit qu’il y a une marelle dessinée le carrelage. Entrée derrière elle, sa maman sourit. Sans mettre aucun doigt sur la vitrine de verre, la petite fille regarde les pâtisseries multicolores, les petits pains verts et les croissants violets. Elle dit regarde maman, comme c’est joli ! Tout à coup, elle s’immobilise, elle dit regarde maman, cet éclair ! On dirait un champignon ! Un champignon blanc et rouge ou alors, un panneau de signalisation ! Je voudrais bien cet éclair, s’il te plaît, s’il te plait maman!

La maman s’adresse au boulanger, toujours assis, de l’autre côté du comptoir. Elle dit bonjour monsieur. Je voudrais, s’il vous plaît, cet éclair blanc et rouge. Et aussi un thé noir et un chocolat. Le boulanger se lève comme dans un rêve. Il prépare le thé et le chocolat. Sur une assiette il dispose l’éclair rouge à la crème légère qu’il dépose sur la table, bien en face de la petite fille.

La petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly.

***

Assis tout au bout du comptoir, le boulanger attend.

La petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly regarde son éclair rouge et blanc. Elle trouve ça très joli, ces deux traits rouges et ce trait blanc. Elle dit maman, regarde : on dirait de la crème fraîche et moi je n’aime pas la crème fraîche, c’est beaucoup trop épais. D’ailleurs je n’en ai jamais goûté. Sa maman répond que pour les éclairs, on utilise de la crème pâtissière. Normalement.
Alors, la petite fille enfonce la cuillère dans la croûte fine de la pâte à chou, à travers la crème légère. Elle porte la cuillère à sa bouche et là, mille bulles de crème chantilly éclatent dans sa bouche. Mille bulles glacées qui se mélangent à la saveur ensoleillée de la tomate. Mille bulles qui fondent et lui montent à la tête. La petite fille ferme les yeux. Elle dit maman, c’est merveilleux. Maman, il faut que tu goûtes.
Alors, la maman prend un peu de pâte à chou et un peu de crème. Elle porte la cuillère à sa bouche et c’est magique : la maman sourit et ferme les yeux. Elle dit, ça alors ! C’est surprenant. Non, ce n’est pas de la crème pâtissière. C’est bien de la crème chantilly, mais de la crème chantilly qui aurait été fabriquée par une fée ou par un magicien. De la crème chantilly qui aurait mangé des étoiles. La petite fille termine son éclair. Elle boit son chocolat. Au moment de partir, elle s’approche du boulanger, de l’autre côté du comptoir. Elle lui dit qu’elle a tellement aimé le goût de la tomate dans mille bulles chantilly. Que c’était comme si elle avait mangé un petit bout de l’été. Elle lui dit merci, merci beaucoup. Ensuite, elle revient vers sa maman.

_ Dis maman, est-ce que nous reviendrons demain ?

***

Le lendemain elles sont trois.

La petite fille qui aime la crème chantilly, sa sœur et sa maman. Elles mangent des éclairs à la crème et à la tomate. La sœur de la petite fille dit que c’est si bon qu’il faudrait qu’elle en parle à ses copines. Le surlendemain, toutes les filles de l’école arrivent et après, elles en parlent aux garçons. Le jour suivant, la boulangerie est remplie de filles et de garçons. Toute la nuit, le boulanger fabrique des éclairs à la tomate, à la carotte ou aux champignons. Les enfants goûtent. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum cannelle, mangue ou chou de Bruxelles. Alors, dans la pâte à chou, le boulanger mélange du chou de Bruxelles. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum safran, camomille ou pomme de pin. Le boulanger se gratte la tête pour la pomme de pin. Des éclairs parfum lavande. Des éclairs en forme d’avion. Des éclairs qui brillent dans le noir. Mais surtout, toujours posée bien au milieu, une couche épaisse de crème chantilly qui éclate en bulles légères dans la bouche des enfants.

Alors, le boulanger a une idée. Un soir, il traverse la route. Il s’en va trouver le quincaillier. Il dit : je voudrais une grande plaque. Une plaque de métal. Voici le plan et les dimensions. La longueur, la largeur, et quatre trous à chaque extrémité. Dans les trous, je mettrai des vis. C’est ce qu’il dit au quincailler.
Le quincailler découpe la plaque et perce les trous pour les vis. Le boulanger paie et dit merci. Il va voir le peintre et il dit : je voudrais écrire ceci sur cette plaque. En belles lettres rondes sur un beau fond blanc. Un fond blanc crème si c’est possible. Il faudrait aussi repeindre l’intérieur de la boulangerie. Il faudrait tout repeindre en blanc. En blanc crème, si c’est possible. Enfin, je voudrais un panneau, noir, avec des lettres blanches. Le peintre dit qu’il va s’y mettre tout de suite et que dans une semaine tout sera terminé.

Alors, le boulanger retourne à la boulangerie. Il prend une grande feuille de papier. Un marqueur bleu. Sur la feuille, en lettres capitales, il écrit :

FERMÉ POUR CAUSE DE TRAVAUX. RÉOUVERTURE OFFICIELLE LUNDI PROCHAIN.

***

Le lundi suivant, à cinq heures du matin, le boulanger monte sur une échelle.

Il prend son panneau terminé. Il a percé quatre trous dans le mur. Il ne reste plus qu’à visser. Quand il a terminé il descend. Il n’y a personne à cette heure, dans le petit matin bleu. Pour mieux voir, il prend un peu de recul. Le boulanger sourit. Au-dessus de la porte, en lettres rouges sur un fond blanc crème, la nouvelle enseigne dit :

À L’ÉCLAIR CHANTILLY

Ensuite, devant la porte d’entrée, il installe un panneau noir où le peintre a écrit en belle lettes blanches :

AUJOURD’HUI : INAUGURATION

Petit à petit, ils arrivent : les enfants, les parents, les grands-parents, tous les habitants de ce quartier de Paris. Et au milieu de la foule, la petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly avec sa sœur et sa maman.
A l’intérieur de la boulangerie, les murs sont repeints de frais en blanc crème et pimpants. Sur chaque table et chaque étagère, le boulanger a disposé des assiettes blanches. Dans chaque assiette, trois éclairs et un billet rose où il est écrit, en lettres capitales :

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