Le Tour de Rien : BOUM

Il existe deux manières de se prendre une pelle à vélo : l’option BOUM qui vous met le nez par terre avant d’avoir récité le début d’un Pater et l’alternative ÂÂÂÂÂÂH, où vous chevauchez votre monture soudain devenue incontrôlable pendant un laps de temps variable avant d’aller vous écraser sur le sol dur.

L’option BOUM résulte la plupart du temps d’une dérobade de votre roue avant, raison pour laquelle l’usage intempestif du frein qui régit le blocage d’icelle sera fortement déconseillé. Les conséquences d’une telle chute sont absolument imprévisibles, du fait de la totale impréparation du sujet.
Les plus distraits pourront éventuellement griffer le bitume avec leurs dents. Les autres se feront une épaule ou un bras, avec en prime une belle pizza, nom qu’on donne à une auréole de grandeur variable située au point d’impact de la peau avec le goudron. Cette zone sinistrée émettra d’abord un léger suintement qu’on essaiera de désinfecter en prenant soin de retirer tous les petits cailloux qui se sont incrustés dans l’épiderme pendant son bref contact avec le sol. Une fois les larmes séchées et la plaie nettoyée, on déposera une bande de gaze sur la blessure et on répétera l’opération pour éviter que la gaze se mette à coller, parce que là on va vraiment se mettre à hurler.
Ensuite, on attendra que la plaie se cicatrise.
On attendra.
Longtemps.
C’est le côté déplaisant de la pizza du cycliste, à la fois brûlure et déchirure, qui démarre en tomate mozzarella et finit en calzone gorgonzola.

Il va de soi qu’en cas de choc plus violent, la clavicule vole en éclats, le coude se désintègre et parfois même c’est toute l’épaule qui se met en drapeau. Dans les situations extrêmes, il arrive que la course du vélo soit interrompue par le surgissement inattendu d’un corps étranger. Dans la plupart des cas, on notera que ce type de collision résulte souvent d’un contact imprévu avec une pièce de carrosserie. (Voir à ce sujet les deux chapitres consacrés à l’automobiliste.) Propulsé dans les airs, le cycliste effectue une large parabole. Il voit le monde qui se retourne. Le ciel lui paraît une destination possible.
Et la terre.
Le sol dur et rempli de bordures de trottoirs en granit.
Il atterrit.
Le cycliste atterrit toujours.
Longue silhouette gracile sur un triangle filigrane, trait de fusain agile, ombre fragile de Monsieur Hulot qui s’encastre en silence dans les pare-chocs immobiles du monde automobile.

 

Le tour de rien : le lac

C’est un lac qui s’appellerait vacances.
C’est un lac bleu qui s’appellerait orange.
C’est un lac qui fait le gros dos dans le poing refermé des montagnes.
Un lac tendu.
Un lac piégé.

160 ou 180 kilomètres de ligne de ceinture.
Deux pays.
Un million de paysages multipliés par trois soleils et un troupeau de nuages.
Une respiration.
Un plan d’eau pour réfléchir le ciel.
Pour noyer le tracé des routes.
Effacer les tristes stigmates du béton,
Les enseignes clinquantes,
Monsieur Bricolage.
Faites vous-même votre maison.
Mais oui, construisez-le vous-même votre home en carton ! Mettez-y tout votre cœur. Sur les façades, étalez vos couleurs, mauve, vert pistache, jaune poussin ou caca d’oie. La cuisine sera design et la pelouse en contreplaqué. Un deck en teck et un barbecue pour l’été.

Les barres d’immeubles et leurs squares en plastique.
Toutes les géométries vulgaires qui encrassent le regard.
Il suffit de tourner la tête.
À vélo, défilent 160 ou 180 kilomètres.
D’un côté, tour à tour,
Des murs de pierre sèche.
L’envol d’oiseaux rares.
Un pan de montagne
Qui s’écroule
Devant le vide sidéral
Des zones commerciales.
De l’autre côté, de l’eau, des nuages et du vent.
L’aube bleue et l’or du crépuscule.
Les vraies couleurs.
Les vraies odeurs.

Hiver comme été,
Je fais
Le tour du lac,
Le tour du ciel.
Les mains sur le guidon,
La tête dans les étoiles,
Je suis la course du soleil.