Ô Capitaine ! Mon capitaine !

Se lever
Monter sur la table.
Bien sûr, nous le ferons. Sans souci. Sans problème. Au premier appel. Du premier coup. Quand il le faudra. Quand ce sera vraiment nécessaire, vraiment urgent. Pour l’instant, ça va, ça peut encore aller. On n’en est pas encore là, on en en est encore loin. Il nous reste du temps, tout le temps. Bien sûr et dès à présent, il faudrait qu’on s’en occupe sérieusement. La situation est grave mais pas désespérée, il suffit qu’on y réfléchisse, qu’on utilise la bonne méthode, les bons gestes et les bonnes paroles. Alors gentiment, tout gentiment, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Faut pas pousser mémé dans les orties, pas jeter le bébé avec l’eau du bain, ni peindre le diable sur la muraille. Il y a du bon et du mauvais. Gardons le bon. Jetons le mauvais. Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. Chaque crise a ses bons cotés. Chaque crise est une opportunité. Aucune raison de paniquer. Après la pluie vient le beau temps. Après l’hiver vient le printemps. Ce n’est qu’une mauvaise passe. On a vu pire. On va s’en sortir. Et si un jour les choses commencent vraiment à mal tourner, là, on prendra le taureau par les cornes, on arrêtera tout et on recommencera.
Ce jour-là, on se lèvera. 
Mais ce jour n’arrivera pas.

Avant le ciel artificiel

Avant, c’était pareil.
Tout à coup, il pleuvait et on n’avait pas de parapluie. Sur nos têtes on mettait nos pardessus ou un journal ouvert en forme de toit, n’importe quoi pour garder nos cheveux au sec.
Le reste on s’en fichait.
Mi-novembre, la neige tombait. Les automobilistes voulaient quand même rouler sur leurs pneus d’été, ils partaient en glissades et en têtes-à-queues. Dans les montées on entendait leurs moteurs s’emballer, leurs roues tourner de plus en plus vite, leurs véhicules immobiles pourtant, avant de reculer en zigzaguant.
En fait, on n’était jamais sûr de rien, on pensait tout connaitre des hautes pressions, du Gulf Stream et des anticyclones. Survitaminés, nos ordinateurs ingurgitaient des milliards de données et régurgitaient le tout en simulations tri-dimensionnelles où les orages explosaient à la seconde près. Mais on n’avait jamais pu obliger une goute d’eau a rester dans son nuage, encore moins indiquer à la foudre le meilleur moment pour tomber.

La mer s’en fout

La mer se fout de tout.
Du ciel. De la terre. De nous. De nous surtout. Petits, sales, infiniment négligeables au regard d’une vague.
Le ciel, les nuages, les avions de passage, les porte-containers et nos ambres solaires glissent sur elle sans jamais altérer les plis de sa surface. Aucune ride, pas la moindre trace.
Le soleil s’y attarde les soirs d’été avant de s’y noyer. Il revient le lendemain, la mer n’a pas changé.
La mer n’en a vraiment rien à foutre de nos salades, de nos conflits mesquins et des tonnes de merde qu’on lui fait avaler. Viendra le jour où nous mourrons faute d’air, faute d’eau et de terre.
La mer s’en fout.
Elle continuera sans nous.

Jamie Bond

On va pas se mentir, l’attente est interminable, le suspense insoutenable. On est là, figés, transis, l’oreille collée au transistor. Les nouvelles se succèdent aux nouvelles, attaques, contre-attaques, pétrole en hausse, vue qui baisse et la mort qui vient sans avoir de réponse à cette angoissante question :
mais qui sera donc le prochain James Bond ?
Des noms circulent, aussitôt suivis d’une pluie de démentis, non, ce ne sera pas monsieur Dumoulin, encore moins monsieur Müller ou monsieur Smith. La production cherche, la production n’a pas encore décidé quel monsieur pourra empêcher le vilain d’appuyer sur le bouton de l’apocalypse atomique.

Et c’est justement là que le bât blesse, dans tous ces messieurs, il n’y a jamais de madame.
Je dis non.
Qu’on élargisse dès maintenant le champ des investigations pour inclure l’autre cinquante pour-cent de la population. Vous hésitez, chers producteurs, alors, faisons vibrer votre corde sensible. Parlons pognon. Une James Bond vous donnera un accès illimité à un nouveau groupe-cible peu attiré par les bellâtres aux mâchoires carrées. Imaginez-là un peu, cette femme en costume trois-pièces sautant d’un train en marche, défouraillant à tout-va pour dézinguer tous les méchants. Le soir, après avoir sauvé le monde, elle laisse les clés de l’Aston au concierge, monte dans sa chambre, fait de la lumière et découvre un Bond Boy allongé sur le lit et prêt à l’emploi. 
Vous le voyez, le changement de paradigme ?
L’affiche ? La bande-annonce ? Et devant la caisse, la foule immense des nouvelles spectatrices ? Alors, qu’attendez-vous, chers producteurs ? Humez ce coffre rempli de nouveaux billets, cette odeur d’encre encore humide étalée sur du papier à peine pressé.
Alors, mettez-vous à la table.
Faites vos jeux.
Un Vesper Martini 
Sous des ongles carmin. 
Votre jackpot.
À portée de main.

La dernière lettre d’Aldo Moro

Le 6 mars 1978 un homme politique italien, Aldo Moro, président du parti de la Démocratie chrétienne, est enlevé à Rome par les Brigades rouges, une organisation terroriste d’extrême gauche. C’est exactement le jour où le Premier ministre italien reconnaissait pour la première fois le Parti communiste, en lui proposant un accord de gouvernement. Moro sera retrouvé mort, le 9 mai, dans une voiture volée abandonnée dans une rue secondaire de Rome.
Durant ces 55 jours de captivité, il écrira environ 80 lettres adressées au gouvernement italien, au pape, à son parti politique, à ses proches et à sa famille. Voici un extrait de la dernière lettre envoyée à sa femme peu avant son exécution.

« Ma très douce Noretta,
(…) Prends bien soin de toi et essaie de rester aussi calme que possible. Nous nous reverrons. Nous nous retrouverons. Nous resterons. Je dois te dire merci, infiniment merci, pour tout l’amour que tu m’as donné. Un amour un peu jaloux qui m’énervait quand je te voyais plongée dans un livre. Mais un amour authentique qui restera. Je prierai pour toi et tu prieras pour moi. Que Dieu aide notre famille.
En été, à la mer, demande à la famille de Riccioni de vous accompagner, toi et le petit. J’ai confié mes archives à Luca pour qu’il les vende par l’intermédiaire du sénateur Sapdolini et du docteur Guerzoni. Ce sera pour vous constituer un pécule pour faire face à vos dépenses. J’ai oublié d’en parler, mais dis-le à Guerzoni, pour les photos, que les membres de la famille et les exécuteurs testamentaires choisissent celles qui méritent d’être conservées pour la famille. Dans le grand magnétophone qui se trouve dans mon bureau, j’ai déjà transféré de courts extraits de la voix de Luca, à partir du magnétophone portable. On peut les transférer et les compléter au fur et à mesure. Les bobines sont dans notre chambre ; les films et les photos sur le bureau.
Comme petit souvenir, j’aimerais que le stylo à bille de ma robe de chambre de jour revienne à Luca qui l’aimait (et le cendrier à Giovanni), un autre marqueur marron dans la commode, à Giovanni, un stylo à bille identique au premier sur la chiffonnière, à Agnese, alors que Fida, Anna et toi pourrez choisir ce que vous voulez dans ce meuble.
Manzari, écoutez, faites en sorte d’écrire votre testament. Je vous en ai envoyé deux, j’espère qu’ils sont arrivés. Je vous renverrai une copie. N’oubliez pas de vous faire vacciner contre la grippe, si la grippe russe arrive. Faites-vous suivre par Giovanni, également en tant qu’ami. Adressez-vous à Rana pour faire vérifier la stabilité du toit au dessus de notre chambre et veillez à ce que le gaz soit bien fermé le soir. (Agnese). Pour la tombe de Torritta, au moins dans l’immédiat, il y a un risque de sécurité. Il vaudrait peut-être mieux la déplacer ailleurs (…) là-bas ou dans l’église avec une autorisation spéciale. Pour le moment, consultez peut-être Freato.
Qui sait combien de choses j’ai oubliées. Restez aussi unis que possible et gardez aussi toutes mes choses avec vous car elles vous appartiennent. J’ai tant prié La Pira, j’espère qu’il m’aidera autrement. Je vous remercie tous, parents et amis avec toute mon affection. Que Dieu nous aide.
Souviens-toi que tu a été la chose la plus importante de ma vie. Parle de moi à Luca, en passant, montre-lui quelques photos, quelques descriptions, qu’il ne se sente pas complètement sans grand-père. Et sois heureuse qu’il ne répète pas mes erreurs généreuses et naïves. »

Traduit de l’italien,
https://www.sololibri.net/Mia-dolcissima-Noretta-ultima-lettera-Aldo-Moro-prima-di-morire.html

Parole d’expert

« Nous devons bien retenir une chose : il ne faut jamais, au grand jamais, croire qu’une guerre sera simple et facile ou que toute personne qui s’embarque dans cette étrange aventure peut mesurer à l’avance les vents et tempêtes qu’elle devra affronter.
L’homme d’État qui cède à la fièvre de la guerre doit savoir qu’une fois le signal donné, il cesse d’être maître de la politique à suivre pour devenir l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables. » 

Winston Churchill – Mes jeunes années 

Le temps, lentement.

Tu montes, tu montes. 

Devant toi la gueule sombre de la galerie et la route, petit père, la route soudain s’envole pour aller s’enfoncer dans le noir. Cette fois-ci tu te dis que ça va passer, que tu vas rester sur ce rythme, juste mettre un peu plus de mollet, activer les muscles placés à l’arrière de tes cuisses, ischio quelque chose ou quadriceps, tu ne sais pas, tu ne te souviens plus. Au sortir du tunnel, tu fais encore quelques mètres avant de t’écrouler et d’aller agoniser ta mère sur le bas-côté. 
Revenu à toi, tu bois une gorgée d’eau assortie d’une banane, tu te relèves et tu attends. Une moto, puis deux, puis une voiture, gyrophare allumé. Dans deux minutes, les échappés vont arriver. À cet endroit, ils auront à peu près deux cent kilomètres dans les jambes, distance que tu parcours en une semaine quand l’air est doux et le ciel favorable. Le premier coursier jaillit de la galerie et ton cerveau essaie de traiter les données envoyées par tes yeux. La pente, tu viens de l’affronter, c’est mathématique, la pente n’a pas changé. À cet endroit précis, l’inclinaison de la route est toujours bloquée à douze pour cent. Donc, il est impossible que ce monsieur à bicyclette passe devant toi ici et maintenant, à cette allure, en un coup de vent. 
Pourtant, cette montagne existe, non ? Et cette route qui mène au col n’est pas un long faux-plat mais bien une ascension cotée en bourse, quatorze kilomètres de bitume coulé sur neuf-cent mètres de dénivelé. Tu en es là de tes réflexions quand le boyau de béton se met à vibrer dans les basses. Perché sur une voiture, un haut-parleur annonce l’arrivée du petit peloton. Tu reposes ton bidon. Tu a repéré l’endroit.
Tu penses avoir le temps.
Ici, ils ralentiront.
Pourtant, en une fraction de seconde une vingtaine de coureurs passent devant toi dans un cliquetis de chaines et de dérailleurs. Une masse compacte, organique, un fragment immobile flottant entre deux espaces de temps, laissant derrière lui juste un peu d’air froissé et un bloc de silence.
Allongé sur le flanc, ton vélo te sourit :
« Tu te fais du mal, tu sais, tu devrais pas.
Un jour, ils seront aussi vieux que toi. Je dis ça, garde quand même un oeil sur ton ventre, mais sinon, tu es encore en bon état. Alors, reprends la route, à ton rythme dans les montées, et surtout, n’oublie pas de t’arrêter pour regarder le monde autour de toi. 
Il te reste un peu de temps. 
Le temps de rouler lentement. »

Un voyage immobile

Commencer.

La page est aussi blanche que la toile. Aucun mot. Aucun trait. 
Dedans, à l’intérieur, une image, une intention, une histoire. Et puis l’appréhension. La peur de ne pas pouvoir, de ne pas savoir, de ne pas avoir les mots, de ne pas trouver les nuances, mille ombres différentes, celles, brutales, tranchantes qui découpent une tranche de visage au rasoir, et toutes les autres, composites, plus pâles, éclairées par des sources de lumières multiples et opposées au soleil.

S’engager sur un terrain vague, raturer, gommer, hésiter, reprendre, revenir sans fin sur un sourire qu’on voudrait timide, esquissé, qu’un trait trop hâtif à déformé. Ce n’est pas ça, pas encore, laisser reposer, s’éloigner, recommencer. Se perdre dans ce détail infime, imaginer des corrections, trouver la solution au milieu d’une forêt ou d’une conversation. 

Continuer, apaisé, vers la page suivante, dans le rythme retrouvé des phrases ou s’arrêter un instant au bord du menton suspendu au-dessus du vide. De la toile émerge un sentiment diffus et doux, une note fragile, qu’il faudra maintenir, en équilibre, jusqu’à la fin de ce voyage immobile.