Du lac au ciel

Il faudra s’éloigner du monde construit, de l’asphalte, du béton gris et du verre poli. Laisser derrière soi la rumeur de la ville et des automobiles. Suivre la trace claire taillée dans la forêt. Ajuster sa foulée à l’humeur de la pente. S’asseoir à l’ombre. Reprendre son souffle. Boire. Effacer la sueur. Regarder vers le haut.

Repartir, son sac sur le dos. 

Le monde se réduit à la prochaine pierre sur le sentier. Au prochain lacet. Au prochain replat qu’on espère sans le deviner. Plus aucun enjeu, plus rien à perdre et plus rien à gagner. Marcher dans l’instant, éprouver la chaleur, le vent, les taches de lumière, les milles couleurs du vert, les ombres qui s’allongent et le lit du lac étale, que les montagnes amoureuses ont préparé pour la nuit.

Carbonara crocante

De l’eau ou de l’intelligence artificielle ?

Pas une question théorique.
Un vrai choix.
Savoir ce qu’on fera quand les centres de données auront bu toute notre eau pour que ChatGPT puisse répondre à la la demande : « Propose-moi un modèle de planning éditorial pour un blog de cuisine. »
On aura le modèle, le planning, l’éditorial, le blog, la cuisine et tous les ingrédients pour révolutionner l’art de confectionner un plat de spaghetti carbonara.

On aura tout sauf l’eau pour cuire les pâtes.

Incipit

Le Rhône.
Le Rhône, vous voyez ? 
Ce long fleuve intranquille au chemin compliqué.
 
Le Rhône, ruisseau sorti du ventre d’un glacier qui fond plus vite que sa vraie fausse grotte instagrammable, recouverte de bâches pour que les touristes puissent s’offrir l’illusion de pénétrer au coeur de la bête. De ce Disneyland réfrigéré et perdu au milieu d’un océan de pierre, on pourrait tirer un tas de conclusions hâtives sur ce monde en pleine déconfiture, mais on est là pour parler géographie et pas de l’extension du territoire de notre connerie.

Donc, au début un torrent glacé qui s’enfonce dans la vallée, traverse les premiers villages aux noms rugueux, Obergoms, Obergesteln, Ritzingen… Peuplés, mais si peu, d’habitants aux dialectes rauques et aussi indéchiffrables que la Pierre de Rosette pour qui n’est pas Champollion. 

Arrive le moment où une rivière perpendiculaire nommée Raspille vient grossir le débit de sa grande soeur en flots. Ce gué franchi, l’automobiliste moderne se retrouve à son aise : les panneaux indicateurs, les pompistes, le personnel du Mac Drive, tout le monde parle français à l’exception de quelques hameaux égarés au plus profond d’obscures vallées où les patoisants patoisent encore. Pourtant, dès 1900 les autorités du pays en interdisent l’usage dans le cadre scolaire, espérant ainsi forcer le passage de la traite de la vache indigène à celle du touriste étranger.

Inframonde

En fait, on n’était jamais sûr de rien. On pensait tout connaitre des hautes pressions, du Gulf Stream et des anticyclones. Survitaminés, nos ordinateurs ingurgitaient des milliards de données et les régurgitaient sous forme de dessins animés. Mais on n’avait jamais pu obliger une goute d’eau à rester dans son nuage, encore moins indiquer à la foudre le meilleur endroit pour tomber.

Salle d’attente

_ Le docteur va avoir du retard. Il y a deux patients avant vous.

Le docteur a toujours du retard. 
Pas fou, j’avais formé le projet de prendre un livre avec moi, mais j’étais pressé d’arriver à l’heure et le roman entamé est resté chez lui. Ici, sur la table basse, les couvertures de magazines ont perdu leurs couleurs et le journal du jour est fatigué. 
Le docteur a toujours du retard, c’est la loi de la visite. On comprend bien, tous ces gens, tous ces patients, il faut leur parler, les écouter, décrypter leurs gestes : j’ai mal ici. Ici ? Non. Là, docteur, un peu plus bas, plus à droite. Non pas à droite, à gauche, à gauche ! C’est ça ! C’est grave docteur ?
La porte de l’ascenseur s’ouvre. Tout habillée de blanc et de bijoux dorés, une dame plutôt soixantenaire fait irruption dans notre espace sécurisé. Quelques coups de talons nerveux la propulsent jusqu’au comptoir où elle pose ses deux coudes, se penche très loin en avant, jusqu’à frôler du nez le sommet du crâne de la secrétaire qui relève la tête, sursaute, recule, se redresse et se reprend.

_ Bonjour Madame, vous désirez ?
_ Je veux un rendez-vous avec le docteur Lambda.
_ Vous souffrez ? Vous êtes malade ?
_ C’est pour la langue. La gorge aussi. Le docteur Lambda est oto-rino. La
gorge, il connait. D’ailleurs, c’est aussi pour les oreilles.
_ Les oreilles ?
_ Comment vous dites ?
_ Qu’avez-vous aux oreilles ?
_ Je ne vous comprends pas.
_ VOUS AVEZ MAL AUX OREILLES ?
_ Pas du tout, mais j’entends de plus en plus mal.
_ D’accord, je vais regarder dans l’agenda… Alors, le docteur Lambda peut vous prendre le 15 août, le matin.
_ Non
. Pas le 15 août.
_ Sinon, ce sera en septembre
_ Comment ?
_ ALORS CE SERA EN SEPTEMBRE, LE 9 SEPTEMBRE.
_ C’est quel jour ?
_ UN MERCREDI, À QUINZE HEURES.
_ Un mercredi ça va.
_ JE VOUS NOTE LE RENDEZ-VOUS.
_ Pas besoin mademoiselle. J’entends mal mais j’ai toute ma tête. 

Claquement de talons. La porte de l’ascenseur s’ouvre et se referme.
Le silence revient.

Les frères Marx

L’ordinateur est posé sur la table, Karl senior autocollé sur le dos de l’écran.
Assis derrière, les doigts sur le clavier, massif, concentré, Karl junior, écrit. Il vient de faire les courses de la semaine, du week-end plutôt, son sac ne semble pas très rempli. Das Kapital au supermarché. On sourit. Ce serait un beau titre avec cet homme en couverture.
Marx, le retour.
On sourit d’abord on réfléchit ensuite. 
On remonte dans le temps, aux années de lycée, le marxisme, théorie fumeuse, exploitation des travailleurs, production, surproduction, concentration des richesses et crises à répétition. Comment croire à de telles inepties alors qu’il suffit qu’une offre existe pour qu’une demande suive ou est-ce le contraire on ne sait plus.
On ne sait vraiment plus.
Pendant que la terre s’enflamme au contact de cet été brûlant, le cours du ventilateur atteint des valeurs jamais observées sur l’échelle de Richter. Les climatiseurs climatisent, les brumisateurs brumisent. L’eau du ciel serpente au coeur des réacteurs nucléaires et refroidit les neurones des cerveaux d’une inentlligence tout à fait artificielle. On installe des igloos d’intérieur dans les entrailles des nouveaux yachts.
Il va faire très chaud.
De plus en plus chaud.
Crise en vue. On l’a dit et répété : chaque crise est une opportunité. Donc opportunons. Produisons du froid. Sur-produisons des machines à refroidir. Des gaz de refroidissement. Des blocs de glace. Des boissons à glaçons. Mélangeons le tout dans un portefeuille d’actions bien diversifié l’usage d’une nouvelle classe d’ultra-riches et exonérés d’impôts : les néo-barons glacés.

On a toujours besoin d’un nouveau plus riche que soi.

Ô Capitaine ! Mon capitaine !

Se lever.
Monter sur la table.
Bien sûr, nous le ferons. Sans souci. Sans problème. Au premier appel. Du premier coup. Quand il le faudra. Quand ce sera vraiment nécessaire, vraiment urgent. Pour l’instant, ça va, ça peut encore aller. On n’en est pas encore là, on en en est encore loin. Il nous reste du temps, tout le temps. Bien sûr et dès à présent, il faudrait qu’on s’en occupe sérieusement. La situation est grave mais pas désespérée, il suffit qu’on y réfléchisse, qu’on utilise la bonne méthode, les bons gestes et les bonnes paroles. Alors gentiment, tout gentiment, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Faut pas pousser mémé dans les orties, pas jeter le bébé avec l’eau du bain, ni peindre le diable sur la muraille. Il y a du bon et du mauvais. Gardons le bon. Jetons le mauvais. Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. Chaque crise a ses bons cotés. Chaque crise est une opportunité. Aucune raison de paniquer. Après la pluie vient le beau temps. Après l’hiver vient le printemps. Ce n’est qu’une mauvaise passe. On a vu pire. On va s’en sortir. Et si un jour les choses commencent vraiment à mal tourner, là, on prendra le taureau par les cornes, on arrêtera tout et on recommencera.
Ce jour-là, on se lèvera. 
Mais ce jour n’arrivera pas.
Poil au doigt.

Avant le ciel artificiel

Avant, c’était pareil.
Tout à coup, il pleuvait et on n’avait pas de parapluie. Sur nos têtes on mettait nos pardessus ou un journal ouvert en forme de toit, n’importe quoi pour garder nos cheveux au sec.
Le reste on s’en fichait.
Mi-novembre, la neige tombait. Les automobilistes voulaient quand même rouler sur leurs pneus d’été, ils partaient en glissades et en têtes-à-queues. Dans les montées on entendait leurs moteurs s’emballer, leurs roues tourner de plus en plus vite, leurs véhicules immobiles pourtant, avant de reculer en zigzaguant.
En fait, on n’était jamais sûr de rien, on pensait tout connaitre des hautes pressions, du Gulf Stream et des anticyclones. Survitaminés, nos ordinateurs ingurgitaient des milliards de données et régurgitaient le tout en simulations tri-dimensionnelles où les orages explosaient à la seconde près. Mais on n’avait jamais pu obliger une goute d’eau a rester dans son nuage, encore moins indiquer à la foudre le meilleur moment pour tomber.

La mer s’en fout

La mer se fout de tout.
Du ciel. De la terre. De nous. De nous surtout. Petits, sales, infiniment négligeables au regard d’une vague.
Le ciel, les nuages, les avions de passage, les porte-containers et nos ambres solaires glissent sur elle sans jamais altérer les plis de sa surface. Aucune ride, pas la moindre trace.
Le soleil s’y attarde les soirs d’été avant de s’y noyer. Il revient le lendemain, la mer n’a pas changé.
La mer n’en a vraiment rien à foutre de nos salades, de nos conflits mesquins et des tonnes de merde qu’on lui fait avaler. Viendra le jour où nous mourrons faute d’air, faute d’eau et de terre.
La mer s’en fout.
Elle continuera sans nous.

Jamie Bond

On va pas se mentir, l’attente est interminable, le suspense insoutenable. On est là, figés, transis, l’oreille collée au transistor. Les nouvelles se succèdent aux nouvelles, attaques, contre-attaques, pétrole en hausse, vue qui baisse et la mort qui vient sans avoir de réponse à cette angoissante question :
mais qui sera donc le prochain James Bond ?
Des noms circulent, aussitôt suivis d’une pluie de démentis, non, ce ne sera pas monsieur Dumoulin, encore moins monsieur Müller ou monsieur Smith. La production cherche, la production n’a pas encore décidé quel monsieur pourra empêcher le vilain d’appuyer sur le bouton de l’apocalypse atomique.

Et c’est justement là que le bât blesse, dans tous ces messieurs, il n’y a jamais de madame.
Je dis non.
Qu’on élargisse dès maintenant le champ des investigations pour inclure l’autre cinquante pour-cent de la population. Vous hésitez, chers producteurs, alors, faisons vibrer votre corde sensible. Parlons pognon. Une Jamie Bond vous donnera un accès illimité à un nouveau groupe-cible peu attiré par les bellâtres aux mâchoires carrées. Imaginez-là un peu, cette femme en costume trois-pièces sautant d’un train en marche, défouraillant à tout-va pour dézinguer tous les méchants. Le soir, après avoir sauvé le monde, elle laisse les clés de l’Aston au concierge, monte dans sa chambre, fait de la lumière et découvre un Bond Boy allongé sur le lit et prêt à l’emploi. 
Vous le voyez, le changement de paradigme ?
L’affiche ? La bande-annonce ? Et devant la caisse, la foule immense des nouvelles spectatrices ? Alors, qu’attendez-vous, chers producteurs ? Humez ce coffre rempli de nouveaux billets, cette odeur d’encre encore humide étalée sur du papier à peine pressé.
Alors, mettez-vous à la table.
Faites vos jeux.
Un Vesper Martini 
Sous des ongles carmin. 
Votre jackpot.
À portée de main.