Charolaise et taureau chantilly

De la graisse.
Luisante et lisse.
Tu glisses.

De la morve. Des flots de morve, épaisse, luisante. La main cherche un point d’accroche, quelque chose de dur. La main s’accroche et la main dure. La bouche grande ouverte aspire un long trait d’oxygène et le visage lavé par la pluie reconnaît la course des nuages.
Pour vivre, il faut s’arracher.
Ton buste tout entier émerge de la nasse.
Tu bois l’eau du ciel à grande goulées.
Et tu reprends une lame de gras.

Sur ton écran, un mariage à l’aveugle te happe d’un seul coup et tu replonges, la tête la première, dans le grand fleuve couleur crachat.
Le futur marié et sa promise, roses et lustrés, présentés comme des bestiaux qu’on fait défiler un jour de foire. La Charolaise et son taureau chantilly, sélectionnés avec soin pour que la saillie soit plus belle. Deux inconnus. Hyméno-compatibles à 84 pour cent. Les tests scientifiques le prouvent : si nous greffons Martin sur Martine, nous obtenons un couple à l’épreuve du temps et des balles. Garanti à vie, pièces et main d’œuvre, dans des conditions d’entretien et d’utilisation normales.

Tu restes là, prisonnier du cratère visqueux que l’écran de télévision a ouvert sous tes pieds. Tu barbotes pendant une demi-heure dans cette mare croupie où flottent des remugles de faux sentiments périmés. Tu arrives au fond. Tout au fond du plus pur filon de la bêtise humaine, là où la vulgarité rencontre le racolage et lui roule un long patin baveux rempli d’huile de friture et de ketchup frelaté.

Heureusement, au moment où tu sombres, le ciel complice t’envoie une page de publicité. Tu te réveilles, tu t’ébroues, tu t’extrais à grand peine de cette pièce montée, crème anglaise, mayonnaise et morue séchée. Tu passes une veste et une paire de chaussures.
Une fois dehors, le dur froid de l’hiver te tire hors de la nasse, te remonte à la surface du monde débarrassé de gras.

Le sandwich d’Alep

Radio Hour est le titre d’un podcast du New Yorker que je vous recommande si vous parlez un peu anglais. L’émission commence toujours par la même musique un peu énervante et ensuite David Remnick introduit le sujet.
Et là, le sujet c’était l’histoire du sandwich magique. Une histoire qui commence en 2004.

Adam Davidson et sa femme sont correspondants de guerre à Bagdad et ils décident de fêter le Nouvel-An à Alep, une oasis de paix, en ces temps-là. Un photographe local les accompagne et les emmène dans cette petite cantine, rien de particulier, juste deux ou trois tables et un long comptoir en verre où on découvre toutes les garnitures à glisser entre deux tranches de pain pour composer son propre sandwich. En retrait, exposées comme des bijoux sur leur écrin transparent, des cervelles d’agneau que le guide recommande au couple qui recule devant l’obstacle et se rabat sur un choix plus conventionnel : de la mayonnaise, du fromage, des radis, du maïs peut-être ? Les Davidson ne se souviennent plus exactement de la composition. Adam raconte que l’impression était tellement forte, le sandwich tellement bon, ils étaient si occupés à manger, qu’ils n’ont pas réussi à déguster, à essayer de comprendre pourquoi l’explosion de tous ces goûts mélangés en bouche était tellement plus forte que la simple addition de tous les ingrédients.

Au fil des années et des bombes, l’impression s’estompe mais le souvenir demeure. Les Davidson continuent à raconter l’histoire du sandwich magique qui rencontre un jour l’oreille attentive de Dan Pashman. Dan est un passionné de cuisine, l’éditeur du podcast The Sporkful et il décide de remonter le fil sinueux qui le mènera au petit restaurant d’Alep. Il veut recréer ce moment où, pour la première fois vous mordez dans un aliment et comme l’explique Issa Touma, le photographe qui a accompagné le couple « il y a un endroit dans votre estomac, un endroit que vous ne connaissez pas et qui sourit parce qu’il est vraiment heureux. »
Retrouvé en Autriche, Issa livre aussi le nom du restaurant : Le Serjeh.

La quête se poursuit et se fixe sur Shadi Martini, né à Alep et exilé aux États-Unis. Sa famille y possédait un hôpital, avant. Lorsque la guerre civile éclate, l’hôpital devient un refuge pour les blessés des manifestations. Des médicaments sont distribués, clandestinement. Jusqu’au jour où le gouvernement découvre ce qui se passe et il faut fuir. Shadi a fui en 2012 et il n’est jamais retourné dans son pays depuis. Il se souvient.
« Quand j’étais jeune à Alep, on trouvait toutes sortes de sandwiches différents qui peuvent paraître étranges à des personnes de l’ouest : à la cervelle ou à la langue d’agneau par exemple. La cervelle, c’est délicieux, d’abord on la fait bouillir. Ensuite, on ajoute les 7 épices et d’autres choses encore, pour donner à la chair cette saveur douce-amère. On y met aussi du citron. Le sandwich à la cervelle du Serjieh était incroyable. Je n’en ai plus mangé depuis 2012 et ça me manque. Ce type d’endroit me manque. On pouvait y manger à 3 ou 4 heures du matin. J’aimais y aller, à cause de la ville, des gens. Alep compte 3.5 millions d’habitants, en fait, c’est une petite ville où tout le monde se connaît.
J’ai un dernier souvenir du restaurant : avec les autres clients, nous étions en train de regarder la télévision. Il y avait ce reportage, de la propagande du gouvernement qui expliquait que les manifestants étaient des terroristes, de dangereux extrémistes islamiques qui voulaient prendre le pouvoir. Avec les autres clients, on ne se connaissait pas, on s’est regardés et on s’est tous mis à rire. Juste un regard entre nous, avait suffi pour qu’on se comprenne, qu’on se dise que toutes ces informations officielles, c’était de la propagande, des mensonges. Parce que tous ces soi-disant terroristes, on les connaissait, on savait bien que c’était juste des gens normaux, des gens comme nous. »

Donc, il y a une ville, Alep, un nom de restaurant, le Serjieh. Il ne reste plus qu’à établir le contact et c’est Fadia, syrienne et américaine qui va s’en charger via une application cryptée.
Dans le haut-parleur, on entend un grésillement et ensuite une voix, la voix d’Imad Serjieh qui ne comprend pas. Ne veut pas répondre aux questions les plus banales. À Alep, rien n’a changé, tout le monde est surveillé. Alors, Fadia change de registre, elle voudrait juste parler nourriture. Par exemple, elle voudrait savoir comment est fait le sandwich à la langue. D’un seul coup le ton change. On entend de la vie, de la passion dans la voix d’Imad. La langue ? 7 heures ! Il faut 7 heures pour la faire dégorger dans du vinaigre. Pour la mayonnaise, il faut de l’ail. Il y a différentes sortes de bases pour la salade, l’une d’entre elles est préparée avec de l’olive, de l’origan et du jus de citron. Et la cervelle ? La cervelle est cuite dans du romarin. Il faut faire très attention à la cuisson. Trop cuite, elle devient pâteuse. Il faut ensuite la faire refroidir pour pouvoir la couper en tranches.
À ce moment de l’entretien, Imad s’interrompt. Il dit quelque chose que Fadia traduit par :
« We love our craft. »
Je ne sais pas comment rendre l’impact de cette phrase magique dans son contexte. On pourrait traduire par : « Nous aimons notre savoir-faire, notre tour de main. » Moi je comprends : « Sous les bombes, au milieu des décombres, il restera toujours des mains assez amoureuses pour fabriquer un pur moment de grâce. »

Voilà.
L’enquête se termine à Istambul ou un ex-employé du Serjieh a ouvert un restaurant avec la bénédiction d’Imad. Après avoir quitté son hôpital et fui son pays, Shadi Martini vit aujourd’hui à Detroit et s’occupe de réfugiés syriens. Il a fait le voyage d’Istambul pour retrouver un souvenir, pour savoir s’il existe vraiment. Alors, il entre et commande son sandwich préféré.
« C’était un sandwich à la cervelle. Simple. Parfait. Le même goût. Le citron. Le goût provoque des flashbacks. Il vous ramène à la maison. Quand nous étions à Alep. Après l’arrivée des soldats. Nous avons vu des choses horribles. En fait, nous sommes tous traumatisés. Tout le monde. Parfois, c’est trop dur, nous essayons de bloquer notre mémoire, d’effacer les mauvais souvenirs, de se souvenir seulement des belles choses. Mais j’ai mordu dans ce sandwich et tout est revenu d’un seul coup. Vous reconnaissez que vous ne reviendrez pas, qu’il n’y a pas de retour possible. C’est tout. C’est dur, mais voilà. Bon appétit ! »

Le tocsin éternellement

Sur son profil Twitter, nous apprenons qu’Éric Schulthess est un Marseillais bavard. Il enregistre les sons du monde. Apprend le chinois. Part. Revient. Rêve de Fuji et de violoncelle.
Il a publié trois livres aux Éditions Parole et il écrit des tas d’autres choses sur son blog que je vous devriez aller visiter.
Enfin, il lit à voix haute, ses textes et d’autres au gré des rencontres et de ses humeurs. Et là, c’était la deuxième fois qu’il donnait une voix à l’un de mes textes.
Une voix, sa voix, faite pour révéler la musique des mots et les mettre en beauté. Écoutez-le sur son site audio et vous comprendrez mieux ce que toutes mes phrases compliquées n’arriveront jamais à vous expliquer.

Donc, je me tais et je le laisse parler.

tocsin2

Encore le tocsin hier matin tout près de la maison ces deux notes lancées en boucle par les cloches novembre déroule sa peine il n’y a que Bach pour me consoler m’empêcher de trop m’enfoncer sur le sentier glacé du chagrin penser aux chers disparus partis trop tôt penser à la mort à la mienne dans longtemps ce serait bien désir d’aller respirer dehors aussi de marcher vers les tombes au pied des arbres et juste avant de sortir presque par hasard mais existe-t-il vraiment le hasard tomber sur ce Tweet énigmatique de Nicolas Esse dont j’apprécie la poésie les photos de rando à vélo au bord du Lac Léman il me semble et puis l’humour décalé
Nous ne sommes pas faits pour mourir éternellement forcément je clique vers son site, je lis le billet et je partage à voix haute
une fois le texte lu et enregistré et mixé je réalise que Nicolas Esse le publia en décembre 2014 à peine un peu plus de deux mois après le départ de Maman trop tôt envolée vers l’autre monde je suis sûr qu’elle aussi aurait été touchée par ces mots puissants ces vérités glaçantes sûr qu’elle non-plus n’aurait pas désiré mourir éternellement…

Le Tour de Rien : BOUM

Il existe deux manières de se prendre une pelle à vélo : l’option BOUM qui vous met le nez par terre avant d’avoir récité le début d’un Pater et l’alternative ÂÂÂÂÂÂH, où vous chevauchez votre monture soudain devenue incontrôlable pendant un laps de temps variable avant d’aller vous écraser sur le sol dur.

L’option BOUM résulte la plupart du temps d’une dérobade de votre roue avant, raison pour laquelle l’usage intempestif du frein qui régit le blocage d’icelle sera fortement déconseillé. Les conséquences d’une telle chute sont absolument imprévisibles, du fait de la totale impréparation du sujet.
Les plus distraits pourront éventuellement griffer le bitume avec leurs dents. Les autres se feront une épaule ou un bras, avec en prime une belle pizza, nom qu’on donne à une auréole de grandeur variable située au point d’impact de la peau avec le goudron. Cette zone sinistrée émettra d’abord un léger suintement qu’on essaiera de désinfecter en prenant soin de retirer tous les petits cailloux qui se sont incrustés dans l’épiderme pendant son bref contact avec le sol. Une fois les larmes séchées et la plaie nettoyée, on déposera une bande de gaze sur la blessure et on répétera l’opération pour éviter que la gaze se mette à coller, parce que là on va vraiment se mettre à hurler.
Ensuite, on attendra que la plaie se cicatrise.
On attendra.
Longtemps.
C’est le côté déplaisant de la pizza du cycliste, à la fois brûlure et déchirure, qui démarre en tomate mozzarella et finit en calzone gorgonzola.

Il va de soi qu’en cas de choc plus violent, la clavicule vole en éclats, le coude se désintègre et parfois même c’est toute l’épaule qui se met en drapeau. Dans les situations extrêmes, il arrive que la course du vélo soit interrompue par le surgissement inattendu d’un corps étranger. Dans la plupart des cas, on notera que ce type de collision résulte souvent d’un contact imprévu avec une pièce de carrosserie. (Voir à ce sujet les deux chapitres consacrés à l’automobiliste.) Propulsé dans les airs, le cycliste effectue une large parabole. Il voit le monde qui se retourne. Le ciel lui paraît une destination possible.
Et la terre.
Le sol dur et rempli de bordures de trottoirs en granit.
Il atterrit.
Le cycliste atterrit toujours.
Longue silhouette gracile sur un triangle filigrane, trait de fusain agile, ombre fragile de Monsieur Hulot qui s’encastre en silence dans les pare-chocs immobiles du monde automobile.

 

Le tour de rien : le lac

C’est un lac qui s’appellerait vacances.
C’est un lac bleu qui s’appellerait orange.
C’est un lac qui fait le gros dos dans le poing refermé des montagnes.
Un lac tendu.
Un lac piégé.

160 ou 180 kilomètres de ligne de ceinture.
Deux pays.
Un million de paysages multipliés par trois soleils et un troupeau de nuages.
Une respiration.
Un plan d’eau pour réfléchir le ciel.
Pour noyer le tracé des routes.
Effacer les tristes stigmates du béton,
Les enseignes clinquantes,
Monsieur Bricolage.
Faites vous-même votre maison.
Mais oui, construisez-le vous-même votre home en carton ! Mettez-y tout votre cœur. Sur les façades, étalez vos couleurs, mauve, vert pistache, jaune poussin ou caca d’oie. La cuisine sera design et la pelouse en contreplaqué. Un deck en teck et un barbecue pour l’été.

Les barres d’immeubles et leurs squares en plastique.
Toutes les géométries vulgaires qui encrassent le regard.
Il suffit de tourner la tête.
À vélo, défilent 160 ou 180 kilomètres.
D’un côté, tour à tour,
Des murs de pierre sèche.
L’envol d’oiseaux rares.
Un pan de montagne
Qui s’écroule
Devant le vide sidéral
Des zones commerciales.
De l’autre côté, de l’eau, des nuages et du vent.
L’aube bleue et l’or du crépuscule.
Les vraies couleurs.
Les vraies odeurs.

Hiver comme été,
Je fais
Le tour du lac,
Le tour du ciel.
Les mains sur le guidon,
La tête dans les étoiles,
Je suis la course du soleil.

 

Bœuf bourguignon végétarien

Il faut tout d’abord se rendre chez le boucher. Exiger que l’homme de l’art vous présente le morceau entier avant de le débiter devant vous. Idéalement, il faudrait tout connaître de la personnalité du défunt. Son nom, bien sûr. Ses petites habitudes. Son fourrage préféré. Le pâturage où il aimait aller brouter. Les trains qu’il regardait passer.
Le boucher s’en fout. Il taille en pièces un beau morceau de ragoût. Il pèse. Il met un joli papier autour. Il agrafe. Il tend le paquet de deux kilos quatre-cents grammes de viande fraîche que j’emporte chez moi et fais réserver.

Dans la cocotte en fonte émaillée oultremer, un filet d’huile d’olive chaude fait revenir un peu d’oignon mélangé à beaucoup d’ail, parce que l’ail, ça tue le ver. Ensuite, jetons les morceaux de viande qui crépitent et prennent une petite couleur dorée. Ça sent bon. C’est le moment de déglacer.
Avec quoi, me direz-vous ?
Pour les intégristes, la question ne se pose pas : c’est le Bourgogne qui fait le bourguignon. Mais, autant vous le dire tout de suite, nous nageons déjà en pleine hérésie, ayant substitué au beurre normand l’huile d’olive extraite des mers du sud. Pendant qu’on prépare le goudron et les plumes, je déglace avec du Beaujolais qui siffle et s’envole en fumée. Je noie. Je sale, je poivre. J’attends une demi-heure. Ensuite j’ajoute deux oignons entiers, des gousses d’ail à volonté, du céleri, des carottes, un peu de thym et de laurier.

Voilà. Dans la recette traditionnelle on attend deux ou trois heures en laissant mijoter à feu doux. Pour atteindre l’extase, il faudrait laisser refroidir et réchauffer le lendemain.

Dans la version végétarienne, vous accueillez vos invités. Vous les invitez à s’asseoir autour d’un apéritif tonique mais léger. Vous retournez à la cuisine où le ragoût mijote en exhalant une odeur de paradis. Il ne reste plus qu’à le laisser glisser en roue libre jusqu’au moment d’être sacrifié. Et là, très important ! Au lieu de mettre l’indicateur de la plaque de chauffe en face du 1, vous l’orientez à l’autre extrémité du cadran gradué.
Les amuse-gueules ayant fait leur chemin, vous revenez en cuisine trois-quarts d’heure plus tard. Vous soulevez le couvercle et c’est Hiroshima. Un nuage de fumée âcre envahit l’espace. Dans la cocotte en fusion, vous distinguez un magma sombre qui paraît jaillir des tréfonds de la terre. Délicatement, vous essayez de démouler la couche supérieure qui se désagrège au contact de votre spatule. Désespéré, vous portez un fragment noirâtre à votre bouche : ça sent le feu de sarments et le foin brûlé.

Alertés par l’odeur, les invités se rabattront d’instinct sur le gratin de polenta au Parmesan agrémenté de carottes au beurre et de salade du jardin.

Et c’est ainsi que le bœuf bourguignon devient végétarien.

Le Tour de Rien : le chien

A vélo sur les routes taillées dans le flanc des montagnes, le danger vient des étables.

Par extension, le danger vient de tous les espaces créés pour abriter ou contenir des têtes de bétail, laitières, comestibles ou purement décoratives si on est végétarien. Aussi vrai que la chèvre produit un lait épicé qui une fois transformé en fromage  cabriole dans les rigoles bondissantes que trace le Beaujolais-Villages, la chèvre aime la vie en groupe, le partage et les échanges, le soir autour du feu de camp. Malheureusement pour elle, il arrive que la chèvre soit d’humeur folâtre, un rien l’amuse, un buisson, une fleur et la voilà qui s’égare, à l’instar de la brebis. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve coincée au bord d’un gouffre sombre et vertigineux. Elle essaie de faire demi-tour mais le sentier est si étroit qu’elle sent le sol se dérober sous ses pas. Alors, elle se fige, les quatre pattes arc-boutées au-dessus du ravin. L’après-midi touche à sa fin. L’orage menace et la nuit va venir sans l’ombre de Monsieur Seguin.

Mais heureusement, dans chaque troupeau il y a un berger et dans chaque berger, il y a un chien, Rex, qui franchit en bondissant les obstacles, court, vole et ne venge personne si ce n’est l’honneur de la chèvre, honteuse d’être prise en si piteuse posture mais heureuse de pouvoir se tirer d’un si mauvais pas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Rex a fait le tour du problème, passé une corde autour du ventre de la chèvre, tiré à lui ce corps tremblant pour le déposer en sécurité sur une pierre plate et maintenant ils cheminent, lui devant elle derrière, ils sont en vue de la bergerie, la nuit se pose sur les montagnes et dans l’âtre rougeoyant fume une soupe de chalet.

Sa mission accomplie, Rex s’allonge sur le seuil de pierre. Vu de loin, on dirait qu’il somnole, la tête posée entre les pattes et la queue bien à plat sur le sol. Ne nous laissons pas leurrer par cette pose indolente. En vérité, le chien de berger ne dort jamais. Il veille.  Il bande ses muscles au cas où entreraient dans son champ de vision un loup, un marcheur égaré ou une paire de pédales surmontées de mollets. Rex est un animal de course. Il dort huit heures par jour. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il suit un régime strict et exempt de matières grasses, alors que tout le pousse à mordre à pleines dents dans le tendre des hanches rebondies d’un marcheur potelé et rempli de hamburgers. Il visualise la texture de cette chair frémissante qui résiste à la douce pression de ses canines avant de céder, d’éclater en bouche, de libérer tous ses arômes de friture, de pain sucré et d’oignon mêlé à de la viande hachée. Mais voilà, à partir d’une certaine altitude et d’un certain niveau d’éloignement, le promeneur dodu s’efface derrière le sportif au mollet étique et bourré de protéines synthétiques, saveur orange ou faux chocolat! Pouâh! Le coureur compulsif, sec comme un coup de trique, rempli d’additifs et de substances chimiques qui attaquent l’émail et font des trous dans l’estomac. La première fois où Rex a goûté le jarret du sportif, il a eu un haut-le-cœur et il a vomi. Depuis, il a renoncé à la chair pâle des hommes. Le soir, allongé sur le seuil de sa bergerie, il recompte ses chèvres en rêvant à des poignées d’amour.

Alors, quand Rex me voit arriver, debout sur les pédales, à deux kilomètres à l’heure, enrobé à point, enveloppé mais ferme juste ce qu’il faut, les bas morceaux laqués par une fine pellicule de transpiration, quand il voit cette cible à peine mouvante et offerte à son regard concupiscent,
je vous raconte pas.
Sa gorge se serre et s’allonge. Ses yeux lui sortent des orbites. Il salive des rivières. Sa langue se déroule sur trois kilomètres. Il hallucine. Il a des vapeurs. La pression lui monte de l’intérieur. Le pelage se tend, se fissure, finit par craquer et sous les poils du chien surgit le fantôme du loup de Tex Avery.

Là, je compte mes abats et les watts qui me restent avant de finir en Royal Canin.

Il faut savoir que le chien de troupeau est une véritable machine à courir vite et longtemps. A la fois mélange de puissance et de vivacité, l’animal est d’un naturel obstiné et pas facile à semer. A vélo, deux stratégies : la première consiste en l’absorption massive de stéroïdes qui doubleront comme qui badine le volume de votre masse musculaire et vous permettront d’affronter la bête à mains nues. À noter toutefois que cette augmentation du volume carné risque d’entraver considérablement la fluidité de votre pédalage, ce qui pourrait s’avérer lourd de conséquences au cas où vous devriez avoir recours à la deuxième solution.

La deuxième solution, c’est la fuite. La fuite éperdue, debout sur les pédales et sans jamais se retourner, à condition de pouvoir rapidement se mettre dans le sens de la descente et d’avoir devant soi un beau chemin dégagé. J’estimerai la vitesse maximale du chien de berger à une pointe de 25 à 45 kilomètres à l’heure. À cette vitesse, sur un sentier de montagne, on mettra un frein sur la contemplation du paysage et on chantera Plus près de toi mon Dieu en mettant une majuscule à Dieu, dans le cas où on serait amené à se rencontrer très vite, que les présentations ne soient pas gâchées par des questions de protocole.

Donc je fuis à toute vapeur en sentant derrière moi le souffle chaud du carnivore incandescent à l’idée de me faire tomber de pour se repaître de mes chairs tendres et gorgées de sucres lents. Je l’entends qui halète, ses pattes frappent le sol, de plus en plus vite, de plus en plus près, il gagne du terrain, je le sens; ce foutu chemin est rempli de pierres, de trous, de bosses, que fait l’État, je vous le demande ? Au XXIème siècle, des routes en pierre alors que l’homme a conquis l’espace et tout recouvert de goudron.

Il est sur moi, je sens son haleine chaude, le bruit de sa respiration sous ma pédale gauche, le chemin fait un virage et moi, je ne me fais pas d’illusion : ce sera la cuisse ou le mollet. Mais non!  C’est finalement sur mon talon que ses crocs se referment, sur mon talon, ah le con! Sa mâchoire se plante à l’arrière de ma chaussure, là où le fabricant, Dieu le bénisse, a prévu un gros renfort en caoutchouc. Alors, le temps qu’il réalise, je décroche mon pied de la pédale et de toutes mes forces, je lui balance ma chaussure en arrière dans sa gueule et lui surpris, il s’accroche. Je soulève ma jambe, il est moins lourd que je ne pensais, je le secoue de toutes mes forces, le virage part à gauche et c’est alors qu’il lâche. Derrière moi, je l’entends rouler, pousser un cri étranglé, j’espère qu’il s’est pris un arbre en plein dans sa face, un arbre ou alors l’entier d’un buisson de ronces qui l’a épilé de haut en bas, préparé pour le barbecue que je dresserais volontiers dans ce petit coin de montagne pour offrir sa chair rôtie aux oiseaux. L’enfoiré, la carne, l’engeance à quatre pattes. Sur mon vélo à tombeau ouvert, j’ai les mains moites et les jambes qui flageolent, je me retourne : plus personne derrière, plus personne devant, je relève la tête, juste à temps pour  me mettre debout sur les freins.

Parce que devant moi, la route se termine en cul-de-sac.

J’ai passé plus d’une heure à patauger dans les pâturages, plus d’une heure à décrire un arc-de-cercle immense, à zigzaguer entre les trous creusés par les sabots des vaches, que les derniers orages avaient remplis d’eau saumâtre. Une heure entre les sapins accrochés à la pente. Une heure en portant mon vélo. Sur la pointe des pieds. Une heure à le guetter. Une heure sans respirer.

A vélo, sur les routes taillées aux flancs des montagnes, le danger ne vient pas des cailloux qui roulent sous vos pneus et vous transportent malgré vous un peu plus près du vide; il ne vient pas des racines qui bloquent d’un seul coup l’entrain de votre roue avant, pas plus que des ronces qui s’agrippent à vos chevilles et font de jolis dessins.
Non.
À vélo, sur les monts et dans les campagnes, par dessus tout, on aura peur du chien.

Le Tour de Rien : Encore l’automobiliste

Assis sur ton vélo, le paysage défile.

À gauche, il y a des champs, à droite il y a des champs. Au milieu, une route à deux voies et dans l’air les odeurs se succèdent à trente ou trente-cinq kilomètres à l’heure, parfois beaucoup moins quand la route est trop raide pour tes jarrets patinés. Dans les côtes en danseuse tu t’essouffles trop vite, toi qui ne sais pas danser. Alors, tu rétrogrades, tu moulines et finis par reposer tes fesses sur ta selle fatiguée. Il faudrait un vélo électrique, un vélo à pile, un vélo tracté par le vent, que tu prends dans ta face, comme toujours à vélo. Tu es là soufflant, pas très loin du zéro kilomètre à l’heure, tu inventes le vélo à voile et ton esprit s’envole dans le vent. Il faudrait de la toile et un gouvernail, une lampe frontale pour pédaler la nuit en forêt, acheter des blancs de poulet. Faire parler la fille de ton roman, la faire parler, c’est ça, oui. Saisi, tu tombes presque de ton vélo. La faire parler! Ébloui tu t’arrêtes, tu ouvres ton sac et tu écris en vitesse une note dans ton téléphone portable. La faire parler. Tu refermes le sac et tu remontes sur les pédales. La faire parler. C’était si simple, s’effacer et disparaître.
Laisser parler la voix du personnage.
La laisser parler.
Tu souris en montée à pas loin de zéro kilomètre à l’heure, tu la vois allongée sur une chaise-longue. Tu te redresses, le paysage s’efface, elle va parler c’est sûr et toi, tu tends l’oreille.

À ce moment-là, une voiture blanche vient caresser tes jambes à deux cents kilomètres à l’heure. Sur ta cuisse gauche, tu sens le souffle chaud de son rétroviseur. Ton guidon t’échappe des mains et tu manques de t’envoler dans le décor. Debout sur tes pédales tu hurles. Enculé! Enculé. Trouduc. Enfoiré. Connard connard connard CONNARD. Si seulement tu l’avais entendue venir dans ton dos, cette petite bite dans sa caisse kitée. Si seulement tu avais pu pressentir son arrivée dans sa savonnette motorisée. Tu aurais pu dégager ton pied de ta pédale, attendre qu’il arrive à ta hauteur et là, tu aurais imprimé à ta chaussure un fulgurant mouvement latéral. Vissé sous la semelle, l’étrier de fixation se serait dessiné en bas-relief sur la portière du véhicule. Une belle marque triangulaire dans sa carrosserie pourrie. Un trou indélébile dans la tôle de ce gros con que tu sodomises jusqu’à la douzième génération. La rage te propulse au sommet de la montée, tu te dis que tu le retrouveras peut-être, un peu plus loin, un peu plus bas, quelque part ailleurs sur la terre, lui et son automobile blanche, tu connais la marque, le modèle et il y avait un autocollant rouge en bas, à droite de la plaque d’immatriculation.

Arrivé en haut, tu as le souffle court. Par miracle le vent est tombé. La route descend en pente douce, au milieu de l’air sucré. La peste soit de tous les fâcheux. Des lamellibranches décérébrés. Que le printemps se retire de leurs terres. Qu’ils aient très froid. Qu’ils vivent pour toujours en slip au milieu de l’hiver. Qu’ils claquent des dents éternellement.
Devant toi la route fait un large virage. Tu appuies sur les pédales, tu prends de la vitesse. Il faudra la laisser parler, la fille dans ton roman. Tu souris, en roue libre. Aucune voiture à perte de vue. Tu penses à elle sur une chaise-longue. Devant toi la route brille comme un sou neuf. Tu penses à elle et tu oublies.

Tu oublies tous les fâcheux.

Tu as le kilomètre heureux.

Le Tour de Rien : l’automobiliste

Michel Audiard a tant aimé le vélo qu’il en a volé des caisses.
Cycliste étique et agile, toujours coiffé d’une casquette, il a fait dire à Jean-Paul Belmondo que, « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. »
Il faut écouter les anciens : même morts, ils vivent encore.
Sur la route, on dira que, quand 2 tonnes d’acier montées sur quatre roues font face à 70 kilos de chair tendre et suspendue par un fil à deux pneus élastiques, c’est le cycliste qui plonge dans le fossé.

Du point de vue de l’automobiliste, le cycliste est un gendarme couché qu’on aurait redressé rien que pour empêcher tous ses chevaux-vapeur de galoper en toute liberté.
Prenons par exemple le cas d’une route de montagne. Étroite, par définition. Ce serait l’été. Les vacances. Il fait beau, un mardi. Le cycliste monte à son rythme, petite tache claire qui flotte dans ce vert immense. Il s’arrête. Il boit un peu. Il contemple devant lui les lacets taillés dans le dur flanc de la roche. Bientôt il commencera le décompte des épingles à cheveux. Il se remet en selle. Il sait qu’à la régulière, il lui faudra environ une heure pour parcourir ces douze kilomètres.
Une longue ligne droite le décourage un peu.
Mais il a en point de mire la première courbe légère juste avant le premier virage à 180 degrés. C’est alors qu’il entend derrière lui et porté par la brise un fragment de moteur qui bourdonne dans les notes basses.
Je répète : il fait beau. C’est l’été. L’action se passe dans un col de montagne reculé. Le trafic est extrêmement réduit parce que c’est un mardi. Nous sommes au milieu d’une portion de route rectiligne bordée d’un côté par un mur de pierre, de l’autre par un talus d’une hauteur de hauteur variable. À l’avant, échappé et solitaire, un cycliste élancé roule à une vitesse douze kilomètres à l’heure. Plus bas, en deuxième position, un camping car comprenant un coin kitchenette, un salon, deux chambres à coucher et un jardin potager remonte inexorablement vers l’échappé.
Sachant que l’indice de carburation d’un moteur diesel faiblit à mesure que la pente augmente et que le mollet du cycliste mollit avec la déclivité, à quel moment les deux véhicules vont-ils se rencontrer ?

Eh bien, je vous le donne en mille et même en cent mille milliards de foutus mille sabords : l’énorme glacière roulante vient coller son groin au cul du vélo exactement à l’endroit où commence ce léger virage à gauche et sans visibilité.
La grosse Bertha fait vroum.
Le cycliste pédale sans se retourner. Il sent dans son dos la chaleur du turbo. Le turbo souffle et siffle, le cycliste se demande quand il va piquer.
Vroum. Vraoum. Vravraoum.
Maintenant. MAINTENANT. Sinon ? Sinon quoi au juste ?
À l’intérieur du camping-car, l’écran indique une température de 22 degrés. Les enfants dorment et les bières sont au frais. L’étape d’aujourd’hui relie le point A au point B. Il paraît qu’il y a un petit lac au sommet du col. C’est là qu’on s’arrêtera pour pique-niquer. Ou peut-être plus bas, au fond de la vallée. On verra bien, on est en vacances, on s’en fout, on n’a pas d’horaire.
Et pourtant.
VRA-VRA-VRA-OUM.
Assez perdu de temps à suivre cette limace. C’est maintenant qu’y faut qu’on le dépasse.

La glacière roulante se décale. Le turbo hennit et le diesel ahane. Du coin de l’œil, le cycliste aperçoit le museau carré de la bête. Dans le frôlement du rétroviseur, il peut compter le nombre exact de ses taches de rousseur. Passent la fenêtre bleue de la salle de bains, la porte d’entrée du doux foyer. Son escalier. Rétractable. Qui d’un seul coup vient lui faire du pied. Est-ce qu’on voudrait l’inviter à entrer ?
Foin du sens de l’hospitalité. Ce que le cycliste ignore c’est que de l’autre côté du bungalow mobile une voiture décapotée descendait en roue libre pour mieux s’imprégner des senteurs de l’été. La trajectoire de ces trois véhicules va donc se croiser au beau milieu de ce joli virage masqué.
La décapotable freine à mort et met deux roues sur le bas-côté.
Le gros cul serre à droite, ce gros con.
Le cycliste place un demi-boyau sur le rebord de la fine bordure de béton, l’ultime frontière entre lui et le champ de pierres acérées qui attendent l’atterrissage de ses chairs tendres quelques mètres plus bas.
Le salon roulant donne un coup de reins.
Frôlement du pare-chocs arrière. Bouffée de chaleur et une grosse goulée de diesel bien gras juste sorti du four. Perte de vitesse. Déséquilibre. Coup de guidon à gauche et là, arrivée dans le champ de vision du capot de la décapotable.
Coup de frein.
Les pieds restent pris dans le mécanisme des pédales. L’épaule droite se penche vers le bitume. À l’arrêt. Au ralenti. Choc mat et étourdissement léger.
La voiture continue son chemin.
Le mobil-home s’est arrêté.
Le cycliste se relève. Il redresse son vélo allongé sur le flanc. Une légère égratignure sur le guidon. Trois gouttes de sang. Ses jambes qui tremblent. C’est alors qu’il avise le derrière massif du gros cul planté à dix mètres de lui. Sans réfléchir, il enfourche son destrier et fonce, debout sur les pédales, sur la cabine de pilotage dans l’optique d’obtenir une audience privée avec le conducteur du char autotracté.
Le pilote le voit venir, le genou ensanglanté, l’écume aux lèvres et une kalachnikov dans chaque œil.
Il met le contact.
Re-Vroum fait le diesel.
Son pied droit appuie de toutes ses forces sur la pédale de droite.
Dans un épais nuage de fumée noire, la grosse Bertha s’ébroue, s’arrache, au moment où le cycliste croyait pouvoir s’y accrocher. Dans un ultime effort, sa main se tend. En vain. Inexorablement, l’écart se creuse, 5, 10, 20, 50, puis 100 mètres les séparent et le mobil-home disparaît dans le premier lacet.
Tous les muscles tétanisés par ce sprint surhumain le grimpeur énervé zigzague et finit par s’arrêter.

Dans l’habitacle Monsieur monte d’un cran la température de l’air conditionné. Il se tourne vers Madame :

– Putain, y m’a fait peur ce con.
– Un peu plus et il nous rattrapait.
– Y en a de plus en plus de ces cyclistes, une véritable épidémie. Font chier.
– De toute façon, faut être débile pour partir en vacances à vélo.
– Mais ils se prennent pour qui à vouloir escalader les cols à deux à l’heure ? Moi je dis, faudrait leur interdire de rouler sur les mêmes routes que les bagnoles. Leur faudrait des routes séparées. Qu’il restent entre eux ces cons.
– T’as bien raison mon cœur.
– Tiens on va s’arrêter en haut pour l’attendre.
– T’es dingue, il va nous exploser.
– T’as raison chou, vaut mieux éviter ce genre de cinglé.

Le Tour de Rien : la selle

L’élu de votre coeur est arrivé chez vous.
L’élu est beau. Il est élancé. Son cadre profilé et sa couleur vous charment. Il sent bon le caoutchouc neuf et l’odeur de garage en été.
Voici enfin venu le temps de pédaler.

Never as good as the first time, vous fredonnez cette chanson de Sade, alors que votre compagnon à deux roues glisse sans bruit sur le ruban lisse et tiède du premier kilomètre.
Pour cette inauguration, vous avez choisi un parcours plat et si possible dépourvu de voitures. Il fait beau mais sans excès et l’unique fonction des rares nuages qui vous accompagnent est de vous garder au frais. Devant vous, juste la trace d’un sillon rectiligne qui coupe en deux les prés. Au fond une colline. Des vaches tachetées. Une ferme. La vie enfin, le monde à hauteur d’homme et à la vitesse de la brise en été.
Un presque petit bout de bonheur.
Presque.
Ne serait-ce cette gène légère. Ce fourmillement imperceptible qui nait là, entre les cuisses, un peu en avant et un peu en arrière, on ne saurait dire précisément; quelque part entre cette zone sensible qu’on appelle le derrière, et le devant qu’on appelle pas mais qui revient en courant. On se dit c’est rien, ça va passer, c’était juste pour rigoler.

Deux kilomètres plus loin, on ne sent plus son arrière-train.
Alors, on s’arrête, on s’ébroue. On attend, jambes écartées, que dans notre soubassement, le sang recommence à circuler. Ensuite, on se remet en selle, mais pas pour longtemps. En plus du fourmillement, la tête d’un os qu’on ne connaissait pas émerge peu à peu de la petite poche rembourrée où elle était enfouie depuis la nuit des temps. On dirait deux petites bosses qui se forment à l’intérieur des fesses, à cet endroit tendre et délicat ou votre postérieur appuie maintenant de tout son poids.
Le vélo de route est un pourtant un sport assis.
En danseuse et offert tout entier à la prise du vent aigre qui vient de tourner, on se dit qu’il sera long, le chemin du retour : tous ces kilomètres à piocher debout alors qu’on pourrait simplement descendre et marcher à côté du vélo. Mais non. On a sa fierté. Donc, on continue, les jambes roides et une crampe naissante à l’orée des poignets. Les mollets sifflent et on continue. Les genoux couinent et on continue. Les cuisses se mettent à trembler, c’est le syndrome du flageolet.

Finalement, on se rassied.
On se rassied et ça fait mal. On avance un peu sur la selle, ça fait mal aussi. Plus en arrière ? Pareil ! Alors, de guerre lasse, on finit par reposer son séant au beau milieu de l’assise, on serre les dents et on pédale. Le soir on reste allongé sur le ventre. Le lendemain, considérant avec effroi le profil sévère de la chaise de bureau, on décide pour la beauté de nos jambes qu’il sera bien plus efficace de travailler debout.

Vous pouvez oublier tout ce qui précède si votre Tour de Rien fait juste une fois le tour du pâté de maisons.
Mais si vous avez prévu de passer une heure ou deux assis à l’aplomb de votre pédalier, prenez un peu de temps pour bien choisir votre siège. Et si votre temps de pédalage devait dépasser le seuil de la demi-journée, considérez l’acquisition d’un cuissard rembourré aux zones sensibles. Certes, le profil impeccable de vos fesses sculptées sera quelque peu défiguré par cette large galette aux bords rebondis. Mais dès qu’il sera en selle, ainsi protégé, votre postérieur ébloui perdra le vilain nom de derrière pour devenir le siège sacré de vos plus belles échappées.