Le fric, c’est chic.

La moustache prétentieuse, le cheveu gris, rare et aussi gras que l’humour, la chemise trop ouverte et le gilet surtendu sur un ventre-ballon au bord de l’implosion.
Le verbe haut qui parle à tout le monde et n’écoute personne. 
La tête farcie de soi, de mois. 
Moâ, quoâ, moi, New-York, j’y suis allé plusieurs fois. Il faut voir le MOMA. Je m’y connais en peinture. À Santiago du Chili, j’ai fait une fresque. Peinture à l’eau par terre. Tout seul. À cinq heures du matin. J’ai fait les Alpes avec la neige. C’était le coin des artistes. Ils faisaient ça sur les murs. Quand j’ai terminé, ils m’ont tous applaudi. Ils voulaient la garder, mais c’était de la peinture à l’eau et puis je m’en fous.
C’était pour rigoler. 
J’ai fait le Mexique. Plusieurs fois. Un jour, très tôt, je suis parti seul explorer le quartier. C’est comme ça qu’on comprend le pays, en allant voir les gens. J’arrive dans un immense marché. Des gens, des stands partout. Et là, je vois ce chapeau. Ce chapeau. Immense, en feutre. Il m’a couté 120 dollars. Mais d’une qualité! Je vous montrerai un jour. Je le sors seulement dans les grandes occasions. Eh bien, vous me croirez pas. On y retourne l’année suivante, ma femme et moi. On est au marché et là tout à coup, j’entends ANATOLE ! ANATOLE ! La vendeuse de chapeaux! Elle m’avait reconnu. La tête de ma femme! J’ai dû lui expliquer : rien de sexuel, seulement le chapeau, la vendeuse de chapeaux, tu te souviens, je t’avais raconté ?
Avec ma femme, on a bien rigolé. 
Sinon, le Mexique, ça vaut pas le Groenland. On n’a pas trop vu les Esquimaux, on était en trek dans des 4X4, tout confort, un peu comme dans le désert, vers Ouarzazate. Des dunes! Vous auriez dû voir ça. 100 mètres de haut au moins. Et aussi les Bédoins ils savent vivre, pas comme nous avec notre fric, nos bagnoles et nos ordinateurs. Rien à eux. Des tentes, des chameaux et de l’eau. On devrait arrêter nos conneries. On a tout. On a trop. Mais ok, c’est le business, non ? Moi je suis sur un projet à 43 millions. On a le terrain, la commune dans la poche. Bon, est-ce que j’ai encore besoin de fric, à mon âge ? Trois appartements, deux maisons et un chalet à la montagne. Je vais vous dire, le fric c’est pas tout, mais c’est pas parce que je suis à la retraite que je vais arrêter de bosser.
Tous ces jeunes cons, aucune idée, ils ne savent pas ce que c’est de travailler. Des singes planqués derrière les contrats et les règlements. De mon temps, une bonne bouteille, une poignée de mains et c’était réglé. Pas à dire, y’a que le Bordelais. Moi j’ai une cabane au bord du lac, pas de chauffage, pas d’électricité, mais une cave, une cave mes amis! Pour Nouvel-An, on a sorti la grosse artillerie, six magnums premiers crûs classés. À six. Un magnum chacun. Avant, on s’est tapé un petit foie gras, je vous dis que ça. Tous ces cons qui veulent plus qu’on gave les oies et puis quoi encore, qu’on finisse par bouffer des racines ? Nous on s’en est mis jusque là avec un petit Sauternes à 120 balles la bouteille, pas ce sirop en solde de supermarché. Après ça, plus besoin de chauffage, on était tous bien réchauffés. J’ai même dû appeler ma femme pour venir nous chercher. On pouvait plus bouger. 
Sans elle on serait restés là, on serait morts de froid.
Garçon, dites-voir vous avez quoi comme pousse-dessert ? Vous connaissez pas le pousse dessert ? Je vais vous expliquer. Le pousse-dessert, c’est pour pousser le dessert avant le pousse-café. Capito ? Moi je veux pas de bibine à trois balles. Rémy en XO, vous avez ? Ok, amenez la bouteille. Je vais m’en occuper. 

Ensuite, ce corps boursouflé se déploie dans un feint élan de jeunesse. Le mouvement lui arrache une grimace : la graisse, l’arthrose, les pontages multiples et surtout la vieillesse. Debout, essoufflé, les deux mains sur le dos de sa chaise, il lance à la cantonade : «Et maintenant, allons draguer les minettes!»

Dernier arrêt avant le silence

Tous ces grands petits maîtres font un bruit assourdissant. Leurs hurlements remplissent l’espace entre chaque seconde que le temps inscrit dans nos jours et jusqu’au fond de nos nuits.

Du bruit.
Brun, tendance brun moyen.

À force, leurs cris rentrent dans nos têtes, leurs images aussi. Nos voix pâlissent, rétrécissent, se referment dans un murmure et puis plus rien.

Le silence. 

Alors, ils n’auront même plus besoin de crier.

Des fourmis dans son verre

Nadine s’assied et attend. Elle a déjà rencontré ce regard qui se noie. Elle connaît le bruit mat des cartes de crédit qui glissent sans faire de bruit sur le dos d’un miroir. Elle connaît les usages, mais elle a toujours eu peur. Peur de perdre le contrôle, et surtout, de brûler son image. Alors, elle boit. Elle s’abreuve aux flots d’alcool qui irriguent le monde. Tout le monde boit. On peut boire à ciel ouvert et sans courir le risque de voir une horde de policiers débarquer chez soi au petit matin.
Elle boit.
Au fil des verres, ses doigts se réchauffent jusqu’au moment où la chaleur fait place à une vibration imperceptible. Le moment où mille fourmis s’éveillent et grouillent aux extrémités de son corps engourdi; lui donnent envie de se gratter, de se déshabiller, de se plonger dans un bain glacé. Alors, elle pose son verre ou elle se fait reconduire dans un endroit où, enfin seule, elle peut s’asseoir en face d’une bouteille de whisky qu’elle vide avec méthode. C’est ainsi qu’elle s’achève. C’est ainsi qu’elle se noie, blonde métallique dans le liquide doré.

C comme Cédric

_ Ah, c’est vous ! Je ne vous ai pas entendu venir.
_ Oui, c’est moi. Bonjour Madame M.
_ Bonjour, comment ça va ?
_ C’est plutôt moi qui devrait vous poser la question.
_ Je ne vois pas pourquoi. J’ai cent ans, je ne suis pas malade. Aucun médicament d’ailleurs. Enfin juste un, pour la thyroïde.
_ Et là, vous allez où ?
_ Je pars à l’accueil de jour. Ça me fait du bien de voir des gens. Il faut dire qu’ils ne nous laissent pas une minute.
_ Comment ça ?
_ Ils n’arrêtent pas de nous poser des questions, histoire, géographie… Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je perds la mémoire ? Franchement ! Est-ce que j’ai une tête à perdre la mémoire ? Ah, voilà le chauffeur qui arrive. Bonjour jeune homme, votre prénom m’échappe. J’ai voulu donner ce prénom à mon garçon, mais comme je n’ai eu que des filles…
_ Ça commence par un C.
_ Cédric ! Cédric, c’est ça. Alors allons-y Cédric, sinon on va se mettre en retard.

Ne pas tomber

_ Excusez-moi monsieur, est-ce que ça glisse dehors ?
_ Pardon ?
_ Oui, je voulais savoir, si ça glisse.
_ Ah! Non madame, juste deux ou trois flocons, vous pouvez y aller.
_ Parce que sinon, je peux sortir de l’autre côté, vers la gare. Vous comprenez, maintenant j’ai un peu peur de la neige, j’ai toujours peur de tomber.
_ Pas de souci, vous pouvez y aller.
_ Bon. Alors j’y vais, comme vous dites. Merci monsieur et bonne journée.
_ Bonne journée à vous.

Enjamber les morts

«Je devais enjamber les morts pour aller à l’école. La maîtresse, je me souviens de son nom, Agnès, Agnès Beltrami. L’école, c’était pour les Allemands. Alors, Agnès, elle nous disait de venir à sa maison. J’étais dehors et elle me disait : «Vieni! Viens Lucia!» Elle savait que j’avais envie d’apprendre. Alors j’allais. J’avais quand même peur des Allemands. Eux, ils étaient jeunes, ma mère disait qu’ils n’avaient sûrement pas envie d’être là. Quand même, je devais enjamber les morts. On ne peut pas oublier quand on est un enfant.»

Lucia a le regard perdu et les yeux humides. Elle revoit de l’intérieur son village d’Émilie-Romagne, de rares maisons, un canal, une route remplie de poussière et de cadavres. Sa mémoire défaille, déraille, elle oublie hier, aujourd’hui et ce café qu’elle vient de boire. Sa mémoire se barre, mais la faim, la peur, la guerre et les cadavres restent là, ineffaçables et toujours bien vivants, plus de quatre-vingts ans plus tard.

Elle, dans la vallée.

J’étais arrivée au fond, à la hauteur du fleuve qui avait patiemment découpé ses deux pans de montagne. On ne peut pas dire que la vue était dégagée, ça non. Devant, derrière, c’était bouché, rempli de pointes et de pics qui griffaient le ciel. 
On se serait cru au bout d’une impasse, si ce n’était le sillon de lumière que le fleuve avait taillé d’est en ouest. L’ouest comme un point de fuite éperdu vers un long coucher de soleil, au fond, tout au fond de l’horizon, à l’embouchure où l’eau épuisée arrête enfin sa course linéaire pour embrasser le roulis de la mer.

J’aimais cet enfermement, cet enserrement. Les jours où le grand vent chaud nettoyait l’air à grands coups de balai, les montagnes descendaient des vallées, on aurait pu les caresser d’un revers de la main. J’aurais voulu qu’elles se penchent à se toucher, à laisser juste une ligne de ciel pas plus grande que la trace blanche de l’avion de passage.

Exercice de dactylographie

Des doigts rouillés retrouvent le long trajet de la touche.
Les lignes s’ajoutent aux lignes, un peu décalées, un peu tremblées, en équilibre sur un fil fragile.
Les caractères crépitent.
Pour Jack, un peu de pluie.

Coucher avec des personnes que vous haïssez

« Vous devriez très parcimonieusement agir contre votre nature, par exemple coucher avec des personnes que vous haïssez. Tester vos capacités pour un temps peut être intéressant mais le faire trop souvent vous abîmera. »

Jenny Holzer – Living Series – @fondationbeyeler