La véritable histoire de l’automne (42)

– Finissez. Surtout, ne vous dérangez pas pour Moi.

Adam essaie de se redresser mais elle le maintient allongé sur le sol. Assise sur lui. Droite au bout de ses deux bras tendus. Ses mains bien à plat. Ses doigts écartés, enfoncés dans la poitrine glabre et secouée de spasmes abyssaux.
Elle reste là, fichée en lui qui remonte lentement à la surface pendant que Dieu attend.
Adam ouvre les yeux. Il sursaute violemment. Il voudrait se dégager mais sur son torse, les deux mains n’ont pas bougé.
– C’est pas moi, c’est elle. C’est de sa faute à elle.
– Qu’est qui est de sa faute, Adam ?
– Elle n’a pas protégé mon petit serpent.
– Ce n’était pas à elle de le faire.
– Oui mais moi je n’ai pas eu le temps.
– Je ne comprends pas. Je t’ai conçu différent de tous les autres animaux. Je t’ai pourvu de connections qui te permettent de mettre un nom sur un visage. Je t’ai équipé de neurotransmetteurs fragiles qui devraient te faire savourer toute la beauté du monde et là, tu te couches sur le dos, tu fermes les yeux et tu jouis en moins d’une seconde.
– C’est de sa faute. De sa faute. À elle.
– Tu ne l’as même pas regardée.
– C’est elle qui m’a piégé.
– Tu ne l’as même pas embrassée.
– Et comment j’aurais fait pour l’embrasser ? Moi couché par terre et elle dessus. Regarde, j’ai les marques de ses doigts ici et là. Regarde ! C’est incroyable, la force qu’elle a !
– Tu ne l’as même pas caressée.
– La caresser ? Avec les pieds ?
– Je ne voulais pas qu’il m’embrasse ou qu’il me caresse. On aura tout le temps plus tard. Plus tard, je le tiendrai du bout des doigts, au bord du plaisir, longtemps. Plus tard. Mais maintenant, nous avons fait un enfant.

La véritable histoire de l’automne (41)

Ève s’avance en direction de l’arbre, se baisse, s’assied, le dos contre son tronc. Au-dessus d’elle, le serpent glisse sans bruit, coule vers la plus haute branche où il s’allonge, dénoue ses anneaux pour mieux les exposer au soleil sucré de ce juin qui ne sera jamais juillet.
– Viens t’asseoir ici.
– Pas question, c’est interdit.
– Viens t’asseoir Adam. Tu ne risques rien si tu t’appuies sur moi.
– C’est interdit.
– Je sais. Tu l’as déjà dit. Mais tu peux t’étendre à l’ombre de cet arbre. Son ombre est fraîche, elle est douce, elle prendra soin de ton petit serpent.
– Ça aussi, c’est interdit.
– Ah bon ! Maintenant Dieu a interdit le vent.
– Dieu a dit : « Jamais sans protection. »
– Viens ici Adam, maintenant. Mes mains vont s’occuper de ton petit serpent.

Adam s’approche en maugréant. Il s’allonge sur le dos. Ève se penche sur lui et la magie opère à nouveau : le serpent se redresse, se tend, vertical et frémissant. Adam a fermé les yeux, le pouls coincé dans le tracé dur de deux veines jugulaires. Il se raidit. Il se tend. Tous ses muscles se figent. Sa poitrine se soulève et se bloque. Il va, il va, il va, et d’un seul coup elle est entrée en lui qui se détend, prodigieusement.

La véritable histoire de l’automne (40)

– Plutôt pas mal ma petite imitation, non ? Je fais Dieu comme personne, je trouve.
– Descends ! Descends de là tout de suite si tu es un homme !
– Je ne suis pas un homme. Je suis un serpent.
– Descends ou je monte te chercher.
– Mauvaise idée.
– Bouge pas, j’arrive.
– Non, arrête. Arrête ! MAINTENANT !
– Je vais te la faire au carré, ta petite gueule de serpent.
– Mais c’est pas vrai ! Regarde cet arbre, tête de nœud. Le tronc. Les feuilles. Les grosses boules rouges qui pendent aux branches, et toutes les allées du jardin qui convergent vers son tronc, c’est quoi ? La Place de l’Étoile ?
– Oh putain, l’Arbre de la Connaissance ! J’avais complètement oublié.
– Tu sais Adam, sérieusement, tu devrais vraiment consulter.
– Quoi, consulter ?
– En parler avec un spécialiste, quelqu’un qui répare, tu vois ? La connerie n’est pas une fatalité. Tu es encore jeune. Ça devrait pouvoir s’arranger.
– Tu sais quoi ? Je vais t’écailler et après, les écailles, je te les fais bouffer.
– Qu’est-ce que c’est, l’Arbre de la Connaissance ?
– Tu viens de mettre les mains dessus. On va avoir de gros problèmes.
– Adam, Ève n’y peut rien, c’est toi qui aurais dû lui dire.
– Me dire quoi, Adam ?
– Te dire quoi ? Tu n’aurais jamais dû toucher le tronc de cet arbre. C’est interdit.
– Par qui ?
– Par Dieu.
– Et pourquoi ?
– Pourquoi ? Pourquoi ? J’en sais rien moi, pourquoi, c’est comme ça, voilà tout. Dieu a dit que son jardin était à ma disposition. Tout en libre service, entrée, plat principal fromage et desserts. Et pour les boissons : eau minérale, cocktails de fruits et le lait des rivières. En fait, tout est à moi. Tout, sauf cet arbre tordu que je ne peux pas toucher et les fruits pareil, interdiction de les manger, si ça se trouve, ils sont tous pourris.
– J’aimerais bien les goûter.
– Pas question, c’est interdit.
– Moi, Dieu ne m’a rien interdit.

La fin du contre-jour

Le soir tombe orange et bleu.

À contre-jour les montagnes, le cèdre du Liban frangipane et les aiguilles de pin, leur parfum vert, bronzé, brûlé, leur parfum qui crépite fugace et entêtant, ses étincelles qui s’allument au contact de l’essence du soir, le soir marée noire s’étend, s’étale, d’est en ouest, liquide et soyeux.
La nuit se lève lentement et la terre enfin, repassée de noir, la terre se détend, se déploie, respire de tous ses poumons, de tous ses pores, s’étire jusqu’au bout de ses longs doigts, les jambes toujours prises dans la résille des routes qui scintillent, mais le long de la trace horizontale découpée dans le ventre saillant de la montagne, la ligne continue des phares se barre de longs intervalles dépourvus de toute électricité.
La ville se tait, engluée dans la nappe de chaleur qui remonte de l’asphalte et des murs blancs que le jour à chauffés, la ville se tait, elle écoute le pas étouffé d’un chat aérien qui marche en apesanteur, les ultrasons stridents et courts des chauves-souris, leur vol tranchant, leur trajectoire remplie de cassures et de droites brisées.

Le contre-jour s’éteint.

Il reste au fond du ciel une dernière ligne claire, diffuse et phosphorescente, l’illusion éphémère de l’éternité d’un jour d’été.

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La véritable histoire de l’automne (39)

Ève s’avance et touche du bout des doigts l’écorce de l’arbre planté devant elle. Elle pose ses deux mains bien à plat sur le tronc. Elle pousse de toutes ses forces. Sous la plante de ses pieds nus, elle sent le pli dur formé par l’épine dorsale d’une racine qui émerge des profondeurs de la terre. Elle pousse encore. De toutes ses forces. Pourquoi les arbres voudraient voler ? Moi je flottais dans la lumière. Je flottais, c’est tout. Maintenant, j’ai froid aux pieds. La première femme, je n’ai pas envie d’être la première femme, ni la dernière. Peut-être que les arbres volent, après tout ?
– Il faudrait demander à cet arbre.
– Demander quoi à cet arbre ?
– Lui demander s’il veut voler.
– Les arbres ne parlent pas.
– Peut-être qu’ils se taisent.
– Dieu a dit, la parole c’est seulement pour toi et moi.
– ET LE SERPENT ALORS ?

Adam fit un saut de carpe, Adam hurla PAPA !
Il parcourut cinquante mètres en moins de trois secondes. Freina des quatre fers. Se retourna, Les yeux exorbités. Ce n’était pas possible. Juste un gros coup de fatigue. Du repos. Du sommeil. Un litre et demi d’eau par jour. Cinq portions de fruits et légumes et un chapeau. Oui, c’est ça ! Un chapeau ! Cette petite brise est bien agréable mais le soleil tape dur sous ces latitudes et une insolation est si vite arrivée.
Un frémissement imperceptible parcourut la ramure, pourtant, il n’y avait plus un souffle de vent. Adam se frotta les yeux. Ondulant dans l’air immobile, les feuilles semblaient portées par le courant d’une rivière invisible qui coulait le long des branches. Il reprit ses esprits. Du calme. Les arbres ne bougent pas. Les arbres ne parlent pas. Sûrement un nouveau tour du Grand Magicien. Petit Rigolo, va.  Faut Le comprendre, aussi, après avoir passé toute la sainte journée à balancer des trous noirs dans tous les coins de la galaxie, il vient un moment où Dieu a juste envie de rigoler.
– Allez, Dieu, arrête Tes conneries et montre-Toi.
– DEUX SECONDES, J’ARRIVE.

Il y eut encore un bruissement de feuilles froissées et on vit surgir, perchée au faîte de la plus haute branche, la tête du serpent hilare qu’une joie inextinguible secouait tout entier.

 

Ma main amie

 

Laisse aller ta main, laisse, ne réfléchis pas.

Ferme les yeux. Ferme-les, ne pense pas. Ne pense plus aux ombres et aux volumes. Ne dissèque pas ce corps en muscles et en os. N’écris pas ces trois plans que tu ne suivras pas. Ta main, elle, ne réfléchit pas. Ta main va. Elle commence d’un côté de la toile, pas besoin de cadre, elle sait où elle va.

Ta main.

Trace un trait qu’elle corrige d’un revers du petit doigt, qu’elle reprend, en plus souple, en plus noir, qu’elle transforme en courbe, d’un geste nerveux et souple à la fois, qu’elle estompe encore. Qu’elle reprend. Retouche. Reformule. Suit un chemin invisible sur la surface lisse et blanche, petit à petit, au fur et à mesure, la tranche de la paume qui crisse sur la surface, brouille le trait tracé au frais, étale la poudre noire qui remplit les contours d’ombres involontaires.

Oublie l’apprentissage, les échecs et les peurs. Tes années passées que tu comptes, effaré, tes années passées sont un trésor. Elles vivent en toi, profondes et silencieuses, elles sont ton tour de main quand tu fais tourner tes phrases, elles sont tes points de fuite ou tes ombres portées. Le reflet toujours un peu plus pâle et qui s’évanouit. La ligne de symétrie. Chaque année, chaque jour, chaque heure passée sur le métier à écrire ou à dessiner, chaque seconde est là, vivante, vibrante et prête à l’emploi.

Ta main le sait. Elle n’a plus besoin de toi.

La véritable histoire de l’automne (38)

Dieu qui n’était pas un homme, Dieu soupira infiniment.

– Dieu ne se montre pas. Je te l’ai déjà dit, Adam, Dieu est. Partout et nulle part à la fois.
– N’empêche, Dieu a des bras pour soulever les filles.
– Vision purement anthropomorphique mon enfant.
– J’essaie juste de comprendre.
– Alors, pense au vent. Tu ne vois pas le vent, n’est-ce pas ?
– Je vois venir la métaphore à deux balles…
– Et pourtant tu sens la caresse du vent sur ton bras.
– En parlant de caresse, est-ce qu’on pourrait reprendre là où tu nous as laissés.
– Pas avant que tu te sois protégé.
– Protégé de quoi ? De la peste ? Du choléra ?
– Adam !
– Ben quoi Adam ?
– Tu m’avais juré, tu te souviens ?
– S’il fallait me souvenir de tous les trucs que je t’ai racontés depuis deux jours, faudrait que j’engage une secrétaire.
– L’emballage ? La membrane à dérouler sur ton membre ?
– Ah oui ! Ça me revient. Faut m’excuser aussi, j’étais pas préparé.
– En effet, ça a dû te surprendre, mais maintenant tu sais à quoi t’attendre. Donc c’est clair : des rapports, oui, mais uniquement des rapports protégés.
– Affirmatif mon général. Mais tu avoueras que ça tue un peu la spontanéité.
– C’est le prix à payer mon garçon. Je te l’ai dit, je ne veux pas de reproduction. Maintenant, si vous le permettez, je vous demande la permission de me retirer. J’ai le tracé d’un fleuve à corriger.
– « Je vous demande la permission de me retirer » C’est vrai qu’il est chiant, mais il a la classe quand même.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de membrane ?
– Caresse mon membre, je vais te montrer.
– Non. D’abord tu vas m’expliquer.
– Oui, mais pour t’expliquer il faut que tu redresses mon petit serpent.
– Quoi, là tout de suite ?
– Ben oui, c’est Dieu qui l’a dit.
– Et Dieu, c’est qui ?
– Quoi, Dieu c’est qui. Tu sais bien qui est Dieu non ? C’est ce type qui vient de te transporter par avion sur au moins deux kilomètres.
– Moi, j’ai seulement vu ses mains.
– Dieu n’a pas de mains.
– Des mains de femme.
– Impossible.
– Pourquoi impossible ?
– À cause de moi, tu vois.
– Je ne vois pas.
– C’est pourtant simple. Qui est arrivé ici en premier, hein, toi ou moi ? Le premier, c’est moi. Le premier HOMME créé à Son image, SON image, tu vois ? Il s’est inspiré de lui pour me créer, moi.
– Possible, mais Dieu est une femme.
– Bien sûr et moi je suis le ragondin musqué.
– Dieu est une femme, c’est elle qui a cousu ce manteau.
– Remarque sexiste.
– Je parlais de ses mains.
– En parlant de mains, tu voudrais pas t’occuper un peu de moi, que je te montre comment emballer mon petit serpent.
– L’emballer, pour quoi faire ? Tu as peur qu’il s’enrhume ?
– C’est pour les bébés.
– Comment ça pour les bébés ?
– Pour éviter de faire des bébés. Toi et moi on est dangereux. Dangereux, tu comprends ! C’est Lui qui l’a dit.
– C’est Elle. Elle.
– Si tu veux.
– Et pourquoi on est dangereux ?
– Parce qu’on est compliqués. Quand on regarde le ciel, on voudrait voler.
– Et alors ?
– T’as déjà vu un arbre qui voudrait voler ?

La véritable histoire de l’automne (37)

On entendit un bruit, un hurlement étouffé et flouté par le vent. Ève releva la tête et vit au loin la silhouette d’Adam danser sur l’herbe grasse qui ondulait doucement. Adam court. Adam vole, il taille un sillon sauvage dans le tendre verger du premier jardin. Il est en nage, il est en rage, le regard fou, l’écume aux lèvres, et la bouche figée dans un hurlement permanent. Il arrive enfin à la hauteur d’Ève qu’il manque de pulvériser dans son élan.

– Où est-Il ?
– Où est qui ?
– Où est Dieu, Nom de Dieu !
– Je suis là mon enfant.
– Tu es là, où ?
– Tu le sais bien, je suis partout.
– Et Ta tête, elle est où ?
– Dieu n’a pas de tête…
– Et Dieu a pas de bras, poil aux doigts.
– Adam, surveille ton langage, tu oublies que tu parles à ton Dieu.
– Ah oui ? Mais qu’est-ce qui me prouve que c’est bien Toi, d’abord, hein ? Peut-être que j’hallucine, peut-être que j’entends des voix.
– Adam, voyons.
– Des voix, parfaitement. T’as déjà entendu parler des acouphènes ?
– Adam !
– Quoi Adam ? Quoi Adam ? Je me réveille un matin et une voix me dit voilà, Je suis Dieu Tout-Puissant et Je t’ai créé à Mon image pour moins M’emmerder pendant les longues soirées d’été. Va et découvre le monde que J’ai fabriqué pour toi. Le monde entier en moins d’une semaine ! Vite fait, sur le gaz. Pour commencer, Tu installes l’électricité. Le lundi, Tu poses le ciel. Le mardi, Tu fais des pâtés de terre. Le mercredi, Tu recommences avec la lumière. Le jeudi, c’est le jour du poisson, drôle de jour pour le poisson. Le vendredi, grosse journée ! Toutes les plantes, plus tous les animaux, plus moi, plus Ève. Le samedi tu peaufines et le dimanche, tu fais la sieste. Normal : tout l’univers en six jours chrono, forcément, ça fatigue. Là, on est dimanche soir. Tu as bien dormi, Tu es frais, à bloc, parce que la semaine prochaine, gros défi : Tu as deux deux jours pour inventer la recette des spaghetti bolognaise !
– ADAM !
– Quoi Adam ? Tu souffles sur la terre et pif paf pouf abracadabra, devant nous l’Himalaya ! L’Everest, 8’848 mètres, d’un seul coup, sans les mains. Sérieusement, Dieu, Tu déconnes. Débranche les micros et montre-Toi si T’es un homme.

La véritable histoire de l’automne (36)

– Lâchez-moi s’il vous plaît.
– Un peu de patience.
– J’aimerais savoir…
– Juste un instant.
Dieu dépose délicatement Ève sous la ramure légère d’un arbre trapu.

– Ici nous serons tranquilles. Que voulais-tu savoir ?
– Il y a un problème avec le petit serpent ?
– Quel problème ?  Il n’y a aucun problème.
– Seulement ?
– Seulement un léger souci avec Adam et toi.
– Moi, je passais un bon moment.
– Je n’en doute pas ma chère enfant.
– Je ne suis pas votre enfant.
– Je t’ai créée comme j’ai créé Adam, à Mon image, tu vois.
– À Votre image ? Mais alors qu’est-ce que Vous avez entre les jambes, un petit trou ET un petit serpent ?
– Je n’ai pas de jambes. Je suis le vent.
– C’est dommage, j’ai bien aimé le petit serpent, Adam, la peau de son ventre plat, ses cuisses dures sous moi. C’est curieux, il avait l’air de souffrir, il avait l’air de mourir.
– Heureusement, je suis arrivé à temps.
– Il ne souffrait pas pourtant.
– Non, il ne souffrait pas.
– Alors, pourquoi ?
– Je n’ai pas eu le temps.
– Le temps de quoi ?
– Le temps de te parler. Le temps de t’expliquer. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas.
– Les choses qui se font et les choses qui ne se font pas…
– Regarde autour de toi Ève, qu’est-ce que tu vois ?
– Je vois de l’eau, le fleuve, des collines remplies d’arbres. Je vois le ciel et des nuages. Je vois des troupeaux d’animaux que je ne connais pas. Je vois le soleil…
– … les étoiles et la lune pour éclairer la nuit. J’ai passé une semaine entière à construire un monde qu’Adam et toi pouvez détruire en un quart de seconde.
– Je ne crois pas que je pourrais détruire cet arbre. Pas plus que cet hippopotame, là-bas.
– Je voulais quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un à qui parler le soir, tu vois ? C’est dur d’être Celui qui était, Celui qui est et Celui qui sera. l’Alpha et l’Oméga. Le commencement et la fin, surtout quand la fin ne finit pas.

La véritable histoire de l’automne (35)

Alors, Adam se détend.
Ève sent la vie qui monte, la vie qui peu à peu tend le petit bout de chair vibrant qu’elle tient serré dans le creux de ses mains.
L’Homme Premier. Ses boucles blondes. Son corps paysage, détendu, à l’abandon. À ce moment précis, il est tout petit, le roi de la création. Tout petit. Aussi petit que l’enfant qu’il aurait pu être sans cette absence de nombril au milieu du ventre, Adam couché sur le dos, les yeux fermés, et Ève qui le regarde s’abandonner à une caresse qu’elle invente au fur et à mesure, hors d’elle, presque en se regardant.
Toujours penchée sur ce membre souffrant, elle se déplace, imperceptiblement. Elle enjambe le corps du naufragé échoué sur ce banc de sable mouvant. Elle le regarde. Elle s’agenouille. Elle fléchit, tout doucement. Le contact inattendu fait frémir son bas-ventre. Elle se dit qu’il est doux. Tiède. Lisse. Soyeux. Ses mains se referment. Elle le tient fermement. Les muscles de ses cuisses se détendent. Elle entre en lui. Elle parcourt lentement toute la longueur de ce membre vertical et glissant. Elle s’assied. Sous ses fesses, elle sent la pointe dure des deux os qui émergent de la ligne des hanches qu’il a si larges au fond de son ventre.
Elle reste assise là. Sans bouger. Sur lui qui se tend, renverse la tête et ouvre les yeux, le regard flou, le regard figé, fixé sur la lueur chancelante de l’étoile qui vient de s’allumer dans son ciel intérieur.