Tondeuse à canon

Dans Le Temps des Secrets, Joseph Pagnol, le père de Marcel est instituteur à Aubagne. Instituteur, chasseur et même coiffeur quand il décide de s’attaquer aux boucles blondes de son fils cadet, le petit Paul. La première étape se fait au fil du ciseau qui suit soigneusement le contour d’une casserole posée sur la tête du coiffé. Le pourtour dessiné avec précision, voici enfin venu le moment de sortir de sa poche la nouvelle tondeuse que Joseph vient d’acheter. Dans sa main, l’instrument ne veut plus s’arrêter et Paul se retrouve la boule à zéro à l’exception d’une dernière trace de frange oubliée sur le front.
Voilà, c’est terminé.
« Mais il (Joseph) avait une tondeuse neuve dans sa poche : on sait bien que les beaux outils attirent la main et qu’ils veulent agir. »

L’outil est là qui le démange, qui veut sa part d’autres autres boucles à raser. Joseph a sous la main Germaine, la petite dernière de la famille. Il la saisit et la tond à tour de bras. Quand la maman découvre le résultat elle va jeter la tondeuse  dans le puit du Boucan.
Drôle de nom pour un puits.

« …on sait bien que les beaux outils attirent la main et qu’ils veulent agir. »

Une tondeuse, un couteau, un revolver, un canon, un avion, des drones, des missiles balistiques à propulsion nucléaire, tous ces beaux outils ne sauraient attendre la fin du monde tout seuls dans le noir. Les mains les touchent, les caressent du bout des doigts, c’est doux, c’est froid, brillant et métallique, c’est soyeux, ferme et dur sous la main qui frémit au bord de l’extase. La main n’y tient plus. Ça vient, ça y est, ça vient, ça explose enfin, ça déchire les tympans, ça s’envole, ça plane et ça s’écrase formidablement. Le sol tremble, la terre tremble, rejette un nuage de poussière, des fragments de béton, des éclats de verre et des lambeaux de chair.

Au fait, et en passant, que les choses soient bien claires : l’ennemi est coupable et ceci est une déclaration de guerre.

Une soirée couleur fiente

Un homme pressé.
Nerveux.
Un homme sec.
Un fruit sec.
Inquiet.
Traqué.
Angoissé.
Un homme qui court. Tout le temps. Qui court pour s’échapper. Pour échapper à quoi ? Aux ombres qui le poursuivent ? Aux méchants ? Aux voleurs ? Aux voleurs! Ils en veulent à ma maison. Ma voiture. Mes tapis persans. Ma vie. Mon argent. Les gens sont méchants. Tout le monde ment. Tout le monde. C’était tellement mieux avant. Avant. Il y avait de l’éducation. Du respect. On respectait son père et sa mère. On avait des manières. De la courtoisie. De la politesse. C’est ça. On était poli. Courtois. On s’habillait. On avait le sens des convenances. Les choses étaient claires. Il y avait les grandes familles. Des gens simples. Abordables. En les côtoyant, on ne pouvait jamais deviner qu’ils avaient autant d’argent. Une dynastie. Un passé. À ce niveau, on n’avait pas besoin de frimer. De montrer. D’exhiber. Des gens courtois. Élégants. Raffinés. Il en reste quelques uns. J’en ai rencontrés. Mais les autres! Vulgaires! Bling-bling! Grossiers! Et dans les magasins, dans les restaurants, le service, même pas un bonjour. Aucune attention. Pas un sourire. Le service ? Une horreur! Ils tirent tous la gueule. Pourtant, ils sont payés pour ça, non ? Accueillir, voilà, avec un mot, un sourire si possible. Personne ne les force. S’ils n’aiment pas leur métier, ils peuvent faire autre chose, non ? D’ailleurs plus personne ne veut servir. Il n’y a plus que des étrangers. Qui parlent à peine deux mots de français. L’horreur. C’est l’horreur. Dis-moi, qu’est-ce qu’on va devenir ? Qu’est-ce que je vais devenir, dis-moi, franchement, d’après toi ?

Ce que tu vas devenir ? 
J’en ai aucune idée. 
Vraiment. 
Aucune. 
En fait, je m’en fous complètement.
Les années nous travaillent au corps, nous sculptent, nous façonnent, au fil des rencontres, des échecs, des succès, des bonheurs immenses et des malheurs sans fond. Qu’est-ce qui transforme un jeune homme gracieux en un vieillard aigri, nauséabond et faisant sous lui ? Comment devient-on ce panneau publicitaire, cette pancarte criarde et remplie de slogans couleur fiente ? La peur, la peur c’est ça, mais la peur de quoi ? Il te reste quoi, dix, vingt, au maximum trente ans à vivre et crois-moi, la vieillesse va bien s’occuper de toi. Elle te prendra, bien avant qu’ils ne te prennent, tu vois, alors, ne t’en fais pas. 

Et avant de mourir, surtout, prends bien soin de toi.
De toi encore.
De toi seulement.

Duo de livres servi sur son lit de frites et son filet mignon

Sur le porte-bagages de mon vélo, le sac ploie sous le long fil du crochet métallique monté sur ressorts. Entre les deux barres, une bosse rectangulaire formée par deux livres de type Folio couchés sur un filet mignon de porc et un sachet de frites au four.
Mes excuses à tous les cochons. C’est une occasion un peu particulière et l’emballage précise qu’il s’agit là d’un élevage respectueux des animaux, élevés, nourris et habillés tout en bio.
Pareil pour les frites. Chères pommes de terre, pardon. Il eut mieux valu que je vous apprête en suivant la procédure : nettoyage, épluchage, débitage et frittage, mais le temps passe trop vite, qui ne sait faire que ça. Je précise que l’équilibre nutritionnel ainsi que l’harmonie des couleurs seront assurés par l’adjonction d’un frissoulis de brocolis sur le dernier tiers de l’assiette.
Au déballage, les deux Folio ont profité du voyage pour se rafraichir les pages jaunies par le temps et le passage d’autres mains que les miennes. Pour peu, je les installerais volontiers à l’étage des légumes mais un scrupule me retient au moment d’ouvrir la porte du frigidaire. Je pense à tous ces caractères imprimés frissonnants dans le noir, ces phrases grelottantes, ces chapitres bien ordonnés que le froid pourrait saisir et retourner cul par dessus tête.
Pendant ce temps, les frites se décongèlent et le filet attend. Il n’y a plus de place pour eux sur les rayons de ma bibliothèque.

Lire. Manger.
La même faim.
Le même panier.

Mining Me

Dear Chinese and US data miners,

Humans or not, it hardly makes any difference. Looking at my stats, there is a significant increase of readers coming from your countries. Maybe that’s fame. I’m such a literary star and French such a universal language. No wonder that people overseas can’t wait to read my next post.
So, please accept my deepest sentiment of gratitude for being part of this journey that commenced many years ago. Extracting my words, sentences and, more generally my dubious sense of humour ain’t no job for the faint hearted.
I do feel for you.
So keep mining for the good of the Artificial Deliquescence, this post was meant to enlarge your Weltanschauung, as well as your vocabulary. See, there is even a trace of German here, just for fun.

Get lost.
Nicolas

Diarrhée artificielle

Chers lecteurs étatsuniens et chinois,

Comment vous remercier ?
Je vous vois de plus en plus nombreux à consulter les articles que j’écris régulièrement avec mes petites mains pour seules intermédiaires entre ma tête et l’écran. Les choses étant ce qu’elles sont et ma prose essentiellement d’origine romande, je suis saisi d’un doute : ce surcroit d’intérêt serait-il dû à une rapide extension du territoire de la francophonie ou ces statistiques cacheraient-elles autre chose ? Je sais pas moi, par exemple de l’extraction de minerai de phrases toutes faites pour en faire du pâté AOP ChatGPT.

Histoire de rigoler, je me suis décidé à appuyer sur le lien nauséabond que Google place en haut de la page à gauche. (J’ai installé une extension qui empêche l’apparition automatique des résultats produits par le vomitoir artificiel.) 
Au mode IA, j’ai demandé : « Nicolas Esse, intéressant à lire ? »
Le grand dévaloir a pris quelques secondes de réflexion avant de recracher la réponse que voici : « Vous trouverez Nicolas Esse intéressant à lire si vous aimez les auteurs indépendants au ton original, la belle prose minimaliste et les univers légèrement marginaux. En revanche, si vous cherchez des thrillers à couper le souffle ou des intrigues purement commerciales, son rythme plus contemplatif et poétique pourrait moins vous correspondre . »
Il a ajouté, entre autres, ce saisissant résumé : « Ultranoir : Son deuxième roman adopte un style encore plus ciselé. L’auteur y applique une approche presque artisanale de l’écriture : il façonne ses phrases en retirant le superflu pour ne garder que l’essentiel. »
De cet belle diarrhée obtenue après l’ingestion forcenée d’extraits de textes, de critiques et de fiches de lecture, on pourrait tirer tout un tas de conclusions sur cet auteur éthéré mais un peu chiant, qui sculpte ses phrases au burin sur des plaques de granit.

Heureusement, tout au fond de la cuvette, avant de tirer la chasse, on peut lire l’avertissement adressé au lecteur sur la page d’accueil de ce blog :
«le tout garanti « sans aucune trace d’intelligence artificielle »»

Du lac au ciel

Il faudra s’éloigner du monde construit, de l’asphalte, du béton gris et du verre poli. Laisser derrière soi la rumeur de la ville et des automobiles. Suivre la trace claire taillée dans la forêt. Ajuster sa foulée à l’humeur de la pente. S’asseoir à l’ombre. Reprendre son souffle. Boire. Effacer la sueur. Regarder vers le haut.

Repartir, son sac sur le dos. 

Le monde se réduit à la prochaine pierre sur le sentier. Au prochain lacet. Au prochain replat qu’on espère sans le deviner. Plus aucun enjeu, plus rien à perdre et plus rien à gagner. Marcher dans l’instant, éprouver la chaleur, le vent, les taches de lumière, les milles couleurs du vert, les ombres qui s’allongent et le lit du lac étale, que les montagnes amoureuses ont préparé pour la nuit.

Carbonara crocante

De l’eau ou de l’intelligence artificielle ?

Pas une question théorique.
Un vrai choix.
Savoir ce qu’on fera quand les centres de données auront bu toute notre eau pour que ChatGPT puisse répondre à la la demande : « Propose-moi un modèle de planning éditorial pour un blog de cuisine. »
On aura le modèle, le planning, l’éditorial, le blog, la cuisine et tous les ingrédients pour révolutionner l’art de confectionner un plat de spaghetti carbonara.

On aura tout sauf l’eau pour cuire les pâtes.

Incipit

Le Rhône.
Le Rhône, vous voyez ? 
Ce long fleuve intranquille au chemin compliqué.
 
Le Rhône, ruisseau sorti du ventre d’un glacier qui fond plus vite que sa vraie fausse grotte instagrammable, recouverte de bâches pour que les touristes puissent s’offrir l’illusion de pénétrer au coeur de la bête. De ce Disneyland réfrigéré et perdu au milieu d’un océan de pierre, on pourrait tirer un tas de conclusions hâtives sur ce monde en pleine déconfiture, mais on est là pour parler géographie et pas de l’extension du territoire de notre connerie.

Donc, au début un torrent glacé qui s’enfonce dans la vallée, traverse les premiers villages aux noms rugueux, Obergoms, Obergesteln, Ritzingen… Peuplés, mais si peu, d’habitants aux dialectes rauques et aussi indéchiffrables que la Pierre de Rosette pour qui n’est pas Champollion. 

Arrive le moment où une rivière perpendiculaire nommée Raspille vient grossir le débit de sa grande soeur en flots. Ce gué franchi, l’automobiliste moderne se retrouve à son aise : les panneaux indicateurs, les pompistes, le personnel du Mac Drive, tout le monde parle français à l’exception de quelques hameaux égarés au plus profond d’obscures vallées où les patoisants patoisent encore. Pourtant, dès 1900 les autorités du pays en interdisent l’usage dans le cadre scolaire, espérant ainsi forcer le passage de la traite de la vache indigène à celle du touriste étranger.

Inframonde

En fait, on n’était jamais sûr de rien. On pensait tout connaitre des hautes pressions, du Gulf Stream et des anticyclones. Survitaminés, nos ordinateurs ingurgitaient des milliards de données et les régurgitaient sous forme de dessins animés. Mais on n’avait jamais pu obliger une goute d’eau à rester dans son nuage, encore moins indiquer à la foudre le meilleur endroit pour tomber.

Salle d’attente

_ Le docteur va avoir du retard. Il y a deux patients avant vous.

Le docteur a toujours du retard. 
Pas fou, j’avais formé le projet de prendre un livre avec moi, mais j’étais pressé d’arriver à l’heure et le roman entamé est resté chez lui. Ici, sur la table basse, les couvertures de magazines ont perdu leurs couleurs et le journal du jour est fatigué. 
Le docteur a toujours du retard, c’est la loi de la visite. On comprend bien, tous ces gens, tous ces patients, il faut leur parler, les écouter, décrypter leurs gestes : j’ai mal ici. Ici ? Non. Là, docteur, un peu plus bas, plus à droite. Non pas à droite, à gauche, à gauche ! C’est ça ! C’est grave docteur ?
La porte de l’ascenseur s’ouvre. Tout habillée de blanc et de bijoux dorés, une dame plutôt soixantenaire fait irruption dans notre espace sécurisé. Quelques coups de talons nerveux la propulsent jusqu’au comptoir où elle pose ses deux coudes, se penche très loin en avant, jusqu’à frôler du nez le sommet du crâne de la secrétaire qui relève la tête, sursaute, recule, se redresse et se reprend.

_ Bonjour Madame, vous désirez ?
_ Je veux un rendez-vous avec le docteur Lambda.
_ Vous souffrez ? Vous êtes malade ?
_ C’est pour la langue. La gorge aussi. Le docteur Lambda est oto-rino. La
gorge, il connait. D’ailleurs, c’est aussi pour les oreilles.
_ Les oreilles ?
_ Comment vous dites ?
_ Qu’avez-vous aux oreilles ?
_ Je ne vous comprends pas.
_ VOUS AVEZ MAL AUX OREILLES ?
_ Pas du tout, mais j’entends de plus en plus mal.
_ D’accord, je vais regarder dans l’agenda… Alors, le docteur Lambda peut vous prendre le 15 août, le matin.
_ Non
. Pas le 15 août.
_ Sinon, ce sera en septembre
_ Comment ?
_ ALORS CE SERA EN SEPTEMBRE, LE 9 SEPTEMBRE.
_ C’est quel jour ?
_ UN MERCREDI, À QUINZE HEURES.
_ Un mercredi ça va.
_ JE VOUS NOTE LE RENDEZ-VOUS.
_ Pas besoin mademoiselle. J’entends mal mais j’ai toute ma tête. 

Claquement de talons. La porte de l’ascenseur s’ouvre et se referme.
Le silence revient.