Aller skier en pédalo

« Je suis ravie de vous annoncer que je suis Experte Points-of-You. Il s’agit de Coaching games alliant photolangage, questions puissantes, mots… avec des processus au service des individus et des organisations pour explorer les situations, découvrir de nouvelles perspectives et trouver des solutions innovantes. »

On navigue parfois sur des sites où travailleuses et travailleurs exposent leurs talents rares et leurs idées magiques. La novlangue produite entre deux parties de tennis de table organisés par les nomades digitaux atteint un tel niveau d’excellence amphigourique qu’à les lire, on se pose la question : « Suis-je vraiment très vieux ou seulement très con ? »

D’abord, on demande à Google de vérifier.
Point-of-You existe Je vous laisse chercher et faire un tour là-bas si vous éprouvez « un urgent besoin de prendre rendez-vous avec vos pensées. »

Ensuite, on part sur les traces du photolangage, direction Wikipédia.
« Photolangage est une marque, déposée par deux de ses inventeurs, Alain Baptiste et Claire Bélisle, qui ont mis au point, à la fois une méthode destinée à faciliter le travail en groupe et des dossiers thématiques de photographies qui servent de support à de nombreuses activités de groupe. L’approche interactive et socioculturelle de la communication qui y est développée met au cœur du dispositif non le sujet individu, mais le sujet en interaction avec d’autres sujets. Les photographies sont choisies pour leur capacité à faire voir et à faire penser. »

Le photolangage donc, « allié à des jeux de coaching et des questions puissantes, mots…»  Ces points de suspensions indiquent que la liste des alliés est loin d’être exhaustive, on peut imaginer des actions ébouriffantes alliées à l’exécution de renversements sémantiques couplées à une série de flexions métaphoriques. Ensuite, on met son scaphandre autonome, on part en exploration et on plonge au fond du monde pour découvrir du nouveau.

Donc, après analyse et décryptage, voici l’énoncé traduit en clair :
« Je suis ravie de vous annoncer que je suis Experte Points-of-You. Je vous montre des photos. Vous commentez. Je note. Je consulte la météo. S’il neige la semaine prochaine, vous irez skier en pédalo.
Ça nous fait 200 Euros.»

La réponse du cycliste trop gras

En clair, pour toi je suis trop vieux et trop gras.

Ok, je note.

Juste un truc en passant, notre première rencontre, c’était bien en mars, tu te souviens ?
Mars, il y a quatre ans.
Mars et le printemps. Le Noël du cycliste, qui s’en va aux premiers beaux jours lécher les vitrines remplies de vélos nouveaux. Plus beaux. Plus neufs. Plus légers que toi. Plus technologiques que toi. Freins à disque. Transmission électronique. Un clic sur le bouton et clac, la chaîne monte ou descend d’un cran. Hyper-rapide. Hyper-précis. Sans fil. Et tous tes câbles disgracieux, imagine un peu, sur les derniers modèles, ils ont tous disparu, enfouis dans le corps creux du cadre.

Je dois dire que je suis tenté.
Mais bon, on n’est pas pressé.

Je voulais juste évoquer avec toi l’hypothèse de l’acquisition d’un nouveau compagnon de route parce que toi aussi tu prends de l’âge et du gras.

Le Tour de Rien : la parole au vélo.

On va pas se mentir.
Les deux mois que je viens de passer dans le noir m’ont empêché d’apprécier tes soins d’hier à leur juste valeur.
J’ai bien senti la caresse du chiffon doux sur mon épiderme trop longtemps privé du contact de tes mains. Le nettoyage léger. Le dégraissage de la chaîne et du dérailleur. La dépose goutte après goutte d’une couche de lubrifiant frais sur mes maillons engourdis. Mes pédales qui tournent. Et les pneus que tu regonfles, pas trop, pour ménager ton derrière que l’absence de selle a ramolli. Tu vas morfler, tu le sais bien et comme chaque année tes fesses se serrent à la pensée du printemps.

Tu m’as posé à l’envers pour mieux nettoyer les surfaces que ma modestie réserve d’habitude aux seuls regards de l’asphalte. Ainsi offert, les quatre fers en l’air, j’ai tout le loisir de t’observer, de voir à quoi ressemble la bête au sortir de l’hiver.
Mais ma parole, c’est moi ou t’aurais pas un peu forcé sur la dinde de la nativité ? Tu me dis que tu as fait du ski. De randonnée. Sans dec ? Et ce relief rond autour de ta ceinture abdominale, tu penses l’aplanir en randonnant ? Chaque année c’est la même chanson. Revient décembre et tu me planques à la cave en me disant que les sports d’hiver vont te maintenir en jambes. Que tu me retrouveras en mars la cuisse fine et l’abdomen fuselé.

Et pourquoi pas en blonde cosmique pendant que tu y es ?

Tu sais, tu me fais penser à cette histoire que j’ai lue quelque part. Michel-Ange, tu vois qui c’est non ? Eh bien quand Michel-Ange regardait un bloc de marbre, il voyait immédiatement la forme cachée à l’intérieur. Ensuite, facile, il prenait son maillet et ces ciseaux, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il te dégageait de la pierre la Vénus de Milo.  Ou la Pietà, si tu préfères. Toi, c’est tout pareil. Quand tu te contemples dans le miroir, tu reconnais la forme de Fausto Coppi en filigrane sous le tissu adipeux. Seulement, pour que la silhouette de ton Campionissimo apparaisse un jour, faudrait d’abord que tu retires toute la graisse qu’il y a autour.

Et tu penses y arriver à coups de peaux de phoque ?

Alors, pour la millième fois, laisse tomber tes skis et les phocidés. Tes gants d’hiver, tu les gardes sur mon guidon et tes pieds sur mes cale-pieds. Souviens-toi de tes pneus crantés, montés sur jantes et prêts à installer. Vas-y. Monte-les et enfourche-moi. 50, 100 bornes dans le froid, ça va te remettre la tête à l’endroit. Et aussi, emmène-moi sur cette pente bien raide pas très loin de chez toi, une montée, une vraie. Pas une randonnée courte sur pattes à zéro kilomètre à l’heure dans une montagne à vaches.

De toute façon, à ski, l’ascension tu t’en fous. Tout ce qui t’intéresse, c’est de descendre bille en tête en évitant les cailloux. Mon pauvre vieux tu te fais vieux et ces jeux dangereux ne sont plus de ton âge. Il s’agit maintenant d’être sage, d’oublier le galbe provocant de tous ces couloirs offerts à ta concupiscence. Tu veux que je te dise, à force de chercher la ligne parfaite entre deux pans de neige, tu te retrouveras une fois de plus cul par-dessus tête à trop de mètres au-dessus du niveau de la mer. Une fois de plus tu vas crapahuter en tous sens, de la poudreuse jusqu’au ventre, à la recherche de tout ton barda éparpillé dans la pente.

Alors qu’ici l’air est doux et que les prés primevèrent.

Oublie l’hiver.
Viens avec moi.
Allons rouler dans le printemps.

Le plus court chemin

Un trou de ciel se fracasse
Au bord coupant de la crevasse.
Il fait immobile et gris.
Il ne fait ni jour ni nuit.
Il fait le temps intermédiaire
Du printemps entré dans l’hiver,
Obscur et clair
Une maille à l’envers,
Ni chaud ni froid
Une maille à l’endroit.

La ligne de la congère se brise au tranchant des nuages.
Le monde s’effrite.
Des blocs se détachent. Des fragments. Des bouts de nous. Nos jambes, nos bras et les sillons cabossés que tracent nos têtes qui roulent sans bruit jusqu’à la mer.

Y aura-t-il encore de la neige en hiver ?
Et de l’eau en été ?
Est-ce qu’on pourra un jour retrouver le silence ?
Reprendre le temps.
Monter.
Ralentir.
Obliquer.
Repartir.
S’arrêter.
Relier tous les points
Sans plus jamais passer
Par le plus court chemin.

Tu sais, tu peux rester encore un peu…

C’était le meilleur moment, car ensuite s’installait une sorte de gaucherie, inexplicable, cette gêne toujours en filigrane entre ceux du dedans et ceux du dehors, ce malaise des parloirs. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Je l’entends encore me dire ça lorsqu’il me devinait sur le point de partir, parfois même avant que j’y pense. L’instinct peureux de ceux qui savent bien n’intéresser plus personne, qui appréhendent la nuit qui commence à descendre derrière les croisillons et qui savent qu’ils vont rester tout seuls à interroger la petite veilleuse bleue jusqu’au matin où l’infirmière viendra avec les pilules et les potions à rendre la vie gaie, les euphorisants comme on dit. « Tu sais, tu peux rester encore un peu. » Il proposait ça d’une voix qui déjà n’espérait plus grand-chose de personne, même plus de moi, cette voix qu’il prenait depuis quelque temps pour demander des nouvelles de autres, ceux qu’il savait que je venais de quitter, qui peut-être m’attendaient en bas dans l’auto, ses tout proches, ceux dont il essayait de ne pas parler pour m’épargner de mentir, mais dont je parlais quand même, inventant des tâches accaparantes, des boulots absorbants, toutes les raisons en somme pour lesquelles on ne venait plus le voir. Sur la fin peut-être s’en foutait-il, du moment que j’étais là ? Je me dis ça souvent. Mais je ne le crois pas. Ce qu’au contraire je crois, voyez-vous, c’est qu’il aurait préféré, quand j’arrivais, voir débarquer quelqu’un d’autre. Je sais très bien qui. Mais ça n’a plus d’importance.
« Tu sais, tu peux rester encore un peu… » C’était toujours en prenant le genre occupé qu’il disait ça, regardant ailleurs, dépliant un journal, ou allumant une cigarette. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Sans en avoir l’air il avançait le fauteuil pour que je m’installe… Il branchait la radio… des fois la télé… pour m’intéresser, me retenir, comme s’il jugeait sa présence insuffisante à cela. Il défaisait mes paquets, épluchait une orange, parlait de vélo, pour gagner du temps, pour grappiller sur la détresse qu’il ne connaissait que trop bien et qui lui tomberait dessus dès que j’aurais passé la porte, qu’il couperait alors la télé et qu’il s’allongerait sur le lit avec son orange dans la main.
Moi aussi maintenant, je dors mal.

Michel Audiard
La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël

Entre la gomme et la rustine

Encore un verre encore,
Encore un jour.
Une dernière nuit.
Une dernière heure.
Un peu de rab.
Une seconde supplémentaire,
Courte ou longue,
Élastique,
Toute une vie,
Tout un monde,
Dans une seule seconde.

Les yeux des enfants.
Une femme qui tombe.
Juillet bleu et blond,
Le froid qui mord,
Et la nuit rouge
Aux yeux brillants.

Le sifflement éteint
Du temps qui fuit
Par une fente étroite,
Son odeur de caoutchouc
S’échappe
D’une chambre à air
Coincée
Dans un vieux pneu crevé
Qui tourne à l’horizontale
Au bout d’un axe rouillé
Qu’un vieux moteur fatigué
Cessera bientôt d’entraîner.

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 49ème Forum Économique de Davos

Trois ans. Trois ans déjà, chers amis, vous en souvient-il ? Il y a trois ans sur cette même estrade, je vous parlais de la peur. De l’angoisse que j’éprouvais à l’idée de voir une horde de clodos faméliques venir mugir dans nos campagnes, égorger nos fils et nos compagnes, saccager l’acajou de nos yachts et balancer sur nous de grands coups de tatane.
Pour vous dire la vérité, très nantis amis, j’ose à peine vous dire que j’avais déjà réservé mon billet pour aller sur Mars avec quelques compagnons de fortune. Nous y aurions mené une existence paisible, entre gens de bonne société, loin du chaos et des cris indécents de tous ces crève-la-faim qui tueraient père et mère pour un steak d’agneau.

Mais voilà.
La PANDÉMIE.
Personne n’y avait pensé. Personne. Même pas moi.

Au moment où le bon peuple allait sur nous retourner son courroux, un virus est né, qui vient nous sauver. Ah ça, on peut dire que ça a bien calmé tous ces gueux qui voulaient s’en prendre à notre fric. Intubé à l’hosto, on est nettement moins révolutionnaire et ses idées écolo-égalitaires, on peut se les enfoncer bien profond au fond de ses poumons.
Ah putain, on a eu chaud.
C’était moins une mais voilà. Je vous le dis, ce virus, c’est la providence qui nous l’a envoyé. Il y a une année, il fallait qu’on partage. Je me souviens de ce professeur, ici, sur cette même estrade, qui voulait qu’on paie des impôts. Des impôts, vous vous rendez compte et pourquoi pas une distribution gratuite de pognon ? Ah les cons ! Ah les cuistres !
Aujourd’hui, plus question de révolution. On est revenus aux basiques, aux vraies valeurs. Travail, s’il en reste. Famille, rétrécie. Patrie, cadenassée. Et un masque sur ta bouche au cas où tu aurais encore envie de l’ouvrir, de réclamer du pognon, de l’air pur ou de l’égalité.
Je dis pas, même pour nous, les happy few, cette situation a pu engendrer de sérieux contretemps. Tous les tournois de golf ont été annulés. Pareil pour les bals de débutantes et pour nos œuvres de charité. Mais qu’est-ce que cela, au regard de la populace confinée pendant des mois dans vingt mètres carrés remplis jusqu’au plafond par des provisions de pâtes et de papier de toilette ?

Mais surtout, chers amis, surtout ce virus insensé nous a rapporté gros, très gros. Et ce n’est que le début. Le 26 août 2020, mon très cher ami Jeff Bezos est devenu la première personne au monde franchir la barrière magique des 200 milliards de fortune. 100 milliards de plus rien qu’en restant ouvert pendant que les autres étaient fermés. Ah l’enfoiré ! J’aurais dû écouter mon père. Un jour, il y a longtemps, il était descendu au garage et il me regardait faire derrière mon écran. Il est resté là, sans rien dire, pendant un bon moment. Alors, je lui ai demandé :

– Ça t’intéresse papa ?
– Pas vraiment. Trop compliqué.
– Rien de compliqué. Je travaille sur un nouveau programme.
– Un nouveau programme. Tu veux que je te dise, tes trucs d’ordinateur, ça te rapportera rien. Tu ferais mieux d’ouvrir un magasin.

Cette année le forum de Davos aura lieu en mai à Singapour. Ainsi, les nantis resteront bronzés et les petits fours aussi.