Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.

Une dernière soirée avec Mark Knopfler

C’était bien.
Mieux que bien.
C’était… tendre et rude, léger comme l’air et lourd comme le plomb. Soyeux. Râpeux. Mi-figue, mi-raisin. Doux-amer et depuis quelques années, c’était beaucoup crépusculaire,

C’était ta dernière tournée.
Au moment où la salle se rallume, je peine à faire la mise au point. Tout est un peu flou, un peu brouillé, un peu barbouillé, la vue, le cœur et l’estomac, qu’est-ce qu’on peut prendre dans ces cas-là ? Des cachous ? Des comprimés ? Une bouffée blonde de Benson & Hedges ? Mais ça fait plus de 30 ans que j’ai arrêté de fumer. Alors, disons un verre, le premier verre de Glennfidich, liquide fort et cuivré arrivé d’Écosse en même temps que ta musique. La première gorgée qui t’explose la gorge. Le premier accord qui t’explose le cœur. Ça te donne une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Il y avait soi avant. Il y a un autre soi après. Des secousses telluriques. Comme Rembrandt, Rothko, John Irving ou René Fallet.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe à l’intérieur. On s’en va un soir et on rencontre un accord de guitare. Une ligne mélodique que les doigts jouent en pinçant les cordes. Du bout des ongles. En découpant bien chaque note dans une trame de silence. Difficile à expliquer, ce contact. Il existe peut-être dans chacun d’entre nous une toute petite molécule qui dort et ne peut-être réveillée que par un seul parfum, une seule phrase, une seule suite de notes; et quand cette collision se produit, cette toute petite molécule envoie une véritable onde de choc qui te projette hors de tes chaussettes. Le son de Mark Knopfler m’a percuté ainsi, une nuit de 1979. Le groupe s’appelait Dire Straits et la chanson Sultans of Swing. J’ai ensuite suivi ce son. À la trace. Ce son a tracé un long sillon rectiligne dans ma ligne de vie. Avec le temps, il a évolué, s’est souvent épaissi, à l’image de son maître, mais les doigts ont gardé leur doigté.

Sur la scène, 40 ans plus tard, Mark Knopfler a vieilli. C’est le moment de prendre sa retraite, du moins c’est ce qu’il dit, assis derrière son micro. La dernière tournée. The Last Waltz. Il lance sa quatrième chanson. Je reconnais l’introduction. Romeo & Juliet. Chanson douce-amère où Roméo fatigue tout le monde et surtout Juliette avec ses concerts improvisés au milieu de la nuit. Elle se réveille en sursaut, Juliette, elle n’en peut plus. Elle voudrait juste dormir.

Juliet says, Hey it’s Romeo you nearly gimme a heart attack / Juliette dit, Oh, mais c’est Roméo, j’ai failli faire une crise cardiaque.

Pauvre Roméo. Il chante dans le vide. Juliette n’en a plus rien à cirer.

Le clavier s’éteint et le saxo se tait. Trois points de suspension et ses doigts égrènent le premier arpège. Je reste planté là, dans cette seconde, prisonnier du premier temps de cette petite ritournelle qui me retourne le cœur, m’éjecte de mes chaussettes, encore une fois. Ce n’est pas de la nostalgie, encore moins du chagrin, non, c’est autre chose. Tout au fond de moi, cette toute petite molécule s’est remise à bouger et l’onde de choc me renverse d’un seul coup, là, debout au milieu de la foule. Les lumières s’éteignent, les crânes disparaissent et je ne vois plus qu’un point flou et blanc au milieu de la scène.

Ensuite les larmes coulent et je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Rien que le tendre son du temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, au pays de Juliette qui ne reviendra pas.

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Claude-Inga Barbey, chroniques

« Pendant ce temps, il embrasse mon double menton et mordille la chair tendineuse qui pend sur ma gorge comme une peau de poulet. Il appuie sur mes épaules pour me faire descendre à terre et me dominer. La douleur est insidieuse lorsque je tombe à genoux sur le carrelage de la cuisine, qu’il faudra que je nettoie d’ailleurs, j’aperçois un amas de poussière sous le radiateur. Mon ménisque se rappelle à mon bon souvenir, lorsque les cartilages craquent délicatement en touchant le sol. Je lève les yeux. Je ne le vois pas bien, il est à contre-jour. Je tends la main pour attraper mes lunettes de vue nº3 sur la table, mais d’une pichenette il les envoie valser contre la cafetière… Son regard à lui est torride depuis qu’il s’est fait opérer de la cataracte

– Déshabille-toi.

Je m’exécute.

– Tu t’es déjà fait dominer ?

Je ne lui dis rien, et surtout pas que ça fait trente-deux ans que nous vivons ensemble. »

Extrait de 50 nuances de regrets, Claude-Inga Barbey, 2019, Éditions Favre.

Du ciel ne tombe que de l’eau

À Dehli,
Les oiseaux tombent du ciel.

Comme des pierres.
Leurs ailes comme du plomb.
Leurs corps épuisés.
Leurs corps fondus,
Ils traversent l’air chauffé à blanc,
À presque 50 degrés centigrades.
Des jours et des jours,
Et à peine moins les nuits.

L’air lourd les engourdit,
L’air gourd les emprisonne,
L’air pèse au moins une tonne.
45 degrés à l’ombre,
L’ombre perdue de tous les arbres abattus,
Pour faire pousser les murs de la ville.

L’Inde, c’est tellement loin,
Tellement ailleurs,
Un autre monde.
Alors qu’ici,
Du ciel ne tombe que de l’eau.
Combien de temps encore
Avant que tombent les oiseaux ?

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit et fin.

Où le cycliste sans vélo est secouru par une automobiliste au cœur de la nuit.

A la place du casque, ce serait plutôt un entonnoir qui devrait orner mon chef. Un entonnoir avec une antenne directement reliée à une caméra satellitaire pour me faire parvenir les images différées de ma tête en gros plan. Mon faciès ahuri et bloqué en mode Ahbahouimaisçaalors ! Je l’avais oublié, mon casque, tellement qu’il est ultraléger ! Tout à fait perturbé par les longs sifflements sortis de toutes mes chambres à air, je m’étais donc mis en chemin, mon heaume sur mon dôme, Don Quichotte à pied, Rossinante gisant dans son fourré.
C’est dans cet équipage que je suis apparu dans le halo des phares, piéton ubuesque et casqué, taillant sa route dans l’obscurité. Pas besoin de pouvoirs extraterrestres pour comprendre qu’il manquait un élément essentiel à la panoplie du parfait petit cycliste qui ne saurait bicycler sans son petit bicycle.

– Ah oui, mon casque.
– Oui, votre casque. Et votre vélo ?
– J’ai crevé.
– Et vous n’aviez rien pour réparer.
– Non. Enfin si, mais j’ai re-crevé.
– Comment ça, re-crevé ?
– Ma chambre à air de rechange, elle était percée.
– Elle avait déjà été utilisée ?
– Non. Non. Vous ne comprenez pas. C’est compliqué.
– Pas grave. Et vous l’avez laissé où, votre vélo ?
– Un peu plus haut. Dans la forêt.
– À cette heure-ci, personne va vous le piquer.
– De toute façon, je l’ai bien caché.
– Et là, vous allez où ?
– Je redescends pour avoir du réseau.
– Du réseau ?
– Oui, pour téléphoner. Jamais de réseau dans les endroits où je crève. C’est la règle.
– Allez, montez.

Je suis maintenant à bord de la voiture d’une inconnue qui m’a recueilli en pleine nuit au milieu de nulle part et j’hésite entre totale béance et infinie stupéfaction. Nous roulons. J’apprends que ma bienfaitrice habite en plaine, qu’elle se promène souvent seule en montagne. Une fois, elle s’est perdue, pas juste égarée mais vraiment perdue. Elle a marché plusieurs heures, suivi des chemins qui ne menaient nulle part sans pouvoir trouver la sortie de la forêt où elle s’était engagée. Elle commençait à se décourager quand elle a entendu des chocs et un bruit de branches cassées. Elle a crié. Le bruit s’est arrêté. Quelqu’un a répondu. Elle a encore crié. Quelqu’un s’est approché. Un cycliste, sur son VTT. Il l’a raccompagnée jusqu’à l’orée du monde civilisé.

– Depuis, j’aime bien les cyclistes, vous comprenez ?
– Heureusement que j’avais gardé mon casque.
– Je me serais quand même arrêtée.

Elle m’a déposé en ville. J’ai pris mon sac. Je l’ai remerciée. Elle m’a dit, de rien et m’a souhaité une bonne soirée. Une bonne soirée, t’entends, mon Dieu ? UNE BONNE SOIRÉE et après, vroum, elle a démarré.

Je suis resté là, planté sur le trottoir. Les lueurs de la ville se reflétaient dans le ciel noir, le halo des lampadaires pris dans un début de brume. Premières traces d’automne. Septembre. Normal. Une bonne soirée. Normale. Après la soirée vient la nuit qui meurt à l’aube et fait place au matin pour renaître au crépuscule et ainsi de suite et tous les autres jours et toutes les autres nuits, pour les siècles des siècles.
Amen, comme tu dis.
Pourtant je notai un léger décalage dans l’axe de la normalité. Une inclinaison infime, un demi-degré peut-être, qui donnait une profondeur nouvelle à la réalité. On aurait pu penser que c’était dans espace fragile que tu étais caché. On aurait vraiment pu croire que tu t’étais glissé là, dans ce demi-contour flou qui entourait les choses et les gens, les colonnes à essence et l’indication du prix au litre en LED rouges que je ne parvenais plus à déchiffrer.
On aurait pu tirer de ce sauvetage inattendu une pleine brouette de conclusions métaphysiques, voire même y trouver une bonne raison de croire en une force supérieure, mon très cher très-haut. Une femme seule qui t’invite à monter dans sa voiture au milieu de la nuit vaut bien le pilier de cathédrale où vient s’encastrer Paul Claudel foudroyé par les voix éthérées de jeunes séminaristes boutonneux.
On a l’illumination qu’on peut.
Je regardai encore les chiffres rouges qui dansaient devant moi. 1.72, 78, ou 73 ? Les sourcils froncés, je fixai de toutes mes forces le panneau lumineux.
En vain.

Le lendemain, je décidai d’aller voir un opticien.

 

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit. (3)

Transformé en piéton, le cycliste solitaire est rejoint par une automobiliste qui s’enquiert de son état, alors que la forêt forcit et que la nuit bleuit.

– Tout va bien Madame, merci.
– Ah bon ! Et votre vélo ?
– Mon vélo ?
– Oui, votre vélo. Vous l’avez perdu ?

Alors, là, je commence salement à flipper ma race.
Situons l’action.
Extérieur nuit noire.
Une route de montagne. Étroite. Déserte.
Un homme marche au milieu de nulle part. Un peu sale et le dos voûté.
Surgit une voiture. Qui le dépasse. S’arrête. À la rigueur, on peut encore y croire. Dans des circonstances similaires, on a vu quelqu’un freiner, s’arrêter, jeter un œil dans le rétroviseur et repartir aussitôt.
Encore plus fort : le conducteur qui est une conductrice s’adresse ensuite à l’égaré de service en lui demandant si tout va bien. Là, on arrive aux frontières du réel. Mais quand cette femme prend des nouvelles de mon vélo, j’ai clairement la sensation de basculer dans un monde parallèle. Mon vélo, je l’ai planqué dans un fourré, il y a une demi-heure. Une cérémonie sobre et sans témoin, à part le très-haut dans son lit divin, mon Dieu hilare et bouffant son coussin.
Pourtant, cette voiture ressemble à une voiture, la voix à une voix et il y a certainement un visage et deux mains derrière ce volant. Un visage bionique, bien sûr. Deux mains électroniques dans une Ford Fiesta atomique descendus tout droit de Proxima du Centaure pour récupérer sans risque un spécimen humain perdu dans la pampa. Le démembrer. Ouvrir sa boîte crânienne pour regarder ce qu’il y a dedans. En fait, rien d’intéressant.

– Mon vélo ? Pourquoi j’aurais un vélo ?
– Votre casque.
– Mon casque ?
– Ben oui votre casque. Vous vous promenez toujours avec un casque ?

Le Tour de Rien : Pfffffuiiiit. (2)

Où l’on retrouve le cycliste au cœur de la forêt sombre pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de la chambre à air de rechange qu’il vient de regonfler.

Perdu au cœur de la forêt sombre, pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de ma chambre à air de rechange, je lance vers le ciel un long brame profond et désespéré. Ah mon tout-puissant Dieu, tu dois vraiment t’emmerder dans ton coin d’éternité. Ça doit manquer de bars mal éclairés et de scènes fumigènes où des ombres floues se mélangent dans tous les recoins du noir. Ah oui, mon Dieu, tu dois aussi salement manquer de pinard dans ton ciel sans cave. C’est pourtant bien toi qui avais commencé, tu te souviens, Noé ? Ton mec de l’Arche ? Le premier mec bourré de l’histoire de l’humanité. C’est bien toi qui lui avais donné l’idée, non ? Cultiver la terre. Planter de la vigne. Faire fermenter. Goûter. Putain c’est trop bon. Allez, encore un verre. Garçon ! Un autre ! C’est ma tournée ! Remets-moi ça fiston ! Juste une lichette, un petit dernier pour la route.
Noé voudrait se lever mais il s’écroule, s’endort tout nu et rêve de menthe sauvage et de vahinés.

Sans dec, mon Dieu tu devrais essayer.
L’alcool, la drogue ou la Vie de Brian qui raconte l’histoire d’un garçon juif né le même jour que ton fils, ça pourrait t’arracher plus qu’un sourire, si jamais tu avais le moindre sens du deuxième degré. Tu vois, en théorie, tu as d’infinis moyens à ta disposition pour te faire rire l’estomac, alors pourquoi, POURQUOI T’ACHARNER SUR MOI ?

Parce que là, mine de rien, la situation est grave. Le cycliste expérimenté est prudent.  Certes. Avant de s’en aller par monts et par vaux, il a en mémoire tous les pépins mécaniques accumulés pendant tous les kilomètres roulés. Certes. Mais de là à partir avec une chambre à air de rechange ET des rustines, faudrait voir à pas exagérer. Statistiquement, une crevaison ne peut pas survenir immédiatement après une autre crevaison. Faut un laps de temps raisonnable. Je sais pas moi, au moins une bonne semaine, voire un petit mois. Alors, aller s’amuser à percer mon deuxième boyau dans son petit sac accroché sous la selle, tu diras ce que tu voudras, mon Dieu, moi je trouve ça petit. Mesquin. Et pour tout dire indigne de toi.

Pfffffuiiiit.
Et pourquoi pas pouët pouët, tant qu’on y est.

Bon.
Je range mes outils.
La nuit est tout à fait tombée.
Quinze ou peut-être vingt kilomètres à pied, finalement, qu’est que ça peut faire ?
Je planque mon vélo dans un fourré touffu.

Clac. Clac. Clac. Clac. Sous mes semelles les inserts métalliques frappent l’asphalte sur un rythme binaire.
Clac. Clac.
C’est agaçant mon Dieu, hein ? Ça t’empêche de dormir.
Clac. Clac.
Ben oui, fallait y penser avant.
Clac, clac.

C’est alors qu’un bruit de moteur. Un bruit de moteur ? Un impossible bruit de moteur monte de cette route perdue à cette heure où tous les écureuils sont déjà couchés. Ça y est mon Dieu, j’hallucine, j’ai des visions et bientôt tu vas m’apparaître en nuisette ou en déshabillé. Mais non. Point de dentelle et encore moins de porte-jarretelle. Juste la route, la nuit et quelque part, pas très loin, la présence d’un moteur à explosion. Présence qui se précise et se matérialise sous la forme de deux phares qui projettent mon ombre sur tous les troncs trapus qui bordent le talus.

Ce n’est plus l’heure et surtout pas l’endroit. Alors, je continue, l’air dégagé, l’air de rien, l’air du promeneur qui flâne un beau jour d’été. Pour un peu, je me mettrai à siffler. La voiture, petite, me dépasse. Lentement. Freine. S’arrête.
J’arrive à sa hauteur.
À l’intérieur, une personne de sexe indéniablement féminin ouvre la portière et me demande si tout va bien.

Le Tour de Rien : Pfffffuiiiit. (1)

Imaginez un crépuscule ventru.
Le ciel qui mange la forêt profonde.
Vous êtes à mille lieues de toute terre habitée. Ou en tout cas à une bonne heure de marche du premier feu.

Les arbres se mélangent.
La route sombre et le vert perd ses couleurs.
Lentement.
Il reste encore du temps. Assez de temps.
Faudrait quand même pas mollir. Le soir brouille les bords de l’étroit sillon découpé dans la forêt. Debout sur les pédales, j’essaie de deviner les creux et les bosses. D’éviter les ornières. Les rigoles sournoises, taillées en travers de la route, qui attendent, tranquilles, l’arrivée d’un pneu parallèle qu’elles enserrent amoureusement. On dit alors que le cycliste effectue un soleil. Il s’envole, cul par dessus tête. Plane un court instant, les quatre fers, en l’air avant de s’écraser sur la face dure de la terre.

Le soleil, j’ai déjà donné. Et plutôt deux fois qu’une. Alors je fais gaffe. Super hyper gaffe. Le frein léger, la pédale de velours et dans le guidon, toute l’onctuosité d’une mayonnaise montée à la main.  J’efface tellement bien toutes les aspérités du terrain que mon train arrière s’assouplit d’un seul coup. Ça tortille, ça zigzague, ça devient complètement mou. Et ces cahots subits, ce frottement de métal contre le caoutchouc, mais non, mais c’est pas vrai, cela ne peut pas être, Dieu mécréant et fragile, pourquoi moi et maintenant ?
Je m’arrête. Pneu arrière flasque, flapi, aplati, ramolli, vidé, crevé.
Je hurle à la lune.

Dieu met ses boules Quies.

Le pneu arrière, évidemment. À l’avant, c’est trop facile, juste un desserrage rapide et la roue est libérée. Tandis qu’à l’arrière, la roue est prise dans le fil de la chaîne enroulée autour de la cassette et de ses multiples pignons. Essayez un peu de dégager tout ça au milieu de nulle part, pendant que la nuit tombe et que les loups se mettent à hurler. Au moins, il ne pleut pas. On peut pas tout avoir. Et surtout, SURTOUT ! J’ai dans la petite sacoche de selle une chambre à air de rechange.

Parfaitement mon Dieu.

Tu te souviens ? La fois où tu avais mis sur mon chemin ce caillou planté au milieu de cette route d’alpage. Moi qui était parti léger, juste une gourde et rien pour réparer. Bon. Dans un sens je te comprends. Chez toi, c’est pas tous les jours dimanche et c’est même de plus en plus lundi. Alors, de temps en temps, il faut bien se détendre. Transformer un cycliste en piéton. Le regarder descendre de la montagne, surfer les champs de pierres sur ses chaussures à insert métallique. L’enduire de boue jusqu’à mi-jambes. Le rincer dans un filet d’eau glacée. L’amener à la gare juste à temps pour voir le bus partir. Alors, tu ris et moi aussi. Mais je vais te dire mon Dieu, si ce genre de gag à deux balles t’amuse vraiment, pour ton prochain Noël, je t’offre l’intégrale de Laurel et Hardy, un coffret de 11 CD, remplis de gens qui se poursuivent et prennent des portes ou des planches dans la figure.

Dieu prend note.

Je renverse mon vélo. Desserre l’écrou. J’extrais la roue arrière sans même me salir. Pas mal, mon Dieu, qu’est-ce que tu en dis ?

Dieu se retourne dans son lit.

Je démonte le pneu.
Extrais la chambre à air blessée.
La remplace par sa copine toute neuve
Et par-dessus, le pneu requinqué.
Pompe, pompe, pompe.
5 minutes chrono, pièces et main d’oeuvre.
Pas peu fier, je remonte sur mon destrier.
Et là, qu’est-ce que j’entends dans le silence de la nuit ?

Pfffffuiiiit.

De joie, Dieu manque d’avaler son oreiller.

Recette de pâtes à la sauce tomate

Ça frémit.
À peine.
Alors, il faut attendre. Attendre que l’eau bouille à gros bouillons, c’est elle qui me l’a dit.

J’ai faim, mais je me retiens.

Je repense à mon père qui aimait les pâtes surcuites et bouillies jusqu’à l’os. Son visage surgit de la vapeur, à chaque fois ou presque. Comme le visage de ma mère quand je repasse les manches froissées d’une chemise. Les manches courtes, ce serait tellement plus simple. Et encore au temps de mon adolescence, une autre mère, celle de mon meilleur ami, qui ne comprenait pas pourquoi nous nous obstinions à enrouler nos manches sur nos bras malingres, tous ces plis inutiles et impossibles à effacer après leur passage en machine à laver.

L’eau bout. À gros bouillons.
Je jette les pâtes qui s’enfoncent sous un voile d’écume blanche.
Attendre encore et rester vigilant.
Pendant ce temps, les tomates se sont mises à siffler. Je retire la poêle de la chaleur. Les tomates, je les ai ébouillantées, pelées, avant de les faire revenir dans un fond d’huile d’olive avec beaucoup d’ail et un peu d’oignon.

Je me souviens, en sa dernière année, mon père m’avait accueilli sur le pas de sa porte avec des plants de tomates et un fagot de vieux échalas. Mon fils, on va au jardin. J’ai regardé dans l’almanach : aujourd’hui, il pleut, c’est la bonne planète, il faut y aller.
Je vais chercher une pioche sans discuter.
Je commence par planter les échalas aux endroits qu’il m’indique. Ensuite, je creuse un trou. Il jette une poignée de terreau. Je sors le planton de sa boîte, j’ébouriffe les racines, je les ventile, les dépose face contre terre avant de reboucher le tout. Il me suit. Donne parfois un coup de talon dans le sol pour bien inscrire la tige dans sa verticalité. Jette encore une poignée de terreau avant d’arroser.
Nous avons planté ainsi une vingtaine de pieds qui ont porté des brassées de fruits lourds à la pulpe fondante, à l’épiderme fragile et toujours prêt à éclater sous la morsure de l’été. Des paniers remplis de tomates qui embaumaient mon habitacle, me suivaient dans la cage d’escaliers, se glissaient sous la porte de la cuisine et sortaient par le balcon pour parfumer le monde entier.

8 minutes et je goûte. Je me brûle à la fois les doigts, les lèvres et la langue. Les pâtes sont prêtes, vite il faut égoutter. L’évier fume et craque sous la morsure de l’eau bouillante. Je verse la sauce dans la casserole. Je mélange. J’ajoute un peu de basilic frais, pour l’odeur, le goût et surtout parce le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires.
J’ai une râpe à parmesan toute simple. Pré-râpé, le parmesan est muselé, assassiné, c’est encore elle qui me l’a expliqué.
Nous passons à table.
C’est brûlant.
Il faut attendre.
Attendre que ça refroidisse.
Pendant ce temps, je vois mon père se signer, au nom du Père, avant de joindre les mains pour réciter le bénédicité.