La supplique du vélo

Ah non pas ça.
Tout mais pas ça.

Je retire tout ce que j’ai dit. Tu es beau. Tu es fort. Tu es fuselé. Des membres magnifiques. Le mollet fait pour le grand braquet. La cuisse grimpeuse. Les abdos serrés dans ce torse étique que le vent traverse sans jamais pouvoir s’y accrocher. 

Tu es le corps du cycliste optimisé.

Alors, tu vois, ça me ferait vraiment mal au seins qu’un athlète comme toi se mette à pédaler en mode assisté. Et moi, tu y as pensé ? Serai-je donc ton dernier vélo pédalo-propulsé ? L’ultime descendant de ta fabuleuse lignée ? 

Ton premier Cilo, tu te souviens, cadre en acier, deux fois cinq vitesses, manettes placées en haut du tube oblique. Doré comme cette aube où tu escaladas sans mollir les douze pour cent qui te menaient à ton lit. Cinq heures du matin et tes roues incertaines fendaient l’écume des bières de la nuit. Arrivé au fond du faux-plat, tu as regardé le plan incliné dressé devant toi. Le soleil allait bientôt se lever. Entre deux haut-le-coeur, tu t’es dit quand faut y aller, faut y aller. En danseuse que tu l’as franchi, ce putain de raidillon. Même pas ralenti. Même pas posé un pied à terre. Effacé la pente d’une seule traite comme Coppi. Une fois arrivé en haut, tu as grimpé sur le dos de l’abricotier, sauté sur le rebord de la fenêtre que tu avais laissée entrouverte avant de t’en aller. Ta façon de rentrer en loucedé dans ta chambre aux heures interdites, sans réveiller ta mère au réveil conditionné par le déclic de la porte d’entrée.

Dis, est-ce que tu le referais aujourd’hui ?

Moi je pense que oui.
Tout aussi bourré et sans électricité.

La parade du cycliste trop gras

Ce qui est sûr, c’est que je vais te descendre illico calculer à la cave.

Quand je pense que je t’ai monté au salon pour te changer les plaquettes de freins. Saloperies de plaquettes qui fondent comme du beurre au soleil. Alors oui, si tu freines pas elles s’usent pas. D’ailleurs, le cycliste ne freine pas parce que « se freni non vinci », citation attribuée à Mario Cipollini, coureur sculptural italien dont la vitesse de pointe n’avait d’égal que le goût des piqures espagnoles.

Donc tu m’espionnes « à l’insu de mon plein gré » selon le bon mot de Richard Virenque, autre cycliste qui en son temps avait été attaqué par un essaim de seringues. Il me faut rappeler ici un principe de base : mon écran c’est mon écran. Les informations écrites dessus sont destinées à moi-même uniquement et exclusivement sauf accord préalable avec un tiers, personne, animal ou vélo. Pour ma dernière commande de cuissard, je ne crois pas avoir passé un tel accord avec toi. On n’en a même jamais parlé. Bon. Je confirme, tour de taille : 87 centimètres. Poids : 77 kilos. Je te fais confiance pour la masse volumique de la graisse et tous tes calculs à la con. Du gras, j’en ai et je le garde. On ne sait jamais. Et toi, ton poids, rien à cirer, ni de celui qui pourrait te remplacer.

Non, j’ai une autre idée, un joujou extra qui t’envoie un supplément d’âme quand il te reste plus rien dans le jarret.
Comment ? Qu’est-ce que tu dis ? C’est-y pas triste, sombrer dans les substances ? À mon âge avancé !
Mais non, je te rassure, je continuerai à marcher à l’eau claire. Seulement, j’ai découvert un nouveau produit miracle. Efficace, discret et sans aucun effet secondaire. Lové dans l’axe du pédalier.

Ça s’appelle un moteur et ça marche à l’électricité.

Le vélo contre-attaque

J’adore.

Pas le temps de mentionner ton petit bidon que direct tu m’envoies un Scud. Mais oui, vas-y, fais-toi plaisir et cours t’acheter un nouveau vélo. Sûr qu’avec 30 grammes de carbone en moins tu vas escalader les cols plus vite que Lance Armstrong et tous ses chevaux-vapeur.
Tu vas me dire que je devrais m’informer, lire la presse spécialisée. 30 grammes… Pendant les quatre ans de notre vie commune, le monde a changé. Les ingénieurs ont travaillé. Le vélo s’est affiné, épuré, allégé. Tu vas encore me réciter toute la table des nouveautés, les câbles cachés, les pneus plus larges, le poids total à sec, sans les pédales. Agité, excité comme un enfant le soir de Noël. Si c’est pas malheureux de voir ça. À ton âge. Vraiment, tu me fais de la peine quand tu te mets dans cet état.

OK. On va pas chipoter. Considérons les dernières avancées technologiques et retirons 500 grammes à la masse du véhicule qui ploie sous la pression de ton postérieur en expansion.
Bien.
Maintenant, considérons ta chambre à air abdominale.
Tu aimes les chiffres ? En voilà un : 87.
87 centimètres, ton tour de taille après l’hiver. Où je l’ai trouvé ?  Dans le formulaire que tu as rempli pour ta dernière commande de cuissard à bretelles.
Maintenant accroche-toi parce qu’on va calculer et le calcul, c’est pas ta spécialité.

Déroulons ton boudin de gras et estimons-en le volume en centimètres.
Pour faire simple, disons : Longueur (L)87 X Hauteur moyenne (L)5 X Épaisseur (É)3, ce qui nous donne 1305 cmou mieux, 1.305 dm3. Vu ton niveau de mathématiques, je précise que dans une bouteille d’une contenance de 1 dm3 (décimètre cube) tu pourras verser exactement 1 litre d’eau pure et non gazeuse.
Je vois bien que tu es complètement largué mais je vais quand même terminer.
Sachant que la masse volumique de la graisse humaine oscille entre 0.85 et 0.95 kilo par litre, prenons 0.9 comme valeur de référence. Multiplions par 1.305. (Fais pas cette tête, regarde le résultat plus haut.) Nous obtenons un poids total de 1174 grammes, soit plus d’un kilo de gras que tu trimballes où que tu ailles, à pied, à cheval, sous l’eau ou sur moi.

Je te sens perturbé. Chiffonné.
Comment j’ai fait pour calculer ? Arrête, tu vas te faire du mal. Retiens juste ceci si tu veux vraiment t’alléger : 1 kilo (on va oublier les 1174 grammes) de graisse perdue coûte zéro Euro. Prenons le prix catalogue du nouvel objet de tes fantasmes, à seize livres sans les pédales, ça nous fait 200 balles les 500 grammes.

Et si tu t’achetais une calculette à la place d’un nouveau vélo ?

Aller skier en pédalo

« Je suis ravie de vous annoncer que je suis Experte Points-of-You. Il s’agit de Coaching games alliant photolangage, questions puissantes, mots… avec des processus au service des individus et des organisations pour explorer les situations, découvrir de nouvelles perspectives et trouver des solutions innovantes. »

On navigue parfois sur des sites où travailleuses et travailleurs exposent leurs talents rares et leurs idées magiques. La novlangue produite entre deux parties de tennis de table organisés par les nomades digitaux atteint un tel niveau d’excellence amphigourique qu’à les lire, on se pose la question : « Suis-je vraiment très vieux ou seulement très con ? »

D’abord, on demande à Google de vérifier.
Point-of-You existe Je vous laisse chercher et faire un tour là-bas si vous éprouvez « un urgent besoin de prendre rendez-vous avec vos pensées. »

Ensuite, on part sur les traces du photolangage, direction Wikipédia.
« Photolangage est une marque, déposée par deux de ses inventeurs, Alain Baptiste et Claire Bélisle, qui ont mis au point, à la fois une méthode destinée à faciliter le travail en groupe et des dossiers thématiques de photographies qui servent de support à de nombreuses activités de groupe. L’approche interactive et socioculturelle de la communication qui y est développée met au cœur du dispositif non le sujet individu, mais le sujet en interaction avec d’autres sujets. Les photographies sont choisies pour leur capacité à faire voir et à faire penser. »

Le photolangage donc, « allié à des jeux de coaching et des questions puissantes, mots…»  Ces points de suspensions indiquent que la liste des alliés est loin d’être exhaustive, on peut imaginer des actions ébouriffantes alliées à l’exécution de renversements sémantiques couplées à une série de flexions métaphoriques. Ensuite, on met son scaphandre autonome, on part en exploration et on plonge au fond du monde pour découvrir du nouveau.

Donc, après analyse et décryptage, voici l’énoncé traduit en clair :
« Je suis ravie de vous annoncer que je suis Experte Points-of-You. Je vous montre des photos. Vous commentez. Je note. Je consulte la météo. S’il neige la semaine prochaine, vous irez skier en pédalo.
Ça nous fait 200 Euros.»

La réponse du cycliste trop gras

En clair, pour toi je suis trop vieux et trop gras.

Ok, je note.

Juste un truc en passant, notre première rencontre, c’était bien en mars, tu te souviens ?
Mars, il y a quatre ans.
Mars et le printemps. Le Noël du cycliste, qui s’en va aux premiers beaux jours lécher les vitrines remplies de vélos nouveaux. Plus beaux. Plus neufs. Plus légers que toi. Plus technologiques que toi. Freins à disque. Transmission électronique. Un clic sur le bouton et clac, la chaîne monte ou descend d’un cran. Hyper-rapide. Hyper-précis. Sans fil. Et tous tes câbles disgracieux, imagine un peu, sur les derniers modèles, ils ont tous disparu, enfouis dans le corps creux du cadre.

Je dois dire que je suis tenté.
Mais bon, on n’est pas pressé.

Je voulais juste évoquer avec toi l’hypothèse de l’acquisition d’un nouveau compagnon de route parce que toi aussi tu prends de l’âge et du gras.

Le Tour de Rien : la parole au vélo.

On va pas se mentir.
Les deux mois que je viens de passer dans le noir m’ont empêché d’apprécier tes soins d’hier à leur juste valeur.
J’ai bien senti la caresse du chiffon doux sur mon épiderme trop longtemps privé du contact de tes mains. Le nettoyage léger. Le dégraissage de la chaîne et du dérailleur. La dépose goutte après goutte d’une couche de lubrifiant frais sur mes maillons engourdis. Mes pédales qui tournent. Et les pneus que tu regonfles, pas trop, pour ménager ton derrière que l’absence de selle a ramolli. Tu vas morfler, tu le sais bien et comme chaque année tes fesses se serrent à la pensée du printemps.

Tu m’as posé à l’envers pour mieux nettoyer les surfaces que ma modestie réserve d’habitude aux seuls regards de l’asphalte. Ainsi offert, les quatre fers en l’air, j’ai tout le loisir de t’observer, de voir à quoi ressemble la bête au sortir de l’hiver.
Mais ma parole, c’est moi ou t’aurais pas un peu forcé sur la dinde de la nativité ? Tu me dis que tu as fait du ski. De randonnée. Sans dec ? Et ce relief rond autour de ta ceinture abdominale, tu penses l’aplanir en randonnant ? Chaque année c’est la même chanson. Revient décembre et tu me planques à la cave en me disant que les sports d’hiver vont te maintenir en jambes. Que tu me retrouveras en mars la cuisse fine et l’abdomen fuselé.

Et pourquoi pas en blonde cosmique pendant que tu y es ?

Tu sais, tu me fais penser à cette histoire que j’ai lue quelque part. Michel-Ange, tu vois qui c’est non ? Eh bien quand Michel-Ange regardait un bloc de marbre, il voyait immédiatement la forme cachée à l’intérieur. Ensuite, facile, il prenait son maillet et ces ciseaux, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il te dégageait de la pierre la Vénus de Milo.  Ou la Pietà, si tu préfères. Toi, c’est tout pareil. Quand tu te contemples dans le miroir, tu reconnais la forme de Fausto Coppi en filigrane sous le tissu adipeux. Seulement, pour que la silhouette de ton Campionissimo apparaisse un jour, faudrait d’abord que tu retires toute la graisse qu’il y a autour.

Et tu penses y arriver à coups de peaux de phoque ?

Alors, pour la millième fois, laisse tomber tes skis et les phocidés. Tes gants d’hiver, tu les gardes sur mon guidon et tes pieds sur mes cale-pieds. Souviens-toi de tes pneus crantés, montés sur jantes et prêts à installer. Vas-y. Monte-les et enfourche-moi. 50, 100 bornes dans le froid, ça va te remettre la tête à l’endroit. Et aussi, emmène-moi sur cette pente bien raide pas très loin de chez toi, une montée, une vraie. Pas une randonnée courte sur pattes à zéro kilomètre à l’heure dans une montagne à vaches.

De toute façon, à ski, l’ascension tu t’en fous. Tout ce qui t’intéresse, c’est de descendre bille en tête en évitant les cailloux. Mon pauvre vieux tu te fais vieux et ces jeux dangereux ne sont plus de ton âge. Il s’agit maintenant d’être sage, d’oublier le galbe provocant de tous ces couloirs offerts à ta concupiscence. Tu veux que je te dise, à force de chercher la ligne parfaite entre deux pans de neige, tu te retrouveras une fois de plus cul par-dessus tête à trop de mètres au-dessus du niveau de la mer. Une fois de plus tu vas crapahuter en tous sens, de la poudreuse jusqu’au ventre, à la recherche de tout ton barda éparpillé dans la pente.

Alors qu’ici l’air est doux et que les prés primevèrent.

Oublie l’hiver.
Viens avec moi.
Allons rouler dans le printemps.

Le plus court chemin

Un trou de ciel se fracasse
Au bord coupant de la crevasse.
Il fait immobile et gris.
Il ne fait ni jour ni nuit.
Il fait le temps intermédiaire
Du printemps entré dans l’hiver,
Obscur et clair
Une maille à l’envers,
Ni chaud ni froid
Une maille à l’endroit.

La ligne de la congère se brise au tranchant des nuages.
Le monde s’effrite.
Des blocs se détachent. Des fragments. Des bouts de nous. Nos jambes, nos bras et les sillons cabossés que tracent nos têtes qui roulent sans bruit jusqu’à la mer.

Y aura-t-il encore de la neige en hiver ?
Et de l’eau en été ?
Est-ce qu’on pourra un jour retrouver le silence ?
Reprendre le temps.
Monter.
Ralentir.
Obliquer.
Repartir.
S’arrêter.
Relier tous les points
Sans plus jamais passer
Par le plus court chemin.

Tu sais, tu peux rester encore un peu…

C’était le meilleur moment, car ensuite s’installait une sorte de gaucherie, inexplicable, cette gêne toujours en filigrane entre ceux du dedans et ceux du dehors, ce malaise des parloirs. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Je l’entends encore me dire ça lorsqu’il me devinait sur le point de partir, parfois même avant que j’y pense. L’instinct peureux de ceux qui savent bien n’intéresser plus personne, qui appréhendent la nuit qui commence à descendre derrière les croisillons et qui savent qu’ils vont rester tout seuls à interroger la petite veilleuse bleue jusqu’au matin où l’infirmière viendra avec les pilules et les potions à rendre la vie gaie, les euphorisants comme on dit. « Tu sais, tu peux rester encore un peu. » Il proposait ça d’une voix qui déjà n’espérait plus grand-chose de personne, même plus de moi, cette voix qu’il prenait depuis quelque temps pour demander des nouvelles de autres, ceux qu’il savait que je venais de quitter, qui peut-être m’attendaient en bas dans l’auto, ses tout proches, ceux dont il essayait de ne pas parler pour m’épargner de mentir, mais dont je parlais quand même, inventant des tâches accaparantes, des boulots absorbants, toutes les raisons en somme pour lesquelles on ne venait plus le voir. Sur la fin peut-être s’en foutait-il, du moment que j’étais là ? Je me dis ça souvent. Mais je ne le crois pas. Ce qu’au contraire je crois, voyez-vous, c’est qu’il aurait préféré, quand j’arrivais, voir débarquer quelqu’un d’autre. Je sais très bien qui. Mais ça n’a plus d’importance.
« Tu sais, tu peux rester encore un peu… » C’était toujours en prenant le genre occupé qu’il disait ça, regardant ailleurs, dépliant un journal, ou allumant une cigarette. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Sans en avoir l’air il avançait le fauteuil pour que je m’installe… Il branchait la radio… des fois la télé… pour m’intéresser, me retenir, comme s’il jugeait sa présence insuffisante à cela. Il défaisait mes paquets, épluchait une orange, parlait de vélo, pour gagner du temps, pour grappiller sur la détresse qu’il ne connaissait que trop bien et qui lui tomberait dessus dès que j’aurais passé la porte, qu’il couperait alors la télé et qu’il s’allongerait sur le lit avec son orange dans la main.
Moi aussi maintenant, je dors mal.

Michel Audiard
La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël