Tiramisù

Octobre se prend pour l’été.

Au bord de la mer, spende il sole un giorno o due ancora.
Là, tu viens de manger un pesto de première bourre après une soupe poix chiches et côtes de bettes. Tu planes doucement, l’estomac tiède et l’esprit flottant. Pour le dessert, tu hésites, tu as encore en bouche des traces évanescentes de basilic et de parmesan et tu voudrais que ce goût demeure en toi indéfiniment.
La serveuse revient. Finalement, ce sera un tiramisù.

Bien plus raisonnable, ma douce amie se contente d’un café.
Nous devisons agréablement en attendant l’arrivée de la pièce montée, qui arrive sur la table dans un verre à eau rond, anonyme et pour dire les choses, tout à fait décevant.
En déposant l’objet devant moi, la serveuse me donne aussi le mode d’emploi. Selon ses indications, il est essentiel de bien plonger la cuillère jusqu’au fond du verre pour obtenir une bouchée englobant toutes les strates de la structure composite. Docile, j’amorce le forage d’une main ferme. Plongé au cœur de la matière, le métal tranche, franchit les couches, revient de loin et se pose dans ma bouche. Et là ! Là, mes chers enfants ! Comment dire ? Il y a ce moment suspendu où tes papilles franchissent le mur du son.

BANG !

Tu as lu « tiramisù » et là-haut, ton cerveau a téléphoné à ta tête pour lui dire qu’il connaît déjà : café, biscuit plus ou moins mou, mascarpone et puis voilà.
Seulement c’est pas mou du tout.
C’est à la fois croquant et flou. Le café, on dirait un sorbet et une mousse à la fois. Et s’il y a du mascarpone, alors quelqu’un l’a battu en neige avant de le lisser avec un pinceau plat, trempé dans un délicat fond de crème que je dirais pâtissière mais je ne m’avancerai pas plus loin dans l’analyse du produit, parce qu’en cet instant précis, le signal s’estompe et se perd. Il n’y a plus de réseau. L’abonné mobile est aux abonnés absents pour cause de déménagement. Il lévite. Il se referme sur cette seconde immense, sur cette rare sortie de route qui se produit dans nos parcours de plus en plus fléchés, à mesure que les années s’empilent sur nos corps fatigués.

Recede in te ipsum.
Tu fermes les yeux.
Tu te goûtes de l’intérieur.
Tu souris malgré toi et tu te dis que cinquante-sept anniversaires n’ont pas eu raison de cette vague de chaleur qui inonde tes poumons et te retourne le cœur.

Chaque fois que pour toi, c’est encore la première fois.

Les yeux fermés

Les yeux fermés,
Pour mieux voir dans la nuit,
Éteindre la lumière,
Les yeux.
Serrés,
Dur,
À se faire mal,
À éteindre les étoiles,
À broyer l’été.

Les yeux fermés,
Marcher en équilibre
Sur les travées du ciel.
Marcher.
Les yeux crevés,
Les yeux finis,
Le noir griffé,
Troué d’étincelles
Et d’étoiles mouvantes.

Les yeux fermés,
La bouche fermée,
Les oreilles bouchées.
Ajoutez un pince-nez,
Un attrape-réalité,
Un éteigneur de réverbères,
Un aspirateur
De musique d’ascenseur.
Et un pain de savon de Marseille
Pour laver le monde à grande eau,
Révéler le groin,
Sous le masque du fond de teint.
Les boutons,
Les points noirs,
Les rides,
La peur,
Les râles,
La terre,
Les vers.

Les yeux fermés,
Regarder au fond des yeux
Le monde qui se réveille,
Avant le premier café,
L’haleine lourde,
Les yeux bouffis,
L’estomac barbouillé,
Le monde démaquillé.

Une autre fin (6)

— La prochaine fois ?
— Dans trois semaines, si ça vous convient. Nous parlerons un peu plus de vous. Je ferai préparer un contrat. En attendant, je vous ai laissé un peu de lecture. Un roman qui devrait vous plaire. J’aimerais que vous le lisiez attentivement.
— Il y aura interrogation ?
— Je vous ai aussi mis une série d’annexes. Le contexte historique, les sources, la correspondance de l’auteur et le procès.
— Le procès ?
— Tout est sur ma carte. Lisez ça tranquillement chez vous et on en reparle dans trois semaines.

Une autre fin (6)

— Je n’ai rien volé à personne.
— Je sais bien. Nous avons vérifié. Nous n’avons aucun problème avec l’inter ou la transextualité. Pareil avec la citation, quand elle est signalée correctement. On accepte également l’allusion, mais le plagiat c’est non. Avant, c’était très difficile, mais maintenant, on a aussi une machine à détecter le plagiat. Le plagiat, vous voyez ce que c’est ?
— C’est quand on oublie de mettre des guillemets…
— Ou de citer le nom de l’auteur de la phrase canon au début du troisième chapitre. Les gens qui écrivent sont tellement distraits. Encore une fois, ce n’est pas votre cas. Comme trente pour cent de vos petits camarades vous avez passé avec succès l’épreuve du correcteur et votre livre n’est pas un faux. Magnifique. Maintenant, il reste la forme. Et le fond. C’est là qu’apparaît le premier vrai lecteur. En chair et en os. Nous n’avons pas encore trouvé le progiciel qui pourrait évaluer la qualité du texte ou la pertinence de son contenu. Je vous vois perplexe. Ne vous en faites pas. Nous en parlerons la prochaine fois.
— La prochaine fois ?

Une autre fin (5)

— L’autre moitié, c’est moi.
— On peut dire ça.
— Et là, vous faites quoi ?
— Nous enquêtons.
— Vous prélevez des traces d’ADN au domicile de l’auteur ?
— Quel est le thème de votre livre ?
— L’angoisse. La dépression. Le suicide.
— Une seule réponse !
— Disons la dépression.
— Thème traité jusqu’à la nausée en littérature. Donc, notre premier souci est de vérifier s’il s’agit bien de l’histoire de votre propre dépression et pas de celle que vous auriez emprunté à un obscur auteur romantique du 19ème siècle.
— Je n’ai pas copié.
— C’est exactement ça : votre texte n’est ni une copie, ni un original. Vous avez simplement poursuivi l’écriture du livre unique. Vous n’avez pas copié, vous avez trouvé une nouvelle manière d’assembler des citations anciennes. Des phrases déjà écrites. Tout ce qui a été écrit avant vous. On dira « intertextualité » si vous êtes plutôt Roland Barthes ou  « transtextualité » pour les fans de Genette.

Une autre fin (4)

— Décidément, ça ne pouvait être que vous. « Quelqu’un lit le début… » À la lueur de la bougie peut-être ? Pourtant, votre livre, vous l’avez bien écrit sur un ordinateur ? Peut-être même que vous l’avez dicté à cette boite en forme de haut-parleur. Vous savez, cette boite qui répond à toutes vos questions. Avant, ça s’appelait une encyclopédie. En quinze volumes. Lourds. Avant, le savoir se mesurait au poids. Maintenant, il tient dans une boite. Alors non, personne ne lit le début. On commence par les bases. L’orthographe. La grammaire. Les règles. La mécanique. Très facile à corriger. Une machine peut très bien s’en charger. Les machines sont très utiles. Tout le monde devrait s’en servir. Mais non. En réalité, plus de la moitié des manuscrits que nous recevons sont remplis de fautes. Quand vous écrivez, vous utilisez un correcteur orthographique, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que plus de 50% des personnes qui nous envoient des textes pensent pouvoir s’en passer. Nous, nous partons de l’idée qu’un écrivain doit au moins savoir écrire. Si ce n’est pas le cas, notre collaboration s’arrête là.
— Et c’est une machine qui corrige la dictée.
— Mais oui. Un progiciel qui connaît tous les mots, toutes les règles et toutes les exceptions. Un correcteur infaillible, quelle horreur ! Donc, après ce premier examen rapide, nous avons déjà perdu la moitié des candidats. Reste l’autre moitié.

Une autre fin (3)

— Je m’appelle Mathilde Andersson et je suis chargée de projet pour les éditions francophones
— Chargée de projet ?
— Oui, je sais, le titre ne veut pas dire grand chose. En réalité, c’est très simple. Prenons votre cas. Vous venez de terminer votre dernier roman, Lignes de coupe. Vous savez parfaitement que votre seule chance d’être lu c’est de passer par nous.
— Avant, il y avait l’auto-édition.
— Oui, les imprimantes, l’auto-édition, les petits éditeurs et les livres en papier. Et encore avant il y avait le plomb, Gutenberg, les moines copistes et le parchemin. Mais maintenant c’est maintenant. Donc vous faites comme tout le monde. Vous nous envoyez votre document.
— Je l’ai aussi envoyé aux trois autres maisons.
— Précaution tout à fait inutile. Chaque « manuscrit », pour employer un terme qui devrait faire plaisir, que nous recevons est automatiquement partagé avec nos trois concurrents. Nous avons des accords. Nous voulons juste que tout le monde soit au courant. Bien. Donc, Lignes de coupe arrive chez nous, que croyez-vous qu’il se passe ensuite ?

Une autre fin (2)

Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé.
La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »
J’ai répondu : « Bonjour Madame. »

Elle m’a tendu une carte métallique. Très jolie, aux tons irisés. La lumière jouait dessus, dessinait des reflets programmés où se détachait une suite de lettres brillantes.

ALPHABET

Une autre fin (1)

Je m’appelle Paul.

J’ai 39 ans.

J’ai toujours voulu être écrivain.

J’ai essayé. Plusieurs fois. J’ai écrit une dizaine de romans. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur ma tentative de suicide, ratée, il y a 9 ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant à mon autofiction, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur la dernière phase de l’opération. Des détails graphiques. Des descriptions, trop… fouillée, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne voyais pas, non. J’avais l’habitude des lettres-type : Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec la plus grande attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Quatre maisons d’édition. Quatre adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Quatre clics qui suffisent à épuiser toutes les possibilités. Quatre fois « Envoyer ». Quatre courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel bleu barré par un profil métallique. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli.

Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.