Le Tour de Rien : vagabonder

Le vélo te prend les pieds et les mains mais jamais la tête, mon cousin.

Si la route est plate et si le soleil luit, s’il y a des arbres et un peu de vent arrière, si tu peux entendre les notes claires de la rivière, si tes jambes envoient de longs jets de sang neuf vers ton cœur fatigué, si l’effort s’efface, et si soudain tu as l’impression de voler à ras du sol asphalté, tu viens de poser tes roues sur le sable des plages qui bordent les rives du vagabondage.
Alors, tu ne roules plus, tu glisses, tu dérailles, tu digresses, tu penses au coq et tu vois un âne. Tu entraînes le paysage sous tes roues, hamster immobile posé sur son tapis volant, hamster placide et offert à tous vents. Ton âme pédaleuse regarde la route à la hauteur des nuages, regarde le monde et ce petit point blanc, cette tache minuscule qui suit les contours compliqués des chemins de traverse que plus personne ne prend.

Tu penses à un arbre, tu penses à tes enfants. Tu penses celle qui habite les pages de ton roman. Elle aurait pu être plus carnassière, si tu avais eu plus de mots et plus de temps. Elle aurait pu être plus noire, plus absolument noire, et en même temps, tu penses à ce type que tu vois suffoquer dans son sous-sol tentaculaire, la sueur engluée dans les plis de sa peau. L’odeur surtout. L’odeur.
Le vélo te porte tu ne sais où.
Tu deviens l’ombre de ses roues.

Tu traverses une forêt que tu ne reconnais pas.
Tu n’as jamais vu ce champ de blé-là. Ces ombres-là. Ce fond de vallée qui dort, allongé sur le dos. Tu entends sonner midi, une cloche maigre, un son aigre, qui t’assied de force sur un banc de bois raide et droit. Mes chers enfants, honorez votre père et votre mère et par-dessus tout évitez le péché. Il est partout, le péché. Partout. Mon père, je m’accuse, je crois bien avoir eu pour ma voisine un tombereau de pensées impures. Mon fils pour votre pénitence, vous me réciterez quinze Pater et trois Ave. Allez en paix. Ma voisine était blonde. Elle avait douze ans. Son visage disparaît au prochain croisement.

Vagabond, tu vagabondes et tu penses à l’humeur du même nom. Blondin n’est pas un nom de blonde, mais celui d’un écrivain, d’un cycliste immobile accroché au peloton par le fil d’une automobile : « 100’000 kilomètres dans le sillage de postérieurs court vêtus et relativement inexpressifs. » 100’000 kilomètres parcourus sur les routes du Tour de France, et presque autant d’arrêts-bistrot. Ah oui, Blondin bien sûr, mais Blondin, ce n’est pas de la littérature et ma grand-mère ne fait pas de vélo.
Où commence la littérature ? Existe-t-il un signe ? Est-ce qu’il y a un panneau ?
Il y en a un, oui, un rectangle blanc barré d’un écran rouge. Moi qui ai mon permis de conduire, je traduis « impasse » en passant.
Il fait juste assez chaud. Mes gourdes sont remplies d’eau fraîche.
Il n’y a pas de vent.
Le gravier grésille et le paysage défile un peu plus lentement. Les nids-de-poule. Les culs-de-sac. Le pluriel des noms composés, la règle, tu n’es jamais sûr. Il faut toujours que tu y réfléchisses. Tu devrais  vraiment réviser ta grammaire.

J’arrive au bout de la route.
Je mets un pied à terre.
Un jour je continuerai.
Sans m’arrêter jusqu’à la mer.

Entre deux temps

Attendre
Que la pluie cesse de tomber.
Que l’hiver cesse d’arriver.

Attendre le printemps.
Redouter la fin de l’été.
Recompter les jours immenses
Qui nous séparent
Du début des grandes vacances.

Étouffer le temps qui passe,
Le serrer dans le port obligatoire
De la ceinture de sécurité,
Le noyer dans l’eau noire
Où coulent les aubes qu’on ne verra jamais.

Attendre.

D’avoir dix, vingt, ou soixante-dix ans.
S’asseoir sur un banc
Et attendre

La mort

En attendant.

OUIOUILL !

Sur l’estrade, l’ex-président pour toujours président s’exprime en Volapük.
Le public conquis acquiesce chaque fois que sa voix descend d’un cran sur l’échelle chromatique. Cette modulation signale au peuple que l’ex-premier est bien arrivé au bout de sa phrase.

 — Kouakk. Qouakakak, quo.
Temps mort.
— Ande quam raitwam ouidou. Ouidou.
Point à la ligne.
— OUIDOU ?
L’assistance frémit.
— Ouido. OUIDOU ! Oui kouak touerk cross fumed and ouite vidik greite. Greite, ouicinque. Ouidou. Ouigo ande Ouiouill !
L’assistance bondit.
— OUIOUILL !

L’assistance applaudit à tout rompre.

L’ex-président salue le peuple. Descend de l’estrade. Foule le parterre où l’attend une grappe de costumes sombres. Des mains se tendent, qu’il serre avec effusion.
Quelle présence !
Quelle éloquence !

Quel beau discours, Monsieur le Président.

Tiramisù

Octobre se prend pour l’été.

Au bord de la mer, spende il sole un giorno o due ancora.
Là, tu viens de manger un pesto de première bourre après une soupe poix chiches et côtes de bettes. Tu planes doucement, l’estomac tiède et l’esprit flottant. Pour le dessert, tu hésites, tu as encore en bouche des traces évanescentes de basilic et de parmesan et tu voudrais que ce goût demeure en toi indéfiniment.
La serveuse revient. Finalement, ce sera un tiramisù.

Bien plus raisonnable, ma douce amie se contente d’un café.
Nous devisons agréablement en attendant l’arrivée de la pièce montée, qui arrive sur la table dans un verre à eau rond, anonyme et pour dire les choses, tout à fait décevant.
En déposant l’objet devant moi, la serveuse me donne aussi le mode d’emploi. Selon ses indications, il est essentiel de bien plonger la cuillère jusqu’au fond du verre pour obtenir une bouchée englobant toutes les strates de la structure composite. Docile, j’amorce le forage d’une main ferme. Plongé au cœur de la matière, le métal tranche, franchit les couches, revient de loin et se pose dans ma bouche. Et là ! Là, mes chers enfants ! Comment dire ? Il y a ce moment suspendu où tes papilles franchissent le mur du son.

BANG !

Tu as lu « tiramisù » et là-haut, ton cerveau a téléphoné à ta tête pour lui dire qu’il connaît déjà : café, biscuit plus ou moins mou, mascarpone et puis voilà.
Seulement c’est pas mou du tout.
C’est à la fois croquant et flou. Le café, on dirait un sorbet et une mousse à la fois. Et s’il y a du mascarpone, alors quelqu’un l’a battu en neige avant de le lisser avec un pinceau plat, trempé dans un délicat fond de crème que je dirais pâtissière mais je ne m’avancerai pas plus loin dans l’analyse du produit, parce qu’en cet instant précis, le signal s’estompe et se perd. Il n’y a plus de réseau. L’abonné mobile est aux abonnés absents pour cause de déménagement. Il lévite. Il se referme sur cette seconde immense, sur cette rare sortie de route qui se produit dans nos parcours de plus en plus fléchés, à mesure que les années s’empilent sur nos corps fatigués.

Recede in te ipsum.
Tu fermes les yeux.
Tu te goûtes de l’intérieur.
Tu souris malgré toi et tu te dis que cinquante-sept anniversaires n’ont pas eu raison de cette vague de chaleur qui inonde tes poumons et te retourne le cœur.

Chaque fois que pour toi, c’est encore la première fois.

Les yeux fermés

Les yeux fermés,
Pour mieux voir dans la nuit,
Éteindre la lumière,
Les yeux.
Serrés,
Dur,
À se faire mal,
À éteindre les étoiles,
À broyer l’été.

Les yeux fermés,
Marcher en équilibre
Sur les travées du ciel.
Marcher.
Les yeux crevés,
Les yeux finis,
Le noir griffé,
Troué d’étincelles
Et d’étoiles mouvantes.

Les yeux fermés,
La bouche fermée,
Les oreilles bouchées.
Ajoutez un pince-nez,
Un attrape-réalité,
Un éteigneur de réverbères,
Un aspirateur
De musique d’ascenseur.
Et un pain de savon de Marseille
Pour laver le monde à grande eau,
Révéler le groin,
Sous le masque du fond de teint.
Les boutons,
Les points noirs,
Les rides,
La peur,
Les râles,
La terre,
Les vers.

Les yeux fermés,
Regarder au fond des yeux
Le monde qui se réveille,
Avant le premier café,
L’haleine lourde,
Les yeux bouffis,
L’estomac barbouillé,
Le monde démaquillé.

Une autre fin (6)

— La prochaine fois ?
— Dans trois semaines, si ça vous convient. Nous parlerons un peu plus de vous. Je ferai préparer un contrat. En attendant, je vous ai laissé un peu de lecture. Un roman qui devrait vous plaire. J’aimerais que vous le lisiez attentivement.
— Il y aura interrogation ?
— Je vous ai aussi mis une série d’annexes. Le contexte historique, les sources, la correspondance de l’auteur et le procès.
— Le procès ?
— Tout est sur ma carte. Lisez ça tranquillement chez vous et on en reparle dans trois semaines.

Une autre fin (6)

— Je n’ai rien volé à personne.
— Je sais bien. Nous avons vérifié. Nous n’avons aucun problème avec l’inter ou la transextualité. Pareil avec la citation, quand elle est signalée correctement. On accepte également l’allusion, mais le plagiat c’est non. Avant, c’était très difficile, mais maintenant, on a aussi une machine à détecter le plagiat. Le plagiat, vous voyez ce que c’est ?
— C’est quand on oublie de mettre des guillemets…
— Ou de citer le nom de l’auteur de la phrase canon au début du troisième chapitre. Les gens qui écrivent sont tellement distraits. Encore une fois, ce n’est pas votre cas. Comme trente pour cent de vos petits camarades vous avez passé avec succès l’épreuve du correcteur et votre livre n’est pas un faux. Magnifique. Maintenant, il reste la forme. Et le fond. C’est là qu’apparaît le premier vrai lecteur. En chair et en os. Nous n’avons pas encore trouvé le progiciel qui pourrait évaluer la qualité du texte ou la pertinence de son contenu. Je vous vois perplexe. Ne vous en faites pas. Nous en parlerons la prochaine fois.
— La prochaine fois ?

Une autre fin (5)

— L’autre moitié, c’est moi.
— On peut dire ça.
— Et là, vous faites quoi ?
— Nous enquêtons.
— Vous prélevez des traces d’ADN au domicile de l’auteur ?
— Quel est le thème de votre livre ?
— L’angoisse. La dépression. Le suicide.
— Une seule réponse !
— Disons la dépression.
— Thème traité jusqu’à la nausée en littérature. Donc, notre premier souci est de vérifier s’il s’agit bien de l’histoire de votre propre dépression et pas de celle que vous auriez emprunté à un obscur auteur romantique du 19ème siècle.
— Je n’ai pas copié.
— C’est exactement ça : votre texte n’est ni une copie, ni un original. Vous avez simplement poursuivi l’écriture du livre unique. Vous n’avez pas copié, vous avez trouvé une nouvelle manière d’assembler des citations anciennes. Des phrases déjà écrites. Tout ce qui a été écrit avant vous. On dira « intertextualité » si vous êtes plutôt Roland Barthes ou  « transtextualité » pour les fans de Genette.

Une autre fin (4)

— Décidément, ça ne pouvait être que vous. « Quelqu’un lit le début… » À la lueur de la bougie peut-être ? Pourtant, votre livre, vous l’avez bien écrit sur un ordinateur ? Peut-être même que vous l’avez dicté à cette boite en forme de haut-parleur. Vous savez, cette boite qui répond à toutes vos questions. Avant, ça s’appelait une encyclopédie. En quinze volumes. Lourds. Avant, le savoir se mesurait au poids. Maintenant, il tient dans une boite. Alors non, personne ne lit le début. On commence par les bases. L’orthographe. La grammaire. Les règles. La mécanique. Très facile à corriger. Une machine peut très bien s’en charger. Les machines sont très utiles. Tout le monde devrait s’en servir. Mais non. En réalité, plus de la moitié des manuscrits que nous recevons sont remplis de fautes. Quand vous écrivez, vous utilisez un correcteur orthographique, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que plus de 50% des personnes qui nous envoient des textes pensent pouvoir s’en passer. Nous, nous partons de l’idée qu’un écrivain doit au moins savoir écrire. Si ce n’est pas le cas, notre collaboration s’arrête là.
— Et c’est une machine qui corrige la dictée.
— Mais oui. Un progiciel qui connaît tous les mots, toutes les règles et toutes les exceptions. Un correcteur infaillible, quelle horreur ! Donc, après ce premier examen rapide, nous avons déjà perdu la moitié des candidats. Reste l’autre moitié.

Une autre fin (3)

— Je m’appelle Mathilde Andersson et je suis chargée de projet pour les éditions francophones
— Chargée de projet ?
— Oui, je sais, le titre ne veut pas dire grand chose. En réalité, c’est très simple. Prenons votre cas. Vous venez de terminer votre dernier roman, Lignes de coupe. Vous savez parfaitement que votre seule chance d’être lu c’est de passer par nous.
— Avant, il y avait l’auto-édition.
— Oui, les imprimantes, l’auto-édition, les petits éditeurs et les livres en papier. Et encore avant il y avait le plomb, Gutenberg, les moines copistes et le parchemin. Mais maintenant c’est maintenant. Donc vous faites comme tout le monde. Vous nous envoyez votre document.
— Je l’ai aussi envoyé aux trois autres maisons.
— Précaution tout à fait inutile. Chaque « manuscrit », pour employer un terme qui devrait faire plaisir, que nous recevons est automatiquement partagé avec nos trois concurrents. Nous avons des accords. Nous voulons juste que tout le monde soit au courant. Bien. Donc, Lignes de coupe arrive chez nous, que croyez-vous qu’il se passe ensuite ?