La véritable histoire de l’automne (47)

– Je crois que tu m’as cassé le nez.

Le ciel revient lentement au bleu et sous ses omoplates, Ève sent que la terre a cessé de tanguer. Elle se redresse, d’abord juste la nuque, ensuite le dos qu’elle soulève et tient au bout de ses deux coudes repliés. Elle cligne des yeux. Le paysage se recompose, l’arbre, le grand fleuve, Adam, étendu, la tête renversée, recouverte d’un flot de sang qui coule sur son visage, descend le long de son cou et disparaît dans une zone d’ombre accrochée à l’arrière de sa nuque.
– Mon nez, je crois qu’il est cassé. Et ce truc rouge m’empêche de respirer.
– Adam, je suis désolée.
– En plus, ça colle.
– Ne bouge pas, je vais chercher de l’eau.
– Non, c’est moi qui vais y aller.

Adam se lève et marche vers le grand fleuve d’un pas mal assuré. Arrivé sur la berge, il s’étend à plat ventre. Il plonge sa tête dans le courant. Toujours allongée, Ève le voit ainsi en perspective écrasée, les orteils plantés dans le sol, la paume des pieds, le dos des jambes, le tracé sinueux de la colonne vertébrale qui s’efface à la frontière des épaules et au-delà ce creux, ce vide qui d’un seul coup se remplit d’une gerbe de gouttes claires alors qu’un faisceau de boucles dorées fouette l’air placide de ce début d’après-midi. Adam reprend son souffle, enfouit à nouveau son visage dans l’onde calme, répète l’opération, plusieurs fois. Enfin, il s’ébroue, se redresse, vient s’allonger à côté d’Ève, laisse le soleil sécher son épiderme et les ailes de son nez froissé.

La véritable histoire de l’automne (46)

Adam interdit s’applique à suivre chaque déplacement, chaque pression de cette main qui guide sa main. Étendue sur le dos, Ève fixe un point immobile et flou. Elle se détache. Lentement, elle s’en va. Seuls ses doigts restent là, ses doigts impérieux qui le maintiennent en équilibre sur l’étroite ligne de crête qu’elle longe désormais sans plus pouvoir se retourner. Il la suit tant bien que mal, il voudrait se détendre, s’installer entre ses jambes, déplier son coude à l’agonie, mais le chemin est si étroit qu’il n’ose pas s’éloigner du point infiniment précieux qu’il effleure du bout des doigts.
Elle a fermé les yeux.
Ses deux mains remontent vers le haut de son ventre, sur sa poitrine qu’elle caresse et le laissent seul sur le terrain mouvant qui ondule sous la pulpe de son index droit. Il essaie de ne pas réfléchir, de ne pas penser, juste se fondre dans le rythme, être souple, fluide, être le vent qui la porte vers l’endroit inconnu où elle se dirige, la bouche ouverte, la gorge inondée par les premières vagues d’une marée qui monte de l’intérieur, s’épaissit, gronde, rauque, feule et la renverse d’un seul coup.
Il se pose à l’envers au-dessus d’elle, glisse un bras sous sa taille pour maîtriser ce ventre secoué de spasmes qui le soulèvent tout entier. Le temps d’une accalmie, il se redresse pour respirer. C’est alors que la lame d’un long poignard la traverse de part en part. Elle se fige. Tous ses membres se tétanisent, tremblent, vibrent, se tendent à l’extrême bord de  la déchirure. Adam inquiet relâche son étreinte, se penche sur elle qui se détend brusquement et lui balance dans la tête un grand coup de genou.

 

La véritable histoire de l’automne (45)

– Recommencer ?
Adam tend un bras, le poing fermé tourné vers le ciel. Ses doigts s’ouvrent et révèlent, allongé dans le creux de la paume, un anneau de latex transparent.

Je suis prêt. On y va ?
– Et qu’est-ce qu’on fait pour moi ?
– Comment ça, pour toi ?
– Si je compte bien, nous sommes deux ici.
– TROIS !
– Toi le serpent, reste en dehors de tout ça.
– Je sais des choses que vous ne savez pas.
– On verra ça plus tard.
– Une information capitale !
– Plus tard, j’ai dit ! Tout d’abord une question, Adam : notre dernier rapport, c’était bien ? Tu es satisfait ?
– C’était pas mal mais tu pourrais faire mieux.
– Mieux comment ?
– Les mains. Tu pourrais rester plus longtemps avec tes mains, être plus… Être plus délicate, voilà. Et aussi, on pourrait changer de position ensuite. Moi dessus, par exemple, moi dessus et toi accroupie, j’ai vu les rhinocéros faire ça.
– Ah oui, les rhinocéros.
– Ou alors on trouve une grosse pierre plate et tu t’allonges sur le dos tu vois ?
– Je crois que je vois, oui.
– Alors, on y va ?
– Et qu’est-ce que tu as prévu pour moi ?
– Je ne comprends pas.
– Tu as aussi deux mains, non ? Tes mains pourraient s’occuper de moi, tu vois ? Par exemple me caresser le ventre, me caresser les seins ou ce petit point, là.
– Ce petit point ? Quel petit point ?
– Je vais te montrer, viens, regarde, n’aie pas peur, tu peux même le toucher. Doucement. DOUCEMENT !

La véritable histoire de l’automne (44)

– Et si je veux quand même avoir des enfants ?
– Il n’y aura pas d’enfants, Ève. À partir de maintenant Je serai plus vigilant.
– Qu’est-ce que ça veut dire, vigilant ?
– Je vais garder un œil sur le petit serpent.
– Un œil ? Sur mon petit serpent ? Et puis quoi encore ? Mon petit serpent est à moi. Rien qu’à moi. Mon petit serpent n’aime pas être observé. Mon petit serpent est fragile de l’intimité.
– Tu n’auras qu’à bien le protéger.
– Tu l’as déjà dit cent fois.
– Tu l’as déjà oublié cent fois. Alors dis-moi Adam, à partir de maintenant, est-ce que je peux vraiment compter sur toi ?
– Oui mon capitaine, tu peux compter sur moi. Promis, juré, craché.

Dans un souffle, Dieu s’en est allé.
Ève regarde Adam qui regarde ailleurs. Il pense à l’éclair rouge qui l’a traversé tout à l’heure. En un quart de seconde, il est parti dans un autre monde, très loin, très haut, avant de se déchirer, de s’ouvrir de l’intérieur. Il entend encore le son sec de cette déchirure dans la tête, la poitrine qui se fend, le craquement qui remonte le long de la nuque et vrille le cerveau. Le vol. La chute longue et libre, et à la fin, cet atterrissage beaucoup trop précipité. Dieu l’a intercepté quand il planait encore à dix-mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur le dos. Sur le ventre. En piqué. En chandelle. Les bras écartés et la tête appuyée contre le dos du ciel.

Maintenant qu’Il est parti, on pourrait recommencer ?

La véritable histoire de l’automne (43)

– Un enfant. Vraiment ?
– Je ne vois pas d’autre manière de faire un enfant.
– Moi non plus, Ève, moi non plus. Seulement…
– Seulement quoi ? Seulement Dieu qui peut tout peut aussi arrêter le temps ?
– Jamais Je ne ferais une chose pareille. Jamais. Une fois les choses mises en place, il faut que les choses se passent.
– Donc, je vais avoir un enfant.
– En fait, les choses sont un peu plus compliquées que ça.
– Et voilà ! C’est parti pour deux heures de cours ex cathedra.
– Tu te trompes, Adam, quelques minutes, tout au plus.
– Alors vas-y, accouche.
– Bien. Lorsque Je t’ai conçu, Je ne suis pas parti d’une feuille blanche. J’avais déjà à disposition toute une série d’éléments que J’ai testés sur d’autres animaux. Pour résumer, on dira que ton architecture de base s’inspire très largement de celle qu’on retrouve chez les grands singes.
– Feignant.
– Le corps n’est rien, Adam. Il suffit de mélanger de l’os, de l’air, de la chair et du sang. Le plus compliqué, le plus difficile, c’est le travail sur la construction de l’esprit.
– On avait dit qu’on allait faire vite.
– Toujours ce souci de concision… Donc ton corps et, par extension celui d’Ève, fonctionnent sur la base de principes qu’on retrouve chez d’autres espèces.
– Et si tu traduis en clair, ça donne quoi ?
– En clair, les orangs-outans femelles ne peuvent pas tout le temps avoir des enfants. Cinq à six jours par mois, tout au plus.
– Et le reste du temps ?
– Le reste du temps, il ne se passe rien.
– Et là, il ne s’est rien passé.
– Il ne s’est rien passé, Ève. Je suis désolé.

La véritable histoire de l’automne (42)

– Finissez. Surtout, ne vous dérangez pas pour Moi.

Adam essaie de se redresser mais elle le maintient allongé sur le sol. Assise sur lui. Droite au bout de ses deux bras tendus. Ses mains bien à plat. Ses doigts écartés, enfoncés dans la poitrine glabre et secouée de spasmes abyssaux.
Elle reste là, fichée en lui qui remonte lentement à la surface pendant que Dieu attend.
Adam ouvre les yeux. Il sursaute violemment. Il voudrait se dégager mais sur son torse, les deux mains n’ont pas bougé.
– C’est pas moi, c’est elle. C’est de sa faute à elle.
– Qu’est-ce qui est de sa faute, Adam ?
– Elle n’a pas protégé mon petit serpent.
– Ce n’était pas à elle de le faire.
– Oui mais moi je n’ai pas eu le temps.
– Je ne comprends pas. Je t’ai conçu différent de tous les autres animaux. Je t’ai pourvu de connections qui te permettent de mettre un nom sur un visage. Je t’ai équipé de neurotransmetteurs fragiles qui devraient te faire savourer toute la beauté du monde et là, tu te couches sur le dos, tu fermes les yeux et tu jouis en moins d’une seconde.
– C’est de sa faute. De sa faute. À elle.
– Tu ne l’as même pas regardée.
– C’est elle qui m’a piégé.
– Tu ne l’as même pas embrassée.
– Et comment j’aurais fait pour l’embrasser ? Moi couché par terre et elle dessus. Regarde, j’ai les marques de ses doigts ici et là. Regarde ! C’est incroyable, la force qu’elle a !
– Tu ne l’as même pas caressée.
– La caresser ? Avec les pieds ?
– Je ne voulais pas qu’il m’embrasse ou qu’il me caresse. On aura tout le temps plus tard. Plus tard, je le tiendrai du bout des doigts, au bord du plaisir, longtemps. Plus tard. Mais maintenant, nous avons fait un enfant.

La véritable histoire de l’automne (41)

Ève s’avance en direction de l’arbre, se baisse, s’assied, le dos contre son tronc. Au-dessus d’elle, le serpent glisse sans bruit, coule vers la plus haute branche où il s’allonge, dénoue ses anneaux pour mieux les exposer au soleil sucré de ce juin qui ne sera jamais juillet.
– Viens t’asseoir ici.
– Pas question, c’est interdit.
– Viens t’asseoir Adam. Tu ne risques rien si tu t’appuies sur moi.
– C’est interdit.
– Je sais. Tu l’as déjà dit. Mais tu peux t’étendre à l’ombre de cet arbre. Son ombre est fraîche, elle est douce, elle prendra soin de ton petit serpent.
– Ça aussi, c’est interdit.
– Ah bon ! Maintenant Dieu a interdit le vent.
– Dieu a dit : « Jamais sans protection. »
– Viens ici Adam, maintenant. Mes mains vont s’occuper de ton petit serpent.

Adam s’approche en maugréant. Il s’allonge sur le dos. Ève se penche sur lui et la magie opère à nouveau : le serpent se redresse, se tend, vertical et frémissant. Adam a fermé les yeux, le pouls coincé dans le tracé dur de deux veines jugulaires. Il se raidit. Il se tend. Tous ses muscles se figent. Sa poitrine se soulève et se bloque. Il va, il va, il va, et d’un seul coup elle est entrée en lui qui se détend, prodigieusement.

La véritable histoire de l’automne (40)

– Plutôt pas mal ma petite imitation, non ? Je fais Dieu comme personne, je trouve.
– Descends ! Descends de là tout de suite si tu es un homme !
– Je ne suis pas un homme. Je suis un serpent.
– Descends ou je monte te chercher.
– Mauvaise idée.
– Bouge pas, j’arrive.
– Non, arrête. Arrête ! MAINTENANT !
– Je vais te la faire au carré, ta petite gueule de serpent.
– Mais c’est pas vrai ! Regarde cet arbre, tête de nœud. Le tronc. Les feuilles. Les grosses boules rouges qui pendent aux branches, et toutes les allées du jardin qui convergent vers son tronc, c’est quoi ? La Place de l’Étoile ?
– Oh putain, l’Arbre de la Connaissance ! J’avais complètement oublié.
– Tu sais Adam, sérieusement, tu devrais vraiment consulter.
– Quoi, consulter ?
– En parler avec un spécialiste, quelqu’un qui répare, tu vois ? La connerie n’est pas une fatalité. Tu es encore jeune. Ça devrait pouvoir s’arranger.
– Tu sais quoi ? Je vais t’écailler et après, les écailles, je te les fais bouffer.
– Qu’est-ce que c’est, l’Arbre de la Connaissance ?
– Tu viens de mettre les mains dessus. On va avoir de gros problèmes.
– Adam, Ève n’y peut rien, c’est toi qui aurais dû lui dire.
– Me dire quoi, Adam ?
– Te dire quoi ? Tu n’aurais jamais dû toucher le tronc de cet arbre. C’est interdit.
– Par qui ?
– Par Dieu.
– Et pourquoi ?
– Pourquoi ? Pourquoi ? J’en sais rien moi, pourquoi, c’est comme ça, voilà tout. Dieu a dit que son jardin était à ma disposition. Tout en libre service, entrée, plat principal fromage et desserts. Et pour les boissons : eau minérale, cocktails de fruits et le lait des rivières. En fait, tout est à moi. Tout, sauf cet arbre tordu que je ne peux pas toucher et les fruits pareil, interdiction de les manger, si ça se trouve, ils sont tous pourris.
– J’aimerais bien les goûter.
– Pas question, c’est interdit.
– Moi, Dieu ne m’a rien interdit.

La fin du contre-jour

Le soir tombe orange et bleu.

À contre-jour les montagnes, le cèdre du Liban frangipane et les aiguilles de pin, leur parfum vert, bronzé, brûlé, leur parfum qui crépite fugace et entêtant, ses étincelles qui s’allument au contact de l’essence du soir, le soir marée noire s’étend, s’étale, d’est en ouest, liquide et soyeux.
La nuit se lève lentement et la terre enfin, repassée de noir, la terre se détend, se déploie, respire de tous ses poumons, de tous ses pores, s’étire jusqu’au bout de ses longs doigts, les jambes toujours prises dans la résille des routes qui scintillent, mais le long de la trace horizontale découpée dans le ventre saillant de la montagne, la ligne continue des phares se barre de longs intervalles dépourvus de toute électricité.
La ville se tait, engluée dans la nappe de chaleur qui remonte de l’asphalte et des murs blancs que le jour à chauffés, la ville se tait, elle écoute le pas étouffé d’un chat aérien qui marche en apesanteur, les ultrasons stridents et courts des chauves-souris, leur vol tranchant, leur trajectoire remplie de cassures et de droites brisées.

Le contre-jour s’éteint.

Il reste au fond du ciel une dernière ligne claire, diffuse et phosphorescente, l’illusion éphémère de l’éternité d’un jour d’été.

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La véritable histoire de l’automne (39)

Ève s’avance et touche du bout des doigts l’écorce de l’arbre planté devant elle. Elle pose ses deux mains bien à plat sur le tronc. Elle pousse de toutes ses forces. Sous la plante de ses pieds nus, elle sent le pli dur formé par l’épine dorsale d’une racine qui émerge des profondeurs de la terre. Elle pousse encore. De toutes ses forces. Pourquoi les arbres voudraient voler ? Moi je flottais dans la lumière. Je flottais, c’est tout. Maintenant, j’ai froid aux pieds. La première femme, je n’ai pas envie d’être la première femme, ni la dernière. Peut-être que les arbres volent, après tout ?
– Il faudrait demander à cet arbre.
– Demander quoi à cet arbre ?
– Lui demander s’il veut voler.
– Les arbres ne parlent pas.
– Peut-être qu’ils se taisent.
– Dieu a dit, la parole c’est seulement pour toi et moi.
– ET LE SERPENT ALORS ?

Adam fit un saut de carpe, Adam hurla PAPA !
Il parcourut cinquante mètres en moins de trois secondes. Freina des quatre fers. Se retourna, Les yeux exorbités. Ce n’était pas possible. Juste un gros coup de fatigue. Du repos. Du sommeil. Un litre et demi d’eau par jour. Cinq portions de fruits et légumes et un chapeau. Oui, c’est ça ! Un chapeau ! Cette petite brise est bien agréable mais le soleil tape dur sous ces latitudes et une insolation est si vite arrivée.
Un frémissement imperceptible parcourut la ramure, pourtant, il n’y avait plus un souffle de vent. Adam se frotta les yeux. Ondulant dans l’air immobile, les feuilles semblaient portées par le courant d’une rivière invisible qui coulait le long des branches. Il reprit ses esprits. Du calme. Les arbres ne bougent pas. Les arbres ne parlent pas. Sûrement un nouveau tour du Grand Magicien. Petit Rigolo, va.  Faut Le comprendre, aussi, après avoir passé toute la sainte journée à balancer des trous noirs dans tous les coins de la galaxie, il vient un moment où Dieu a juste envie de rigoler.
– Allez, Dieu, arrête Tes conneries et montre-Toi.
– DEUX SECONDES, J’ARRIVE.

Il y eut encore un bruissement de feuilles froissées et on vit surgir, perchée au faîte de la plus haute branche, la tête du serpent hilare qu’une joie inextinguible secouait tout entier.