Claude-Inga Barbey, chroniques

« Pendant ce temps, il embrasse mon double menton et mordille la chair tendineuse qui pend sur ma gorge comme une peau de poulet. Il appuie sur mes épaules pour me faire descendre à terre et me dominer. La douleur est insidieuse lorsque je tombe à genoux sur le carrelage de la cuisine, qu’il faudra que je nettoie d’ailleurs, j’aperçois un amas de poussière sous le radiateur. Mon ménisque se rappelle à mon bon souvenir, lorsque les cartilages craquent délicatement en touchant le sol. Je lève les yeux. Je ne le vois pas bien, il est à contre-jour. Je tends la main pour attraper mes lunettes de vue nº3 sur la table, mais d’une pichenette il les envoie valser contre la cafetière… Son regard à lui est torride depuis qu’il s’est fait opérer de la cataracte

– Déshabille-toi.

Je m’exécute.

– Tu t’es déjà fait dominer ?

Je ne lui dis rien, et surtout pas que ça fait trente-deux ans que nous vivons ensemble. »

Extrait de 50 nuances de regrets, Claude-Inga Barbey, 2019, Éditions Favre.

Du ciel ne tombe que de l’eau

À Dehli,
Les oiseaux tombent du ciel.

Comme des pierres.
Leurs ailes comme du plomb.
Leurs corps épuisés.
Leurs corps fondus,
Ils traversent l’air chauffé à blanc,
À presque 50 degrés centigrades.
Des jours et des jours,
Et à peine moins les nuits.

L’air lourd les engourdit,
L’air gourd les emprisonne,
L’air pèse au moins une tonne.
45 degrés à l’ombre,
L’ombre perdue de tous les arbres abattus,
Pour faire pousser les murs de la ville.

L’Inde, c’est tellement loin,
Tellement ailleurs,
Un autre monde.
Alors qu’ici,
Du ciel ne tombe que de l’eau.
Combien de temps encore
Avant que tombent les oiseaux ?

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit et fin.

Où le cycliste sans vélo est secouru par une automobiliste au cœur de la nuit.

A la place du casque, ce serait plutôt un entonnoir qui devrait orner mon chef. Un entonnoir avec une antenne directement reliée à une caméra satellitaire pour me faire parvenir les images différées de ma tête en gros plan. Mon faciès ahuri et bloqué en mode Ahbahouimaisçaalors ! Je l’avais oublié, mon casque, tellement qu’il est ultraléger ! Tout à fait perturbé par les longs sifflements sortis de toutes mes chambres à air, je m’étais donc mis en chemin, mon heaume sur mon dôme, Don Quichotte à pied, Rossinante gisant dans son fourré.
C’est dans cet équipage que je suis apparu dans le halo des phares, piéton ubuesque et casqué, taillant sa route dans l’obscurité. Pas besoin de pouvoirs extraterrestres pour comprendre qu’il manquait un élément essentiel à la panoplie du parfait petit cycliste qui ne saurait bicycler sans son petit bicycle.

– Ah oui, mon casque.
– Oui, votre casque. Et votre vélo ?
– J’ai crevé.
– Et vous n’aviez rien pour réparer.
– Non. Enfin si, mais j’ai re-crevé.
– Comment ça, re-crevé ?
– Ma chambre à air de rechange, elle était percée.
– Elle avait déjà été utilisée ?
– Non. Non. Vous ne comprenez pas. C’est compliqué.
– Pas grave. Et vous l’avez laissé où, votre vélo ?
– Un peu plus haut. Dans la forêt.
– À cette heure-ci, personne va vous le piquer.
– De toute façon, je l’ai bien caché.
– Et là, vous allez où ?
– Je redescends pour avoir du réseau.
– Du réseau ?
– Oui, pour téléphoner. Jamais de réseau dans les endroits où je crève. C’est la règle.
– Allez, montez.

Je suis maintenant à bord de la voiture d’une inconnue qui m’a recueilli en pleine nuit au milieu de nulle part et j’hésite entre totale béance et infinie stupéfaction. Nous roulons. J’apprends que ma bienfaitrice habite en plaine, qu’elle se promène souvent seule en montagne. Une fois, elle s’est perdue, pas juste égarée mais vraiment perdue. Elle a marché plusieurs heures, suivi des chemins qui ne menaient nulle part sans pouvoir trouver la sortie de la forêt où elle s’était engagée. Elle commençait à se décourager quand elle a entendu des chocs et un bruit de branches cassées. Elle a crié. Le bruit s’est arrêté. Quelqu’un a répondu. Elle a encore crié. Quelqu’un s’est approché. Un cycliste, sur son VTT. Il l’a raccompagnée jusqu’à l’orée du monde civilisé.

– Depuis, j’aime bien les cyclistes, vous comprenez ?
– Heureusement que j’avais gardé mon casque.
– Je me serais quand même arrêtée.

Elle m’a déposé en ville. J’ai pris mon sac. Je l’ai remerciée. Elle m’a dit, de rien et m’a souhaité une bonne soirée. Une bonne soirée, t’entends, mon Dieu ? UNE BONNE SOIRÉE et après, vroum, elle a démarré.

Je suis resté là, planté sur le trottoir. Les lueurs de la ville se reflétaient dans le ciel noir, le halo des lampadaires pris dans un début de brume. Premières traces d’automne. Septembre. Normal. Une bonne soirée. Normale. Après la soirée vient la nuit qui meurt à l’aube et fait place au matin pour renaître au crépuscule et ainsi de suite et tous les autres jours et toutes les autres nuits, pour les siècles des siècles.
Amen, comme tu dis.
Pourtant je notai un léger décalage dans l’axe de la normalité. Une inclinaison infime, un demi-degré peut-être, qui donnait une profondeur nouvelle à la réalité. On aurait pu penser que c’était dans espace fragile que tu étais caché. On aurait vraiment pu croire que tu t’étais glissé là, dans ce demi-contour flou qui entourait les choses et les gens, les colonnes à essence et l’indication du prix au litre en LED rouges que je ne parvenais plus à déchiffrer.
On aurait pu tirer de ce sauvetage inattendu une pleine brouette de conclusions métaphysiques, voire même y trouver une bonne raison de croire en une force supérieure, mon très cher très-haut. Une femme seule qui t’invite à monter dans sa voiture au milieu de la nuit vaut bien un pilier de cathédrale où vient s’encastrer Paul Claudel foudroyé par les voix éthérées de jeunes séminaristes boutonneux.
On a l’illumination qu’on peut.
Je regardai encore les chiffres rouges qui dansaient devant moi. 1.72, 78, ou 73 ? Les sourcils froncés, je fixai de toutes mes forces le panneau lumineux.
En vain.

Le lendemain, je décidai d’aller voir un opticien.

 

Le Tour de Rien :Pfffffuiiiit. (3)

Transformé en piéton, le cycliste solitaire est rejoint par une automobiliste qui s’enquiert de son état, alors que la forêt forcit et que la nuit bleuit.

– Tout va bien Madame, merci.
– Ah bon ! Et votre vélo ?
– Mon vélo ?
– Oui, votre vélo. Vous l’avez perdu ?

Alors, là, je commence salement à flipper ma race.
Situons l’action.
Extérieur nuit noire.
Une route de montagne. Étroite. Déserte.
Un homme marche au milieu de nulle part. Un peu sale et le dos voûté.
Surgit une voiture. Qui le dépasse. S’arrête. À la rigueur, on peut encore y croire. Dans des circonstances similaires, on a vu quelqu’un freiner, s’arrêter, jeter un œil dans le rétroviseur et repartir aussitôt.
Encore plus fort : le conducteur qui est une conductrice s’adresse ensuite à l’égaré de service en lui demandant si tout va bien. Là, on arrive aux frontières du réel. Mais quand cette femme prend des nouvelles de mon vélo, j’ai clairement la sensation de basculer dans un monde parallèle. Mon vélo, je l’ai planqué dans un fourré, il y a une demi-heure. Une cérémonie sobre et sans témoin, à part le très-haut dans son lit divin, mon Dieu hilare et bouffant son coussin.
Pourtant, cette voiture ressemble à une voiture, la voix à une voix et il y a certainement un visage et deux mains derrière ce volant. Un visage bionique, bien sûr. Deux mains électroniques dans une Ford Fiesta atomique descendus tout droit de Proxima du Centaure pour récupérer sans risque un spécimen humain perdu dans la pampa. Le démembrer. Ouvrir sa boîte crânienne pour regarder ce qu’il y a dedans. En fait, rien d’intéressant.

– Mon vélo ? Pourquoi j’aurais un vélo ?
– Votre casque.
– Mon casque ?
– Ben oui votre casque. Vous vous promenez toujours avec un casque ?

Le Tour de Rien : Pfffffuiiiit. (2)

Où l’on retrouve le cycliste au cœur de la forêt sombre pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de la chambre à air de rechange qu’il vient de regonfler.

Perdu au cœur de la forêt sombre, pendant que la nuit tombe et que siffle l’air qui s’échappe de ma chambre à air de rechange, je lance vers le ciel un long brame profond et désespéré. Ah mon tout-puissant Dieu, tu dois vraiment t’emmerder dans ton coin d’éternité. Ça doit manquer de bars mal éclairés et de scènes fumigènes où des ombres floues se mélangent dans tous les recoins du noir. Ah oui, mon Dieu, tu dois aussi salement manquer de pinard dans ton ciel sans cave. C’est pourtant bien toi qui avais commencé, tu te souviens, Noé ? Ton mec de l’Arche ? Le premier mec bourré de l’histoire de l’humanité. C’est bien toi qui lui avais donné l’idée, non ? Cultiver la terre. Planter de la vigne. Faire fermenter. Goûter. Putain c’est trop bon. Allez, encore un verre. Garçon ! Un autre ! C’est ma tournée ! Remets-moi ça fiston ! Juste une lichette, un petit dernier pour la route.
Noé voudrait se lever mais il s’écroule, s’endort tout nu et rêve de menthe sauvage et de vahinés.

Sans dec, mon Dieu tu devrais essayer.
L’alcool, la drogue ou la Vie de Brian qui raconte l’histoire d’un garçon juif né le même jour que ton fils, ça pourrait t’arracher plus qu’un sourire, si jamais tu avais le moindre sens du deuxième degré. Tu vois, en théorie, tu as d’infinis moyens à ta disposition pour te faire rire l’estomac, alors pourquoi, POURQUOI T’ACHARNER SUR MOI ?

Parce que là, mine de rien, la situation est grave. Le cycliste expérimenté est prudent.  Certes. Avant de s’en aller par monts et par vaux, il a en mémoire tous les pépins mécaniques accumulés pendant tous les kilomètres roulés. Certes. Mais de là à partir avec une chambre à air de rechange ET des rustines, faudrait voir à pas exagérer. Statistiquement, une crevaison ne peut pas survenir immédiatement après une autre crevaison. Faut un laps de temps raisonnable. Je sais pas moi, au moins une bonne semaine, voire un petit mois. Alors, aller s’amuser à percer mon deuxième boyau dans son petit sac accroché sous la selle, tu diras ce que tu voudras, mon Dieu, moi je trouve ça petit. Mesquin. Et pour tout dire indigne de toi.

Pfffffuiiiit.
Et pourquoi pas pouët pouët, tant qu’on y est.

Bon.
Je range mes outils.
La nuit est tout à fait tombée.
Quinze ou peut-être vingt kilomètres à pied, finalement, qu’est que ça peut faire ?
Je planque mon vélo dans un fourré touffu.

Clac. Clac. Clac. Clac. Sous mes semelles les inserts métalliques frappent l’asphalte sur un rythme binaire.
Clac. Clac.
C’est agaçant mon Dieu, hein ? Ça t’empêche de dormir.
Clac. Clac.
Ben oui, fallait y penser avant.
Clac, clac.

C’est alors qu’un bruit de moteur. Un bruit de moteur ? Un impossible bruit de moteur monte de cette route perdue à cette heure où tous les écureuils sont déjà couchés. Ça y est mon Dieu, j’hallucine, j’ai des visions et bientôt tu vas m’apparaître en nuisette ou en déshabillé. Mais non. Point de dentelle et encore moins de porte-jarretelle. Juste la route, la nuit et quelque part, pas très loin, la présence d’un moteur à explosion. Présence qui se précise et se matérialise sous la forme de deux phares qui projettent mon ombre sur tous les troncs trapus qui bordent le talus.

Ce n’est plus l’heure et surtout pas l’endroit. Alors, je continue, l’air dégagé, l’air de rien, l’air du promeneur qui flâne un beau jour d’été. Pour un peu, je me mettrai à siffler. La voiture, petite, me dépasse. Lentement. Freine. S’arrête.
J’arrive à sa hauteur.
À l’intérieur, une personne de sexe indéniablement féminin ouvre la portière et me demande si tout va bien.

Le Tour de Rien : Pfffffuiiiit. (1)

Imaginez un crépuscule ventru.
Le ciel qui mange la forêt profonde.
Vous êtes à mille lieues de toute terre habitée. Ou en tout cas à une bonne heure de marche du premier feu.

Les arbres se mélangent.
La route sombre et le vert perd ses couleurs.
Lentement.
Il reste encore du temps. Assez de temps.
Faudrait quand même pas mollir. Le soir brouille les bords de l’étroit sillon découpé dans la forêt. Debout sur les pédales, j’essaie de deviner les creux et les bosses. D’éviter les ornières. Les rigoles sournoises, taillées en travers de la route, qui attendent, tranquilles, l’arrivée d’un pneu parallèle qu’elles enserrent amoureusement. On dit alors que le cycliste effectue un soleil. Il s’envole, cul par dessus tête. Plane un court instant, les quatre fers, en l’air avant de s’écraser sur la face dure de la terre.

Le soleil, j’ai déjà donné. Et plutôt deux fois qu’une. Alors je fais gaffe. Super hyper gaffe. Le frein léger, la pédale de velours et dans le guidon, toute l’onctuosité d’une mayonnaise montée à la main.  J’efface tellement bien toutes les aspérités du terrain que mon train arrière s’assouplit d’un seul coup. Ça tortille, ça zigzague, ça devient complètement mou. Et ces cahots subits, ce frottement de métal contre le caoutchouc, mais non, mais c’est pas vrai, cela ne peut pas être, Dieu mécréant et fragile, pourquoi moi et maintenant ?
Je m’arrête. Pneu arrière flasque, flapi, aplati, ramolli, vidé, crevé.
Je hurle à la lune.

Dieu met ses boules Quies.

Le pneu arrière, évidemment. À l’avant, c’est trop facile, juste un desserrage rapide et la roue est libérée. Tandis qu’à l’arrière, la roue est prise dans le fil de la chaîne enroulée autour de la cassette et de ses multiples pignons. Essayez un peu de dégager tout ça au milieu de nulle part, pendant que la nuit tombe et que les loups se mettent à hurler. Au moins, il ne pleut pas. On peut pas tout avoir. Et surtout, SURTOUT ! J’ai dans la petite sacoche de selle une chambre à air de rechange.

Parfaitement mon Dieu.

Tu te souviens ? La fois où tu avais mis sur mon chemin ce caillou planté au milieu de cette route d’alpage. Moi qui était parti léger, juste une gourde et rien pour réparer. Bon. Dans un sens je te comprends. Chez toi, c’est pas tous les jours dimanche et c’est même de plus en plus lundi. Alors, de temps en temps, il faut bien se détendre. Transformer un cycliste en piéton. Le regarder descendre de la montagne, surfer les champs de pierres sur ses chaussures à insert métallique. L’enduire de boue jusqu’à mi-jambes. Le rincer dans un filet d’eau glacée. L’amener à la gare juste à temps pour voir le bus partir. Alors, tu ris et moi aussi. Mais je vais te dire mon Dieu, si ce genre de gag à deux balles t’amuse vraiment, pour ton prochain Noël, je t’offre l’intégrale de Laurel et Hardy, un coffret de 11 CD, remplis de gens qui se poursuivent et prennent des portes ou des planches dans la figure.

Dieu prend note.

Je renverse mon vélo. Desserre l’écrou. J’extrais la roue arrière sans même me salir. Pas mal, mon Dieu, qu’est-ce que tu en dis ?

Dieu se retourne dans son lit.

Je démonte le pneu.
Extrais la chambre à air blessée.
La remplace par sa copine toute neuve
Et par-dessus, le pneu requinqué.
Pompe, pompe, pompe.
5 minutes chrono, pièces et main d’oeuvre.
Pas peu fier, je remonte sur mon destrier.
Et là, qu’est-ce que j’entends dans le silence de la nuit ?

Pfffffuiiiit.

De joie, Dieu manque d’avaler son oreiller.

Recette de pâtes à la sauce tomate

Ça frémit.
À peine.
Alors, il faut attendre. Attendre que l’eau bouille à gros bouillons, c’est elle qui me l’a dit.

J’ai faim, mais je me retiens.

Je repense à mon père qui aimait les pâtes surcuites et bouillies jusqu’à l’os. Son visage surgit de la vapeur, à chaque fois ou presque. Comme le visage de ma mère quand je repasse les manches froissées d’une chemise. Les manches courtes, ce serait tellement plus simple. Et encore au temps de mon adolescence, une autre mère, celle de mon meilleur ami, qui ne comprenait pas pourquoi nous nous obstinions à enrouler nos manches sur nos bras malingres, tous ces plis inutiles et impossibles à effacer après leur passage en machine à laver.

L’eau bout. À gros bouillons.
Je jette les pâtes qui s’enfoncent sous un voile d’écume blanche.
Attendre encore et rester vigilant.
Pendant ce temps, les tomates se sont mises à siffler. Je retire la poêle de la chaleur. Les tomates, je les ai ébouillantées, pelées, avant de les faire revenir dans un fond d’huile d’olive avec beaucoup d’ail et un peu d’oignon.

Je me souviens, en sa dernière année, mon père m’avait accueilli sur le pas de sa porte avec des plants de tomates et un fagot de vieux échalas. Mon fils, on va au jardin. J’ai regardé dans l’almanach : aujourd’hui, il pleut, c’est la bonne planète, il faut y aller.
Je vais chercher une pioche sans discuter.
Je commence par planter les échalas aux endroits qu’il m’indique. Ensuite, je creuse un trou. Il jette une poignée de terreau. Je sors le planton de sa boîte, j’ébouriffe les racines, je les ventile, les dépose face contre terre avant de reboucher le tout. Il me suit. Donne parfois un coup de talon dans le sol pour bien inscrire la tige dans sa verticalité. Jette encore une poignée de terreau avant d’arroser.
Nous avons planté ainsi une vingtaine de pieds qui ont porté des brassées de fruits lourds à la pulpe fondante, à l’épiderme fragile et toujours prêt à éclater sous la morsure de l’été. Des paniers remplis de tomates qui embaumaient mon habitacle, me suivaient dans la cage d’escaliers, se glissaient sous la porte de la cuisine et sortaient par le balcon pour parfumer le monde entier.

8 minutes et je goûte. Je me brûle à la fois les doigts, les lèvres et la langue. Les pâtes sont prêtes, vite il faut égoutter. L’évier fume et craque sous la morsure de l’eau bouillante. Je verse la sauce dans la casserole. Je mélange. J’ajoute un peu de basilic frais, pour l’odeur, le goût et surtout parce le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires.
J’ai une râpe à parmesan toute simple. Pré-râpé, le parmesan est muselé, assassiné, c’est encore elle qui me l’a expliqué.
Nous passons à table.
C’est brûlant.
Il faut attendre.
Attendre que ça refroidisse.
Pendant ce temps, je vois mon père se signer, au nom du Père, avant de joindre les mains pour réciter le bénédicité.

Récrivain

Je m’appelle Paul. J’ai 65 ans.

Je suis récrivain.

J’aurais voulu. J’aurais tant voulu. J’ai essayé. Plusieurs fois. Des romans, j’en ai écrit plusieurs. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur mon changement de sexe, il y a vingt ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant au changement de sexe, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur toutes les phases de l’opération. Des détails graphiques et des descriptions, trop… fouillées, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne comprenais pas. J’avais l’habitude des lettres-type, Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Deux maisons d’édition. Au moins, c’est simple. Deux adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Deux clics suffisent à épuiser toutes les possibilités. Deux fois « Envoyer ». Deux courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Bleu. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel barré par deux profils métalliques. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli. Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé. La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »

Un peu de poussière grise

Sur les flancs de l’armoire, un voile à demi transparent estompe les contours, adoucit les angles et éteint les éclats de lumière déposés sur une couche de vernis trop brillant.

La poussière finit par tout recouvrir, les choses, les gens, les heures noires ou blondes, les films en couleurs ou les photos noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes forme une couche de distance feutrée, ouatée, qui amortit l’impact des coups et des chutes trop brutales sur le sol tranchant.
L’impact des larmes aussi, sur la surface mate du fond de la tristesse ou sur la dernière marche avant le bonheur, peu importe finalement.

On appliquera chaque jour sur nos visages une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, colmater les rides et atténuer la douleur des cicatrices qui résistent à l’épreuve du temps.