Une autre fin (6)

— La prochaine fois ?
— Dans trois semaines, si ça vous convient. Nous parlerons un peu plus de vous. Je ferai préparer un contrat. En attendant, je vous ai laissé un peu de lecture. Un roman qui devrait vous plaire. J’aimerais que vous le lisiez attentivement.
— Il y aura interrogation ?
— Je vous ai aussi mis une série d’annexes. Le contexte historique, les sources, la correspondance de l’auteur et le procès.
— Le procès ?
— Tout est sur ma carte. Lisez ça tranquillement chez vous et on en reparle dans trois semaines.

Une autre fin (6)

— Je n’ai rien volé à personne.
— Je sais bien. Nous avons vérifié. Nous n’avons aucun problème avec l’inter ou la transextualité. Pareil avec la citation, quand elle est signalée correctement. On accepte également l’allusion, mais le plagiat c’est non. Avant, c’était très difficile, mais maintenant, on a aussi une machine à détecter le plagiat. Le plagiat, vous voyez ce que c’est ?
— C’est quand on oublie de mettre des guillemets…
— Ou de citer le nom de l’auteur de la phrase canon au début du troisième chapitre. Les gens qui écrivent sont tellement distraits. Encore une fois, ce n’est pas votre cas. Comme trente pour cent de vos petits camarades vous avez passé avec succès l’épreuve du correcteur et votre livre n’est pas un faux. Magnifique. Maintenant, il reste la forme. Et le fond. C’est là qu’apparaît le premier vrai lecteur. En chair et en os. Nous n’avons pas encore trouvé le progiciel qui pourrait évaluer la qualité du texte ou la pertinence de son contenu. Je vous vois perplexe. Ne vous en faites pas. Nous en parlerons la prochaine fois.
— La prochaine fois ?

Une autre fin (5)

— L’autre moitié, c’est moi.
— On peut dire ça.
— Et là, vous faites quoi ?
— Nous enquêtons.
— Vous prélevez des traces d’ADN au domicile de l’auteur ?
— Quel est le thème de votre livre ?
— L’angoisse. La dépression. Le suicide.
— Une seule réponse !
— Disons la dépression.
— Thème traité jusqu’à la nausée en littérature. Donc, notre premier souci est de vérifier s’il s’agit bien de l’histoire de votre propre dépression et pas de celle que vous auriez emprunté à un obscur auteur romantique du 19ème siècle.
— Je n’ai pas copié.
— C’est exactement ça : votre texte n’est ni une copie, ni un original. Vous avez simplement poursuivi l’écriture du livre unique. Vous n’avez pas copié, vous avez trouvé une nouvelle manière d’assembler des citations anciennes. Des phrases déjà écrites. Tout ce qui a été écrit avant vous. On dira « intertextualité » si vous êtes plutôt Roland Barthes ou  « transtextualité » pour les fans de Genette.

Une autre fin (4)

— Décidément, ça ne pouvait être que vous. « Quelqu’un lit le début… » À la lueur de la bougie peut-être ? Pourtant, votre livre, vous l’avez bien écrit sur un ordinateur ? Peut-être même que vous l’avez dicté à cette boite en forme de haut-parleur. Vous savez, cette boite qui répond à toutes vos questions. Avant, ça s’appelait une encyclopédie. En quinze volumes. Lourds. Avant, le savoir se mesurait au poids. Maintenant, il tient dans une boite. Alors non, personne ne lit le début. On commence par les bases. L’orthographe. La grammaire. Les règles. La mécanique. Très facile à corriger. Une machine peut très bien s’en charger. Les machines sont très utiles. Tout le monde devrait s’en servir. Mais non. En réalité, plus de la moitié des manuscrits que nous recevons sont remplis de fautes. Quand vous écrivez, vous utilisez un correcteur orthographique, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que plus de 50% des personnes qui nous envoient des textes pensent pouvoir s’en passer. Nous, nous partons de l’idée qu’un écrivain doit au moins savoir écrire. Si ce n’est pas le cas, notre collaboration s’arrête là.
— Et c’est une machine qui corrige la dictée.
— Mais oui. Un progiciel qui connaît tous les mots, toutes les règles et toutes les exceptions. Un correcteur infaillible, quelle horreur ! Donc, après ce premier examen rapide, nous avons déjà perdu la moitié des candidats. Reste l’autre moitié.

Une autre fin (3)

— Je m’appelle Mathilde Andersson et je suis chargée de projet pour les éditions francophones
— Chargée de projet ?
— Oui, je sais, le titre ne veut pas dire grand chose. En réalité, c’est très simple. Prenons votre cas. Vous venez de terminer votre dernier roman, Lignes de coupe. Vous savez parfaitement que votre seule chance d’être lu c’est de passer par nous.
— Avant, il y avait l’auto-édition.
— Oui, les imprimantes, l’auto-édition, les petits éditeurs et les livres en papier. Et encore avant il y avait le plomb, Gutenberg, les moines copistes et le parchemin. Mais maintenant c’est maintenant. Donc vous faites comme tout le monde. Vous nous envoyez votre document.
— Je l’ai aussi envoyé aux trois autres maisons.
— Précaution tout à fait inutile. Chaque « manuscrit », pour employer un terme qui devrait faire plaisir, que nous recevons est automatiquement partagé avec nos trois concurrents. Nous avons des accords. Nous voulons juste que tout le monde soit au courant. Bien. Donc, Lignes de coupe arrive chez nous, que croyez-vous qu’il se passe ensuite ?

Une autre fin (2)

Je n’avais jamais franchi le premier palier. Jamais. Et là, pour la première fois, j’avais reçu une vraie réponse, un vrai rendez-vous avec une date fixe en un lieu déterminé. J’ai bien dû relire dix fois. Le jour venu, je me suis douché, poncé, rasé, désinfecté. J’ai repassé mon meilleur pantalon, ma meilleure chemise, mes chaussettes aussi, même mes chaussettes, je les ai repassées. La voiture m’attendait à 9 heures. Je me suis installé à l’arrière. L’adresse de destination était inscrite sur le pavé numérique, l’heure d’arrivée aussi. De toute façon, j’avais prévu large, très large. Je me suis posé dans un café, juste en face de la tour verte. J’en suis sorti cinquante minutes plus tard. La borne m’a indiqué le chemin et l’étage, au 53ème. Personne dans l’ascenseur. J’avais les mains moites et l’estomac en vrac. Personne dans le couloir. Une porte s’est allumée au fond, à droite. Je me suis avancé.
La porte s’est ouverte et une voix de femme a dit : « Bonjour Monsieur Berger. »
J’ai répondu : « Bonjour Madame. »

Elle m’a tendu une carte métallique. Très jolie, aux tons irisés. La lumière jouait dessus, dessinait des reflets programmés où se détachait une suite de lettres brillantes.

ALPHABET

Une autre fin (1)

Je m’appelle Paul.

J’ai 39 ans.

J’ai toujours voulu être écrivain.

J’ai essayé. Plusieurs fois. J’ai écrit une dizaine de romans. Des courts. Des longs. Un roman historique. Un roman d’anticipation. Une histoire d’amour. Une autofiction basée sur ma tentative de suicide, ratée, il y a 9 ans. Le roman historique était trop long et l’amour aussi démodé que la science-fiction. Quant à mon autofiction, il y avait du bon, du moins bon, et surtout des détails trop crus sur la dernière phase de l’opération. Des détails graphiques. Des descriptions, trop… fouillée, vous voyez ? C’est ce m’a dit la femme qui m’a reçu, au 53ème étage de la tour végétalisée.

Je ne voyais pas, non. J’avais l’habitude des lettres-type : Monsieur, nous vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit qui a été lu avec la plus grande attention. Poil au menton. Nous sommes au regret d’avoir à vous annoncer que votre texte n’a pas été retenu en vue d’une publication. Poil au bouillon. Nous le regrettons. Poil au camion. Recevez, Monsieur l’expression de notre plus parfaite considération. Poil au couillon.

Quatre maisons d’édition. Quatre adresses électroniques et vous avez fait le tour du monde du marché. Quatre clics qui suffisent à épuiser toutes les possibilités. Quatre fois « Envoyer ». Quatre courriers en retour. Une seule lettre-type.

Le monde simplifié.

Alors, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Dehors il faisait beau. Je ne voyais qu’un immense carré de ciel bleu barré par un profil métallique. Et la silhouette de cette femme, son visage à contre-jour, brouillé, flouté, ses mains nerveuses posées bien à plat sur le plateau de verre dépoli.

Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.

Une dernière soirée avec Mark Knopfler

C’était bien.
Mieux que bien.
C’était… tendre et rude, léger comme l’air et lourd comme le plomb. Soyeux. Râpeux. Mi-figue, mi-raisin. Doux-amer et depuis quelques années, c’était beaucoup crépusculaire,

C’était ta dernière tournée.
Au moment où la salle se rallume, je peine à faire la mise au point. Tout est un peu flou, un peu brouillé, un peu barbouillé, la vue, le cœur et l’estomac, qu’est-ce qu’on peut prendre dans ces cas-là ? Des cachous ? Des comprimés ? Une bouffée blonde de Benson & Hedges ? Mais ça fait plus de 30 ans que j’ai arrêté de fumer. Alors, disons un verre, le premier verre de Glennfidich, liquide fort et cuivré arrivé d’Écosse en même temps que ta musique. La première gorgée qui t’explose la gorge. Le premier accord qui t’explose le cœur. Ça te donne une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Il y avait soi avant. Il y a un autre soi après. Des secousses telluriques. Comme Rembrandt, Rothko, John Irving ou René Fallet.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe à l’intérieur. On s’en va un soir et on rencontre un accord de guitare. Une ligne mélodique que les doigts jouent en pinçant les cordes. Du bout des ongles. En découpant bien chaque note dans une trame de silence. Difficile à expliquer, ce contact. Il existe peut-être dans chacun d’entre nous une toute petite molécule qui dort et ne peut-être réveillée que par un seul parfum, une seule phrase, une seule suite de notes; et quand cette collision se produit, cette toute petite molécule envoie une véritable onde de choc qui te projette hors de tes chaussettes. Le son de Mark Knopfler m’a percuté ainsi, une nuit de 1979. Le groupe s’appelait Dire Straits et la chanson Sultans of Swing. J’ai ensuite suivi ce son. À la trace. Ce son a tracé un long sillon rectiligne dans ma ligne de vie. Avec le temps, il a évolué, s’est souvent épaissi, à l’image de son maître, mais les doigts ont gardé leur doigté.

Sur la scène, 40 ans plus tard, Mark Knopfler a vieilli. C’est le moment de prendre sa retraite, du moins c’est ce qu’il dit, assis derrière son micro. La dernière tournée. The Last Waltz. Il lance sa quatrième chanson. Je reconnais l’introduction. Romeo & Juliet. Chanson douce-amère où Roméo fatigue tout le monde et surtout Juliette avec ses concerts improvisés au milieu de la nuit. Elle se réveille en sursaut, Juliette, elle n’en peut plus. Elle voudrait juste dormir.

Juliet says, Hey it’s Romeo you nearly gimme a heart attack / Juliette dit, Oh, mais c’est Roméo, j’ai failli faire une crise cardiaque.

Pauvre Roméo. Il chante dans le vide. Juliette n’en a plus rien à cirer.

Le clavier s’éteint et le saxo se tait. Trois points de suspension et ses doigts égrènent le premier arpège. Je reste planté là, dans cette seconde, prisonnier du premier temps de cette petite ritournelle qui me retourne le cœur, m’éjecte de mes chaussettes, encore une fois. Ce n’est pas de la nostalgie, encore moins du chagrin, non, c’est autre chose. Tout au fond de moi, cette toute petite molécule s’est remise à bouger et l’onde de choc me renverse d’un seul coup, là, debout au milieu de la foule. Les lumières s’éteignent, les crânes disparaissent et je ne vois plus qu’un point flou et blanc au milieu de la scène.

Ensuite les larmes coulent et je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Rien que le tendre son du temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, au pays de Juliette qui ne reviendra pas.

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Claude-Inga Barbey, chroniques

« Pendant ce temps, il embrasse mon double menton et mordille la chair tendineuse qui pend sur ma gorge comme une peau de poulet. Il appuie sur mes épaules pour me faire descendre à terre et me dominer. La douleur est insidieuse lorsque je tombe à genoux sur le carrelage de la cuisine, qu’il faudra que je nettoie d’ailleurs, j’aperçois un amas de poussière sous le radiateur. Mon ménisque se rappelle à mon bon souvenir, lorsque les cartilages craquent délicatement en touchant le sol. Je lève les yeux. Je ne le vois pas bien, il est à contre-jour. Je tends la main pour attraper mes lunettes de vue nº3 sur la table, mais d’une pichenette il les envoie valser contre la cafetière… Son regard à lui est torride depuis qu’il s’est fait opérer de la cataracte

– Déshabille-toi.

Je m’exécute.

– Tu t’es déjà fait dominer ?

Je ne lui dis rien, et surtout pas que ça fait trente-deux ans que nous vivons ensemble. »

Extrait de 50 nuances de regrets, Claude-Inga Barbey, 2019, Éditions Favre.