Le Tour de Rien : monter

À vélo, la terre n’est ni plate ni ronde, elle monte, elle descend et très souvent, elle est remplie de vent.

Je roule à plat au milieu de l’été.

La cuisse légère et le cœur en pente douce.
Il fait chaud mais pas trop.
J’ai le vent dans le dos.
L’onde de chaleur que l’asphalte exhale brouille le fond du paysage, retourne le ciel brillant qui luit au ras du sol. Là-bas, à l’endroit diffus où flotte son point de fuite, la ligne droite coule et disparaît. Juste au-dessus, sur la gauche, une entaille claire traverse, oblique, le flanc de la montagne.

C’est le moment de boire un coup, laisser le vélo glisser dans le cliquetis soyeux du dérailleur, jusqu’à ce premier virage où la route se met à regarder vers le haut.

Passer sur le petit plateau.
Monter au train, ni trop vite, ni trop lentement. Rien ne sert de courir, à vélo, dans les montées. Rien ne sert de vouloir en finir tout de suite.
Dans les lacets, il faut durer.
Faire le vide. Oublier la moyenne et le ridicule de se traîner à moins de dix kilomètres à l’heure, alors qu’il fut un temps où on croyait voler.
Systole. Diastole. Juste après la troisième épingle à cheveux, l’Ingénieur a rajouté un ou deux pourcents au profil de la route. Le fourbe. L’enfoiré. Monsieur l’Ingénieur savait bien que l’amorce de cette diagonale sans fin me casserait les pattes. La délicieuse petite ordure. Qui a même pris la peine d’élargir un peu la bande roulante pour que, noyé dans ce fleuve de bitume, j’aie vraiment l’impression de ne plus avancer.

34 dents à l’arrière et 34 dents à l’avant; pas des dents de lait ou de sagesse, juste des crans usinés sur deux disques de métal qui déterminent le chemin parcouru par une roue pendant un tour de pédale. En clair, dans cette configuration, j’avance juste assez vite pour ne pas tomber, huit kilomètres à l’heure à tout casser. À cette vitesse, le mètre s’étire et le temps se suspend aux branches des arbres qui laissent peu à peu tomber leurs feuilles pour se couvrir d’aiguilles pendant que je continue à monter, insensible aux ronflements des moteurs et au frôlement léger d’une poignée de cyclistes étiques qui me dépassent sans se retourner.
Monter.
Deux jambes font tourner deux roues sur un plan incliné.
Monter.
À la force du jarret. Systole. Diastole. La tête se vide en regardant l’asphalte. Détendre la nuque. Se mettre en danseuse. Se rasseoir. Boire un coup. Jeter un coup d’oeil vers le haut. Peu à peu, glisser hors du paysage, hors de soi pour atteindre parfois cet état mécanique où tout s’aligne, la vitesse et la pente, la respiration et la cadence. 80, 90 tours par minute, peut-être, je ne sais pas, ça m’est égal. J’ai trouvé mon rythme. Je monte à ma main, collé au train des nuages, l’été en bandoulière et le coeur léger.

Monter.

Sans jamais s’arrêter.

Nos mains

On va faire quoi de nos mains, dis, quand on sera tous projetés dans le grand hologramme ?

On les mettra où, nos mains ? Dans nos poches ? Mais on aura plus de poches, on aura plus besoin de poches, on n’aura plus besoin de rien, plus besoin de sortir, de regarder les arbres, de caresser la peau de l’été, ni aucune autre peau d’ailleurs, puisqu’on sera assis – serons-nous vraiment assis ? – dans notre capsule digitale où le monde viendra s’imprimer sur nos rétines et imprimer à nos membres – aurons-nous encore des membres ? – les mouvements de la vie qui jadis les parcourait.

On en fera quoi de nos mains quand il n’y aura plus de mains à serrer et plus de corps à enlacer ? Peut-être qu’un jour elles tomberont et nos bras et nos jambes et notre tronc, scié à ras du cœur, à ras du cou.

Peut-être que de nous, à la fin, il ne restera qu’un cerveau, une suite de connections synaptiques activées par des émotions électroniques qui nous permettront d’éprouver les effets de la pluie sans plus jamais être mouillés.

NOS NUITS DÉCAPOTABLES

Habillées de lumière et d’un carré de soie,
Tes jambes nues luisaient au fond de l’habitacle.
Tes mains sur le volant frissonnaient quelquefois
Dans les parfums boisés de l’air décapotable.

Or
Bleu
Vert
De gris

Tu
Prends
Les couleurs
De la nuit

Un voile de crépuscule attaché dans le dos,
Tu traçais un sillon dans le halo des phares.
Un pan de soie liquide enroulé sur ta peau
Inscrivait un frisson sur nos points de départ.

La route qui s’accrochait aux flancs nus des rochers
Nous emmenait plus loin au fond de la vallée,
Ton profil éclairé aux diodes lumineuses
Et les ombres pressées sur tes jambes nerveuses.

 

Nous roulions dans le soir
De ta décapotable,
Dans les plis d’un foulard
Retenu au hasard.

Nous inventions les jeux
De nos nuits carrossables
Au fond du ventre creux
De ta décapotable.

 

Herbe était la couleur
De ton corps paysage
Et blonde était l’odeur
Du vent sur ton  visage.

Herbe était la douceur
De ce soir paysage.
D’été était l’odeur
Du ciel sur ton visage.

Nos deux corps étendus
Sous le ciel paysage,
Mes mains sur ton dos nu
Dans le creux des nuages.

 

Nous étions suspendus à la fin de l’été,
À la route, à la nuit, au bord du temps qui fuit,
À un carré d’étoffe qui voulait s’envoler,
Malgré ce nœud fragile qui ne veut pas céder

Glisse
Joue
Avec
Tes seins

Vole
Court
Entre
Tes mains

Nous roulâmes ainsi jusqu’au petit matin.
Le soleil sur le lac découpait des rivières,
Semait sur tes épaules un champ de taches claires
Qui s’envolaient légères sur les bords du chemin.

Habillée de lumière et d’un carré de soie,
Tu coupas le contact, sortis de l’habitacle.
Je vis ta jambe nue et un escarpin noir
S’inscrire dans le reflet de ta décapotable.

 

Nous roulions dans le soir
De ta décapotable,
Dans les plis d’un foulard
Retenu au hasard.

Nous inventions les jeux
De nos nuits carrossables
Au fond du ventre creux
De ta décapotable.

 

Herbe était la couleur
De ton corps paysage
Et blonde était l’odeur
Du vent sur ton  visage.

Herbe était la douceur
De ce soir paysage
D’été était l’odeur
Du ciel sur ton visage.

Nos deux corps allongés
Sous le ciel paysage,
Le songe d’une nuit d’été
Et d’un ciel sans nuages.

 

 

 

Rhabiller la femme

Examinons une représentation schématique du corps féminin.

Côté face, nous découvrons, de haut en bas, un visage couronné de cheveux, deux yeux, une bouche et un nez au milieu. Suivent le cou,  le tronc flanqué de deux seins et percé d’un nombril à l’aplomb d’un étroit défilé menant aux abords du sexe féminin. Aux extrémités, une paire de membres supérieurs et autant de membres inférieurs qui permettent à Médarine de boire un verre tout en continuant à marcher.

Côté pile c’est pareil, mais vu de dos et avec des fesses et sans les seins.

Pour protéger ce corps fragile de la rudesse des éléments, on a découpé dans le bison un manteau mi-saison. Ensuite, le bison se faisant rare, on a cultivé le coton et démêlé patiemment le filet de bave du bombyx pour obtenir un fil de soie qui peut atteindre une longueur de 1500 mètres si le bombyx est bon. L’apparition de ces nouveaux matériaux coïncidant avec celle du chauffage central, la couturière se trouva soudain libérée des contraintes fonctionnelles et put enfin donner libre cours à son imagination. Sous les robes elle glissa des baleines, mit de l’air dans les jupons, s’arc-bouta sur les durs lacets du corset, fit pigeonner, se ravisa, cacha ce sein pour mieux le montrer, entrava, libéra, raccourcit, rallongea, pour finalement faire tout et n’importe quoi.
C’est ainsi qu’aujourd’hui la femme s’amuse à décorer son corps, qu’elle passe sans sourciller du jean troué à la robe fourreau, que sur son chemisier elle passe un petit boléro, qu’elle s’emmitoufle dans un long pull de laine ou dans un manteau de pluie quand il fait beau. Et s’il fait trop chaud, il arrive même qu’elle fasse tomber le haut. C’est souvent très réussi, inattendu, chuchoté ou flamboyant, parfois curieux, bizarre ou excessif, il arrive même que ce soit ni drôle, ni habile, un peu trop vulgaire et vraiment pas joli.

Mais le joli est une chose légère qui fluctue selon la pluie et les saisons ; il ne se mesure pas en centimètres comme la longueur d’une jupe ou d’un pantalon. C’est ce qu’ils veulent depuis la nuit des temps, les hommes en noir : mesurer la femme, la mettre sous cloche, recouvrir ces formes indécentes de tissus lourds et informes, tout effacer jusqu’au regard, jusqu’à ces yeux qui brillent et qui ne devraient pas. Assis derrière son écran plat, le tendanceur regarde ces ombres qui glissent sans bruit sur les trottoirs de la ville. Le retour aux vraies valeurs. La patrie. La famille. La modestie. La pudeur. Il flaire le bon coup. On pourrait… On pourrait… Rhabiller la femme ! C’est le titre du rapport de 150 pages qu’il envoie à cette enseigne connue dans le monde entier. Trois mois plus tard, lancement de la première collection de mode pudique, ou modeste, comme on voudra. La mode modeste fait un tabac. On rhabille la femme à tour de bras.
Les sociologues s’emparent de l’affaire. Ils expliquent que notre terre vacille et qu’elle perd ses repères. Qu’elle a besoin de morale, d’ordre, de tenue. Que cette exposition de chairs éclatantes trouble l’homme moderne, qu’elle éveille en lui des instincts qu’il ne sait plus maîtriser. Qu’il est grand temps que la femme se rhabille et que le trend modeste est là pour durer.

À ces mots, les hommes en noir ne se sentent plus de joie. Ils ouvrent une bouche immense qui pousse leurs cris vers le Dieu de leur choix pour le remercier d’avoir remplacé les mille interdits qu’ils imposent à leurs femmes par une campagne de marketing taillée pour durer au moins une éternité.

 

Audi A8

(Texte sur fond de voiture sombre dans un décor noir tendance volcan et violons haletants.)

Regardez autour de vous.
Contemplez le futur.

La technologie devient invisible.
Être connecté est une ressource vitale.
L’intelligence est partout autour de nous.

Nous voulons vivre des expériences au-delà des produits.
Nos idées sont ce que nous avons de plus précieux.

Et notre plus grand luxe :
Le temps

Et la voiture ?
Oubliez la voiture.

Vous êtes dans une Audi.

Les nouveaux SUV Mercedes.

(Énoncé d’une voix grave et pénétrée.)

Là où certains voient une tempête,
Il voit la vague parfaite.

Quand certains abandonnent,
Lui, trouve un nouveau souffle.

Là où d’autres restent bloqués,
Elle trouve un moyen de franchir les obstacles.

Pendant que certains suivent un chemin tout tracé,
Elle, elle vit des moments uniques.

Et quand d’autres arrivent au bout du chemin,
C’est là que commence l’aventure.

Là où certains voient un quatre quatre de légende,
Nous voyons une toute nouvelle génération de SUV.

Poursuivez l’aventure sur SUV mercedes point fr

Aller sur Mars

J’ai pas envie d’aller sur Mars.

Ni sur Vénus d’ailleurs, ou sur Proxima du Centaure ou n’importe autre planète rouge, rose ou jaune. Même pas sur une autre galaxie ou au fond d’un trou noir.

Je suis bien ici.

L’été, il fait trop chaud et ça me va. L’hiver, il fait trop froid, et ça me va aussi. Le printemps dure un jour, une semaine ou un mois et l’automne, n’en parlons pas.
En octobre dernier, j’étais en train de préparer un projet de loi pour supprimer l’automne et puis j’ai regardé dehors. L’air était trop clair. Le ciel était trop bleu. Des feuilles, trop rouges, tombaient sur l’asphalte, trop noir. Il faisait trop doux, je suis sorti. J’ai pris mon vélo. De l’autre côté du lac, une fine lame de brume sciait la base des montagnes. Libérées des dures lois de l’apesanteur, elles flottaient, arrimées au ciel, à quelques mètres du sol. Je me suis arrêté. J’ai calé mon vélo contre un mur en pierres sèches. Je me suis assis et j’ai attendu le moment où le monde suspendu atterrirait de nouveau. L’air était trop tiède, je me suis assoupi. À mon réveil, mes yeux éblouis ne virent que du bleu.

Depuis, j’aime l’automne, aussi.

L’herbe sèche. Les sarments qui brûlent. Le bruit de soie que fait l’eau qui ondule. La pluie mais pas trop. Le brouillard quand il se lève et les étoiles, la nuit. Toute la nuit et tout le jour aussi.
J’aime vivre ici. Sur cette boule ronde et bleue parcourue de nuages. Il y a de l’eau, de l’air et de la neige. Des jours à vivre et des gens à aimer. Des jours à mourir, aussi, je les prends. Des gens à détester, aussi, pourquoi pas. Les frères Mc Donald’s et les sœurs Brontë. La musique des anges et celle des ascenseurs. Bien sûr, il y a les serpents, là, je ne dis pas, j’aurais préféré un monde sans serpents, mais bon, il paraît qu’on fabrique des médicaments avec leur venin, alors, même les serpents, je veux bien, je veux tout si je dois, tout sauf une chose, tout sauf le pouvoir qui va avec le pognon.

Le pouvoir de dire et de faire n’importe quoi.

Ce pouvoir qu’utilisent un petit groupe de mâles internationaux soucieux de posséder le plus grand yacht, la plus grosse bombe ou la plus grosse bite, c’est pareil. Un groupe infime, au regard des 7 milliards que nous sommes et qui nous mène au pas de charge vers la fin de notre monde. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent que le monde change, il y a la concurrence, le péril jaune vert ou bleu. Qu’il faut croître ou mourir. Marcher ou crever. Debout là-dedans, on n’a pas que ça à foutre, bande de feignants, pendant que Paris dort, le soleil ne se couche jamais sur l’empire du soleil levant. Alors, on se lève, on s’ébroue, on retrousse nos manches. On construit le nouveau plus grand yacht. On invente la nouvelle plus grosse bombe qui sera fabriquée dans la nouvelle plus grande gigafactory.
La méga-usine terminée envoie dans le ciel un méga-nuage de fumée qui s’ajoute à tous les autres nuages de fumée. Déjà brouillé, le ciel vire du gris clair au gris foncé et bientôt au noir. Bientôt il fera nuit jour et nuit et l’air sera irrespirable. Bientôt, il trop froid. Ou trop chaud.
Bientôt.
Mais plutôt que d’arrêter de construire des usines, les tristes élites du costume gris-anthracite font dessiner les plans de la nouvelle fusée pour aller sur Mars. Une jolie planète rouge équipée de tout le confort moderne avec cuisine, salle de bains et machine à laver encastrée. Et comme l’air martien est absolument irrespirable, on aura tous le droit de se promener en scaphandre spatial personnalisé.
Il n’y aura plus d’hiver. Plus d’été. Plus de serpents et plus de fleurs. Le vélo sera uniquement d’intérieur, comme la vie, toute la vie, aussi, la vie en boîte, en conserve; desséchée, lyophilisée, la vie sur Mars aura l’odeur du sable et la saveur de l’acier.

J’irai pas sur Mars.
Et qu’elle leur pète à la gueule, leur arche de Noé.