Avions en papier

Ce voile.
Ce voile léger.

Il fait froid et la bise aigre, la bise vinaigre.
Le printemps pourtant, mais ce voile glace et blanc, livide, ce voile reste là tout le temps. Les fleurs se figent et les couleurs hésitent. Le ciel est d’un bleu givré. Plus rien n’est franc, net, précis. Plus rien n’est clair. Plus rien n’est vrai.
On se frotte les yeux, mais rien n’y fait.
Il reste toujours ce voile.
Ce voile léger.

Ce nouveau filtre de notre réalité.

Rien n’a changé et pourtant, tout s’est décalé. Dans les rues désertes nos yeux se heurtent au front des panneaux publicitaires. Des avions de papier. Une hôtesse au sourire millimétré. Son maquillage. Son geste qui nous invite à prendre place dans le siège baigné de lumière et la mer, toujours la mer, allongée sous le ciel derrière le hublot.
Aujourd’hui le siège est vide.

Nous ne sommes que des passagers.

Expresso Love *

Un expresso, un, parce que tu mollis.

Un double expresso sur le coup de dix, onze, quatorze ou quinze heures. Pour la brume du matin et la tombée du soir. Un double expresso, parce que c’est du lourd, du sombre, du sérieux. Une grenade de poche que tu dégoupilles en comptant jusqu’à trois, quand s’évanouit ton instinct guerrier et que tu sens que tu vas t’abandonner.
Un double expresso et tes éperons sonnent sur la terre battue. Tu pousses la porte du saloon, tes deux colts serrés dans leurs fourreaux.
Le barman se planque derrière son comptoir.
Sur l’écran tactile, le double expresso a des airs menaçants. Quand tu le sélectionnes, tu te sens validé dans ta virilité. Garçon, un double expresso, ça pose son mâle dans le bac à sable où les petits joueurs s’abreuvent d’infusions à base d’herbes savantes.

Un double expresso parce qu’il faut tenir.
Un double expresso pour surtout pas t’endormir.

Je te vois en face de moi, luisant et blême sous le hâle croûté de ta cabine de bronzage. Ton repas, tu l’engloutis, agrémenté d’une rafale de pilules. Tu manges la bouche ouverte et le regard frénétique. Tu suis le fil tressautant de tes pensées, sans jamais vraiment écouter, confiné dans ton espace intérieur que tu ne cesses de ranger, comme tu ranges ta vie et tes fichiers. Tu penses ainsi gagner du temps, mais du temps pour quoi, dis-moi ?
Pour faire du rangement ?

Un double expresso tu marches. Un double expresso tu cours. Un double expresso tu gesticules, ton portable coincé contre ton épaule. Tu ne lèves même pas les yeux pour croiser le regard de cette femme qui te tend le gobelet de carton où fume ton café noir. Tu sors ta carte de crédit et tu paies.
Sans contact.
L’été est là que tu ne vois pas.
L’odeur du soleil, tu ne la sens pas.
Tes enfants ont grandi sans toi. Tes genoux sifflent et ton dos te fait mal. Tu es si fatigué que tu ne peux plus dormir. Sur ton écran le tableur ondule et les chiffres se brouillent. Quinze heures tu te noies. Pour émerger, tu te diriges vers la machine à café. L’index tremblant tu sélectionnes : un double expresso.
Et tu paies.

Sans contact.

* Expresso Love est le titre d’une chanson de Dire Straits que vous entendrez ici

Cascade

On monte. On monte. Un pas après l’autre, entre les sapins.
On monte.
La dernière trace s’efface.
La dernière trace.
Le dernier signe.

Encore une seconde et il n’y aura plus qu’un champ lisse et blanc. Derrière s’ouvrira un passage étroit, un léger méplat taillé dans le flanc aigu de la montagne.
Une ligne en dévers. Le poids sur le pied droit. Ça dure, ça dure et c’est désagréable, ce déséquilibre. Tout le poids, tout le temps, sur une seule jambe. Je m’arrête, je soulage, je fais le héron. Le virage arrive enfin. Je repars dans l’autre sens et la pente bascule de l’autre côté.

J’entame une nouvelle diagonale sur plan incliné. Trop incliné. Il faut déchausser. Mes skis sur l’épaule, je continue à pied. Un pas après l’autre, avec application, j’entame la neige au poinçon.
J’avance, sur la ligne d’une hanche.
Le dernier oiseau s’est tu.
Reste le bruit du vent qui transporte les fragments de l’écho soyeux d’une cascade.
L’eau coule dans le silence.
Il fait froid.

Chaque pas une autre seconde, chaque pas un ailleurs bleu où viennent s’échouer tous les bruits du monde. L’eau frissonne au contact des rochers. Je me hisse lentement sur l’épaule de la montagne.
Tout est calme, il reste juste ce bruit, ce murmure mouillé qui monte du sillon sombre et étroit que j’ai laissé derrière moi.

Juste le bruit de l’air,
Juste le bruit de l’eau.

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St Valentin mon amour

ISEULT : Qui c’est ?
LE FLEURISTE : C’est le fleuriste.
ISEULT : Qu’est-ce que c’est ?
LE FLEURISTE : Des roses rouges avec des cœurs rouges. POUR LA SAINT VALENTIN!
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement original, tellement romantique.
TRISTAN : Mais non chérie, c’est rien, il faut que notre amour éclate sur le monde comme une bombe anarchiste.
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement beau ce que tu dis que je sens mes sens s’embraser. Oui, mes sens sont tout à fait embrasés. Viens maintenant.
TRISTAN : Alleluia ! Noël ! À nous les femmes qui fument.
ISEULT : Oh oui.
TRISTAN : Je sens que je vais venir.
ISEULT : Oh oui. OH OUI !
ISEULT & TRISTAN : Râh. Âah. Oui. OUI. OUIIIIIIIIIII !
TRISTAN : Alors, heureuse ?
ISEULT : Mieux, amourheureuse.
TRISTAN : Il faudrait virer le type qui écrit les dialogues.
LE FLEURISTE : Ces messieurs-dames ?
TRISTAN : Quoi encore ?
LE FLEURISTE :  Les fleurs, je les mets où ?
TRISTAN : T’as pas entendu notre moment romantique ?
LE FLEURISTE : Ah bah ça, faudrait être sourd…
TRISTAN : Alors, maintenant qu’on a tiré notre coup, tu remballes tes tulipes à deux balles et tu te barres.
COMMERÇANT!

Son corps blanc

Dans la lumière des réverbères,
Sa peau luit.
Livide et lisse.

Translucide,
Elle brille dans la nuit.

Allongée dans un lit de LED,
Elle se tend.
Jambes noires sur un corps blanc.
Les yeux fermés,
La tête renversée,
Son ventre en suspens,
Ruisseau pris entre deux eaux,
Moment pris entre deux temps.

Son corps blanc dans la nuit noire.
Son corps chaud dans la nuit froide.

Et derrière l’écran de verre,
Un voile de buée,
Léger,
Qui la protège
De la morsure des réverbères.

Mon cœur balourd

Du papier. Une feuille de papier. A4. A5. Tout de suite. L’imprimante, l’imprimante, c’est ça. J’ouvre le couvercle, mais les feuilles, les feuilles, je ne sais pas. Je n’arrive pas. Alors, mon carnet de notes. Pas le bon format mais ça ira. Dans le carnet, les pages sont reliées. Reliées. Et déchirer non, déchirer, je ne peux pas.
Il faut au moins noter. Que je note, tout de suite. L’idée est là, que je tiens et qu’il faut retenir, inscrire, graver.

Mon cœur balourd.

Mon cœur balourd. Voilà ce qu’il écrit à son amoureuse. Mon cœur balourd, ça explique tout. Un romantique, un romantique et voilà tout. Ensuite, il a bien essayé, Gustave, essayé de s’effacer, de se rigidifier, de se statufier dans son buste de commandeur de la réalité. Effacer toutes ses traces. S’effacer. Plus rien. Plus d’écrivain.
Mais son cœur balourd.
Son cœur qui fuit et trempe le papier des lettres qu’il envoie à son amoureuse.
Son cœur bien vivant.
Son cœur qu’il ouvre à Louise, frais et fumant.
Et des larmes.
Et du sang.

Il me faut tout noter maintenant.
Rien dans le ventre de la photocopieuse. Mon stylo se désole.
Pendant que son cœur bat.
Lourd.
Il faut que je le note quelque part sinon la citation va m’échapper.
Gustave Flaubert écrit à Louise Colet : « Mon cœur balourd. »
Il faut que je trouve un cahier, un crayon, de quoi noter.

NOTER !

Je me bats avec mon oreiller.
Mes bras happent un stylo imaginaire.
Je me redresse.
La couette a glissé.
Elle dort, tranquille, dans l’aube immobile.
Je pose un pied hors de mon rêve.
Avant que tout s’efface, je retiens de toutes mes forces
Mon cœur balourd.
Je me lève.
J’ai les yeux lourds et l’esprit embrumé.

Assis dans la pénombre,
Avant que j’oublie,
Il faut absolument que je trouve de quoi noter.

Discours de Donald Trump à l’occasion de l’anniversaire du 49ème Forum Économique de Davos

Je sais. Je vous ai manqué.

L’année passée, je devais sauver le monde. Maintenant que le monde est sauvé, je reviens, je suis là.
Je suis l’élu. L’ÉLU, vous m’entendez ! Dieu m’a choisi pour que Sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Sur la terre et surtout sous la terre, là où on trouve du pétrole et toutes sortes de choses qu’on peut vendre et acheter. Vendre. Acheter. Mais surtout pas payer. Vous le savez mieux que personne, le secret de la richesse, c’est de jamais payer.

Jamais.

C’est pour ça que j’ai commencé par vos impôts, très chers amis. Les impôts, on se demande bien qui a inventé ça. Comment voulez-vous qu’on s’enrichisse si la moitié de notre fric part aux impôts ? Non, en vérité, je vous le dis, nous n’avons pas d’impôts à payer, nous les plus fortunés. Nous avons déjà tant souffert pour construire notre fortune à la force de nos poignets. Une goutte de sueur. Un billet. Une goutte de sueur. Un billet. Moi qui suis parti de rien, je peux vous dire, aujourd’hui je suis riche et je suis épuisé. Alors, les impôts, vous comprenez, il faut les réserver pour tous les paresseux qui vivent à nos crochets. Toute cette population qui croit qu’il suffit de travailler 10 heures par jour pour réussir dans la vie. 10 heures par jour, moins les pauses, moins les repas, moins les toilettes, moins les cigarettes, moins le temps passé à regarder le sport sur internet, vous voulez que je vous dise, si on calcule le temps EFFECTIF de travail, on n’arrive à rien, ZÉRO ! Et même, dans certains cas, on arrive à MOINS ZÉRO ! Alors, c’est normal que tous ces glandeurs payés à rien foutre contribuent au moins à la grandeur de notre grande nation.
Moi, c’est bien simple, je travaille TOUT LE TEMPS. Ils disent que je joue au golf, mais je TRAVAILLE. Ils disent que je regarde la télévision, mais je TRAVAILLE. Aux toilettes, je travaille. Quand je dors, je travaille. D’ailleurs, moi je ne dors jamais. JAMAIS !

OK. Plus d’impôts.

Ensuite, qu’est ce que je pouvais faire pour qu’on gagne plus d’argent ? J’ai pensé à la bourse et tout de suite j’ai eu une idée de génie, de GÉNIE ! J’ai descendu un général en Iran. Résultat : catastrophe, chaos, apocalypse et troisième guerre mondiale à portée de fusil. Mais surtout, surtout, PLUS DE PÉTROLE. Tout de suite, le gasoil flambe et nos actions avec. En une seconde, on a gagné des milliards et j’ai revalorisé tous nos stocks de pétrole pourri qu’on produit en fracturant le sous-sol. D’une pierre deux coups.
Bon pour moi. Bon pour l’Amérique. Bon pour vous.
Ensuite, je revends nos actions, je dis que c’était pour rire, les Iraniens sont cool et moi, l’Élu, je veux que tous les peuples de la terre vivent en paix pour les siècles des siècles.
Amen.

Mes tweets, aussi, vous aurez remarqué, mes tweets marchent le feu de Dieu. Un matin je me réveille et je me dis : tiens, si j’attaquais la Chine. Ni une ni deux je dis allez, on attaque la Chine. Des sanctions. Des taxes. 20, 30 % sur tous les produits chinois. Et quand MOI, LE PRÉSIDENT des États-Unis d’Amérique, que Dieu les bénisse, je dis cette petite phrase, c’est comme une explosion nucléaire de cent mille mégatonnes. Internet explose. La bourse saute. À la fin, toujours pareil, dans mon infinie sagesse je trouve un accord avec nos amis chinois et nous, en investisseurs avisés, on touche le jackpot.
Au début, j’en voulais pas de ce boulot, mais maintenant, je veux plus jamais faire autre chose. Président. PRÉSIDENT À VIE, vous m’entendez ! Je ne connais aucun autre job où en une seconde tu peux te faire 1 milliard, 10 milliards, mille milliards. Même pas besoin d’être bon. Suffit d’appuyer sur le bouton « Envoyer » pour faire payer le monde entier.

J’ai donc décidé de changer la constitution.

2 mandats, c’est ridicule. L’autre soir on a mangé ensemble avec Poutine. Un type bien ce Poutine. Moins riche que moi mais bien. On était au dessert et Vlad me dit : pourquoi tu te nommerais pas président à vie ? Je lui dis comment ça ? Il me dit : c’est facile, il suffit de supprimer tous ces bouffons. On organise un sommet chez moi pour évoquer la situation au Moyen-Orient et développer les relations bilatérales, toujours bon, ça, les relations bilatérales. Une visite de trois jours. Pendant qu’on passe en revue les troupes sur la place rouge, une bombe fait exploser Washington. J’ai en stock du matériel dégriffé. On dira que c’est encore un coup des islamistes. Tu décrètes l’état d’urgence. Ensuite, couvre-feu, loi martiale, plus de congrès, plus de sénat. Il ne reste plus que toi.
Un type bien ce Vladimir. Créatif. Presque aussi bon que moi.
Alors, petit conseil entre amis, chers amis. Si, dans un avenir proche, vous apprenez que votre président va se rendre en Russie, prenez quelques jours de vacances. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’arrêter. Quelques jours ou quelques semaines, le temps de faire le vide et de décompresser.

Le temps qu’on retrouve les terroristes et qu’on les fasse fusilier.

Au cas où ça intéresserait quelqu’un, le thème de la 49ème édition du Forum de Davos s’intitule : « La mondialisation 4.0: façonner une architecture mondiale à l’ère de la quatrième révolution industrielle ». À vos souhaits.

Gratin de chou-fleur

À midi, je lis.

Moment exquis entre deux périodes de vie communautaire rythmée par d’importantes réunions et des emails urgents. Au menu : choix d’une table inoccupée en vue de l’élaboration d’une bulle privative, assiette de verdure, gratin et Gros-Câlin. Non, pas de galipette d’ordre galant, il s’agit ici du roman de Romain Gary / Émile Ajar qui pourrait vous plaire si vous aimez les dérapages grammaticaux et les embardées syntaxiques.
Sinon, vous pouvez sans autre passer votre chemin.

Le roman bien calé sous le plateau, j’entame ma salade et la page 68 quand une touffe de cheveux blonds suivi de deux yeux et d’une paire de narines apparaissent sur les contreforts de mon flanc gauche. Je fais semblant de rien. Le visage disparaît. C’est très bien mon petit, laisse-moi tranquille et va jouer ailleurs. Mais qui c’est qui me tire par la manche ? Ah mais c’est pas vrai, tu vas me lâcher petit morveux ? Et d’abord, qu’est ce que tu fais là tout seul, attends un peu que je trouve ta maman.

– Monsieur, c’est quoi ça ?
– C’est quoi quoi ?
– Ce truc bizarre là ?
– C’est un plat à gratin.

La maman arrive et me regarde, amusée. Le petit garçon énervant s’obstine.

– C’est quoi dedans ?
– Je pense pas que tu vas aimer. C’est du gratin de chou-fleur. Tu veux goûter ?

Horrifié, le jeune homme fait non de la tête. Il repart vers sa maman.

Voilà. Bien fait. Tu apprendras que la curiosité est un vilain défaut. Tu vois cette belle croûte dorée et tu te dis miam, ça a l’air trop bon. Il ne faut jamais se fier aux apparences petit bonhomme, parce que sous la surface brillante se cache l’affreux légume blanc, fade et mou du genou, le chou-fleur honni de tous les petits.
De tous les petits ?
Mais qu’est-ce que tu racontes, bougre de vieux grognon ? Tu te rappelles quand tu donnais la becquée à tes propres enfants. Tous les légumes passés en purée pour qu’ils s’habituent, qu’ils aiment tout, qu’ils mangent de tout quand ils seraient grands. Et là, tu viens de faire passer le goût du chou-fleur à cet estomac en formation.

Gros-Câlin reste en rade. Je regarde le gratin. Le petit garçon mange une pizza. Sa maman me maudit intérieurement. J’hésite. Il est peut-être encore temps de rattraper mon erreur, de lui redonner le goût du chou-fleur. Le petit garçon se lève, il me regarde, il descend de sa chaise. Si je l’appelle maintenant, je lui dis quoi ? Je lui demande s’il veut goûter une part de de mon gratin déjà entamé ? Il pensera que je veux l’empoisonner et sa mère va appeler la sécurité.

Il se dirige vers une table basse où l’attend une demoiselle de son âge. Ils jouent. Ils rient. Un jour, ils franchiront main dans la main le porche de l’école maternelle. Ils grandiront. Ils se sépareront. Elle sera médecin, il sera pâtissier. Un jour, ils se retrouveront. Elle l’invitera chez elle. Il apportera un bouquet de tulipes et un gâteau de sa composition. Sur la table, après les crudités, elle déposera un bœuf bourguignon, une jatte de purée et un gratin de chou-fleur. Après une hésitation, il fendra la croûte dorée et prendra la première bouchée de ce légume honni qui remplira son palais d’une senteur douce-amère que le fromage grillé illuminera.
Il se souviendra alors de ce vieux con qui pendant toutes ces années l’a tenu éloigné des charmes surannés de la famille des Brassicacées.

Il prendra une deuxième bouchée.
Ils se regarderont.
Il trouvera ça très bon.

Mémoires de moi (II)

Je n’ai jamais été enfant.

Tout petit, j’étais déjà très grand.
Beau. Fort. Très beau. Très fort.
Et bien sûr, très intelligent.
Un jour, je devais avoir trois ans, ils m’ont fait passer un test pour mesurer mon intelligence. Un test ? À trois ans ? Mais oui ! À trois ans, je savais déjà lire. Et écrire. Je vous l’ai déjà dit que j’étais très très intelligent. J’ai réglé l’affaire en cinq minutes, montre en main. Trop facile. Tout a toujours été trop facile, les questions, les réponses, le sport, les études, les affaires, les femmes ou l’argent.
Toute la vie quoi.
Les classes, je les ai toutes sautées sans jamais étudier. Les autres, les pauvres, je les voyais suer, alors que chez moi, tout était inné. INNÉ, vous comprenez ? TOUT ! Les langues, les mathématiques, la physique, la biologie et surtout la philosophie où j’étais particulièrement doué. Les penseurs grecs, romains, allemands, italiens…Tenez, Shakespeare par exemple, être ou ne pas être, grande question, GRANDE QUESTION !

Moi je suis moi. Tout simplement.

Mémoires de moi (I)

Je suis né tout seul.
Parfaitement. Tout seul.

J’étais dans le ventre de ma mère. Je nageais. Je faisais de l’exercice. Des tractions. Des abdominaux. Je prenais des forces. Je me préparais. Jusqu’au jour où, je me souviens très bien, c’était un matin, je me suis réveillé.
J’ai su que j’étais prêt.
J’ai nagé vers le haut. Je me suis retourné. Roulé en boule, j’ai donné un formidable coup de pied dans la paroi de son ventre. Le plus incroyable coup de pied que la terre ait porté. J’ai traversé le détroit du bassin en une fraction de seconde. Le périnée, je l’ai écarté. À mains nues. J’ai posé mes deux coudes sur son rebord glissant et je me suis propulsé dans ce monde qui n’attendait que moi.

Enfin libre, il ne restait plus que ce cordon qui me reliait à son ventre. Je l’ai porté à ma bouche. Il avait un goût de sang.

Je l’ai coupé avec mes dents