Le temps, lentement.

Tu montes, tu montes. 

Devant toi la gueule sombre de la galerie et la route, petit père, la route soudain s’envole pour aller s’enfoncer dans le noir. Cette fois-ci tu te dis que ça va passer, que tu vas rester sur ce rythme, juste mettre un peu plus de mollet, activer les muscles placés à l’arrière de tes cuisses, ischio quelque chose ou quadriceps, tu ne sais pas, tu ne te souviens plus. Au sortir du tunnel, tu fais encore quelques mètres avant de t’écrouler et d’aller agoniser ta mère sur le bas-côté. 
Revenu à toi, tu bois une gorgée d’eau assortie d’une banane, tu te relèves et tu attends. Une moto, puis deux, puis une voiture, gyrophare allumé. Dans deux minutes, les échappés vont arriver. À cet endroit, ils auront à peu près deux cent kilomètres dans les jambes, distance que tu parcours en une semaine quand l’air est doux et le ciel favorable. Le premier coursier jaillit de la galerie et ton cerveau essaie de traiter les données envoyées par tes yeux. La pente, tu viens de l’affronter, c’est mathématique, la pente n’a pas changé. À cet endroit précis, l’inclinaison de la route est toujours bloquée à douze pour cent. Donc, il est impossible que ce monsieur à bicyclette passe devant toi ici et maintenant, à cette allure, en un coup de vent. 
Pourtant, cette montagne existe, non ? Et cette route qui mène au col n’est pas un long faux-plat mais bien une ascension cotée en bourse, quatorze kilomètres de bitume coulé sur neuf-cent mètres de dénivelé. Tu en es là de tes réflexions quand le boyau de béton se met à vibrer dans les basses. Perché sur une voiture, un haut-parleur annonce l’arrivée du petit peloton. Tu reposes ton bidon. Tu a repéré l’endroit.
Tu penses avoir le temps.
Ici, ils ralentiront.
Pourtant, en une fraction de seconde une vingtaine de coureurs passent devant toi dans un cliquetis de chaines et de dérailleurs. Une masse compacte, organique, un moment immobile traversant le temps, laissant derrière lui juste un peu d’air froissé et un bloc de silence.
Allongé sur le flanc, ton vélo te sourit :
« Tu te fais du mal, tu sais, tu devrais pas.
Un jour, ils seront aussi vieux que toi. Je dis ça, garde quand même un oeil sur ton ventre, mais sinon, tu es encore en bon état. Alors, reprends la route, à ton rythme dans les montées, et surtout, n’oublie pas de t’arrêter pour regarder le monde autour de toi. 
Il te reste un peu de temps. 
Le temps de rouler lentement. »

Un voyage immobile

Commencer.

La page est aussi blanche que la toile. Aucun mot. Aucun trait. 
Dedans, à l’intérieur, une image, une intention, une histoire. Et puis l’appréhension. La peur de ne pas pouvoir, de ne pas savoir, de ne pas avoir les mots, de ne pas trouver les nuances, mille ombres différentes, celles, brutales, tranchantes qui découpent une tranche de visage au rasoir, et toutes les autres, composites, plus pâles, éclairées par des sources de lumières multiples et opposées au soleil.

S’engager sur un terrain vague, raturer, gommer, hésiter, reprendre, revenir sans fin sur un sourire qu’on voudrait timide, esquissé, qu’un trait trop hâtif à déformé. Ce n’est pas ça, pas encore, laisser reposer, s’éloigner, recommencer. Se perdre dans ce détail infime, imaginer des corrections, trouver la solution au milieu d’une forêt ou d’une conversation. 

Continuer, apaisé, vers la page suivante, dans le rythme retrouvé des phrases ou s’arrêter un instant au bord du menton suspendu au-dessus du vide. De la toile émerge un sentiment diffus et doux, une note fragile, qu’il faudra maintenir, en équilibre, jusqu’à la fin de ce voyage immobile.

Une économie de la mort

La bombe à sous-munitions. 
On lit sans vraiment lire, sans s’arrêter, une bombe est une bombe, ça fait du bruit quand ça explose et un gros nuage sur nos écrans. La voix off explique qu’en cours d’explosion, elle projette des centaines de mini-bombes qui peuvent détruire une surface équivalente à plusieurs terrains de football.
On assemble en pensée plusieurs terrains de football pour visualiser l’étendue des dégâts. Toute cette pelouse efface les squelettes des immeubles à demi-éventrés, les gravats et la poussière qui recouvre les morts et les survivants.

Pour une fois, oublions le gazon et la désolation.
Essayons de revenir au début, à l’origine, à la première phase de conception. Un jour, quelqu’un, quelque part, démonte une bombe, désamorcée sans doute. Il examine l’objet. Bon, un détonateur, de la poudre, pas mal, mais on peut faire mieux. À la place d’un terrain de football, on pourrait raser plusieurs terrains de football, ce serait mille fois mieux, mille fois plus mortel et sûrement mille fois moins cher. Oui, mais comment faire pour mieux tuer tous ces gens ? Alors commence le processus de recherche et de développement. Un groupe d’ingénieurs se penche sur l’étude des matériaux, un autre sur les composants chimiques, un troisième sur l’assemblage des éléments. On construit des prototypes qui ne tuent pas grand monde. On refait les calculs, on teste en laboratoire avant de lancer une nouvelle fabrication. Les premiers essais sont prometteurs, l’efficacité est multipliée par vingt par rapport à la bombe traditionnelle. Toute l’équipe se réunit autour de la table de conférence pour fêter ça. Quelques ajustements et on tuera trente fois plus de personnes en appuyant sur un seul bouton.
Une année plus tard, on lance la chaîne de production. 

Transportée sur un chariot spécialement conçu pour l’occasion, la première ogive est exposée dans le grand hall où sont réunis ouvriers, ingénieurs, directeurs et hautes autorités. Au cours d’une brève allocution, le président salue l’ingéniosité et l’esprit d’innovation de ces hommes qui ont redéfini l’économie de la guerre en inventant une arme simple, bon marché mais tellement plus efficace. La bombe que tout ministre des finances rêvait d’offrir à son ministre des armées.
Ovation.
Tonnerre d’applaudissements pour le président qui saisit la bouteille de champagne qu’on lui tend et la lance de toutes ses forces contre la coque métallique.
Le verre explose.
Ça porte bonheur.

Le petit voyage de Fausto Coppi

Fausto Coppi, né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont et mort le 2 janvier 1960 à Tortone, est considéré comme l’un des plus grands coureurs de l’histoire du cyclisme.
En mars 1943, il est envoyé avec son régiment en Tunisie. Coppi est fait prisonnier par les Anglais au cap Bon le 13 avril 1943. Il est détenu au camp de Medjez el-Bab, puis à celui de Blida en Algérie. Il y devient chauffeur de poids lourds, ce qui lui permet en février 1945 d’être affecté à un camp de la Royal Air Force à Caserte, et donc de rentrer en Italie. Faisant connaître son désir de reprendre le cyclisme, bénéficie d’une permission pour aller disputer une première compétition  à Rome, puis d’autres dans le sud du pays. À la fin du conflit en mai 1945, Coppi est libéré et rentre à Castellania. 
Wikipedia 

« Entre-temps, la guerre avait pris fin. 
Je fus pris d’un irrésistible désir de retrouver ma famille, de retourner à Castellania. Je traversai des semaines d’angoisse avant de pouvoir trouver le moyen de faire ce petit voyage vers le Nord. D’abord, il me fallait obtenir la permission de mes supérieurs. Je décidai de demander l’autorisation de participer à une course prévue à Rome, juste un prétexte, car ma destination était bien Castellania. J’avais décidé de me rendre jusqu’à mon village à vélo et, à peine avais-je obtenu cette autorisation de courte durée, je partis de Naples comme si j’allais lancer un sprint.

Long et pénible, le voyage dura trois jours. Le soir, je m’arrêtais dans une petite ferme près de la route, je demandais l’hospitalité et devais me débrouiller pour dormir. J’avais très  peu d’argent, en traversant les villages, je mangeais un minimum, j’étais raide mort pourtant je pédalais avec enthousiasme en surmontant la fatigue. La joie de pouvoir revoir très bientôt mes proches me donnait le courage de poursuivre ce voyage interminable. En chemin, j’étais parfois terrorisé à la pensée de ne plus retrouver en vie certains de mes proches dont j’étais sans nouvelles depuis plus de deux ans. Pendant trois jours, j’ai pédalé sans relâche, sans interruption, jusqu’à ce mes yeux voilés par l’émotion aperçoivent enfin le profil des douces collines de Castellania (…)

Le séjour fut bref. Je devais repartir, le permis allait expirer. Je remontai sur mon vélo et me mis en route pour retourner à Rome, que j’atteignis en deux étapes. Après une journée de repos dans la capitale, je participai, le lendemain à la Coupe Salvioni qui se déroulait à Castel Gandolfo et pour laquelle on m’avait accordé cette courte permission. (…)
J’ai gagné en devançant Bartali au sprint. »

NDLR : Naples – Castellania : 850 kilomètres. Castellania – Rome : 620 kilomètres

Traduit de l’Italien : Non ho tradito nessuno, Autobiografia del Campionissimo attraverso i suoi scritti, A cura di Gabriele Moroni, Neri Pozza Editore 2019.

Fausto Coppi, printemps 1945.

Cormorans en détresse.com

À l’aube de la trentaine, quarantaine, cinquantaine, soixantaine, la liste n’est pas exhaustive, on voit ces hommes et ces femmes se réveiller un jour et réaliser que ce monde n’est que vanité. Légions de tâcherons assis huit ou neuf heures par jour sur leur postérieur flapi, pour la beauté du formulaire bien rempli. Ou mieux, le startupeur gras qui vient d’encaisser un chèque à neuf chiffres et se dit que tout cet argent, oui, mais pourquoi ?
Alors, l’homme, la femme et le startupeur entreprennent une plongée tout au fond de leur moi. Remontés à la surface, ils voient la lumière et se mettent à courir, nager, faire du vélo, ou parfois, les trois à la fois. Ils se lancent dans des efforts au long cours pour aller jusqu’au bout d’eux mêmes. Chemin faisant, ils écrivent des lettres à l’adolescent qu’ils furent pour lui dire combien ils l’aiment et combien ils s’admirent d’en être arrivés là.
Ce total reset terminé, ils passent au stade supérieur. Leur moi récuré et leur corps affuté, ils s’interrogent sur la meilleure façon de rendre le monde meilleur. En général, ça donne à peu près ce type d’annonce sur les meilleurs réseaux sociaux.

Chères amies, Chers amis,

La quarantaine, (cinquantaine, soixantaine, etc,) est derrière moi. Ce cap important m’a permis d’effectuer un retour sur moi-même, de prendre le temps de retrouver les vraies valeurs, les vraies priorités. À l’aide d’un personal trainer, j’ai suivi un programme d’entraînement de running et je viens de terminer mon premier marathon.
L’adolescent que j’étais serait très fier de moi. 

Je vous informe que j’ai décidé de prendre une année sabbatique pour réaliser un projet qui me tient à coeur. Je vais rallier Krasnoïark à Pétaouchnok en marchant et en complète autonomie. Ces 2500 kilomètres en pleine nature me permettront de me reconnecter avec notre mère la terre et seront aussi au service d’une plus grande cause : pour chaque kilomètre parcouru, je verserai 1 Euro en faveur de l’association des Cormorans en Détresse, qui me tient tout particulièrement à coeur depuis que mien a disparu dans un tragique accident de la circulation. 

Vous pourrez me suivre dans cette merveilleuse aventure humaine sur mon blog, moiémoi.com et sur geo.com, le site de géolocalisation que tous les runners utilisent pour indiquer leur position.

Pour terminer, je dois vous dire qu’il manque encore XXXXX Euros pour boucler le financement du projet et je compte bien sûr sur sur votre générosité pour pouvoir prendre mon envol dans les meilleures conditions.
Pour donner, c’est ultra-simple, il suffit de faire un don sur mon site de crowdfunding, moi&moi.com.
Je compte sur vous.

Donner c’est avant tout aider les cormorans.
Merci pour eux.
Et pour moi.

Néria

Je suis sortie sur la terrasse.
Dehors, on aurait dit que le paysage avait été rincé, lessivé à l’eau de Javel. Je n’avais jamais vu ça. L’air était si transparent que j’aurais pu toucher du doigt les montagnes. Tout était si net, si propre, même les vallées autour du chalet avaient l’air d’avoir été repeintes en vert anglais. J’aurais voulu être une vache, mettre mon museau dans les prairies, brouter des hectares, faire une indigestion fleurs des champs. J’avais en tête ce mot, « chlorophylle », et je voyais une famille d’enfants blonds qui dévalaient la pente en bondissant pour dire qu’il n’y a rien de mieux que la poudre à lessive pour que le linge blanc soit vraiment blanc.