La Pluie Sans Parapluie


Le dernier ouvrage de Françoise Hardy est paru sous forme de CD, ou de fichier téléchargeable depuis n’importe quelle plate-forme informatique.

Quel dommage.

Un beau 33 tours rempli de craquements aurait tant aimé la patine de cette voix. Les sillons gravés dans le vinyle noir auraient si bien rendu cette odeur de pluie qui fume, sur les trottoirs, après l’orage, à la fin de l’été.

Sur la première chanson – Noir sur Blanc – cette voix voilée donne envie de prendre un train pour 1966 et de prendre la main d’Anouk Aimée en lui disant « Vous ». Cette voix française me fait penser à Catherine Deneuve dans une chanson bleue comme une aube sur les Champs. Cette voix dessine la ligne d’horizon de Paris, aussi sûrement qu’une chanson des Beach Boys dessine la ligne d’horizon de la Californie. Cette voix d’automne au jardin du Luxembourg. Cette voix haute-couture. La voix de cette femme hautement française et habillée par Paco pour l’éternité.

Il pleut sur Paris, mais les gouttes de pluie s’écartent pour laisser passer Françoise Hardy.

L’horoscope de la femme bélier

Souvent, la femme bélier nait en 1973.

Elle porte des yeux bleus-gris et parfois des lunettes. Parfois pas. Ce qui ne l’empêche pas de marcher droit devant elle, sans demander son chemin à personne.
Myope ou pas, la femme bélier sait où elle va.
Quelquefois, elle vous emmène avec elle. Quelquefois, la femme bélier vous touche de ses mains longues et blondes.  Elle écarte les rideaux du ciel et vous êtes moins con. Ensuite, elle reprend l’avion et le ciel se referme un peu.

La femme bélier porte en elle un sourire rétro-éclairant qui grille le fond de votre rétine et vous laisse ébloui d’avoir trop longtemps regardé le soleil dans les yeux. Vos mains regardent ce visage lumineux qu’elles voudraient bien toucher du bout des doigts. En éprouver les courbes flexibles et les ombres dorées.

Parfois, la fille bélier rit. Et son rire clair vous rappelle que vous avez été un enfant en été.

Le Beaujolais nouveau est arrivé

Encore boutonneux et acnéique, j’ai extrait il y a bien longtemps d’un hectomètre linéaire de livres de poche une couverture jaunie qui annonçait au monde non-civilisé la venue du Beaujolais nouveau.
Le titre correspondait de manière troublante à mes préoccupations de l’instant et je me retrouvai propriétaire du « Beaujolais nouveau est arrivé » sans même connaître le nom de l’auteur. Je suis ainsi entré de plein fouet dans l’univers de René Fallet, peuplé de caniveaux où coule en rigoles souples le fruit de tous les chais scellés sur le territoire français, ou tout autre territoire planté de vignes. Fallet n’est pas sectaire. Il  boit un peu de tout et même du malt écossais quand le climat s’oppose à l’épanouissement du raisin.

« Le Beaujolais… » c’est l’essence de la série paillarde falletienne. Debedeux, Camadule, Polouc et Captain Beaujol sont inscrits pour un voyage immobile autour du zinc le plus délavé de France, posé sur la sciure du Café du Pauvre. Le projet s’articule sur une absence regrettable d’activités productives combinée à la pratique de plaisirs subversifs comme la pêche à la ligne, l’assimilation de produits toxiques (camembert, rillettes, fromage de chèvre frais…) et l’absorption d’hectolitres de diverses boissons alcoolisées permettant de combattre les effets pervers des produits cités plus haut.
Vacillant sur toutes les autoroutes reliant Paris à Pétaouchnok, Fallet s’assied au bord de l’eau du monde. Il nous propose d’aller pincer les fesses de la vie, ce que nous faisons avec joie. Alors, Fallet nous gâte, il écrit en équilibre sur la poésie, la chanson populaire et l’argot dans une langue qu’il réinvente en père tranquille et moustachu.

Livre paru en 1975 et jamais soupçonné de listériose malgré son affinage au lait cru, « Le Beaujolais nouveau est arrivé » doit être consommé frais et si possible d’un trait. Pour un effet optimal, choisir un jour vif, un banc de dimensions généreuses, déplier le nécessaire de lecture, à savoir : une baguette à la mie fine, un assortiment de fromages posés à quelque distance d’une tranche respectable de pâté de campagne. Une larme de Beaujolais. Une autre, au coin de l’œil.

L’horoscope de l’homme bélier


Immanquablement, le 21 mars vient nous rappeler que l’hiver ne passera pas l’hiver.

Animés d’un fol espoir, nous scrutons le ciel noir en espérant le froid. La neige essaie encore mais se liquéfie avant d’atteindre le sol tiède. Le désespoir s’installe à la vue des bourgeons qui bourgeonnent. De cette vie souterraine qui menace. De ces feuilles vert tendre qui attendent leur heure. Tapi dans une vieille souche humide, le moustique rêve de bras nus et de jambes dorées. De rares fleurs jaunes se déploient avant d’être heureusement fauchées par un coup de gel que plus personne n’osait espérer. L’hiver bouge encore. Mais on sent que la fin est proche. Les jours s’allongent.

L’homme bélier arrive. Il ouvre un œil et découvre un monde en deuil. Un monde privé de ski. Ce traumatisme originel le plonge dans une mélancolie durable. Dès son premier jour, l’homme bélier dépérit. Il s’étiole. Après neuf long mois passés à attendre le jour,  voici neuf mois interminables à espérer la neige qu’il aimerait tant serrer dans ses mains. En faire des boules ou des bonhommes. Glisser silencieusement sur une pente soyeuse. Tracer une courbe parfaite en se laissant porter par le vent. Sentir l’odeur bleue des cristaux en suspension dans l’air glacé. Alors, l’homme bélier se défoule. Il fait du vélo. Du surf. Du tennis. De la planche à voile ou de la course automobile. N’importe quel sport de substitution. Il s’élance du haut des ponts, suspendu à un fil élastique. Il s’accouple et se marie. Il prend des risques insensés pour oublier la vue écœurante de toutes ces montagnes recouvertes d’un vert immonde et inutile.
Rien n’y fait.
Rien ne remplace la neige.

Même quand il danse avec la mort, l’homme bélier bâille en attendant l’hiver.

Une soirée avec Mark Knopfler


Posé devant moi sur la table, un billet de concert dit que Mark Knopfler sera sur scène à Montreux. Le 15 juillet 2010. 19h45. Pile. « Mark Knopfler on stage at 19h45 prompt ». La dernière fois, suite à un désagrément routier, j’étais arrivé avec 5 minutes de retard et Mark jouait déjà. Il jouait en père peinard avec Emmylou Harris. Des chansons bleues  où sa voix enrhumée et encore remplie de l’accent du Nord de l’Angleterre raconte les paysages brûlés du Sud américain.

C’est un long chemin qui mène de Newcastle à New Orleans. En 1977, Knopfler vit en collocation avec son frère David et un bassiste, John Illsley dans un appartement de Deptford au sud-est de Londres. Illsley fait la cuisine, des ragoûts au kilomètre qu’il réchauffe à mesure que la semaine s’écoule. En 1977, Knopfler écrit une chanson qui parle d’un groupe amateur, un groupe de Dixieland, la musique de jazz de la Nouvelle Orléans. La chanson s’appelle « Sultans of Swing ». En 77 toujours, un batteur rejoint les deux Knopfler et le bassiste. Guitare solo, guitare rythmique, basse, batterie, voilà un groupe. Pour le nom, ce sera Dire Straits, ce qui veut dire être dans la dèche, avoir un trou béant dans les poches de son pantalon. Le titre, c’est une explication littérale de la situation financière du groupe qui continue de manger du ragoût.

J’ai entendu les notes claires de Sultans of Swing pour la première fois dans une discothèque, deux ans plus tard et le temps s’est arrêté. C’était le temps du rock boursouflé. C’était le temps du punk aux deux accords épileptiques. Au milieu de tout ce bruit, arrive un type avec une tête de chou-fleur dégarni et une guitare rouge Ferrari. Il pose délicatement ses notes autour de la trame rythmique. Il danse autour de la mélodie. Il laisse parler le silence. Il marmonne une histoire plutôt qu’il ne chante. Il parle avec ses tripes. Et toujours, à intervalles réguliers, il vient poser des notes de guitare, fluides et transparentes. Le type à la tête de chou-fleur fabrique de l’eau de source. Sur les photos, il a l’air d’avoir faim.

Du premier concert – vu cette année-là – au 15 juillet 2010, j’ai souvent écouté Mark Knopfler tailler ses notes en public, raconter ses histoires qui parlent souvent du passé. Et même si je ne partage pas son élan pour la musique country, je continue à acheter ses disques, à aller le voir sur scène. Parce que je sais qu’il y aura une seconde ou une minute où Mark va prendre sa guitare rouge et poser les mains dessus. Au bout de sa main droite, ses doigts vont pincer les cordes, le pouce tendu comme un arc qui fait la ligne de basse pendant que les autres doigts tissent la mélodie. Et sortira ce son délicat et sans aucun effet. Le son limpide et nu d’une Stratocaster rouge qu’il s’apprête à faire chanter ou pleurer, qui me renvoie dans une discothèque rouge que la neige recouvre.

On a la madeleine qu’on peut.

Ici, la première démo de Sultans of Swing.

Sous la jupe de Kadhafi

kadhafi
Dans un roman que j’ai écrit, un dictateur africain vénère le muscle, parle comme un livre et  échange des machines de fitness contre des réfugiés.
Bon, c’est un roman. Une FICTION. On peut se laisser aller. Forcer un peu le trait. Épaissir les lunettes noires. Remettre une couche de décorations.

J’ai imaginé cette histoire quelques années avant le grand retour de Kadhafi. Ses lunettes de soleil. Ses cheveux en pâte à modeler. Ce visage à mi-chemin entre Keith Richards et Michael Jackson qu’il rejoint petit à petit sur la couleur de la peau. Ses quintaux de décorations. Son cours magistral sur la condition féminine devant 1000 femmes françaises et 700 femmes italiennes. Son fils renvoyé de France et arrêté à Genève.
Deux otages pour enseigner le respect à la Suisse. Les affaires qui cessent et l’interdiction faite aux médicaments suisses de soigner les maladies libyennes. L’interdiction faite à la bière sans alcool suisse d’humecter les gosiers libyens qu’un vent brûlant assèche impitoyablement.

Dans la réalité, il y a un dictateur aux lunettes aveugles qui recycle son passé de terroriste contre du pétrole et des réfugiés. L’Italie se couche. La France se couche. Les Etats Unis se couchent. La Suisse se couche. L’Union Européenne se couche. Kadhafi reste debout. Bien droit dans ses bottes.
Dans le roman que j’ai écrit, un dictateur entravé par l’abus de stéroïdes parle comme un livre et échange des machines de fitness contre des réfugiés.

Je suis un rigolo. Je ne fais pas le poids contre la réalité.

Que le bonheur soit!

GET HAPPY! Est une anglaise injonction pour dire : « Deviens ou devenez heureux. » Pragmatique, l’Anglais ne pratique pas le vouvoiement. Sauf pour la reine qui a la majesté arrogante, dans ses vingt châteaux remplis de Rolls construites au début du XXème siècle.

GET HAPPY! Sinon ça va fumer sur ta sale gueule de réfractaire. Deviens heureux! Comme tout le monde! Même si tu vomis la bonne humeur en tube. Même si tu gerbes sur la musique en tranches ou sur le Hummer en limousine. Mets un sourire de césarienne sur ton groin de césarien. C’est écrit dans le journal. Vu à la télévision. Le bonheur nous submerge! La fête globale! Tout le monde rigole. TOI AUSSI, BORDEL! En rang! À À À la queue leu leu! Bronzé! Repeint en carotte. Liposucé. Blanchi. Un cocktail dans une main, une pouffe ou un chippendale luisant dans l’autre.

C’est la méga-teuf globale. Tout le monde aligné. Et je veux pas en voir un seul qui fait la gueule. Parce que si t’es pas heureuse, Paulette, c’est que t’es malade. Et si t’es  malade, t’es contagieuse. Et si t’es contagieuse, tu vas introduire un virus sain dans  toute cette épidémie de bonne humeur aussi authentique qu’un implant mammaire posé comme un bouse transparente sur une compresse stérile.

L’horoscope de l’homme poisson


L’homme poisson porte un bonnet rouge
, même quand il descend sous les mers avec son masque, ses palmes et deux bouteilles pour faire des bulles.
Arrivé au fond des océans, il sort sa caméra et filme des méduses liquides. Ensuite, l’homme poisson regarde son chronomètre étanche et fait un signe vertical du pouce suivi d’une rotation de l’index. C’est le moment d’aller prendre le thé en observant les dauphins.
Revenu à la surface, l’homme poisson s’étiole, se dessèche. Son élan vital le quitte. Il regarde le ciel en pensant à la mer. Rempli de sel marin, le bonnet rouge irrite son front. Revenu au port, il regarde la terre en pensant à l’eau. L’oxygène l’étouffe. Il a des vapeurs. Des bouffées de chaleur. Il regarde les hommes en pensant aux méduses. Il écoute le bruit en pensant au silence. Il attend l’eau. Il replonge. Il revient à la surface. Immersion. Émersion. Descendre. Monter. Redescendre.
Pourquoi remonter ?
Un jour, l’homme poisson reste au fond.