Scène 6 (Cont.6)

Madame H. : Le danger, à mon âge, serait de m’attacher.
Patrizia : Vous avez peur de quoi ? Des photos ? Des remarques de vos copines ?
Madame H. : Je l’ai très peu utilisé, mon cœur. Très peu. Une fois peut-être. Non. Soyons honnête. Une vraie fois et j’ai bien failli le suivre.
Patrizia : Il était beau ?
Madame H. : Je vous parle de mon cœur.
Patrizia : Et pourquoi vous l’avez planté ?
Madame H. : C’était au début de l’été. J’ai regardé les roses. On voyait encore les traces du râteau sur les allées du jardin. La pelouse avait l’air d’un damier. Tout était parfait et moi j’allais mettre un grand coup de pied dans le gravier. J’ai pensé au jardinier.
Patrizia : J’aimerais bien voir votre jardin.
Madame H. : C’est une grande plate-forme devant les fenêtres du salon. Pas d’arbres, juste des buis, des fleurs et de l’herbe. Comme une longue terrasse suspendue au-dessus de la plaine, vous voyez ? Tout était si… ordonné, c’est ça, ordonné. J’ai marché et je me suis assise tout au bout, sur le rebord de la barrière. J’ai croisé les jambes. Je me suis redressée. Il n’y avait pas de vent. Tout était calme. Je faisais partie du plan. Comme les rosiers, les plates-bandes. Comme les allées de gravier.
Patrizia : À votre place, j’aurais pas hésité.
Madame H. : Et qu’est-ce que vous auriez fait, à ma place ?
Patrizia : J’aurais misé tout mon argent sur un nouveau jardin. Vous avez les moyens, non ? À quoi ça vous sert, tout ce fric, si c’est juste pour vous transformer en plante verte ? Pour vous, tout est possible et rien n’est possible. Vous êtes là, bien droite, les jambes croisées, exactement comme dans votre jardin. Tous les jours la même pose. De l’ordre. De l’ordre ! Surtout pas de vent !
Madame H. : Faites chier.

Scène 6 (cont.5)

Madame H. : J’ai perdu du poids.
Patrizia : Forcément, à force de faire le hamster…
Madame H. : …Rien à voir avec le hamster. J’ai perdu du poids.
Patrizia : La regarde.
C’est vrai, vous avez l’air moins bouffie.
Madame H. : Quel joli compliment. Et vous savez quoi ? Hier soir, j’ai oublié de prendre mes somnifères. J’étais si fatiguée. Je me suis couchée, je ne me souviens même pas de m’être endormie.
Patrizia : Gros bébé va !
Madame H. : Vous ne comprenez pas. Je prends des somnifères tous les soirs depuis des années. J’ai commencé juste après mon mariage.
Patrizia : Tout ce sexe, tout d’un coup, forcément ça excite et après on dort plus.
Madame H. : Je vous rappelle que mon mari fabrique et moi je vends.
Patrizia : Même pas une petite gâterie de temps en temps ?
Madame H. : Nous faisons chambre à part. C’était dans le contrat.
Patrizia : Et ça vous arrive de baiser sans un avocat ?
Madame H. : Vous savez, l’avantage avec les contrats, c’est la précision. D’un côté, il y a le prix, de l’autre la liste des prestations. Et puis, il y a les limites aussi. Je ne supporte pas qu’un homme dorme dans mon lit. Essayez de congédier un amant après avoir fait l’amour avec lui.
Patrizia : Moi, j’aimais bien quand Toni dormait avec moi.
Madame H. : Le syndrome du doudou.
Patrizia : L’avantage avec un homme qu’on aime, c’est de l’aimer la nuit et même le matin quand il se gratte les fesses en sortant du lit.
Madame H. : Et un jour il vous quitte en se grattant les fesses.
Patrizia : Et vos employés, vous les démissionnez ?
Madame H. : Ce sont des hommes de compagnie, que je paie, c’est vrai, mais qui aiment aussi être avec moi. Je ne suis pas si vieille, je peux encore faire illusion si la lumière n’est pas trop directe.
Patrizia : Alors, un petit dîner aux chandelles…
Madame H. : Et pourquoi pas ? Ces hommes sont comme vous et moi. Ce sont des jeunes gens charmants, cultivés. Ils ont un cœur, aussi.
Patrizia : Et ils n’aiment pas être jetés.
Madame H. : Quelquefois, oui, ça peut arriver.
Patrizia : C’est là que vos avocats ressortent le contrat.

Hachis Parmentier

Je me souviens de la poussière, du ciel clair, clair, clair et bleu lavé, du ciel lavé à grande eau et au savon de Marseille, je me souviens. Je me souviens. L’herbe était si haute qu’elle chatouillait les pieds des étoiles prises dans les anneaux de la brise métallique qui faisait siffler la nuit.

Il y avait alors des pierres plates grises et tranchantes, qu’il fallait assommer à grands coups de masse, à grands coups de plomb sur le dos et leurs éclats éparpillés sur la terre sèche, le brisé, étendu en strates minérales pour retenir encore un instant la fragile pellicule de rosée déposée par la nuit avant que le soleil se lève et vienne tout brûler.

Le claquement irrégulier des tuiles soulevées par le vent et l’odeur douceâtre des livres allongés dans la pénombre des après-midi de grande chaleur. Les tuiles qui claquent, les poutres qui craquent et la lueur vacillante des points lumineux que le soleil allume sur le mur sombre lorsqu’un rayon parvient à se faufiler au travers des mailles de la toiture.

Il y avait cinq heures du matin, bleues et mauves, cinq heures soyeuses où l’aube frappait doucement, cinq heures trente où l’est ne luisait pas encore comme une menace ou le début d’une fin annoncée. Six heures et le bruit du moteur dans mon dos, qui berce le monde en continu. Sept heures, l’odeur du saucisson. Le lait de mon père. Le goût du pain en silence, le vrai goût de la faim et le soleil, enfin.

Mes mains terreuses, labourées, traversées de gorges au tracé tortueux. L’eau qui coule du robinet sent le fer et la terre, l’eau est tiède et j’attends qu’elle fraîchisse, l’eau qui se fracasse sur le sol en éclats de poussière sombre, l’eau rigole et claire, je la saisis à deux mains. Je plonge mon visage dedans, mon visage, ma tête, ma nuque et mon dos. Je me redresse. Je m’ébroue, je m’assieds sur le rebord du mur de pierre, je sèche et j’ai soif. Je bois, je ne fais que ça. Tout mon corps. Tout mon esprit. Tout entier aspirés par le liquide qui sort de la bouteille et me traverse, brillamment, goutte après goutte, gorgée après gorgée, mes pieds enfoncés dans la terre que j’irrigue, goutte après goute, une gorgée après l’autre, mes pieds-racines qui peu à peu s’alignent et prennent leur place dans les rangs serrés des pieds de vigne.

Seize heures et la sueur coule le long de mon dos. Dix-huit heures, le monde sent le bitume et la fleur fatiguée. Le soleil n’en finit pas de tomber. Mon bidon à la main, vingt kilos sur le dos, je suis le tracé torturé du sentier, les marches irrégulières et les droites parallèles tendues au fil de fer, les droites infinies qui montent vers le début du ciel. Mon dos est lourd mais mes jambes nouvelles, mes jambes n’arrêtent pas de marcher. Derrière moi, le jour décline. Les ombres s’effacent et j’ai faim. J’ai soif. J’ai envie d’un bon bain. Je réchauffe un demi plat de hachis Parmentier que mange sans relever la tête, sans m’arrêter. Je mange, concentré. Je mange comme toute une famille. Ma mère pousse la porte. Elle me regarde et elle sourit. Debout devant l’évier, elle lave et moi j’essuie. Elle nettoie la table avec des gestes précis, ses gestes qui sont les miens aujourd’hui. La nuit est tombée et je me suis lavé. J’ai extrait la terre de mes ongles. J’ai frotté mes mains à la pierre ponce. Je suis prêt. Elle me demande à quelle heure je vais rentrer. Je lui dis une heure, deux peut-être, surtout pas de souci : qu’elle dorme tranquille, il ne va rien se passer. Contact. Embrayage. Point mort. Coup de kick. Je relâche la poignée. Mon cœur envoie un long jet de sang neuf. Je rabaisse la visière. Je trace une première courbe. Une deuxième. Droite. Gauche. La route en lacets. Gauche. Droite. Epingle. Pointillés. Ligne droite. Ligne continue. Peu à peu les lettres se forment, s’assemblent, écrivent la nuit au faisceau de mon phare.

Demain, cinq heures peuvent venir; pas de problème, je serai là.

J’ai la nuit devant moi.