Il suffira de partir


Vraiment?

Est-ce qu’il suffira de partir pour se laisser tomber ? Pour s’oublier en route comme on oublie un parapluie lorsque la pluie a séché ?

À partir de combien de kilomètres commence-t-on à s’oublier ?

À quelle distance du point de départ nos écailles se mettent-elles à tomber ? Combien faut-il d’années-lumière pour que tout s’efface ? Pour que tout se mette à se recommencer ?

Il suffira de partir.

Écouter le battement de la ligne pointillée que les roues écrasent sans jamais l’avaler. Suivre la trace des arbres qui s’enfuient dans le halo des phares. Longer le bord de mer. Courir sans fin après le crépuscule. Courir après un crépuscule sans fin, à la lumière d’une veilleuse, à dix-mille mètres au-dessus du sol.

Mais debout derrière les hublots des avions qui s’envolent, le soleil finit toujours par se recoucher.

Van Gogh regarde

On fait d’étranges rencontres dans les musées.

On suit le sens de la visite, à peu près. On voudrait suivre le sens de la visite. Un groupe compact de visiteurs extrême-orientaux arrive dans le sens inverse de la marche. Muraille de Chine incontournable et peut-être fabriquée au Japon, qui se dresse entre vous et le sens de la visite. Il faut au plus vite quitter la route principale. Prendre tout de suite n’importe quelle départementale. Sauve qui peut. Menaçante et recouverte de casques d’écoute, la masse s’avance à contre-courant. À droite. À droite toute. On prend à droite dans une salle bleue. On fonce : c’est le dernier moment. On arrive de justesse, en travers, à reculons. À l’envers pour tout dire. Le temps de se remettre à l’endroit, on relève la tête.

D’un seul coup, on croise le regard de Van Gogh.

On détourne les yeux, on s’excuse. On voudrait être ailleurs. Être aspiré par un trou du plafond. Il n’y a pas de trou au plafond. Van Gogh ne bouge pas. Il garde un sourcil un peu plus relevé que l’autre. Les cheveux rouge-orange tirés en arrière qui font des trainées rouges sur son visage vert turquoise ou bleu émeraude, c’est selon. À droite, sur le haut de son front, une grosse tâche de lumière coule en trainées  blanches sur son visage bleu. Sa bouche mince est privée de lumière. Elle existe à l’intérieur d’un espace neutre que sépare un trait rouge de sang séché qui dégouline sur sa lèvre inférieure. Un trait rouge sang.

Debout dans le mur, Van Gogh est rouge et bleu.

Nos regards se croisent. Il n’a pas cillé. Il ne bouge pas. Ses yeux oultremer sont plus profonds que l’océan. Ils renvoient la lumière trouble que diffuse un boyau qui serpente juste sous la surface d’une calotte de neige. Il me regarde sans façon. Froidement. Objectivement.
Son sourcil droit se relève, imperceptiblement.
Aucune marque d’intérêt.
Aucune compassion.
Juste une observation :
« Je ne t’aime pas. Je ne vous aime pas, ombres inutiles, fantômes qui défilez devant moi depuis mille ans. Vos regards figés et vos bouches vides, vos mains collées à votre paroi de verre.
Dans ce musée où le monde entier défile, je suis le seul être vivant. »

Shakespeare sur Seine

Il faut traverser une première fois la Seine, le parvis de Notre-Dame. Traverser une deuxième fois la Seine.

Est-ce qu’il y a deux Seines dans Paris ?

Ensuite, prendre à droite, Marcher quelques mètres entre l’eau et le square René Vivian. Je donne ces précisions géographiques parce qu’à Paris, il y a Notre-Dame et que tout le monde passe par Notre-Dame en marchant dans Paris. Alors, une fois sur place, vous pouvez continuer votre route et marcher jusqu’à une petite maison qui a probablement vogué sur la Seine avant de venir s’échouer le long du quai de Montebello.

Sur la façade, il y a une bande jaune. Au milieu un portrait et, en lettres noires, l’inscription « Shakespeare and Company« , librairie anglophone dans le cœur de Paris. Ici, je dois placer un avertissement au lecteur : même si vous n’aimez pas les livres, même si vous n’aimez pas les Anglais, ou Shakespeare ou les Américains, les libraires ou Notre-Dame de Paris, je vous conseille de pousser la porte verte et d’aller voir à l’intérieur.

Il ne s’agit pas ici de livres, de littérature, ou de caractères d’imprimerie. On ne parle pas d’auteurs plus ou moins morts et alignés en rangs d’oignons sur des étagères qui commencent par A et finissent par ennuyer tout le monde. Ceci n’est pas une librairie. C’est un trou dans le temps. Un passage qui vous entraine l’autre côté du miroir, là où vivent les personnages qui viennent vous parler le soir, avant de vous endormir.

Une fois à l’intérieur, le monde change de perspective, de hauteur et de largeur. Une mer de livres se fend pour laisser juste assez de place à un couloir étroit. Des livres en haut. Des livres en bas. Des livres qui se perdent dans le ciel de poutres noires très loin, dans la nuit du plafond. Des tours de livres en équilibre mènent à un escalier hésitant jusqu’à un piano solitaire qui n’a pas besoin de pianiste pour jouer. Si vous continuez en direction de la lueur du jour, vous tomberez nez à nez avec un vaisseau spatial entièrement équipé. Environ un mètre soixante de haut et peut-être huitante centimètres de large. La profondeur, je ne sais pas. Il faut se couler à l’intérieur pour pouvoir pénétrer dans l’habitacle. Assis et isolé du monde, on se retrouve devant le tableau de commande, une machine à écrire vert pâle et militaire. La même machine qui a appris à mes doigts gourds l’art de la dactylographie, c’était au siècle passé. Vous avez pris du papier ? A4, si ce n’est pas vous commander. Insérez la feuille dans la fente prévue à cet effet, faites tourner le rouleau et écrivez. Ce que vous voudrez.

Une ligne. Au bout de la ligne, la machine émet un son magique. Ding. La clochette dit qu’il faut revenir à la ligne.

Ding.

Ici la ligne se termine.

Vous êtes arrivés à la fin de la réalité.

Trente-trois tours et puis s’en vont

Dans le monde noir vinyle qui tournait à trente-trois tours à la minute, il y avait toujours un moment de panique.
Un instant suspendu à la grille du transistor dans l’attente angoissée de l’annonce du titre de la chanson. Une bonne chanson est un instant fragile qu’on voudrait pouvoir retenir au creux de ses mains pour l’emporter avec soi. Pour écouter seul dans le noir et en boucle pendant des heures et des jours. Parce c’est urgent. Parce que c’est vital. Parce que votre tête s’est tout à coup remplie du son de cette musique et qu’elle a besoin de ces notes, comme votre bouche a besoin d’eau.

Au temps du noir vinyle, les présentateurs qui causaient dans le poste parlaient souvent d’autre chose. Et la musique, vous comprenez, cet intermède en couleurs entre deux causeries en noir et blanc, c’était tout à fait secondaire et pour tout dire parfaitement dégradant. Alors, le présentateur snobait la musique et laissait choir l’auditeur pantelant.

J’ai passé des heures ainsi, suspendu à mon poste de radio. En attendant que l’air qui s’était envolé revienne se poser sur mes ondes. Ensuite, il y a eu l’enregistreur et ses bandes toujours prêtes à s’embrouiller au plus mauvais moment. Il y a eu ce moment intense à essayer de me souvenir de paroles entendues dans un magasin. À courir ensuite chez le disquaire et lui chanter la chanson. A capella. Devant les autres clients stupéfaits et le disquaire consterné. De cette époque, je garde des bouts de phrases, des fragments de mélodies, des énigmes jamais élucidées que je traine comme du poil à gratter.

Tout à coup dans un restaurant, j’entends cette phrase musicale que je reconnais immédiatement. Trois ou quatre notes anonymes, stockées depuis des années dans un tiroir de ma mémoire grise. Trois notes recouvertes de poussière,  en attente d’identification. Je me lève et plante là les autres convives stupéfaits qui me voient traverser la salle et pointer mon téléphone portable en direction du haut-parleur encastré dans le plafond. Les autres clients du restaurant ont tous arrêté de manger.

Au bout de mon bras tendu, mon téléphone émet une courte vibration. Je regarde l’écran qui m’indique que la chanson date de 1981, qu’elle s’appelle Slow Hand et qu’elle est interprétée par les Pointer Sisters et prête au téléchargement qui s’achève alors que je n’ai pas encore regagné ma table. Il faut que je me raisonne pour ne pas partir sur le champ. Aller écouter en boucle cette chanson un peu sucrée, ce fragment fragile et transparent, exhumé par magie du temps lointain où j’allais chez le disquaire pour acheter des microsillons noir profond.

Trente-trois tours et puis s’en vont. Shazam est une belle invention.

Assis à dix mille mètres au-dessus du sol

Que faisais-je, assis à dix-mille mètres au-dessus du sol, côté couloir ?

Trois sièges alignés, les deux autres remplis par des fessiers qu’une paire de jambes aller débarquer à l’aéroport de Denver, Colorado, États-Unis d’Amérique. J’étais toujours en train de partir quelque part.
Les heures qui s’allongent dans une carlingue. La fatigue qui se réveille de l’autre côté du monde. La nuit qui tombe alors que mon estomac réclame un petit-déjeuner. Des heures de décalage noyées dans des pots de mauvais café. Les nuits d’insomnie et cette sensation diffuse de traverser le monde dans une balle de coton.

J’étais toujours en train d’aller quelque part

Et toujours les mêmes personnes. Les mêmes uniformes, toujours les mêmes questions, comment était le vol, le repas, le temps qu’il fait de l’autre côté de l’océan. Les affaires qui marchent ou ne marchent pas. Les réunions vides. Les diners interminables où l’alcool bon marché noie les rires gras et les sous-entendus lourds. Les mains moites à serrer. Les écrans blancs des présentations et des plans.
Les courbes qui s’envolent à crever le plafond.

Les courbes qui s’envolent sur un écran finissent toujours par s’écraser.

Pendant ce temps.

La vie s’écoule au compte-gouttes. Rouges, qui s’écrasent sans bruit sur le tapis. Il faudrait de toute urgence qu’un chirurgien pose douze points de suture sur cette plaie ouverte qui refuse de se refermer. Il faudrait repriser les fils du temps. Rester assis devant le soleil qui se couche ou se lève. Construire des cathédrales, des avions en papier, des jets d’eau qui retombent en été. Il ne faudrait pas oublier de ne construire rien ni personne, juste s’assoir sur la berge et regarder comme le monde était beau, avant d’être repeint couleur aéroport. En rouge vulgaire ou en gris béton. Se souvenir de la fine poussière blanche que le soleil soulève en été. Se souvenir de la nuit noire et remplie d’étoiles plus dures du fer à mâcher. Respirer L’odeur du foin qui sèche. Le vent. Les cristaux de glace suspendus dans l’air bleu par moins vingt degrés au-dessous de zéro. Garder en bouche le goût métallique des glaçons arrachés aux gouttières.
Ne jamais s’éloigner de l’enfance.

Regarder la vie quand elle est encore là.

Assis dans un avion, à dix-mille mètres au-dessus du sol, je suis souvent allé nulle part.