Se lever.
Monter sur la table.
Bien sûr, nous le ferons. Sans souci. Sans problème. Au premier appel. Du premier coup. Quand il le faudra. Quand ce sera vraiment nécessaire, vraiment urgent. Pour l’instant, ça va, ça peut encore aller. On n’en est pas encore là, on en en est encore loin. Il nous reste du temps, tout le temps. Bien sûr et dès à présent, il faudrait qu’on s’en occupe sérieusement. La situation est grave mais pas désespérée, il suffit qu’on y réfléchisse, qu’on utilise la bonne méthode, les bons gestes et les bonnes paroles. Alors gentiment, tout gentiment, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Faut pas pousser mémé dans les orties, pas jeter le bébé avec l’eau du bain, ni peindre le diable sur la muraille. Il y a du bon et du mauvais. Gardons le bon. Jetons le mauvais. Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. Chaque crise a ses bons cotés. Chaque crise est une opportunité. Aucune raison de paniquer. Après la pluie vient le beau temps. Après l’hiver vient le printemps. Ce n’est qu’une mauvaise passe. On a vu pire. On va s’en sortir. Et si un jour les choses commencent vraiment à mal tourner, là, on prendra le taureau par les cornes, on arrêtera tout et on recommencera.
Ce jour-là, on se lèvera.
Mais ce jour n’arrivera pas.
Poil au doigt.
Catégorie : Gris
La mer s’en fout
La mer se fout de tout.
Du ciel. De la terre. De nous. De nous surtout. Petits, sales, infiniment négligeables au regard d’une vague.
Le ciel, les nuages, les avions de passage, les porte-containers et nos ambres solaires glissent sur elle sans jamais altérer les plis de sa surface. Aucune ride, pas la moindre trace.
Le soleil s’y attarde les soirs d’été avant de s’y noyer. Il revient le lendemain, la mer n’a pas changé.
La mer n’en a vraiment rien à foutre de nos salades, de nos conflits mesquins et des tonnes de merde qu’on lui fait avaler. Viendra le jour où nous mourrons faute d’air, faute d’eau et de terre.
La mer s’en fout.
Elle continuera sans nous.
La dernière lettre d’Aldo Moro
Le 6 mars 1978 un homme politique italien, Aldo Moro, président du parti de la Démocratie chrétienne, est enlevé à Rome par les Brigades rouges, une organisation terroriste d’extrême gauche. C’est exactement le jour où le Premier ministre italien reconnaissait pour la première fois le Parti communiste, en lui proposant un accord de gouvernement. Moro sera retrouvé mort, le 9 mai, dans une voiture volée abandonnée dans une rue secondaire de Rome.
Durant ces 55 jours de captivité, il écrira environ 80 lettres adressées au gouvernement italien, au pape, à son parti politique, à ses proches et à sa famille. Voici un extrait de la dernière lettre envoyée à sa femme peu avant son exécution.
« Ma très douce Noretta,
(…) Prends bien soin de toi et essaie de rester aussi calme que possible. Nous nous reverrons. Nous nous retrouverons. Nous resterons. Je dois te dire merci, infiniment merci, pour tout l’amour que tu m’as donné. Un amour un peu jaloux qui m’énervait quand je te voyais plongée dans un livre. Mais un amour authentique qui restera. Je prierai pour toi et tu prieras pour moi. Que Dieu aide notre famille.
En été, à la mer, demande à la famille de Riccioni de vous accompagner, toi et le petit. J’ai confié mes archives à Luca pour qu’il les vende par l’intermédiaire du sénateur Sapdolini et du docteur Guerzoni. Ce sera pour vous constituer un pécule pour faire face à vos dépenses. J’ai oublié d’en parler, mais dis-le à Guerzoni, pour les photos, que les membres de la famille et les exécuteurs testamentaires choisissent celles qui méritent d’être conservées pour la famille. Dans le grand magnétophone qui se trouve dans mon bureau, j’ai déjà transféré de courts extraits de la voix de Luca, à partir du magnétophone portable. On peut les transférer et les compléter au fur et à mesure. Les bobines sont dans notre chambre ; les films et les photos sur le bureau.
Comme petit souvenir, j’aimerais que le stylo à bille de ma robe de chambre de jour revienne à Luca qui l’aimait (et le cendrier à Giovanni), un autre marqueur marron dans la commode, à Giovanni, un stylo à bille identique au premier sur la chiffonnière, à Agnese, alors que Fida, Anna et toi pourrez choisir ce que vous voulez dans ce meuble.
Manzari, écoutez, faites en sorte d’écrire votre testament. Je vous en ai envoyé deux, j’espère qu’ils sont arrivés. Je vous renverrai une copie. N’oubliez pas de vous faire vacciner contre la grippe, si la grippe russe arrive. Faites-vous suivre par Giovanni, également en tant qu’ami. Adressez-vous à Rana pour faire vérifier la stabilité du toit au dessus de notre chambre et veillez à ce que le gaz soit bien fermé le soir. (Agnese). Pour la tombe de Torritta, au moins dans l’immédiat, il y a un risque de sécurité. Il vaudrait peut-être mieux la déplacer ailleurs (…) là-bas ou dans l’église avec une autorisation spéciale. Pour le moment, consultez peut-être Freato.
Qui sait combien de choses j’ai oubliées. Restez aussi unis que possible et gardez aussi toutes mes choses avec vous car elles vous appartiennent. J’ai tant prié La Pira, j’espère qu’il m’aidera autrement. Je vous remercie tous, parents et amis avec toute mon affection. Que Dieu nous aide.
Souviens-toi que tu a été la chose la plus importante de ma vie. Parle de moi à Luca, en passant, montre-lui quelques photos, quelques descriptions, qu’il ne se sente pas complètement sans grand-père. Et sois heureuse qu’il ne répète pas mes erreurs généreuses et naïves. »
Traduit de l’italien,
https://www.sololibri.net/Mia-dolcissima-Noretta-ultima-lettera-Aldo-Moro-prima-di-morire.html
Parole d’expert
« Nous devons bien retenir une chose : il ne faut jamais, au grand jamais, croire qu’une guerre sera simple et facile ou que toute personne qui s’embarque dans cette étrange aventure peut mesurer à l’avance les vents et tempêtes qu’elle devra affronter.
L’homme d’État qui cède à la fièvre de la guerre doit savoir qu’une fois le signal donné, il cesse d’être maître de la politique à suivre pour devenir l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables. »
Winston Churchill – Mes jeunes années
Pare-balles
Une économie de la mort
La bombe à sous-munitions.
On lit sans vraiment lire, sans s’arrêter, une bombe est une bombe, ça fait du bruit quand ça explose et un gros nuage sur nos écrans. La voix off explique qu’en cours d’explosion, elle projette des centaines de mini-bombes qui peuvent détruire une surface équivalente à plusieurs terrains de football.
On assemble en pensée plusieurs terrains de football pour visualiser l’étendue des dégâts. Toute cette pelouse efface les squelettes des immeubles à demi-éventrés, les gravats et la poussière qui recouvre les morts et les survivants.
Pour une fois, oublions le gazon et la désolation.
Essayons de revenir au début, à l’origine, à la première phase de conception. Un jour, quelqu’un, quelque part, démonte une bombe, désamorcée sans doute. Il examine l’objet. Bon, un détonateur, de la poudre, pas mal, mais on peut faire mieux. À la place d’un terrain de football, on pourrait raser plusieurs terrains de football, ce serait mille fois mieux, mille fois plus mortel et sûrement mille fois moins cher. Oui, mais comment faire pour mieux tuer tous ces gens ? Alors commence le processus de recherche et de développement. Un groupe d’ingénieurs se penche sur l’étude des matériaux, un autre sur les composants chimiques, un troisième sur l’assemblage des éléments. On construit des prototypes qui ne tuent pas grand monde. On refait les calculs, on teste en laboratoire avant de lancer une nouvelle fabrication. Les premiers essais sont prometteurs, l’efficacité est multipliée par vingt par rapport à la bombe traditionnelle. Toute l’équipe se réunit autour de la table de conférence pour fêter ça. Quelques ajustements et on tuera trente fois plus de personnes en appuyant sur un seul bouton.
Une année plus tard, on lance la chaîne de production.
Transportée sur un chariot spécialement conçu pour l’occasion, la première ogive est exposée dans le grand hall où sont réunis ouvriers, ingénieurs, directeurs et hautes autorités. Au cours d’une brève allocution, le président salue l’ingéniosité et l’esprit d’innovation de ces hommes qui ont redéfini l’économie de la guerre en inventant une arme simple, bon marché mais tellement plus efficace. La bombe que tout ministre des finances rêvait d’offrir à son ministre des armées.
Ovation.
Tonnerre d’applaudissements pour le président qui saisit la bouteille de champagne qu’on lui tend et la lance de toutes ses forces contre la coque métallique.
Le verre explose.
Ça porte bonheur.
Dernier arrêt avant le silence
Tous ces grands petits maîtres font un bruit assourdissant. Leurs hurlements remplissent l’espace entre chaque seconde que le temps inscrit dans nos jours et jusqu’au fond de nos nuits.
Du bruit.
Brun, tendance brun moyen.
À force, leurs cris rentrent dans nos têtes, leurs images aussi. Nos voix pâlissent, rétrécissent, se referment dans un murmure et puis plus rien.
Le silence.
Alors, ils n’auront même plus besoin de crier.
Sa voix sur mon épaule
Les gens qui meurent vivent ailleurs.
À côté, devant, derrière, en parallèle de soi.
Quelquefois juste au-dessus pour qu’on ne les voie pas. Sans gêner. Sans jamais ralentir notre course folle vers un quai de gare ou une médaille olympique. Mais les morts nous bousculent parfois, excuse-moi, c’est encore moi. Faudrait qu’on parle. Je sais bien que tu n’as pas une minute à toi. Des rendez-vous importants. Des réunions importantes. Des choses à faire. À dire. À regarder. À ne pas oublier. Moi, je ne t’oublie pas. Je vois bien que tu déconnes. Tu te divertis. Tu t’étourdis.
_ Tu m’ennuies. Mort ou vivant tu es toujours aussi chiant.
_ 8 paires de skis quand même.
_ Pardon ?
_ Tes 8 paires de skis.
_ Quoi mes 8 paires de skis ?
_ Tu te souviens ? Tu n’as qu’un seul cul.
_ Air connu. J’ai aussi 32 dents…
_ …Et une seule brosse à dent. Plus tu vieillis, plus tu te répètes. Le gâtisme te guette.
_ Jolie allitération. Tu veux te lancer dans la chanson ?
_ Justement, parlons de ta guitare, la Stratocaster qui prend la poussière.
_ Rime riche, hourra.
_ Il va falloir du temps pour te nettoyer la tête. Des années. Oublie pas. Acheter des trucs en prévision de, c’est complètement débile. Les prévisions sont pas fiables. Il y a le vent et les orages. Un jour la montagne se fend. Toi tu descends au fond du couloir et ta tête explose entre deux virages.
_ Fait chier Hervé.
_ Je sais ma grande. Je te laisse méditer sur tout ça. La bise au chat.
Tombal
C’est bête une tombe. Une boîte en bois remplie d’os dans un trou rempli de terre. Au-dessus, le signe d’une croyance, une plaque de marbre poli, une gerbe fanée, du gravier ou rien du tout, un terrain vague, des herbes folles qui mangent une pierre plate érodée par la pluie et le vent.
On sait bien que c’est pour de rire, la photo pâlie, jaunie, les deux dates, né le, mort le. Mort, mort surtout, circulez, il n’y a rien à voir et les morts n’en nont plus rien à cirer, les morts sont hautement inflammables, tout à fait biodégradables bien que les concepteurs de cercueils modernes fassent état de progrès significatifs en matière de conservation longue durée.
Alors, pourquoi on pleure encore ?
Entre deux temps
On ferait mieux de s’arrêter.
Pendant qu’il est encore temps.
Temps de regarder.
De laisser le monde passer à toute allure autour de soi. Soi immobile. Soi juste content d’être assis là, sans parole, sans image, soi sans bruit. Quelques secondes pour rien, assis, tranquilles, pendant que le soir tombe et que s’estompe le bruit des automobiles. Le ciel laiteux couve un orage et les oiseaux frôlent la cime des arbres. Le vent hésite à faire avancer l’aiguille des secondes vers une autre minute, une autre heure, un autre jour.
On ferait mieux de se blottir dans cet instant fragile et figé avant que le ciel ne se déchire et nous tombe sur la tête. Même les oiseaux ont arrêté de chanter. L’horizon sourd et gronde, la poussière du jour se soulève, brouille le regard, trouble le contour des collines au loin, met un grand coup d’estompe sur les bords du dessin.
Rester là, tranquilles, sans bouger, sans rien attendre ni rien espérer.
