Le 3 janvier

– Mais quel beau vélo !

La vieille dame s’est avancée. Elle a posé sa main sur ma selle et ses doigts parcourent nerveusement la surface texturée. Je me suis arrêté, mon vélo dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Le soleil tape dur et mon bidon était vide. J’ai refait le plein dans ce petit magasin.

– Vous savez mon frère, il fabriquait des vélos. À la main. C’est pour ça que je m’y connais. Il m’en avait fabriqué un, sur mesure. Il avait une marque. Très connue. Ça s’appelait… Ça s’appelait… Ça s’appelait… Je ne m’en souviens plus. J’ai 94 ans, vous comprenez. 94 ans. La selle, la selle elle est très dure non ? Comment vous faites pour vous protéger ?
– Je mets un casque.
– Non, la selle, elle est dure. Et pour vos organes ?
– Mes organes ? Ah ! Euh, c’est à dire, maintenant, on fabrique des cuissards bien rembourrés. Ça protège, vous voyez ?

La vieille dame plonge son regard au cœur de mon entrejambe.

– Je n’y vois plus rien. À peine 10 pour cent. Heureusement. Parce qu’ici, c’est moche. Tout est vilain. Il n’y a que du vert. Des prés. Et les montagnes, elles sont dans mon dos. Toute ma vie j’ai habité au bord du lac. Et maintenant dans ce trou. Et les gens. Tous des paysans. On a dû vendre la maison, trop grande, vous comprenez. Ici, c’est triste à mourir et ça sent mauvais. Les vaches. Pendant 6 mois c’est l’hiver. Il y a peut-être trois bistrots. Un ou deux magasins. En fait, il n’y a rien. Rien du tout. Rien à faire. Rien à voir. Aujourd’hui, je suis sortie. Aujourd’hui, ça va bien. Mais demain, comment ça ira demain ? Un jour ça va très bien, un jour j’ai mal partout. Je me suis abonnée, ça fait longtemps, vous savez. Un jour, ça n’ira plus du tout. Alors, j’ai mon abonnement à l’année. J’ai oublié le nom, c’est quand on veut mourir.
– Exit. C’est le nom de la société.
– C’est ça, Exit. J’ai mon abonnement à Exit. 94 ans c’est assez. Tout le monde est décédé. Alors, j’ai décidé. Ce sera pour le 3 janvier.
– Pourquoi le 3 janvier ?
– C’était à cause de cette histoire. Ce monsieur, sa femme avait divorcé. Elle lui avait pris tout son bien. Toute sa fortune. Vous avez dû en entendre parler. C’était dans les journaux. Il était parti en bateau pour aller à Évian. En route, il avait sauté. Ils avaient essayé de le sauver, mais il est mort tout de suite. L’eau était peut-être à 10 degrés. Forcément, c’était le 3 janvier. Alors, pour moi, ce sera aussi le 3 janvier. Bon, on est pas obligé. Ça peut être un peu avant ou un peu après. Disons, si comme aujourd’hui, c’est un bon jour, j’en profiterai. Je leur demanderai de faire ça le 4.
À mon âge, on est plus à un jour près.

Du ciel ne tombe que de l’eau

À Dehli,
Les oiseaux tombent du ciel.

Comme des pierres.
Leurs ailes comme du plomb.
Leurs corps épuisés.
Leurs corps fondus,
Ils traversent l’air chauffé à blanc,
À presque 50 degrés centigrades.
Des jours et des jours,
Et à peine moins les nuits.

L’air lourd les engourdit,
L’air gourd les emprisonne,
L’air pèse au moins une tonne.
45 degrés à l’ombre,
L’ombre perdue de tous les arbres abattus,
Pour faire pousser les murs de la ville.

L’Inde, c’est tellement loin,
Tellement ailleurs,
Un autre monde.
Alors qu’ici,
Du ciel ne tombe que de l’eau.
Combien de temps encore
Avant que tombent les oiseaux ?

Recette de pâtes à la sauce tomate

Ça frémit.
À peine.
Alors, il faut attendre. Attendre que l’eau bouille à gros bouillons, c’est elle qui me l’a dit.

J’ai faim, mais je me retiens.

Je repense à mon père qui aimait les pâtes surcuites et bouillies jusqu’à l’os. Son visage surgit de la vapeur, à chaque fois ou presque. Comme le visage de ma mère quand je repasse les manches froissées d’une chemise. Les manches courtes, ce serait tellement plus simple. Et encore au temps de mon adolescence, une autre mère, celle de mon meilleur ami, qui ne comprenait pas pourquoi nous nous obstinions à enrouler nos manches sur nos bras malingres, tous ces plis inutiles et impossibles à effacer après leur passage en machine à laver.

L’eau bout. À gros bouillons.
Je jette les pâtes qui s’enfoncent sous un voile d’écume blanche.
Attendre encore et rester vigilant.
Pendant ce temps, les tomates se sont mises à siffler. Je retire la poêle de la chaleur. Les tomates, je les ai ébouillantées, pelées, avant de les faire revenir dans un fond d’huile d’olive avec beaucoup d’ail et un peu d’oignon.

Je me souviens, en sa dernière année, mon père m’avait accueilli sur le pas de sa porte avec des plants de tomates et un fagot de vieux échalas. Mon fils, on va au jardin. J’ai regardé dans l’almanach : aujourd’hui, il pleut, c’est la bonne planète, il faut y aller.
Je vais chercher une pioche sans discuter.
Je commence par planter les échalas aux endroits qu’il m’indique. Ensuite, je creuse un trou. Il jette une poignée de terreau. Je sors le planton de sa boîte, j’ébouriffe les racines, je les ventile, les dépose face contre terre avant de reboucher le tout. Il me suit. Donne parfois un coup de talon dans le sol pour bien inscrire la tige dans sa verticalité. Jette encore une poignée de terreau avant d’arroser.
Nous avons planté ainsi une vingtaine de pieds qui ont porté des brassées de fruits lourds à la pulpe fondante, à l’épiderme fragile et toujours prêt à éclater sous la morsure de l’été. Des paniers remplis de tomates qui embaumaient mon habitacle, me suivaient dans la cage d’escaliers, se glissaient sous la porte de la cuisine et sortaient par le balcon pour parfumer le monde entier.

8 minutes et je goûte. Je me brûle à la fois les doigts, les lèvres et la langue. Les pâtes sont prêtes, vite il faut égoutter. L’évier fume et craque sous la morsure de l’eau bouillante. Je verse la sauce dans la casserole. Je mélange. J’ajoute un peu de basilic frais, pour l’odeur, le goût et surtout parce le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires.
J’ai une râpe à parmesan toute simple. Pré-râpé, le parmesan est muselé, assassiné, c’est encore elle qui me l’a expliqué.
Nous passons à table.
C’est brûlant.
Il faut attendre.
Attendre que ça refroidisse.
Pendant ce temps, je vois mon père se signer, au nom du Père, avant de joindre les mains pour réciter le bénédicité.

Un peu de poussière grise

Sur les flancs de l’armoire, un voile à demi transparent estompe les contours, adoucit les angles et éteint les éclats de lumière déposés sur une couche de vernis trop brillant.

La poussière finit par tout recouvrir, les choses, les gens, les heures noires ou blondes, les films en couleurs ou les photos noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes forme une couche de distance feutrée, ouatée, qui amortit l’impact des coups et des chutes trop brutales sur le sol tranchant.
L’impact des larmes aussi, sur la surface mate du fond de la tristesse ou sur la dernière marche avant le bonheur, peu importe finalement.

On appliquera chaque jour sur nos visages une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, colmater les rides et atténuer la douleur des cicatrices qui résistent à l’épreuve du temps.

 

Ouest

– Et toi qui regardes le ciel, que préfères-tu, l’est ou l’ouest ?

– Dans le ciel, je vois des nuages et toute la course du soleil.

– Le levant ou le couchant ?

– Le dîner ou le petit déjeuner. S’asseoir. Manger. Boire. Répéter. Nous ne sommes que des estomacs.

– Tu ne réponds pas.

– Tous les jours. La même faim. La même soif. Et nous, forcés de nous asseoir à la même table, encore et encore. Tous les jours le même refrain, la chanson du ventre vide et du ventre plein. Se lever. Se coucher. Comment pouvons-nous supporter ça ?

– Le lever ou le coucher ?

– Se lever, pourquoi ? Se coucher, pourquoi ? Douche et petit-déjeuner. Et ce soir il y aura le dîner. Entre deux un espace vague. Un décompte macabre. Moins une seconde moins une seconde moins une seconde. Un très long crépuscule.

– Justement, plutôt aube ou crépuscule ?

– La nuit mange tout et l’aube régurgite tout. La fumée des usines et les tas de linge sale. Toute la laideur du monde, tout ce qu’on voudrait oublier, l’aube se charge de nous le rappeler. Tous les matins. Obstinément.

– Alors, tu préfères l’ouest.

– L’ouest marche sans cesse vers le bord bleu de la terre, à l’endroit où le soleil vient se noyer chaque soir. Chaque soir je crois qu’il est mort et je me couche en espérant qu’il n’y ait pas de matin.

Rêver

Les yeux ouverts, rêver.

S’il fait gris, rêver de bleu.
S’il pleut, rêver de soleil.
Si le monde est moche, sauter en marche, perdre pied, glisser et se raccrocher aux bords brillants des nuages.
Distendre les semaines et bousculer l’ordre des jours. Ajouter une sainte inconnue au morne calendrier des mâles béatifiés : sainte Lutine, patronne des baisers ou sainte Escarpine, ouvreuse officielle du bal des longues nuits d’été.

Construire des mondes de sable et de vent.
Inventer une terre plus légère où une tasse de chocolat chaud soignerait le cancer.
Revenir dans le temps. S’arrêter. Se retourner, un quart de seconde avant l’arrivée du train. Ne pas monter. Inventer un autre voyage, d’autres paysages et d’autres moments.

Vivre une autre vie.
Et mourir, aussi, mais mourir autrement.

Nos mains

On va faire quoi de nos mains, dis, quand on sera tous projetés dans le grand hologramme ?

On les mettra où, nos mains ? Dans nos poches ? Mais on aura plus de poches, on aura plus besoin de poches, on n’aura plus besoin de rien, plus besoin de sortir, de regarder les arbres, de caresser la peau de l’été, ni aucune autre peau d’ailleurs, puisqu’on sera assis – serons-nous vraiment assis ? – dans notre capsule digitale où le monde viendra s’imprimer sur nos rétines et imprimer à nos membres – aurons-nous encore des membres ? – les mouvements de la vie qui jadis les parcourait.

On en fera quoi de nos mains quand il n’y aura plus de mains à serrer et plus de corps à enlacer ? Peut-être qu’un jour elles tomberont et nos bras et nos jambes et notre tronc, scié à ras du cœur, à ras du cou.

Peut-être que de nous, à la fin, il ne restera qu’un cerveau, une suite de connections synaptiques activées par des émotions électroniques qui nous permettront d’éprouver les effets de la pluie sans plus jamais être mouillés.

Artificielle Intelligence

Dans « 2001 Odyssée de l’Espace », HAL 9000 est l’ordinateur en charge de piloter une mission d’exploration vers Jupiter.
Il vient d’assassiner tous les membres de l’équipage. Tous sauf un, Dave, sorti dans l’espace pour récupérer le corps à la dérive de son collègue Frank. Dave revient et s’arrime au vaisseau-mère mais HAL refuse de le laisser entrer. Dave trouve quand même le moyen de passer.

HAL :
– Écoute Dave, je vois bien que tu es véritablement bouleversé par ce qui vient de se passer. Je pense sincèrement que tu devrais t’asseoir, prendre un tranquillisant et y réfléchir calmement. Je sais que j’ai pris quelques décisions discutables dernièrement, mais tu peux dès à présent être absolument sûr que je vais me remettre à travailler normalement. J’éprouve toujours le plus grand enthousiasme et la plus grande confiance dans cette mission.

Et je veux t’aider.

En plein ciel

Liquide, le ciel se mélange à la neige, suit le cours des arêtes, déborde, dévale les pentes en suivant les courbes de terrain, inonde les creux et noie les zones d’ombre.
Lac profond vertical et bleu, la montagne se fend d’une entaille étroite taillée au milieu. Une fente où tu te glisses, les skis parallèles face à la pente à quarante-cinq degrés.
Trois ou quatre heures, cet après-midi-là. C’était un vendredi.
Ensuite, un bloc de roche s’est détaché et il t’a cueilli.

En plein ciel.

Encore un enterrement. J’en ai plein le cul des enterrements. On est tous alignés là en rangs d’oignons, ensemble et tout seuls, le nez dans nos pompes noires, la tête dans nos idées noires, on voudrait bien parler mais pour dire quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’on dise hein ? Que tu étais petit et grand ? Que tu avais mérité le titre de baron de la vanne pourrie et de prince-sans-rire de l’histoire pas drôle ? Que dans le dictionnaire, c’est ta tronche qu’on trouve pour illustrer le mot « têtu » ?
Que tu étais le plus chiant ?
Que tu étais le plus vivant ?

J’ai tous ces mots pliés en quatre au fond de ma poche et un gros sanglot qui clapote au bord de ma gorge. Tous les mots ont déjà été utilisés. Répétés. Rabâchés.  Les mots sont épuisés, usés jusqu’à la corde. Effacés avant d’être dits, oubliés avant d’être prononcés, ils sont fatigués d’être lancés en l’air pour retomber dans le vide. Et là, dans la pénombre de cette église qui ressemble à celle de mon enfance, on ferait mieux de les ravaler, les mots, de les enfouir au plus profond de nous-mêmes en attendant que ce fragment de rocher termine enfin sa course au fond de la vallée.

Heureusement, dehors, la neige n’a pas cessé de tomber.

Nos morts pendulaires

Il fait parfois beau dans les cimetières.

Toujours, il fait froid.

Souvent, il y a une photo, sur un petit chevalet, au-dessus ou à côté du cercueil. Un visage et deux yeux qui fixent l’assemblée en souriant. Deux yeux morts qui regardent les vivants, ou peut-être est-ce le contraire, peut-être que ces deux yeux figés sur le papier nous suivent du regard, nous scrutent, nous jaugent, nous et nos corps pendulaires, nos pardessus gris et nos chaussures fatiguées.

Nos levers à aubes régulières.
Nos plats précuisinés aux saveurs prévisibles.
Nos crépuscules fatigués.
Nos plaintes uniformes et nos bonheurs similaires qui s’affichent sur les pages de nos téléphones portables, ces paysages épuisés où nous nous incrustons par milliers, en shorts et en tongs, sur fonds de couchers de soleil pour faire l’étalage de nos bonheurs obligés.

Sur la photo, la tête s’incline légèrement vers le bas. Son regard tendre enveloppe nos corps écrasés sur ces chaises trop dures. Les yeux, malicieux, se relèvent pour mieux nous voir, pour mieux nous dire qu’il faut nous lever, là, tout de suite, s’extraire du sillon des travées parallèles, sortir en ordre dispersé et poser nos semelles sur toutes les pelouses où il est interdit de marcher.