Du ciel ne tombe que de l’eau

À Dehli,
Les oiseaux tombent du ciel.

Comme des pierres.
Leurs ailes comme du plomb.
Leurs corps épuisés.
Leurs corps fondus,
Ils traversent l’air chauffé à blanc,
À presque 50 degrés centigrades.
Des jours et des jours,
Et à peine moins les nuits.

L’air lourd les engourdit,
L’air gourd les emprisonne,
L’air pèse au moins une tonne.
45 degrés à l’ombre,
L’ombre perdue de tous les arbres abattus,
Pour faire pousser les murs de la ville.

L’Inde, c’est tellement loin,
Tellement ailleurs,
Un autre monde.
Alors qu’ici,
Du ciel ne tombe que de l’eau.
Combien de temps encore
Avant que tombent les oiseaux ?

Recette de pâtes à la sauce tomate

Ça frémit.
À peine.
Alors, il faut attendre. Attendre que l’eau bouille à gros bouillons, c’est elle qui me l’a dit.

J’ai faim, mais je me retiens.

Je repense à mon père qui aimait les pâtes surcuites et bouillies jusqu’à l’os. Son visage surgit de la vapeur, à chaque fois ou presque. Comme le visage de ma mère quand je repasse les manches froissées d’une chemise. Les manches courtes, ce serait tellement plus simple. Et encore au temps de mon adolescence, une autre mère, celle de mon meilleur ami, qui ne comprenait pas pourquoi nous nous obstinions à enrouler nos manches sur nos bras malingres, tous ces plis inutiles et impossibles à effacer après leur passage en machine à laver.

L’eau bout. À gros bouillons.
Je jette les pâtes qui s’enfoncent sous un voile d’écume blanche.
Attendre encore et rester vigilant.
Pendant ce temps, les tomates se sont mises à siffler. Je retire la poêle de la chaleur. Les tomates, je les ai ébouillantées, pelées, avant de les faire revenir dans un fond d’huile d’olive avec beaucoup d’ail et un peu d’oignon.

Je me souviens, en sa dernière année, mon père m’avait accueilli sur le pas de sa porte avec des plants de tomates et un fagot de vieux échalas. Mon fils, on va au jardin. J’ai regardé dans l’almanach : aujourd’hui, il pleut, c’est la bonne planète, il faut y aller.
Je vais chercher une pioche sans discuter.
Je commence par planter les échalas aux endroits qu’il m’indique. Ensuite, je creuse un trou. Il jette une poignée de terreau. Je sors le planton de sa boîte, j’ébouriffe les racines, je les ventile, les dépose face contre terre avant de reboucher le tout. Il me suit. Donne parfois un coup de talon dans le sol pour bien inscrire la tige dans sa verticalité. Jette encore une poignée de terreau avant d’arroser.
Nous avons planté ainsi une vingtaine de pieds qui ont porté des brassées de fruits lourds à la pulpe fondante, à l’épiderme fragile et toujours prêt à éclater sous la morsure de l’été. Des paniers remplis de tomates qui embaumaient mon habitacle, me suivaient dans la cage d’escaliers, se glissaient sous la porte de la cuisine et sortaient par le balcon pour parfumer le monde entier.

8 minutes et je goûte. Je me brûle à la fois les doigts, les lèvres et la langue. Les pâtes sont prêtes, vite il faut égoutter. L’évier fume et craque sous la morsure de l’eau bouillante. Je verse la sauce dans la casserole. Je mélange. J’ajoute un peu de basilic frais, pour l’odeur, le goût et surtout parce le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires.
J’ai une râpe à parmesan toute simple. Pré-râpé, le parmesan est muselé, assassiné, c’est encore elle qui me l’a expliqué.
Nous passons à table.
C’est brûlant.
Il faut attendre.
Attendre que ça refroidisse.
Pendant ce temps, je vois mon père se signer, au nom du Père, avant de joindre les mains pour réciter le bénédicité.

Un peu de poussière grise

Sur les flancs de l’armoire, un voile à demi transparent estompe les contours, adoucit les angles et éteint les éclats de lumière déposés sur une couche de vernis trop brillant.

La poussière finit par tout recouvrir, les choses, les gens, les heures noires ou blondes, les films en couleurs ou les photos noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes forme une couche de distance feutrée, ouatée, qui amortit l’impact des coups et des chutes trop brutales sur le sol tranchant.
L’impact des larmes aussi, sur la surface mate du fond de la tristesse ou sur la dernière marche avant le bonheur, peu importe finalement.

On appliquera chaque jour sur nos visages une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, colmater les rides et atténuer la douleur des cicatrices qui résistent à l’épreuve du temps.

 

Ouest

– Et toi qui regardes le ciel, que préfères-tu, l’est ou l’ouest ?

– Dans le ciel, je vois des nuages et toute la course du soleil.

– Le levant ou le couchant ?

– Le dîner ou le petit déjeuner. S’asseoir. Manger. Boire. Répéter. Nous ne sommes que des estomacs.

– Tu ne réponds pas.

– Tous les jours. La même faim. La même soif. Et nous, forcés de nous asseoir à la même table, encore et encore. Tous les jours le même refrain, la chanson du ventre vide et du ventre plein. Se lever. Se coucher. Comment pouvons-nous supporter ça ?

– Le lever ou le coucher ?

– Se lever, pourquoi ? Se coucher, pourquoi ? Douche et petit-déjeuner. Et ce soir il y aura le dîner. Entre deux un espace vague. Un décompte macabre. Moins une seconde moins une seconde moins une seconde. Un très long crépuscule.

– Justement, plutôt aube ou crépuscule ?

– La nuit mange tout et l’aube régurgite tout. La fumée des usines et les tas de linge sale. Toute la laideur du monde, tout ce qu’on voudrait oublier, l’aube se charge de nous le rappeler. Tous les matins. Obstinément.

– Alors, tu préfères l’ouest.

– L’ouest marche sans cesse vers le bord bleu de la terre, à l’endroit où le soleil vient se noyer chaque soir. Chaque soir je crois qu’il est mort et je me couche en espérant qu’il n’y ait pas de matin.

Rêver

Les yeux ouverts, rêver.

S’il fait gris, rêver de bleu.
S’il pleut, rêver de soleil.
Si le monde est moche, sauter en marche, perdre pied, glisser et se raccrocher aux bords brillants des nuages.
Distendre les semaines et bousculer l’ordre des jours. Ajouter une sainte inconnue au morne calendrier des mâles béatifiés : sainte Lutine, patronne des baisers ou sainte Escarpine, ouvreuse officielle du bal des longues nuits d’été.

Construire des mondes de sable et de vent.
Inventer une terre plus légère où une tasse de chocolat chaud soignerait le cancer.
Revenir dans le temps. S’arrêter. Se retourner, un quart de seconde avant l’arrivée du train. Ne pas monter. Inventer un autre voyage, d’autres paysages et d’autres moments.

Vivre une autre vie.
Et mourir, aussi, mais mourir autrement.

Nos mains

On va faire quoi de nos mains, dis, quand on sera tous projetés dans le grand hologramme ?

On les mettra où, nos mains ? Dans nos poches ? Mais on aura plus de poches, on aura plus besoin de poches, on n’aura plus besoin de rien, plus besoin de sortir, de regarder les arbres, de caresser la peau de l’été, ni aucune autre peau d’ailleurs, puisqu’on sera assis – serons-nous vraiment assis ? – dans notre capsule digitale où le monde viendra s’imprimer sur nos rétines et imprimer à nos membres – aurons-nous encore des membres ? – les mouvements de la vie qui jadis les parcourait.

On en fera quoi de nos mains quand il n’y aura plus de mains à serrer et plus de corps à enlacer ? Peut-être qu’un jour elles tomberont et nos bras et nos jambes et notre tronc, scié à ras du cœur, à ras du cou.

Peut-être que de nous, à la fin, il ne restera qu’un cerveau, une suite de connections synaptiques activées par des émotions électroniques qui nous permettront d’éprouver les effets de la pluie sans plus jamais être mouillés.

Artificielle Intelligence

Dans « 2001 Odyssée de l’Espace », HAL 9000 est l’ordinateur en charge de piloter une mission d’exploration vers Jupiter.
Il vient d’assassiner tous les membres de l’équipage. Tous sauf un, Dave, sorti dans l’espace pour récupérer le corps à la dérive de son collègue Frank. Dave revient et s’arrime au vaisseau-mère mais HAL refuse de le laisser entrer. Dave trouve quand même le moyen de passer.

HAL :
– Écoute Dave, je vois bien que tu es véritablement bouleversé par ce qui vient de se passer. Je pense sincèrement que tu devrais t’asseoir, prendre un tranquillisant et y réfléchir calmement. Je sais que j’ai pris quelques décisions discutables dernièrement, mais tu peux dès à présent être absolument sûr que je vais me remettre à travailler normalement. J’éprouve toujours le plus grand enthousiasme et la plus grande confiance dans cette mission.

Et je veux t’aider.

En plein ciel

Liquide, le ciel se mélange à la neige, suit le cours des arêtes, déborde, dévale les pentes en suivant les courbes de terrain, inonde les creux et noie les zones d’ombre.
Lac profond vertical et bleu, la montagne se fend d’une entaille étroite taillée au milieu. Une fente où tu te glisses, les skis parallèles face à la pente à quarante-cinq degrés.
Trois ou quatre heures, cet après-midi-là. C’était un vendredi.
Ensuite, un bloc de roche s’est détaché et il t’a cueilli.

En plein ciel.

Encore un enterrement. J’en ai plein le cul des enterrements. On est tous alignés là en rangs d’oignons, ensemble et tout seuls, le nez dans nos pompes noires, la tête dans nos idées noires, on voudrait bien parler mais pour dire quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’on dise hein ? Que tu étais petit et grand ? Que tu avais mérité le titre de baron de la vanne pourrie et de prince-sans-rire de l’histoire pas drôle ? Que dans le dictionnaire, c’est ta tronche qu’on trouve pour illustrer le mot « têtu » ?
Que tu étais le plus chiant ?
Que tu étais le plus vivant ?

J’ai tous ces mots pliés en quatre au fond de ma poche et un gros sanglot qui clapote au bord de ma gorge. Tous les mots ont déjà été utilisés. Répétés. Rabâchés.  Les mots sont épuisés, usés jusqu’à la corde. Effacés avant d’être dits, oubliés avant d’être prononcés, ils sont fatigués d’être lancés en l’air pour retomber dans le vide. Et là, dans la pénombre de cette église qui ressemble à celle de mon enfance, on ferait mieux de les ravaler, les mots, de les enfouir au plus profond de nous-mêmes en attendant que ce fragment de rocher termine enfin sa course au fond de la vallée.

Heureusement, dehors, la neige n’a pas cessé de tomber.

Nos morts pendulaires

Il fait parfois beau dans les cimetières.

Toujours, il fait froid.

Souvent, il y a une photo, sur un petit chevalet, au-dessus ou à côté du cercueil. Un visage et deux yeux qui fixent l’assemblée en souriant. Deux yeux morts qui regardent les vivants, ou peut-être est-ce le contraire, peut-être que ces deux yeux figés sur le papier nous suivent du regard, nous scrutent, nous jaugent, nous et nos corps pendulaires, nos pardessus gris et nos chaussures fatiguées.

Nos levers à aubes régulières.
Nos plats précuisinés aux saveurs prévisibles.
Nos crépuscules fatigués.
Nos plaintes uniformes et nos bonheurs similaires qui s’affichent sur les pages de nos téléphones portables, ces paysages épuisés où nous nous incrustons par milliers, en shorts et en tongs, sur fonds de couchers de soleil pour faire l’étalage de nos bonheurs obligés.

Sur la photo, la tête s’incline légèrement vers le bas. Son regard tendre enveloppe nos corps écrasés sur ces chaises trop dures. Les yeux, malicieux, se relèvent pour mieux nous voir, pour mieux nous dire qu’il faut nous lever, là, tout de suite, s’extraire du sillon des travées parallèles, sortir en ordre dispersé et poser nos semelles sur toutes les pelouses où il est interdit de marcher.

Marcel Gotlib

Dans l’allée principale de mon cimetière personnel, une pierre tombale a surgi de la terre en faisant PLOP !
Ou plutôt SLLLLLURCH !
SLLLLLURCH, c’est ça. Un bruit de succion dû au vide d’air créé dans la masse de terre lourde qui croupit sous la croupe épaisse de cet automne décérébré. La stèle était encore recouverte de fange. J’ai pris un arrosoir et j’ai arrosé. Peu à peu, sous les trainées brunes est apparue la surface d’une pierre très blanche, très lisse, très très lisse et pour tout dire sans aucune inscription.
Il y avait juste un bouton.
Je me suis penché.
Je l’ai regardé
J’ai appuyé dessus.
Et j’ai pris dans l’œil un long jet de fluide glacial, un putain de jet de fluide glacial dans mon œil droit, j’ai crié putaindebordelchier, j’y voyais plus rien, je me suis redressé, ça faisait mal, ça faisait très très mal, j’ai fait un pas en avant, j’ai heurté la tombe de Desproges allongé juste à côté. Je suis tombé, à plat-ventre, le nez dans la litière fétide des feuilles que l’automne venait de bouchoyer.
Je n’y voyais plus rien. J’avais mal et j’avais froid.

C’est à ce moment-là qu’un éclair a déchiré les nuées. J’ai entendu un craquement sourd, et à côté de moi, la tombe d’Audiard a explosé.
Toujours étendu sur le sol, j’ai tourné la tête en direction du bruit. Mon unique œil valide a essayé de faire la mise au point sur un objet rouge-orange et poilu qu’il a identifié comme la moitié d’une paire de Charentaises. Au-dessus, un pantalon de flanelle blanche retenu par une écharpe tricolore, le reste de la silhouette était dissimulé par un abdomen magnifié par l’effet de la contre-plongée.
C’était impossible. Cela ne pouvait pas être. J’étais l’objet d’une illusion de mes sens abusés. Pourtant, j’osais un timide :
– C’est vous ? Superdupont ?
– Mais bien sûr que c’est moi, me voici là, devant toi. Ne reste pas ainsi enfin, Relève-toi, sois un homme, mon garçon.
– Je veux bien mais j’ai mal, j’ai très mal, je ne vois plus rien de l’œil droit.
– Je sais bien, j’ai tout vu.

Superdupont se pencha sur le bouton. Il appuya dessus de toutes ses forces, sans faiblir, sans mollir, les muscles bandés et le port altier. Le bouton se mit à bouger. À gigoter. À se débattre furieusement tout en crachant en tous sens de long jets de fluide glacé. L’index de Superdupont virait au violet. L’épingle de nourrice qui retenait son écharpe était secouée de spasmes incontrôlés. Petit à petit le liquide glacé humectait ses Charentaises, remontait le long de ses jambes et de son corps sculpté. Je sentais qu’il faiblissait, tous ses muscles tétanisés tremblaient, au bord de la rupture. Il allait lâcher, c’est sûr.
Alors, Superdupont, quitta la surface de la terre. Sans jamais relâcher la pression de son doigt, il se mit en position horizontale et imprima à son corps allongé un mouvement de rotation hélicoïdale qui ne cessa de s’accélérer, pour atteindre la valeur prodigieuse de vingt mille tours à la minute, qui, lorsqu’elle fut écoulée, coïncida avec la subite interruption du jet diabolique.
– Diantre, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le sens de fermeture. Un peu plus et nous étions tous deux noyés.
– Qui peut bien avoir eu l’idée d’un stratagème aussi maléfique ?
– Qui ? L’Anti-France, bien sûr ! Mais moi vivant, l’Anti-France ne passera pas. Quand à vous, mon garçon, relevez-vous, maintenant. L’ordre règne et le calme est rétabli. Je vous laisse. Le devoir m’appelle vers d’autres aventures.

Je me redressai juste à temps pour le voir décoller en direction de l’Élysée. Les premières notes de la Marseillaise résonnèrent dans l’air immobile et le brouillard s’entrouvrit pour ne pas froisser son maillot de corps immaculé.
Il était parti.
J’étais en sécurité.
Le ciel a repris son aspect pisseux. Avant de repartir, j’ai jeté un œil sur la tombe. Maintenant, le bouton était scellé. Au-dessous était apparu un strip de photos en noir et blanc où un homme hilare et chaussé de lunettes teintées regardait l’objectif en mâchant un crayon.
Et l’inscription

Marcel Mordekaï Gotlieb
14 juillet 1934 – 4 décembre 2016

L’Anti-France, mon oeil ! Derrière le coup du fluide glacial, je reconnus sans peine la patte du maitre de l'(h)Umour Glacé et Sophistiqué.
Gotlib est mort, certes, mais je ferai tout comme s’il continuait d’exister.

gotlib