Parole d’expert

« Nous devons bien retenir une chose : il ne faut jamais, au grand jamais, croire qu’une guerre sera simple et facile ou que toute personne qui s’embarque dans cette étrange aventure peut mesurer à l’avance les vents et tempêtes qu’elle devra affronter.
L’homme d’État qui cède à la fièvre de la guerre doit savoir qu’une fois le signal donné, il cesse d’être maître de la politique à suivre pour devenir l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables. » 

Winston Churchill – Mes jeunes années 

Une économie de la mort

La bombe à sous-munitions. 
On lit sans vraiment lire, sans s’arrêter, une bombe est une bombe, ça fait du bruit quand ça explose et un gros nuage sur nos écrans. La voix off explique qu’en cours d’explosion, elle projette des centaines de mini-bombes qui peuvent détruire une surface équivalente à plusieurs terrains de football.
On assemble en pensée plusieurs terrains de football pour visualiser l’étendue des dégâts. Toute cette pelouse efface les squelettes des immeubles à demi-éventrés, les gravats et la poussière qui recouvre les morts et les survivants.

Pour une fois, oublions le gazon et la désolation.
Essayons de revenir au début, à l’origine, à la première phase de conception. Un jour, quelqu’un, quelque part, démonte une bombe, désamorcée sans doute. Il examine l’objet. Bon, un détonateur, de la poudre, pas mal, mais on peut faire mieux. À la place d’un terrain de football, on pourrait raser plusieurs terrains de football, ce serait mille fois mieux, mille fois plus mortel et sûrement mille fois moins cher. Oui, mais comment faire pour mieux tuer tous ces gens ? Alors commence le processus de recherche et de développement. Un groupe d’ingénieurs se penche sur l’étude des matériaux, un autre sur les composants chimiques, un troisième sur l’assemblage des éléments. On construit des prototypes qui ne tuent pas grand monde. On refait les calculs, on teste en laboratoire avant de lancer une nouvelle fabrication. Les premiers essais sont prometteurs, l’efficacité est multipliée par vingt par rapport à la bombe traditionnelle. Toute l’équipe se réunit autour de la table de conférence pour fêter ça. Quelques ajustements et on tuera trente fois plus de personnes en appuyant sur un seul bouton.
Une année plus tard, on lance la chaîne de production. 

Transportée sur un chariot spécialement conçu pour l’occasion, la première ogive est exposée dans le grand hall où sont réunis ouvriers, ingénieurs, directeurs et hautes autorités. Au cours d’une brève allocution, le président salue l’ingéniosité et l’esprit d’innovation de ces hommes qui ont redéfini l’économie de la guerre en inventant une arme simple, bon marché mais tellement plus efficace. La bombe que tout ministre des finances rêvait d’offrir à son ministre des armées.
Ovation.
Tonnerre d’applaudissements pour le président qui saisit la bouteille de champagne qu’on lui tend et la lance de toutes ses forces contre la coque métallique.
Le verre explose.
Ça porte bonheur.

Dernier arrêt avant le silence

Tous ces grands petits maîtres font un bruit assourdissant. Leurs hurlements remplissent l’espace entre chaque seconde que le temps inscrit dans nos jours et jusqu’au fond de nos nuits.

Du bruit.
Brun, tendance brun moyen.

À force, leurs cris rentrent dans nos têtes, leurs images aussi. Nos voix pâlissent, rétrécissent, se referment dans un murmure et puis plus rien.

Le silence. 

Alors, ils n’auront même plus besoin de crier.

Sa voix sur mon épaule

Les gens qui meurent vivent ailleurs.
À côté, devant, derrière, en parallèle de soi.
Quelquefois juste au-dessus pour qu’on ne les voie pas. Sans gêner. Sans jamais ralentir notre course folle vers un quai de gare ou une médaille olympique. Mais les morts nous bousculent parfois, excuse-moi, c’est encore moi. Faudrait qu’on parle. Je sais bien que tu n’as pas une minute à toi. Des rendez-vous importants. Des réunions importantes. Des choses à faire. À dire. À regarder. À ne pas oublier. Moi, je ne t’oublie pas. Je vois bien que tu déconnes. Tu te divertis. Tu t’étourdis.
_ Tu m’ennuies. Mort ou vivant tu es toujours aussi chiant.
_ 8 paires de skis quand même.
_ Pardon ?
_ Tes 8 paires de skis.
_ Quoi mes 8 paires de skis ?
_ Tu te souviens ? Tu n’as qu’un seul cul.
_ Air connu. J’ai aussi 32 dents…
_ …Et une seule brosse à dent. Plus tu vieillis, plus tu te répètes. Le gâtisme te guette.
_ Jolie allitération. Tu veux te lancer dans la chanson ?
_ Justement, parlons de ta guitare, la Stratocaster qui prend la poussière.
_ Rime riche, hourra.
_ Il va falloir du temps pour te nettoyer la tête. Des années. Oublie pas. Acheter des trucs en prévision de, c’est complètement débile. Les prévisions sont pas fiables. Il y a le vent et les orages. Un jour la montagne se fend. Toi tu descends au fond du couloir et ta tête explose entre deux virages.
_ Fait chier Hervé.
_ Je sais ma grande. Je te laisse méditer sur tout ça. La bise au chat.

Tombal

C’est bête une tombe. Une boîte en bois remplie d’os dans un trou rempli de terre. Au-dessus, le signe d’une croyance, une plaque de marbre poli, une gerbe fanée, du gravier ou rien du tout, un terrain vague, des herbes folles qui mangent une pierre plate érodée par la pluie et le vent.

On sait bien que c’est pour de rire, la photo pâlie, jaunie, les deux dates, né le, mort le. Mort, mort surtout, circulez, il n’y a rien à voir et les morts n’en nont plus rien à cirer, les morts sont hautement inflammables, tout à fait biodégradables bien que les concepteurs de cercueils modernes fassent état de progrès significatifs en matière de conservation longue durée.

Alors, pourquoi on pleure encore ?

Entre deux temps

On ferait mieux de s’arrêter.
Pendant qu’il est encore temps.
Temps de regarder.
De laisser le monde passer à toute allure autour de soi. Soi immobile. Soi juste content d’être assis là, sans parole, sans image, soi sans bruit. Quelques secondes pour rien, assis, tranquilles, pendant que le soir tombe et que s’estompe le bruit des automobiles. Le ciel laiteux couve un orage et les oiseaux frôlent la cime des arbres. Le vent hésite à faire avancer l’aiguille des secondes vers une autre minute, une autre heure, un autre jour. 

On ferait mieux de se blottir dans cet instant fragile et figé avant que le ciel ne se déchire et nous tombe sur la tête. Même les oiseaux ont arrêté de chanter. L’horizon sourd et gronde, la poussière du jour se soulève, brouille le regard, trouble le contour des collines au loin, met un grand coup d’estompe sur les bords du dessin.

Rester là, tranquilles, sans bouger, sans rien attendre ni rien espérer.

Larmes, carottes et brocolis

J’ai faim.
Il paraît que l’appétit diminue avec l’âge.
Je me demande bien qui a inventé ça.
J’ai faim et je me retiens. On finit de mâcher sa bouchée avant d’enfourner une deuxième cargaison de pâtes, de carottes ou de brocolis. Maman a dit. Oui, mais moi j’ai faim, maman, tu vois, je pourrais avaler un œuf ou un bœuf, c’est selon, c’est juste une expression.
Aussi, on ne mange pas la tête dans son assiette, en position de recherche de vitesse, histoire de réduire le temps de passage entre la bouche et la bouffe. On fait une pause. On se redresse. On regarde autour de soi. On tombe sur le regard d’une jeune femme assise dans l’angle de la salle et ce regard s’accroche à soi. À moi. Fixe. Long. Plat. Gêné je baisse les yeux. Sur sa table, rien. Pas d’assiette, pas de fourchette, pas de couteau. Pas même un verre d’eau. Ici, tout le monde mange et tout le monde boit. L’heure de midi est remplie d’estomacs. Le buffet ne désemplit pas. Entrecôtes. Cordons bleus. Filets de carrelet. Légumes. Pâtes à la carbonara. 
Je replonge le nez dans mes légumes. Brocolis. Carottes. Pâtes aussi. J’essaie mais c’est plus fort que moi, je sais bien, elle est toujours là, en diagonale, à quatre ou cinq mètres, seule, devant sa table vide, son regard fixe encore, pas une invitation, non, une question, un appel, à quoi, je ne sais pas. 

Un mot suffirait peut-être.
Un mot, c’est ça.
Quelque chose comme : «Ça va aller, ne vous en faites pas. .»
Ou alors : «Tout va bien, madame ?»
Ou peut-être un geste, juste un geste de regret, un signe de la main pour dire désolé, il faut que j’y aille, je suis attendu au travail.

Je n’ai rien fait de tout ça. Je me suis levé. J’ai rangé mon plateau et je suis parti en ayant l’air de rien, en faisant comme si je n’avais rien vu, rien compris à ce regard que j’ai déjà croisé quelques fois en d’autres temps, en d’autres lieux.
De peur d’avoir mal interprété, de peur de m’être trompé.
De peur d’avoir eu raison, de ne pas savoir comment faire pour empêcher les larmes de couler.

Ensevelissement

Parfois l’été revient. 

L’air presque immobile est chargé de parfums. Un bruit de monomoteur paresseux survole la nappe à carreaux du dimanche. Des oiseaux invisibles et stridents racontent par avance la solitude des cours d’école sans écoliers, le désert des terrains de jeux abandonnés. Un peu plus haut dans le cours des années, les murs brûlés, le gravier desséché et les hautes herbes fardées de blanc. 

Tchip. Tchip.
Toujours le même chant. 
Le même temps.

Bientôt juin et le sommet du jour. Tout recommence et pourtant, derrière la façade du ciel la-haut, les nuages se lézardent en hurlant. L’eau du ciel plus l’eau de la fonte des neiges éternelles, trop d’eau qui ruisselle, s’infiltre au plus profond des failles invisibles, jusqu’au coeur de la roche qu’elle ronge, millimètre par millimètre, inlassablement.

Un bloc se détache, puis deux. Une cascade se forme, se transforme en torrent, avalanche, explosion de poussière, pour finir en tremblement de terre.

Au fond de la vallée, un village tout entier devient cimetière.

Le cours du missile

Communication du Center for Strategic and International Studies.
Une batterie de missiles Patriot Pac-2 coûte environ 1 milliard de dollars.
En outre, chaque missile Patriot coûte 3 à 4 millions.
Enfin, le lanceur de projectiles, estimé à 10 millions.

Compter, disons une centaine de missiles et quelques lanceurs, ça nous fait environ un milliard et demi de dollars pour le pack complet et prêt à l’emploi. Beaucoup d’argent pour une fusée à usage unique. Un seul coup et boum, plus rien, enfin presque plus rien. Une collision de trajectoires. Une explosion. Des yatagans de métaux rares mélangés à des combustibles hautement inflammables qui retombent en chandelles du haut des strapontins du ciel. Notre Mère qui êtes aux cieux, sentez-vous de ces flammèches l’onde de chaleur lécher le bout de vos orteils ?
Il n’y a plus personne là-haut. Notre Mère s’est barrée, fatiguée, écœurée par des siècles et des siècles d’avidité, de veulerie, d’absolue connerie. De l’éternel concours de bites entre aspirants maîtres du monde qui transforment une terre fertile en un champ de ruines couvert de cimetières. Tous des mâles bien sûr, bien montés, bien assis sur des tombereaux de fric pour bien tout réduire en poussière.

Donc, 1 milliard et demi de dollars multiplié par combien de Patriot Pac-2 ? Mille ? Cent mille ? 1 million ?
Allez savoir, quand on aime on ne compte plus le nombre de zéros nécessaires à maintenir la guerre dans le monde.
Heureusement.
Sinon, qu’est-ce qu’on ferait de tous ces sous ?