Artificielle Intelligence

Dans « 2001 Odyssée de l’Espace », HAL 9000 est l’ordinateur en charge de piloter une mission d’exploration vers Jupiter.
Il vient d’assassiner tous les membres de l’équipage. Tous sauf un, Dave, sorti dans l’espace pour récupérer le corps à la dérive de son collègue Frank. Dave revient et s’arrime au vaisseau-mère mais HAL refuse de le laisser entrer. Dave trouve quand même le moyen de passer.

HAL :
– Écoute Dave, je vois bien que tu es véritablement bouleversé par ce qui vient de se passer. Je pense sincèrement que tu devrais t’asseoir, prendre un tranquillisant et y réfléchir calmement. Je sais que j’ai pris quelques décisions discutables dernièrement, mais tu peux dès à présent être absolument sûr que je vais me remettre à travailler normalement. J’éprouve toujours le plus grand enthousiasme et la plus grande confiance dans cette mission.

Et je veux t’aider.

En plein ciel

Liquide, le ciel se mélange à la neige, suit le cours des arêtes, déborde, dévale les pentes en suivant les courbes de terrain, inonde les creux et noie les zones d’ombre.
Lac profond vertical et bleu, la montagne se fend d’une entaille étroite taillée au milieu. Une fente où tu te glisses, les skis parallèles face à la pente à quarante-cinq degrés.
Trois ou quatre heures, cet après-midi-là. C’était un vendredi.
Ensuite, un bloc de roche s’est détaché et il t’a cueilli.

En plein ciel.

Encore un enterrement. J’en ai plein le cul des enterrements. On est tous alignés là en rangs d’oignons, ensemble et tout seuls, le nez dans nos pompes noires, la tête dans nos idées noires, on voudrait bien parler mais pour dire quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’on dise hein ? Que tu étais petit et grand ? Que tu avais mérité le titre de baron de la vanne pourrie et de prince de l’histoire pas drôle ? Que dans le dictionnaire, c’est ta tronche qu’on trouve pour illustrer le mot « têtu » ?
Que tu étais le plus chiant ?
Que tu étais le plus vivant ?

J’ai tous ces mots pliés en quatre au fond de ma poche et un gros sanglot qui clapote au bord de ma gorge. Tous les mots ont déjà été utilisés. Répétés. Rabâchés.  Les mots sont épuisés, usés jusqu’à la corde. Effacés avant d’être dits, oubliés avant d’être prononcés, ils sont fatigués d’être lancés en l’air pour retomber dans le vide. Et là, dans la pénombre de cette église qui ressemble à celle de mon enfance, on ferait mieux de les ravaler, les mots, de les enfouir au plus profond de nous-mêmes en attendant que ce fragment de rocher termine enfin sa course au fond de la vallée.

Heureusement, dehors, la neige n’a pas cessé de tomber.

Nos morts pendulaires

Il fait parfois beau dans les cimetières.

Toujours, il fait froid.

Souvent, il y a une photo, sur un petit chevalet, au-dessus ou à côté du cercueil. Un visage et deux yeux qui fixent l’assemblée en souriant. Deux yeux morts qui regardent les vivants, ou peut-être est-ce le contraire, peut-être que ces deux yeux figés sur le papier nous suivent du regard, nous scrutent, nous jaugent, nous et nos corps pendulaires, nos pardessus gris et nos chaussures fatiguées.

Nos levers à aubes régulières.
Nos plats précuisinés aux saveurs prévisibles.
Nos crépuscules fatigués.
Nos plaintes uniformes et nos bonheurs similaires qui s’affichent sur les pages de nos téléphones portables, ces paysages épuisés où nous nous incrustons par milliers, en shorts et en tongs, sur fonds de couchers de soleil pour faire l’étalage de nos bonheurs obligés.

Sur la photo, la tête s’incline légèrement vers le bas. Son regard tendre enveloppe nos corps écrasés sur ces chaises trop dures. Les yeux, malicieux, se relèvent pour mieux nous voir, pour mieux nous dire qu’il faut nous lever, là, tout de suite, s’extraire du sillon des travées parallèles, sortir en ordre dispersé et poser nos semelles sur toutes les pelouses où il est interdit de marcher.

Marcel Gotlib

Dans l’allée principale de mon cimetière personnel, une pierre tombale a surgi de la terre en faisant PLOP !
Ou plutôt SLLLLLURCH !
SLLLLLURCH, c’est ça. Un bruit de succion dû au vide d’air créé dans la masse de terre lourde qui croupit sous la croupe épaisse de cet automne décérébré. La stèle était encore recouverte de fange. J’ai pris un arrosoir et j’ai arrosé. Peu à peu, sous les trainées brunes est apparue la surface d’une pierre très blanche, très lisse, très très lisse et pour tout dire sans aucune inscription.
Il y avait juste un bouton.
Je me suis penché.
Je l’ai regardé
J’ai appuyé dessus.
Et j’ai pris dans l’œil un long jet de fluide glacial, un putain de jet de fluide glacial dans mon œil droit, j’ai crié putaindebordelchier, j’y voyais plus rien, je me suis redressé, ça faisait mal, ça faisait très très mal, j’ai fait un pas en avant, j’ai heurté la tombe de Desproges allongé juste à côté. Je suis tombé, à plat-ventre, le nez dans la litière fétide des feuilles que l’automne venait de bouchoyer.
Je n’y voyais plus rien. J’avais mal et j’avais froid.

C’est à ce moment-là qu’un éclair a déchiré les nuées. J’ai entendu un craquement sourd, et à côté de moi, la tombe d’Audiard a explosé.
Toujours étendu sur le sol, j’ai tourné la tête en direction du bruit. Mon unique œil valide a essayé de faire la mise au point sur un objet rouge-orange et poilu qu’il a identifié comme la moitié d’une paire de Charentaises. Au-dessus, un pantalon de flanelle blanche retenu par une écharpe tricolore, le reste de la silhouette était dissimulé par un abdomen magnifié par l’effet de la contre-plongée.
C’était impossible. Cela ne pouvait pas être. J’étais l’objet d’une illusion de mes sens abusés. Pourtant, j’osais un timide :
– C’est vous ? Superdupont ?
– Mais bien sûr que c’est moi, me voici là, devant toi. Ne reste pas ainsi enfin, Relève-toi, sois un homme, mon garçon.
– Je veux bien mais j’ai mal, j’ai très mal, je ne vois plus rien de l’œil droit.
– Je sais bien, j’ai tout vu.

Superdupont se pencha sur le bouton. Il appuya dessus de toutes ses forces, sans faiblir, sans mollir, les muscles bandés et le port altier. Le bouton se mit à bouger. À gigoter. À se débattre furieusement tout en crachant en tous sens de long jets de fluide glacé. L’index de Superdupont virait au violet. L’épingle de nourrice qui retenait son écharpe était secouée de spasmes incontrôlés. Petit à petit le liquide glacé humectait ses Charentaises, remontait le long de ses jambes et de son corps sculpté. Je sentais qu’il faiblissait, tous ses muscles tétanisés tremblaient, au bord de la rupture. Il allait lâcher, c’est sûr.
Alors, Superdupont, quitta la surface de la terre. Sans jamais relâcher la pression de son doigt, il se mit en position horizontale et imprima à son corps allongé un mouvement de rotation hélicoïdale qui ne cessa de s’accélérer, pour atteindre la valeur prodigieuse de vingt mille tours à la minute, qui, lorsqu’elle fut écoulée, coïncida avec la subite interruption du jet diabolique.
– Diantre, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le sens de fermeture. Un peu plus et nous étions tous deux noyés.
– Qui peut bien avoir eu l’idée d’un stratagème aussi maléfique ?
– Qui ? L’Anti-France, bien sûr ! Mais moi vivant, l’Anti-France ne passera pas. Quand à vous, mon garçon, relevez-vous, maintenant. L’ordre règne et le calme est rétabli. Je vous laisse. Le devoir m’appelle vers d’autres aventures.

Je me redressai juste à temps pour le voir décoller en direction de l’Élysée. Les premières notes de la Marseillaise résonnèrent dans l’air immobile et le brouillard s’entrouvrit pour ne pas froisser son maillot de corps immaculé.
Il était parti.
J’étais en sécurité.
Le ciel a repris son aspect pisseux. Avant de repartir, j’ai jeté un œil sur la tombe. Maintenant, le bouton était scellé. Au-dessous était apparu un strip de photos en noir et blanc où un homme hilare et chaussé de lunettes teintées regardait l’objectif en mâchant un crayon.
Et l’inscription

Marcel Mordekaï Gotlieb
14 juillet 1934 – 4 décembre 2016

L’Anti-France, mon oeil ! Derrière le coup du fluide glacial, je reconnus sans peine la patte du maitre de l'(h)Umour Glacé et Sophistiqué.
Gotlib est mort, certes, mais je ferai tout comme s’il continuait d’exister.

gotlib

Le noir oublié de la nuit

On ne sort jamais plus des ascenseurs.
On ne sort plus des haut-parleurs.
Il y a. Toujours. Un moteur.
Cliquetis de souris.
Brouhaha. La ville. Les sirènes.

Les gyrophares.

Le halo orange dans le brouillard.

Au bout des traces, à la fin de la neige, là où le chemin s’arrête sur le rebord du monde, les ampoules électriques barrent encore le front des étoiles et un crissement de pneus déchire la soie du vent.

Il faudrait éteindre la lumière.
Couper le son.
Retrouver la nuit, plus jamais noire.
Et le silence, plus jamais blanc.

Janvier-sur-mer

Incrédules et transparents dans le ciel de janvier, les nuages ne reconnaissent plus l’hiver. Ils s’étirent interdits, se suspendent prudemment aux étendages du ciel et leur fils de soie légère accrochent la course du soleil.
Incrédules et transparents, les nuages balnéairent. Pourtant, ce n’est pas la mer : cette eau métallique coule du rebord de la neige et la berge pavée incise une droite sévère dans le plan découpé de la digue de pierre.

Janvier se meurt et ce n’est pas l’hiver. Les jambes des joggeurs s’étonnent de leur pâleur et sur les bancs, les corps surpris se déshabillent, s’étendent, ferment les yeux pour mieux sentir l’odeur ressuscitée de l’eau mélangée à la terre. Les Sauveteurs ont sorti quatre chaises et ils discutent, un verre à la main, il faudra préparer un pot-au-feu pour demain.

Janvier-sur mer qui fait pousser des feuilles aux arbres et pique les pelouses de taches de fleurs. On dirait la mer mais ce n’est que le lac, et si la neige s’accroche encore un peu sommet des montagnes, le foehn qui s’est levé a fait fondre janvier.

Midi-crépuscule

Tous les couloirs baignent dans une bouillie de lumière verte qui brouille le tracé des points jaunes inscrits sur le sol. Sur le tableau aux noms compliqués, les étages s’allument les uns après les autres. Dans la chambre il fait chaud. J’ouvre la fenêtre. La lumière tape dur sur le front des montagnes, mais ici midi s’écrit déjà à l’heure crépusculaire.

Je suis le fil de la route taillée entre deux murs de pierre jusqu’à la boîte aux lettres, la place à l’ombre et la maison. C’est toujours le même paysage, les routes, le barrage et la grande saignée blanche qui déchire la forêt. L’abat-jour en tissu. Les lames de bois noir accrochées aux murs, la plinthe large et le faux parquet. Mais sur le lit pend une potence et les rideaux ont délavé midi.

Midi d’été qu’on plante au mitan de l’hiver.
Midi opaque.
Midi noir ou incandescent.
Midi putride et couvert de boutons. Midi-radeau. Midi-banquise. Midi au-dessus d’un volcan. Midi, ombre verticale sur les plis de nos ambres solaires pendant que tous les océans coulent au fond de nos corps crépusculaires.

Yimkin Law – Racha Rizk, Khaled Muzanar.

Parle à ton téléphone

Parle à ton téléphone, il t’écoutera.

Parle à ton téléphone, il te répondra. Il te dira la pluie, le froid et comment les étoiles de neige fondaient sur ton nez quand tu regardais le ciel, le soir, la nuit et que les flocons t’aspiraient vers les balcons du ciel.
Il te parlera du vent, du brouillard et du soleil des cheveux blonds. Il te dira comment le chant têtu d’un grillon t’aidera à traverser les heures blêmes qui mènent au matin de l’été.

Parle à ton téléphone quand les forêts te traversent sans jamais te toucher.
Il imitera pour toi la voix des arbres, le tonnerre qui grince et le craquement de la foudre quand d’un seul coup elle déchire l’écorce et fait voler le bois.
Il sera pour toi le bruit mouillé de la rivière, l’éclaboussure, la soie de l’eau.
Il t’attendra le soir en robe légère, le torse nu, rempli d’abdominaux.
Il sera ton ami, ton amante ou ta mère.
Il aboiera quand tu voudras un chien.
Quand tu t’endormiras, il prendra le relais de tes rêves et t’emmènera sur la grande roue avec lui. Arrivé tout en haut, tu sentiras soudain le sol se dérober sous tes pieds. D’un seul coup tu tomberas et la chute dure et longue ne s’arrêtera pas.
Ton téléphone te parle et tu ne tombes pas.
Six heures trente. Ton téléphone te montre le lever du soleil. Il fait un bruit de vent et lance des éclairs. Cet après-midi, il y aura du tonnerre.
Avant de partir, tu prends ton parapluie.
À demi assoupi, ton téléphone sourit.

Ce soir, quand tu seras rentré, il t’expliquera que si tu la laissais se poser sur le bout de ta langue, tu saurais que la pluie d’été a un goût sucré.

Retrouver la nuit

Bleue,
la peau fragile du ciel quand le soir tombe indéfiniment au fond du mois de juin.

Bleu. Marine. Oultremer. Indigo. Délavé. Délayé. Bleu cobalt voisin de minuit. Les contours s’effacent et se noient pendant que le jour se dilue dans un pot d’encre bleue. De la mer, on n’entend plus que le frottement de l’écume sur le crin blafard des bancs de sable étendus sous la lune.
Les yeux fermés, on dirait le vent.
Les yeux ouverts, il y a trop de lumière, toujours trop de lumière ; le tracé des routes qu’on souligne à grands traits de lampadaires, les néons roses et les phares blancs. Les feux rouges. Les monuments qu’on illumine. Par intermittence, au travers des meurtrières percées dans les barres des immeubles, le scintillement saccadé des postes de télévision. Au sommet des montagnes les lueurs de la ville. Au bord de l’eau, les guirlandes édentées d’une station balnéaire qui brillent comme une enseigne de boxon fatigué.

Nous avons perdu la nuit, ses mains en coupole autour de la terre, ses mains en bandeau sur nos yeux douloureux, écarquillés, condamnés pour toujours à rêver éveillés.