Pomme de terre

A l’opposé de la pomme qui grandit sur l’arbre, la pomme de terre grandit sous l’arbre.

Voici un légume introverti, de forme plus ou moins allongée et de surface plus ou moins cabossée. Une structure minimale : au milieu, la chair et tout autour, la peau.  Je vais vous dire, la pomme de terre, c’est le dépouillement, l’épure, la forme qui ventouse la fonction. Aucun chichi. Que de l’essentiel.

Un coup de pioche et elle se retrouve dans votre casserole. Plongée dans l’eau, la pomme de terre cuit un point c’est tout. Quand elle est cuite, elle se mange et voilà tout. Le reste, c’est de la littérature. Toutes ces préparations, ces mises scènes sophistiquées ne sont rien d’autre qu’un épiphénomène. Que l’une des multiples manifestations de la perplexité de l’âme humaine, de son angoisse lorsque arrive l’heure du repas du soir, que le frigo est vide et les enfants affamés. Face au vide et aux invites lascives de la restauration rapide, l’âme humaine décide que ce soir, ce sera purée, à cause des vitamines ou de ce que vous voudrez.
La pomme de terre se laisse faire et c’est là son moindre défaut.

Pour le conditionnement, la pomme de terre se fait en sac. Souvent plastique. Souvent transparent. Là encore l’âme humaine vient mettre son grain de sel et précise que la pomme de terre est ferme ou alors pas trop ferme ou alors carrément farineuse ce qui favorise la formation de purée, voir plus haut.
Sur le plastique, je lis donc : Pommes de terre. Farineuses – pour purée, gnocchi, gratin. Ça, c’est le mode d’emploi.

Sur la face arrière du sac, je lis, en lettres capitales : COMPOSITION : POMMES DE TERRE.

Et là, je crois bien que je vais passer l’âme humaine au presse-purée pour en faire de la pâtée Ronron. Apprenez donc que la pomme de terre est composée à 100% de pommes de terre. Rien d’autre. Rien que de la vraie bonne pomme de terre. Aucune trace de Gruyère ou de chocolat. Aucun colorant. La pomme de terre se compose de pomme de terre. Exclusivement.

Mais enfin qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que l’âme humaine a bu ou fumé la moquette ? Est-ce que le fabricant du sac veut se protéger contre une plainte en nom collectif déposée aux noms des gens qui mangent des pommes de terre en pensant que ce sont des sardines ? Est-ce pour prévenir les effets du cancer de la pomme de terre ? Est-ce que la pomme de terre va se retourner contre nous ? Aux armes citoyens ! Tapie en rangs serrés, dans l’ombre de nos sillons, la pomme de terre fomente sa révolution.

En face du frigo, j’ai des envies de batte de baseball. Mon sac de pommes de terre à la main, je pense qu’il me faut du lait, pour la purée. Pour la purée, il faut du lait. Du lait blanc. Du lait livré en bouteilles. Du lait qui coule, en quelque sorte.

Sur la bouteille, je lis en lettres capitales : LAIT.
Et un peu plus bas : CONTIENT DU LAIT.

Le monde sent.

Sur deux roues et sur les vingt kilomètres que dure la montée, le monde sent.

Le monde sent, pue, fouette, embaume, empeste, c’est un monde vivant, un monde sans toit ni loi, un monde sans air préfabriqué, un monde en rut, au parfum sauvage, à ma droite un écureuil noir court plus vite que moi. C’est dire à quel point la montée sera longue sur ce vélo qui ne fait que s’alourdir au fil des hectomètres.

Pour commencer, tout est vert, du sol au plafond, de la route au toit de noisetiers qui sentent bon la feuille fraîche, la feuille vert acidulé à la texture tendre qu’on mangerait bien en salade avec de l’huile de noix. Quelques mètres plus tard, voilà qu’un relent de charogne se glisse en rampant sous le parfum du printemps. Un relent souterrain qui avance masqué. Qui revient en traître, alors que je croyais l’avoir semé, distancé, debout sur mes pédales, en apnée, le nez plissé et retroussé en arrière. J’inhale une grande bouffée de parfum de cadavre en décomposition. Je suis plus vert que vif dans ce grand cimetière à ciel ouvert. De l’air ! Et du bon, s’il vous plait.

Un peu plus haut la forêt n’a pas réussi à s’accrocher. Une barrière entrave  ma progression. Un panneau rappelle au promeneur distrait que les pierres sont faites pour rouler et que les trois prochains kilomètres seront peu propices à la contemplation. Les pierres roulent effectivement. Elles tombent parfois au beau milieu de ma route. Elles restent là et font le gros dos, en attendant la pelle du cantonnier qui les repoussera sur les côtés. Le soleil tape dur sur la roche qui exhale un parfum sec et presque métallique. Un parfum de béton muri à l’ombre d’une cave dans le petit tunnel où je m’engouffre et je frissonne. De l’autre côté, un virage me mène sur l’autre versant de la montagne. L’exposition n’est plus la même et du sol monte une odeur riche de mousse et de champignons. Ici, le soleil tape moins dur et moins longtemps. Sur le sol humide, les feuilles prennent le temps de la décomposition. On dira encore que je suis un pochtron, mais pour dire les choses telles qu’elles sont, ça sent le Lagavulin, un whisky Single Malt que je vous recommande pour éprouver une forme terrestre de béatitude lorsque le repas est terminé et que votre estomac tiède ronronne en attendant la sieste.

Pendant ce temps, je marche à l’eau claire et à dix kilomètres à l’heure. Autour de moi, il n’y a plus de feuilles mais seulement des aiguilles et l’odeur de la sève fraîche qui irrigue les veines des sapins. L’essence de poix qui suinte des branches blessées. Et par-dessus tout, le merveilleux parfum de l’écorce de mélèze, sucré, roux et rempli des sucs  de la terre qui a séché au soleil. Ainsi chargé d’essences naturelles, j’ai un regain de vitesse. Le vélo s’allège et la pente diminue. À cette allure les mètres dégringolent comme qui badine et la forêt s’ouvre pour faire de la place aux pylônes égarés sur l’herbe rase. Nous sommes en avril,  et pourtant les skieurs ont disparu depuis des mois ou peut-être des années. Il ne reste que des traces métalliques. Quelques taches blanches aussi. Des taches de neige perdues dans le bleu du ciel. Je m’approche. Je prends quelques grains transparents qui brillent dans ma main. Je goûte. J’ai dans la bouche la couleur bleue de l’hiver, un peu de sel, un peu de pierre, un peu de poussière laissée par le vent.

Couché dans l’herbe, mon vélo à côté de moi, je ferme les yeux pour mieux sentir le monde qui sent.

Ninety-nine friends

Ninety-nine friends
Is this last friend before one hundred?
Or one friend too many?
Ninety-nine friends.
Countdown to one hundred
But still,
Ninety-nine friends.
One more to go

Will you Poke me?
Will you Like me all the time?
I need one more friend to love me,
Just one more friend and I’m the queen.
One more friend and I can close
My perfect circle of love.

I feel warmth and happiness.
I feel love pouring down the line.
Ninety-nine avatars
Framed in their colored squares.
Ninety-nine lies
One more to go.
One more lover
To make it one hundred liars.

Will you Poke me?
Will you Like me all the time?
I need one more friend to love me,
Just one more friend and I’m the queen.
One more friend and I can close
My perfect circle of love.

Le papier torché

Entre le pouce et l’index, le contact rugueux du papier jauni : les pages des vieux Folio ont un grain épais qui ressemble à ces feuilles de papier buvard qu’on pliait en deux au temps des encriers.

Buvard, quel beau nom de papier ! Le papier qui boit ! Le papier ivre à force de gober les taches d’encre bleu de Prusse ou indigo.  Le papier torché. Qui finit par voir double, triple, imprime tout à l’envers, tête-bêche, sens dessus dessous, sans queue ni tête. Ce papier boit jusqu’à l’engorgement, messieurs-dames et ce n’est pas beau. Il passe du blanc au bleu, pour finir entièrement noir, entièrement poivre. Complètement cuit, si vous préférez.

Le buvard boit de l’encre noire, bleue ou rouge. Qu’importe l’encrier et qu’importe la plume. Le buvard buvait tout, même l’empreinte floue de mon index maculé par le bec de plume. Il fallait remettre de l’encre dans les encriers, de l’encre Pelikan bleu nuit. Il fallait passer la poussière ou nettoyer le tableau imbibé de l’odeur sèche de la craie. Dans le cartable, un plumier, des cahiers aux lignes italiques. Dans le cartable, l’eau descendue de la montagne qui ruisselle sur le sol brûlé des vignes en été.
Dans le cartable, un livre orange comme une promesse « Bien lire et aimer lire. »  

Aimer lire, c’est ce qui reste à la fin de tous les étés. 

Peut-être que

Peut-être que
Je
Ne suis encore pas assez blonde,
Pas encore assez rouge,
Pour te saisir du bout des doigts,
Te soulever du bout des ongles,
Et te faire danser pour moi.

Peut-être que
Je
Ne suis encore pas assez noire,
Pour te saisir entre mes lèvres,
Planter mes dents dans ta chair rouge,
Et te faire crever sous moi.

Je suis ce que je ne suis pas.
Blonde et rouge sur talons rouges
Ou noire et noire, de haut en bas.
Je serai toutes les femmes
Quand tu me regarderas.

Peut-être que
Je
Ne suis encore pas assez longue,
Pour m’enrouler autour de toi.
Te glisser dans mon nœud coulant
Et t’étouffer dans mes bras.

Peut-être que
Tu
Préfères les mains de ta guitare,
Son corps tiède collé contre toi,
Ses hanches rondes dans ta chair rouge,
Six cordes pour te lécher les doigts.

Je suis ce que je ne suis pas.
Blonde et rouge sur talons rouges
Ou noire et noire, de haut en bas.
Je suis toutes les femmes
Quand tu ne me regardes pas

Bleu nuit

Elle regarde le soir tomber.
Sa peau blanche dans la couleur orange.

Elle entend le soir tomber.
Le tintement des casseroles.

Elle sent le soir tomber.
L’odeur lourde de l’huile brûlée.

Bientôt, ils mangeront. L’huile brune ressortira par tous les pores de leur peau. L’huile jaunira leur maillot de corps. Ils s’essuieront le front. Ils parleront peu. Ils mastiqueront. Ils reprendront un peu de viande. Ils boiront une bière qui ressortira par tous les pores de leur peau. Ils reprendront un peu de salade. Ils regarderont le monde à la télévision.

Elle regarde le soir tomber. Sa peau passer du  blanc au crépuscule. Du crépuscule au bleu.
Elle regarde le noir couler sur sa peau bleu nuit.

Votre fiction est ma réalité


J’ai de longues conversations avec Blaise Cendrars. Pierre Desproges ou René Fallet. John Irving ou Nick Hornby. Avec Françoise Sagan ou Gustave Flaubert.

Le plus souvent avec René Fallet qui est mort en 1983 et qui a écrit des livres remplis d’alcools gais ou tristes. Fallet qui écrivait des livres populaires avec une langue d’élite. Paris au mois d’août, où Henri Plantin, vendeur au rayon pêche à La Samaritaine rencontre Patricia Seagrave, Anglaise, blonde et longue, dans les rues de Paris, qui « balancait, heureuse, un petit sac à main noir. » Le soir, Plantin regarde la nuit qui tombe et je regarde avec lui.

Un de mes meilleurs amis s’appelle Owen Meany. C’est un petit garçon qui grandit en restant très petit. Il écrit toujours en majuscules, c’est sa voix. SA SIGNATURE. Il est si léger que ses camarades peuvent le porter à bout de bras. C’est un garçon qui vivait en Amérique, je dis « vivait » parce qu’il est mort. Dans le roman de John Irving, Une Prière Pour Owen, Owen Meany meurt écartelé par une grenade. Sans bras. Un peu comme Cendrars qui perd sa main droite sur un champ de bataille.
Je parle aussi avec Rob, le disquaire anglais de Championship Vinyl, dans Haute-Fidélité. Un type plutôt chauve et très anglais qui ressemble à son auteur, Nick Hornby, tout à fait chauve et très anglais. Tous les jours de football que Dieu fait, Nick Hornby va voir jouer Arsenal. Françoise Sagan joue dans un casino à Deauville. Ça, c’est pour la vitrine. Pour faire vendre de la copie. En réalité, Françoise Sagan est une femme qui traverse les années, droit et intelligente, en étalant sur sa vie une large couche de vernis brillant pour protéger sa profondeur et ses excès de gravité. Elle partage avec Flaubert la sainte détestation de la bêtise. Ils ont tous les deux un nez pour ça. Un radar infaillible. Flaubert, plutôt replet, à l’épaisse moustache en guidon de vélo, Flaubert qui n’a jamais écrit : « Madame Bovary, c’est moi ». Mais c’est une belle histoire et peut-être qu’il l’a dit. On ne sait jamais avec ces gens-là. Ces gens qui racontent des histoires. Qui existent ou qui n’existent pas. Des romans. De la fiction. Et pourtant Madame Bovary existe et elle a eu des enfants. Des petits-enfants. Des arrière-petits-enfants. Des femmes et des hommes qui vivent aujourd’hui. Pourtant Salambô existe. Et Rob dans Haute-Fidélité. La petite Jehanne de France à côté de Cendrars dans le Transsibérien.

Quand Pierre Lazareff lui demande s’il a réellement pris le Transsibérien, Cendrars répond «Qu’est-ce que ça peut te faire puisque je vous l’ai fait prendre à tous ? ». Qu’est-ce que ça peut faire Blaise ? Qu’est-ce que ça peut nous faire, que le train soit en fer ou en petits caractères, ce sont deux trains qui nous font traverser la terre.
Pour que votre réalité et ma fiction se rejoignent, il suffit de trouver le point d’intersection qui relie les voies de ces deux trains. Deux voies ferrées et parallèles qui se croisent seulement à l’infini.

Your fiction is my reality.

Journal d’un ventre lisse


Tout le monde naît. Copulation. Accouchement. Cordon ombilical qui tombe et laisse un trou noir à la base du ventre.

Je suis née sans nombril.

J’ai un ventre parfaitement lisse. Du haut en bas. Ça vous étonne, hein ? Vous avez tous les trous qu’il faut à la place qu’il faut. Vous marchez, solides, à la surface de la terre. Vos pas lourds s’impriment sur le gravier. Vos pas font du bruit sur les pavés. Vous avez le pas concret, vos deux pieds bien plantés dans la terre. Vos corps tièdes mangent des croissants et boivent du café. Vos corps tièdes se serrent contre d’autres corps tièdes pour en éprouver la tiédeur. Lorsque vos corps tièdes se refroidissent, c’est votre nombril qui pourrit en premier.

Je suis née sans nombril, c’est normal. Vos pavés, je m’en tape. Vos pieds interminables, je vous les laisse. Votre monde n’est pas le mien. Il y a cent mille autre mondes. Cent millions d’autres mondes qui apparaissent chaque jour. Des mondes en gestation. Des mondes en construction. Des mondes finis. Pour rassurer votre chair tiède, vous dites que c’est de la fiction. Vous dites que ce sont des histoires, que toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé relève de la plus parfaite coïncidence. Vous dites que c’est la faute à l’imagination. Vous dites que ce sont des histoires, juste des histoires à raconter avant de s’endormir, des histoires pour rire ou avoir peur, des histoires pour aller voir ailleurs. Avant de revenir ici.
Ça vous rassure. Ça vous rassure de savoir que vos cartes sont remplies de lieux bien solides, qu’on peut visiter. À aucun endroit, sur aucune carte du monde, il existe une ville noire que la pluie dilue et qui s’appelle Gotham City. Gotham City n’existe pas. Essayez pour voir. Introduisez « Gotham City » dans un système de navigation. Le système ne sait pas. Il n’a pas d’itinéraire à vous proposer. Le système ne visite que des endroits ayant réellement existé.

Et pourtant j’existe, mon ventre intact, et je bouge. J’habite un quartier de Paris. Le soir tombe. Allongée sur mon lit,  j’attends la suite.

J’attends mon prochain chapitre.