Gratin de chou-fleur

À midi, je lis.

Moment exquis entre deux périodes de vie communautaire rythmée par d’importantes réunions et des emails urgents. Au menu : choix d’une table inoccupée en vue de l’élaboration d’une bulle privative, assiette de verdure, gratin et Gros-Câlin. Non, pas de galipette d’ordre galant, il s’agit ici du roman de Romain Gary / Émile Ajar qui pourrait vous plaire si vous aimez les dérapages grammaticaux et les embardées syntaxiques.
Sinon, vous pouvez sans autre passer votre chemin.

Le roman bien calé sous le plateau, j’entame ma salade et la page 68 quand une touffe de cheveux blonds suivi de deux yeux et d’une paire de narines apparaissent sur les contreforts de mon flanc gauche. Je fais semblant de rien. Le visage disparaît. C’est très bien mon petit, laisse-moi tranquille et va jouer ailleurs. Mais qui c’est qui me tire par la manche ? Ah mais c’est pas vrai, tu vas me lâcher petit morveux ? Et d’abord, qu’est ce que tu fais là tout seul, attends un peu que je trouve ta maman.

– Monsieur, c’est quoi ça ?
– C’est quoi quoi ?
– Ce truc bizarre là ?
– C’est un plat à gratin.

La maman arrive et me regarde, amusée. Le petit garçon énervant s’obstine.

– C’est quoi dedans ?
– Je pense pas que tu vas aimer. C’est du gratin de chou-fleur. Tu veux goûter ?

Horrifié, le jeune homme fait non de la tête. Il repart vers sa maman.

Voilà. Bien fait. Tu apprendras que la curiosité est un vilain défaut. Tu vois cette belle croûte dorée et tu te dis miam, ça a l’air trop bon. Il ne faut jamais se fier aux apparences petit bonhomme, parce que sous la surface brillante se cache l’affreux légume blanc, fade et mou du genou, le chou-fleur honni de tous les petits.
De tous les petits ?
Mais qu’est-ce que tu racontes, bougre de vieux grognon ? Tu te rappelles quand tu donnais la becquée à tes propres enfants. Tous les légumes passés en purée pour qu’ils s’habituent, qu’ils aiment tout, qu’ils mangent de tout quand ils seraient grands. Et là, tu viens de faire passer le goût du chou-fleur à cet estomac en formation.

Gros-Câlin reste en rade. Je regarde le gratin. Le petit garçon mange une pizza. Sa maman me maudit intérieurement. J’hésite. Il est peut-être encore temps de rattraper mon erreur, de lui redonner le goût du chou-fleur. Le petit garçon se lève, il me regarde, il descend de sa chaise. Si je l’appelle maintenant, je lui dis quoi ? Je lui demande s’il veut goûter une part de de mon gratin déjà entamé ? Il pensera que je veux l’empoisonner et sa mère va appeler la sécurité.

Il se dirige vers une table basse où l’attend une demoiselle de son âge. Ils jouent. Ils rient. Un jour, ils franchiront main dans la main le porche de l’école maternelle. Ils grandiront. Ils se sépareront. Elle sera médecin, il sera pâtissier. Un jour, ils se retrouveront. Elle l’invitera chez elle. Il apportera un bouquet de tulipes et un gâteau de sa composition. Sur la table, après les crudités, elle déposera un bœuf bourguignon, une jatte de purée et un gratin de chou-fleur. Après une hésitation, il fendra la croûte dorée et prendra la première bouchée de ce légume honni qui remplira son palais d’une senteur douce-amère que le fromage grillé illuminera.
Il se souviendra alors de ce vieux con qui pendant toutes ces années l’a tenu éloigné des charmes surannés de la famille des Brassicacées.

Il prendra une deuxième bouchée.
Ils se regarderont.
Il trouvera ça très bon.

Mémoires de moi (II)

Je n’ai jamais été enfant.

Tout petit, j’étais déjà très grand.
Beau. Fort. Très beau. Très fort.
Et bien sûr, très intelligent.
Un jour, je devais avoir trois ans, ils m’ont fait passer un test pour mesurer mon intelligence. Un test ? À trois ans ? Mais oui ! À trois ans, je savais déjà lire. Et écrire. Je vous l’ai déjà dit que j’étais très très intelligent. J’ai réglé l’affaire en cinq minutes, montre en main. Trop facile. Tout a toujours été trop facile, les questions, les réponses, le sport, les études, les affaires, les femmes ou l’argent.
Toute la vie quoi.
Les classes, je les ai toutes sautées sans jamais étudier. Les autres, les pauvres, je les voyais suer, alors que chez moi, tout était inné. INNÉ, vous comprenez ? TOUT ! Les langues, les mathématiques, la physique, la biologie et surtout la philosophie où j’étais particulièrement doué. Les penseurs grecs, romains, allemands, italiens…Tenez, Shakespeare par exemple, être ou ne pas être, grande question, GRANDE QUESTION !

Moi je suis moi. Tout simplement.

Mémoires de moi (I)

Je suis né tout seul.
Parfaitement. Tout seul.

J’étais dans le ventre de ma mère. Je nageais. Je faisais de l’exercice. Des tractions. Des abdominaux. Je prenais des forces. Je me préparais. Jusqu’au jour où, je me souviens très bien, c’était un matin, je me suis réveillé.
J’ai su que j’étais prêt.
J’ai nagé vers le haut. Je me suis retourné. Roulé en boule, j’ai donné un formidable coup de pied dans la paroi de son ventre. Le plus incroyable coup de pied que la terre ait porté. J’ai traversé le détroit du bassin en une fraction de seconde. Le périnée, je l’ai écarté. À mains nues. J’ai posé mes deux coudes sur son rebord glissant et je me suis propulsé dans ce monde qui n’attendait que moi.

Enfin libre, il ne restait plus que ce cordon qui me reliait à son ventre. Je l’ai porté à ma bouche. Il avait un goût de sang.

Je l’ai coupé avec mes dents