Sous la jupe de Charles

AznavourCharles Aznavour a 85 ans. Et alors ?
Alors. Je ne possède aucun vinyle de cet artiste. Jamais acheté de CD. Pas téléchargé de fichier. Rien.
Mais ce vendredi soir sur l’écran de télévision, on fête Charles Aznavour et ses 85 ans. Sur le papier, il s’agit d’un homme frêle. Un petit homme avec un visage étonnamment préservé des mollesses de l’âge et surmonté d’une paire de sourcils en guidon de vélo.
Le petit homme n’a pas construit de tours Eiffel. Pas déclenché de guerre nucléaire. Pas inventé de remède contre le cancer. Pas fondé un empire financier. Pas décroché la lune.

Le petit homme a écrit des chansons qu’il chante seul ou en duo. Pendant l’émission, il écoute ses mots et ses musiques chantés par d’autres. Il déroule plus d’un demi-siècle de chansons. Et moi qui n’ai pas de disque, pas de fichier, je reconnais chaque air, chaque parole incrustée dans un coin de ma tête, là où les plaques de mémoire photosensible capturent l’air du temps, stockent des notes, des images et des mots qui finissent par former un paysage familier : là d’où je viens. Le pays des mots de France, un peu compliqués, un peu acrobatiques, un peu difficiles à mettre en musique. De l’eau. Ce type a construit des fontaines pour tout le monde. Il a regardé la course du soleil et mis des arbres à feuilles larges pour que l’eau reste fraîche en été.
Ensuite, il a ouvert les vannes, l’une après l’autre. Il a réglé le débit avec une précision infinie pour que l’eau coule en filet, en cascade, en torrent. Qu’elle irrigue les veines du monde pour le rendre plus beau.

Sous la jupe anglaise, 1ère partie

Quayside copiePour des raisons professionnelles, j’allais à Newcastle, riante bourgade du nord de l’Angleterre. C’était le printemps dans mon cœur en fête et aussi sur la terre, le long de la côte qui fait le tour du Lac Léman.
À Newcastle, quand je suis arrivé, vers 22 heures, il faisait froid, à vue de nez 4-5 degrés, et la pluie tombait à plat à cause du vent, des bourrasques de vent. En fait, c’était l’automne. En Angleterre c’est un peu l’automne toute l’année. Je détournai mon regard de ce ciel de chiottes pour sombrer à bras raccourcis dans la routine, l’hôtel insipide, le petit-déjeuner lyophilisé, les salamalecs d’usage, les réunions et les stratégies à mettre en place pour palier le départ de mon collègue désormais ex-vizir de cette sympathique succursale balayée par les vents froids. La journée s’achève. Je m’apprête à regagner l’hôtel mais l’ex-futur chef insiste : ce soir, pas question de manger seul, il faut absolument que nous nous retrouvions pour célébrer comme il se doit cette fin de règne. Il y tient. Moi pas. Il s’agrippe : quinze ans de dur labeur ne sauraient se conclure sans une ultime agape, un dernier toast, une dernière valse. De guerre lasse, je finis par lâcher. Célébrons ce débarquement comme il convient.
La voiture arrive, il est 18 heures 30 à l’heure anglaise et il fait nuit bien que nous soyons aux portes du joli mois de mai. Mon ex-futur collègue (la cinquantaine altière) me récupère dans le lobby, et me dit qu’il a invité sa nouvelle amie et la fille de sa nouvelle amie. Youpi. Je m’assieds dans la voiture et avant de dire bonsoir ou salut ou d’utiliser une autre forme de politesse pour faire honneur aux traditions anglaises, la donzelle en question me dit que j’ai de la chance ce soir, vu que j’ai pris l’option du dîner gratuit. Emporté par cet élan de fraternité, je lui réponds que mon boss magnanime consent à prendre en charge mes frais de subsistance dans le cadre de mes déplacements professionnels. Par conséquent manger seul représente donc une option tout aussi gratuite et peut-être plus sympathique, à la réflexion. Ensuite il y a un silence et on passe directement aux considérations météorologiques, l’Angleterre, le nord et tout ça. Le trajet se passe. On arrive devant une très jolie pizzeria en forme de bateau contemporain, en face de la Tyne, une rivière que je connaissais seulement par une chanson de Mark Knopfler. C’est le type qui a fondé Dire Straits, j’étais un fan absolu au début. Les 3 premiers disques, je les ai écoutés en boucle pendant des années. Et ça m’a fait quelque chose de me retrouver « on the quayside, down to the Waterline. » Pour illustrer mon propos, voici deux liens qui montrent le groupe à ses débuts : « Down to the Waterline« , qui démarre après deux bonnes minutes et « Where do you think you’re going. » Les initiés et les vieillards de ma génération apprécieront.

http://www.youtube.com/watch?v=Z5CPsssPOcw&annotation_id=annotation_242971&feature=iv
http://www.youtube.com/watch?v=_0kctKWoAjw&feature=related

Foin de nostalgie post-pubertaire et revenons à nos moutons. L’équipage sort du véhicule et je découvre enfin une grande bringue britannique d’au moins 180cm dans la quarantaine et sa fille encore plus grande, un peu plus de 20 ans à vue de nez refait. Toutes deux blondes, la maman qui s’efforce d’avoir l’âge de sa fille et la fille qui essaie de faire l’âge de la maman, qu’elles aient l’air de deux sœurs en somme.

Sous la jupe anglaise, 2ème partie

karmaNous étions à Newcastle, vous vous rappelez ? Bob, sa compagne, sa fille et moi franchissons le seuil cossu d’une pizzeria penchée au bord de l’eau.

Installation, décryptage du menu, l’entrée arrive et là, la quarantenaire se tourne vers moi pour me lâcher dans l’ordre qu’elle est infirmière, qu’elle suit une formation en psychiatrie et qu’elle et Bob (l’ex-futur vizir) sont ensemble depuis trois ans. Je me réjouis dans mon cœur. Mais ce n’est pas fini. Elle me précise que, depuis trois ans, elle effectue un travail en profondeur sur Bob pour nettoyer son karma. Que ça commence à prendre forme, qu’elle a dû être très stricte au début parce qu’il était un peu rétif, mais maintenant ça va mieux. Elle lui a fait subir une série d’épreuves qui l’ont purifié mais il reste du travail pour que son karma soit intégralement dératisé. En face d’elle Bob approuve, le regard extatique. Elle continue en disant qu’elle a entièrement réorganisé la vie de son homme, qu’elle a aussi planifié leurs vacances jusqu’en 2011, chaque vacance une nouvelle activité, une nouvelle découverte, cette année le jet ski, l’année suivante la plongée, après j’ai oublié. Elle dit aussi qu’elle contrôle les dépenses du ménage, qu’elle épargne depuis toute petite, qu’elle a sa propre réserve de chocolat qu’elle mange toujours avec du thé à la menthe ou du vin blanc sec. Sinon le chocolat ne descend pas. Il faut préciser qu’au physique, c’est une personne refaite partout avec discrétion, passée aux UV avec mesure, avec des trucs en or jaune qui pendent et tintent dans la pénombre. Quand elle prend un verre, tu vois bien qu’elle réfléchit au meilleur geste, au mouvement classe, et quand elle rit c’est pareil, elle commence par aligner les petites rides d’expression, pas trop tirer dessus pour ménager les tissus. Après elle laisse échapper un petit son charmant, on reste sans voix devant tous ces effets spéciaux.

Pendant tout ce temps et toutes ces explications, Bob la regardait, on aurait dit Bernadette Soubirous. Comme on en était toujours au nettoyage du Karma, j’ai fini par demander si son départ de notre entreprise ne faisait pas partie du Grand Master Plan. Et là elle m’a regardé bien au fond des yeux et dit que tout à fait, c’était la dernière étape, la libération et l’explosion de tous les possibles, que Bob était maintenant aussi libre que Max et que d’ailleurs, la semaine prochaine, il pourrait commencer à construire le patio de leur maison, chose qu’il avait été infoutu de réaliser pendant toutes ces années passées à travailler. Elle a dit que pour la suite, elle avait un plan pour lui, mais qu’elle devait encore réfléchir avant de donner tous les détails.

Tout ça m’a paru très bien et très organisé.

En partant, j’ai souhaité bonne chance à Bob en pensant au patio et toutes ses brosses à reluire pour que son Karma brille comme un sou neuf

Les hommes préfèrent les guerres au Salon du Livre

Merci. MERCI.
salon-du-livre2
Je n’en suis pas encore revenu. C’était un samedi de printemps. Il faisait si beau dehors. Dedans, l’allée étroite qui menait au stand des Éditions Baudelaire s’est remplie d’un seul coup. Quand j’ai vu cette petite foule, j’ai su que j’étais arrivé quelque part. Et quelques images du Salon du Livre de Genève en prime.
Merci à tous. Merci pour tout.
Nicolas