Nos morts pendulaires

Il fait parfois beau dans les cimetières.

Toujours, il fait froid.

Souvent, il y a une photo, sur un petit chevalet, au-dessus ou à côté du cercueil. Un visage et deux yeux qui fixent l’assemblée en souriant. Deux yeux morts qui regardent les vivants, ou peut-être est-ce le contraire, peut-être que ces deux yeux figés sur le papier nous suivent du regard, nous scrutent, nous jaugent, nous et nos corps pendulaires, nos pardessus gris et nos chaussures fatiguées.

Nos levers à aubes régulières.
Nos plats précuisinés aux saveurs prévisibles.
Nos crépuscules fatigués.
Nos plaintes uniformes et nos bonheurs similaires qui s’affichent sur les pages de nos téléphones portables, ces paysages épuisés où nous nous incrustons par milliers, en shorts et en tongs, sur fonds de couchers de soleil pour faire l’étalage de nos bonheurs obligés.

Sur la photo, la tête s’incline légèrement vers le bas. Son regard tendre enveloppe nos corps écrasés sur ces chaises trop dures. Les yeux, malicieux, se relèvent pour mieux nous voir, pour mieux nous dire qu’il faut nous lever, là, tout de suite, s’extraire du sillon des travées parallèles, sortir en ordre dispersé et poser nos semelles sur toutes les pelouses où il est interdit de marcher.

Golden Golden

Blanc, l’autocollant. Blanc.
Rond, avec une petite lèvre à son extrémité. Une languette, à soulever, c’est indiqué par une flèche imprimée en jaune. La petite flèche pour dire : « Glisse ton ongle ici pour soulever l’autocollant. » Alors, on glisse un ongle, on soulève, on tire sur le film plastique qui s’enroule entre les doigts, poisseux et gras.
L’adhésif, lui, reste collé sur la peau de la pomme.
On nettoie à grande eau, on essuie. L’adhésif reste là, petite trace circulaire qui s’accroche au passage de la main.
L’eau ne suffit pas.

Alors, que faire ? Essayer le savon ? Le produit à vaisselle ? Ou passer directement au dissolvant pour vernis à ongles ? Mais ensuite, comment on le nettoie le dissolvant, hein ? Comment ? On veut pas en manger du dissolvant, ni en boire non plus d’ailleurs. Non, on veut juste manger une pomme. Jaune. Une Golden. Pas besoin d’autocollant, on sait ce que c’est, une pomme, depuis le jardin premier : c’est plus ou moins rond, plus ou moins dur, ça va du jaune au vert profond, sous la peau il y a de la chair et au milieu, les pépins.
On parle bien ici de l’objet physique, pas de sa représentation, un tableau qui dirait : « Ceci n’est pas une pomme. » Parce que ceci n’est pas un musée : pour acheter le fruit, nous nous sommes rendus au marché, à la supérette ou au supermarché. Là, sur leur étal, les pommes étaient déjà classées par variétés, couleurs, et indication du prix au kilo. On a pris le temps de lire, de faire un tri et de choisir un petit panier de Golden à cause du goût et des taches de rousseur.

Maintenant, sur chaque Golden, il y a un autocollant pour dire que la Golden est une Golden. Vu du domaine du langage, on pourrait dire qu’il s’agit d’un simple pléonasme. Mais transplanté sur les terres maraîchères, cet autocollant indélébile et toxique est juste l’une des formes les plus abouties de l’extension du verger de la bêtise humaine depuis que l’Homme s’est mis en tête de planter le premier pommier.

 

Il fait nuit jour et nuit

Faut la pimper, la réalité, tu vois.

D’abord, tu nettoies à fond. À la vapeur. À haute pression. Faut la décaper, la réalité. Effacer les taches de sang. Les traces de sperme. La mayonnaise. Que tout soit propre. Stérilisé. Ensuite, tu ajustes les couleurs, tu augmentes les contrastes, tu colles un filtre, un flou. Artistique, tu vois, le flou. Artistique. Sur la tronche de la réalité, qu’on voie plus ses rides. Ses points noirs. Ses trois longs poils sur son grain de beauté.

Mais tu vois, même maquillée comme ça, elle arrange personne, la réalité. Et d’abord, c’est quoi, hein, la réalité, je te le demande, regarde par la fenêtre, il fait beau, non ? Ciel bleu. Aucun nuage. C’est l’été. En même temps c’est l’hiver. En même temps c’est l’orage. Il fait jour. Il fait nuit. Aussi. En même temps. Alors tu vois, si je te dis qu’il fait nuit, j’ai raison. J’ai raison AUSSI. Il fait beau. Il pleut. Il neige. Il fait jour. Il fait nuit. Il ne fait jamais jour. Il ne fait jamais nuit. Il fait jour, jour et nuit.

Alors, tu vois, la réalité n’a même pas besoin d’être arrangée, elle doit juste être racontée, comme une histoire qu’on raconte aux enfants, le soir, avant de s’endormir, pour qu’ils fassent de beaux rêves et pour que le matin, au réveil, ils continuent de rêver. Les cons.

La peau des blondes préfère le noir

Elle ne sait pas. Elle s’interroge sur la véritable couleur des blondes, sur ce regard qu’elle croyait bleu clair mais qui s’enfonce dans une zone d’ombre accrochée aux faux-cils. Elle voudrait bien refermer ses mains sur ce visage, soulever la peau entre deux ongles et l’éplucher délicatement, couche après couche, jusqu’au sang ou à la pulpe, qu’on voie enfin comment elle respire sous cette écorce de plâtre et de peinture.

Chloé a dit qu’en maquillage, la peau des blondes préfère le noir.

L’Étranger

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

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Man gave names to all the animals

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal that liked to growl,
Big furry paws and he liked to howl,
Great big furry back and furry hair.
« Ah, think I’ll call it a bear. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal up on a hill
Chewing up so much grass until she was filled.
He saw milk comin’ out but he didn’t know how.
« Ah, think I’ll call it a cow. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal that liked to snort,
Horns on his head and they weren’t too short.
It looked like there wasn’t nothin’ that he couldn’t pull.
« Ah, think I’ll call it a bull. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal leavin’ a muddy trail,
Real dirty face and a curly tail.
He wasn’t too small and he wasn’t too big.
« Ah, think I’ll call it a pig. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
Next animal that he did meet
Had wool on his back and hooves on his feet,
Eating grass on a mountainside so steep.
« Ah, think I’ll call it a sheep. »

Man gave names to all the animals
In the beginning, in the beginning.
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago.
He saw an animal as smooth as glass
Slithering his way through the grass.
Saw him disappear by a tree near a lake . . .

Man gave names to all the animals, Bob Dylan, 1979

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 46ème Forum Économique de Davos

Mes chers amis,

Autant vous le dire tout de suite, j’ai peur.

Il y a une année, nous étions encore 62.
62 nantis avec autant de pognon que 3 milliards et demi de pauvres. Les plus pauvres, ceux qui grattent la surface de la terre à la recherche de racines comestibles alors que l’indice Big Mac atteint à peine 4 dollars 80 aux États-Unis.
Une année plus tard, nous ne sommes plus que 8, mes potes et moi, plus que 8 à avoir autant de fric qu’une moitié de l’humanité. Pour être honnête, il faut dire que 2016 a été vraiment dramatique pour les miséreux.

Alors, réfléchissez un peu mes amis. Imaginez que 3 milliards et demi de nécessiteux soient à même d’effectuer une simple division (malgré tous mes efforts pour les priver d’éducation, voir mon discours de 2015) et qu’ils découvrent que le rapport de force en leur faveur se situe à environ 437 millions 500 mille contre moi. Que croyez-vous qu’il va se passer dans la tête de ces frustes esprits ?
Je vais vous le dire, moi, ce qui va se passer. Un beau matin, cette horde de sauvages en haillons va débarquer chez moi. Ils voudront manger à ma table et boire mon vin. Leurs corps sales se glisseront dans mes salles de bain. Leurs pieds écorchés convoiteront le cuir souple de mes chaussures et mes lotions hydratantes aiguilleront la concupiscence de leurs mains décharnées.

Ils se coucheront sur mes lits.
Ils conduiront mes voitures.
Ils fouleront mes pelouses.
Ils ne voudront plus porter que le parfum de mes roses.
Et surtout, surtout, ils seront beaucoup.

Alors, mes amis, que faire en attendant le jour inéluctable où ces hordes païennes viendront mugir jusque dans mes salons ? J’ai longuement réfléchi à la question. Et j’ai trouvé la solution ! Pour que les sauvages restent chez eux, il suffit de les empêcher de partir. Comment ? En les immobilisant. Le moyen ? Le gras ! L’excès de graisse, tout simplement.

Voici mon plan pour engraisser rapidement les couches les plus défavorisées de la population.

Tout d’abord, nous allons les gaver. Gratuitement. J’ai déjà un accord de principe des principales chaînes de restauration rapide étasuniennes. Elles pourront ainsi recycler leurs produits périmés et leurs huiles frelatées. Un peu sur le modèle de l’essence, vous voyez ? L’essence qualité africaine, vous savez, ce carburant toxique qu’on vent avec succès aux pays du tiers-monde. Eh bien, nous ferons pareil pour les hamburgers gratuits qui seront distribués à ces nécessiteux : aux ingrédients habituels, nous ajouterons un cocktail de produits chimiques qui favoriseront le développement rapide de leur masse graisseuse. Nous modifierons également la composition des sodas en ajoutant du sucre au sucre pour que la charge calorique soit en mesure de répondre à nos attentes en matière d’obésité.
Ensuite, et pour prévenir leur besoin naturel de bouger, ce sera ordinateur gratuit pour tout le monde avec accès Internet illimité. Enfin, quand je dis illimité, nous leur donnerons essentiellement du divertissement, des séries, vous voyez ?  Des séries et de la télé-réalité. Ces gens-là n’ont pas besoin d’être informés, encore moins d’être éduqués. (Revoir mon discours de l’année dernière.) Non. Ils ont juste besoin d’être assis. Assis derrière leur écran avec un plateau-repas toujours bien rempli. Quelque mois suffiront pour transformer ces corps faméliques en corps gras. En corps obèses. Et après, bonne chance pour l’invasion… Les chers barbares ! Je les vois d’ici essayer de faire trois pas avant marcher sur leur ventre. Ils pourraient bien être quatre milliards, ou cinq ou six, le temps que ils prennent les armes elles seront déjà rouillées.

Donc, mes amis, voilà le plan que nous avons préparé, moi et mes 7 compagnons de très grande fortune. Et n’oubliez pas qu’en nous protégeant, nous vous protégeons également, vous et vos tout petits millions. C’est ce que j’appellerai une opération gagnant – gagnant.

En parlant de gagnant, laissez-moi terminer avec une information qui pourrait vous intéresser. Si j’étais vous, j’investirai quelque argent dans Mc Donald’s ou Burger King. Ces deux sociétés seront les partenaires principaux de notre action intitulée « Un Hamburger Pour Tous ».  Nous n’allons toutefois pas investir notre argent dans une entreprise purement  philanthropique. Non. Faut pas rigoler. Ce sont les états qui seront sollicités. Les états. Les organisations internationales. Les organisations non-gouvernementales. Et les dons bien sûr, les dons. Grâce aux collectes que nous organiserons. Cet extraordinaire mouvement de solidarité permettra de financer tous les coûts liés à cette opération et fera grimper la valeur du steak haché jusqu’à des sommets encore inconnus aujourd’hui.

Alors, chers amis, je vous laisse dès maintenant vous pencher sur votre portefeuille d’actions pour que cette petite affaire se fasse au profit de tous. Vous voyez, nous sommes tellement trop riches, nous ne sommes plus que 8, mais nous aimons tellement trop partager.

Applaudissements, hourras, larmes de joie et délire bruyant dans la salle.

Marcel Gotlib

Dans l’allée principale de mon cimetière personnel, une pierre tombale a surgi de la terre en faisant PLOP !
Ou plutôt SLLLLLURCH !
SLLLLLURCH, c’est ça. Un bruit de succion dû au vide d’air créé dans la masse de terre lourde qui croupit sous la croupe épaisse de cet automne décérébré. La stèle était encore recouverte de fange. J’ai pris un arrosoir et j’ai arrosé. Peu à peu, sous les trainées brunes est apparue la surface d’une pierre très blanche, très lisse, très très lisse et pour tout dire sans aucune inscription.
Il y avait juste un bouton.
Je me suis penché.
Je l’ai regardé
J’ai appuyé dessus.
Et j’ai pris dans l’œil un long jet de fluide glacial, un putain de jet de fluide glacial dans mon œil droit, j’ai crié putaindebordelchier, j’y voyais plus rien, je me suis redressé, ça faisait mal, ça faisait très très mal, j’ai fait un pas en avant, j’ai heurté la tombe de Desproges allongé juste à côté. Je suis tombé, à plat-ventre, le nez dans la litière fétide des feuilles que l’automne venait de bouchoyer.
Je n’y voyais plus rien. J’avais mal et j’avais froid.

C’est à ce moment-là qu’un éclair a déchiré les nuées. J’ai entendu un craquement sourd, et à côté de moi, la tombe d’Audiard a explosé.
Toujours étendu sur le sol, j’ai tourné la tête en direction du bruit. Mon unique œil valide a essayé de faire la mise au point sur un objet rouge-orange et poilu qu’il a identifié comme la moitié d’une paire de Charentaises. Au-dessus, un pantalon de flanelle blanche retenu par une écharpe tricolore, le reste de la silhouette était dissimulé par un abdomen magnifié par l’effet de la contre-plongée.
C’était impossible. Cela ne pouvait pas être. J’étais l’objet d’une illusion de mes sens abusés. Pourtant, j’osais un timide :
– C’est vous ? Superdupont ?
– Mais bien sûr que c’est moi, me voici là, devant toi. Ne reste pas ainsi enfin, Relève-toi, sois un homme, mon garçon.
– Je veux bien mais j’ai mal, j’ai très mal, je ne vois plus rien de l’œil droit.
– Je sais bien, j’ai tout vu.

Superdupont se pencha sur le bouton. Il appuya dessus de toutes ses forces, sans faiblir, sans mollir, les muscles bandés et le port altier. Le bouton se mit à bouger. À gigoter. À se débattre furieusement tout en crachant en tous sens de long jets de fluide glacé. L’index de Superdupont virait au violet. L’épingle de nourrice qui retenait son écharpe était secouée de spasmes incontrôlés. Petit à petit le liquide glacé humectait ses Charentaises, remontait le long de ses jambes et de son corps sculpté. Je sentais qu’il faiblissait, tous ses muscles tétanisés tremblaient, au bord de la rupture. Il allait lâcher, c’est sûr.
Alors, Superdupont, quitta la surface de la terre. Sans jamais relâcher la pression de son doigt, il se mit en position horizontale et imprima à son corps allongé un mouvement de rotation hélicoïdale qui ne cessa de s’accélérer, pour atteindre la valeur prodigieuse de vingt mille tours à la minute, qui, lorsqu’elle fut écoulée, coïncida avec la subite interruption du jet diabolique.
– Diantre, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le sens de fermeture. Un peu plus et nous étions tous deux noyés.
– Qui peut bien avoir eu l’idée d’un stratagème aussi maléfique ?
– Qui ? L’Anti-France, bien sûr ! Mais moi vivant, l’Anti-France ne passera pas. Quand à vous, mon garçon, relevez-vous, maintenant. L’ordre règne et le calme est rétabli. Je vous laisse. Le devoir m’appelle vers d’autres aventures.

Je me redressai juste à temps pour le voir décoller en direction de l’Élysée. Les premières notes de la Marseillaise résonnèrent dans l’air immobile et le brouillard s’entrouvrit pour ne pas froisser son maillot de corps immaculé.
Il était parti.
J’étais en sécurité.
Le ciel a repris son aspect pisseux. Avant de repartir, j’ai jeté un œil sur la tombe. Maintenant, le bouton était scellé. Au-dessous était apparu un strip de photos en noir et blanc où un homme hilare et chaussé de lunettes teintées regardait l’objectif en mâchant un crayon.
Et l’inscription

Marcel Mordekaï Gotlieb
14 juillet 1934 – 4 décembre 2016

L’Anti-France, mon oeil ! Derrière le coup du fluide glacial, je reconnus sans peine la patte du maitre de l'(h)Umour Glacé et Sophistiqué.
Gotlib est mort, certes, mais je ferai tout comme s’il continuait d’exister.

gotlib

Le noir oublié de la nuit

On ne sort jamais plus des ascenseurs.
On ne sort plus des haut-parleurs.
Il y a. Toujours. Un moteur.
Cliquetis de souris.
Brouhaha. La ville. Les sirènes.

Les gyrophares.

Le halo orange dans le brouillard.

Au bout des traces, à la fin de la neige, là où le chemin s’arrête sur le rebord du monde, les ampoules électriques barrent encore le front des étoiles et un crissement de pneus déchire la soie du vent.

Il faudrait éteindre la lumière.
Couper le son.
Retrouver la nuit, plus jamais noire.
Et le silence, plus jamais blanc.