Discours de Donald Trump à l’occasion de l’anniversaire du 49ème Forum Économique de Davos

Je sais. Je vous ai manqué.

L’année passée, je devais sauver le monde. Maintenant que le monde est sauvé, je reviens, je suis là.
Je suis l’élu. L’ÉLU, vous m’entendez ! Dieu m’a choisi pour que Sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Sur la terre et surtout sous la terre, là où on trouve du pétrole et toutes sortes de choses qu’on peut vendre et acheter. Vendre. Acheter. Mais surtout pas payer. Vous le savez mieux que personne, le secret de la richesse, c’est de jamais payer.

Jamais.

C’est pour ça que j’ai commencé par vos impôts, très chers amis. Les impôts, on se demande bien qui a inventé ça. Comment voulez-vous qu’on s’enrichisse si la moitié de notre fric part aux impôts ? Non, en vérité, je vous le dis, nous n’avons pas d’impôts à payer, nous les plus fortunés. Nous avons déjà tant souffert pour construire notre fortune à la force de nos poignets. Une goutte de sueur. Un billet. Une goutte de sueur. Un billet. Moi qui suis parti de rien, je peux vous dire, aujourd’hui je suis riche et je suis épuisé. Alors, les impôts, vous comprenez, il faut les réserver pour tous les paresseux qui vivent à nos crochets. Toute cette population qui croit qu’il suffit de travailler 10 heures par jour pour réussir dans la vie. 10 heures par jour, moins les pauses, moins les repas, moins les toilettes, moins les cigarettes, moins le temps passé à regarder le sport sur internet, vous voulez que je vous dise, si on calcule le temps EFFECTIF de travail, on n’arrive à rien, ZÉRO ! Et même, dans certains cas, on arrive à MOINS ZÉRO ! Alors, c’est normal que tous ces glandeurs payés à rien foutre contribuent au moins à la grandeur de notre grande nation.
Moi, c’est bien simple, je travaille TOUT LE TEMPS. Ils disent que je joue au golf, mais je TRAVAILLE. Ils disent que je regarde la télévision, mais je TRAVAILLE. Aux toilettes, je travaille. Quand je dors, je travaille. D’ailleurs, moi je ne dors jamais. JAMAIS !

OK. Plus d’impôts.

Ensuite, qu’est ce que je pouvais faire pour qu’on gagne plus d’argent ? J’ai pensé à la bourse et tout de suite j’ai eu une idée de génie, de GÉNIE ! J’ai descendu un général en Iran. Résultat : catastrophe, chaos, apocalypse et troisième guerre mondiale à portée de fusil. Mais surtout, surtout, PLUS DE PÉTROLE. Tout de suite, le gasoil flambe et nos actions avec. En une seconde, on a gagné des milliards et j’ai revalorisé tous nos stocks de pétrole pourri qu’on produit en fracturant le sous-sol. D’une pierre deux coups.
Bon pour moi. Bon pour l’Amérique. Bon pour vous.
Ensuite, je revends nos actions, je dis que c’était pour rire, les Iraniens sont cool et moi, l’Élu, je veux que tous les peuples de la terre vivent en paix pour les siècles des siècles.
Amen.

Mes tweets, aussi, vous aurez remarqué, mes tweets marchent le feu de Dieu. Un matin je me réveille et je me dis : tiens, si j’attaquais la Chine. Ni une ni deux je dis allez, on attaque la Chine. Des sanctions. Des taxes. 20, 30 % sur tous les produits chinois. Et quand MOI, LE PRÉSIDENT des États-Unis d’Amérique, que Dieu les bénisse, je dis cette petite phrase, c’est comme une explosion nucléaire de cent mille mégatonnes. Internet explose. La bourse saute. À la fin, toujours pareil, dans mon infinie sagesse je trouve un accord avec nos amis chinois et nous, en investisseurs avisés, on touche le jackpot.
Au début, j’en voulais pas de ce boulot, mais maintenant, je veux plus jamais faire autre chose. Président. PRÉSIDENT À VIE, vous m’entendez ! Je ne connais aucun autre job où en une seconde tu peux te faire 1 milliard, 10 milliards, mille milliards. Même pas besoin d’être bon. Suffit d’appuyer sur le bouton « Envoyer » pour faire payer le monde entier.

J’ai donc décidé de changer la constitution.

2 mandats, c’est ridicule. L’autre soir on a mangé ensemble avec Poutine. Un type bien ce Poutine. Moins riche que moi mais bien. On était au dessert et Vlad me dit : pourquoi tu te nommerais pas président à vie ? Je lui dis comment ça ? Il me dit : c’est facile, il suffit de supprimer tous ces bouffons. On organise un sommet chez moi pour évoquer la situation au Moyen-Orient et développer les relations bilatérales, toujours bon, ça, les relations bilatérales. Une visite de trois jours. Pendant qu’on passe en revue les troupes sur la place rouge, une bombe fait exploser Washington. J’ai en stock du matériel dégriffé. On dira que c’est encore un coup des islamistes. Tu décrètes l’état d’urgence. Ensuite, couvre-feu, loi martiale, plus de congrès, plus de sénat. Il ne reste plus que toi.
Un type bien ce Vladimir. Créatif. Presque aussi bon que moi.
Alors, petit conseil entre amis, chers amis. Si, dans un avenir proche, vous apprenez que votre président va se rendre en Russie, prenez quelques jours de vacances. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’arrêter. Quelques jours ou quelques semaines, le temps de faire le vide et de décompresser.

Le temps qu’on retrouve les terroristes et qu’on les fasse fusilier.

Au cas où ça intéresserait quelqu’un, le thème de la 49ème édition du Forum de Davos s’intitule : « La mondialisation 4.0: façonner une architecture mondiale à l’ère de la quatrième révolution industrielle ». À vos souhaits.

Gratin de chou-fleur

À midi, je lis.

Moment exquis entre deux périodes de vie communautaire rythmée par d’importantes réunions et des emails urgents. Au menu : choix d’une table inoccupée en vue de l’élaboration d’une bulle privative, assiette de verdure, gratin et Gros-Câlin. Non, pas de galipette d’ordre galant, il s’agit ici du roman de Romain Gary / Émile Ajar qui pourrait vous plaire si vous aimez les dérapages grammaticaux et les embardées syntaxiques.
Sinon, vous pouvez sans autre passer votre chemin.

Le roman bien calé sous le plateau, j’entame ma salade et la page 68 quand une touffe de cheveux blonds suivi de deux yeux et d’une paire de narines apparaissent sur les contreforts de mon flanc gauche. Je fais semblant de rien. Le visage disparaît. C’est très bien mon petit, laisse-moi tranquille et va jouer ailleurs. Mais qui c’est qui me tire par la manche ? Ah mais c’est pas vrai, tu vas me lâcher petit morveux ? Et d’abord, qu’est ce que tu fais là tout seul, attends un peu que je trouve ta maman.

– Monsieur, c’est quoi ça ?
– C’est quoi quoi ?
– Ce truc bizarre là ?
– C’est un plat à gratin.

La maman arrive et me regarde, amusée. Le petit garçon énervant s’obstine.

– C’est quoi dedans ?
– Je pense pas que tu vas aimer. C’est du gratin de chou-fleur. Tu veux goûter ?

Horrifié, le jeune homme fait non de la tête. Il repart vers sa maman.

Voilà. Bien fait. Tu apprendras que la curiosité est un vilain défaut. Tu vois cette belle croûte dorée et tu te dis miam, ça a l’air trop bon. Il ne faut jamais se fier aux apparences petit bonhomme, parce que sous la surface brillante se cache l’affreux légume blanc, fade et mou du genou, le chou-fleur honni de tous les petits.
De tous les petits ?
Mais qu’est-ce que tu racontes, bougre de vieux grognon ? Tu te rappelles quand tu donnais la becquée à tes propres enfants. Tous les légumes passés en purée pour qu’ils s’habituent, qu’ils aiment tout, qu’ils mangent de tout quand ils seraient grands. Et là, tu viens de faire passer le goût du chou-fleur à cet estomac en formation.

Gros-Câlin reste en rade. Je regarde le gratin. Le petit garçon mange une pizza. Sa maman me maudit intérieurement. J’hésite. Il est peut-être encore temps de rattraper mon erreur, de lui redonner le goût du chou-fleur. Le petit garçon se lève, il me regarde, il descend de sa chaise. Si je l’appelle maintenant, je lui dis quoi ? Je lui demande s’il veut goûter une part de de mon gratin déjà entamé ? Il pensera que je veux l’empoisonner et sa mère va appeler la sécurité.

Il se dirige vers une table basse où l’attend une demoiselle de son âge. Ils jouent. Ils rient. Un jour, ils franchiront main dans la main le porche de l’école maternelle. Ils grandiront. Ils se sépareront. Elle sera médecin, il sera pâtissier. Un jour, ils se retrouveront. Elle l’invitera chez elle. Il apportera un bouquet de tulipes et un gâteau de sa composition. Sur la table, après les crudités, elle déposera un bœuf bourguignon, une jatte de purée et un gratin de chou-fleur. Après une hésitation, il fendra la croûte dorée et prendra la première bouchée de ce légume honni qui remplira son palais d’une senteur douce-amère que le fromage grillé illuminera.
Il se souviendra alors de ce vieux con qui pendant toutes ces années l’a tenu éloigné des charmes surannés de la famille des Brassicacées.

Il prendra une deuxième bouchée.
Ils se regarderont.
Il trouvera ça très bon.

Mémoires de moi (II)

Je n’ai jamais été enfant.

Tout petit, j’étais déjà très grand.
Beau. Fort. Très beau. Très fort.
Et bien sûr, très intelligent.
Un jour, je devais avoir trois ans, ils m’ont fait passer un test pour mesurer mon intelligence. Un test ? À trois ans ? Mais oui ! À trois ans, je savais déjà lire. Et écrire. Je vous l’ai déjà dit que j’étais très très intelligent. J’ai réglé l’affaire en cinq minutes, montre en main. Trop facile. Tout a toujours été trop facile, les questions, les réponses, le sport, les études, les affaires, les femmes ou l’argent.
Toute la vie quoi.
Les classes, je les ai toutes sautées sans jamais étudier. Les autres, les pauvres, je les voyais suer, alors que chez moi, tout était inné. INNÉ, vous comprenez ? TOUT ! Les langues, les mathématiques, la physique, la biologie et surtout la philosophie où j’étais particulièrement doué. Les penseurs grecs, romains, allemands, italiens…Tenez, Shakespeare par exemple, être ou ne pas être, grande question, GRANDE QUESTION !

Moi je suis moi. Tout simplement.

Mémoires de moi (I)

Je suis né tout seul.
Parfaitement. Tout seul.

J’étais dans le ventre de ma mère. Je nageais. Je faisais de l’exercice. Des tractions. Des abdominaux. Je prenais des forces. Je me préparais. Jusqu’au jour où, je me souviens très bien, c’était un matin, je me suis réveillé.
J’ai su que j’étais prêt.
J’ai nagé vers le haut. Je me suis retourné. Roulé en boule, j’ai donné un formidable coup de pied dans la paroi de son ventre. Le plus incroyable coup de pied que la terre ait porté. J’ai traversé le détroit du bassin en une fraction de seconde. Le périnée, je l’ai écarté. À mains nues. J’ai posé mes deux coudes sur son rebord glissant et je me suis propulsé dans ce monde qui n’attendait que moi.

Enfin libre, il ne restait plus que ce cordon qui me reliait à son ventre. Je l’ai porté à ma bouche. Il avait un goût de sang.

Je l’ai coupé avec mes dents

Über Noël

Cher petit Papa Noël,

Cette année, Noël tombe pile le 24 décembre.
Trop cool.
Décembre est le mois le plus vilain de tous les mois. Quand il fait jour il fait déjà nuit. En plus il pleut et il fait gris. Heureusement, on a mis des lumières partout dans la ville et moi j’ai un beau sapin dans le salon. Avec des boules et une guirlande qui clignote à toute vitesse et fait du bruit. C’est pour que tu puisses bien me voir quand tu descendras du ciel avec tes jouets par milliers.

Aussi, j’ai vu ton camion sur mon portable et je vais te dire, franchement, j’ai pas aimé.

Comme si tu savais pas que les enfants ne doivent pas boire des sodas sucrés. D’ailleurs, tu ferais mieux d’arrêter le Coca. Ta tête, on dirait une brioche grillée et ton nez, ah ça ton nez, on voit bien que tu bois pas que du Coca, cher papa.
Si tu continues, ça risque bien d’être ton dernier Noël. Dorénavant, pour les fêtes, faudra faire ceinture. Pas toucher au Sauternes. Renoncer au foie gras. Et aussi, ta barbe. Tu devrais la couper, sérieux, ta barbe. Tu trouves pas ça un peu louche, un vieux gros plein de poils longs comme mon bras qui court après les enfants. Petits petits petits petits, venez à moi chers petits. Là, toi le blond, tu veux un bonbon ? Allez, viens, n’aie pas peur. Assieds-toi sur mes genoux, on sera mieux pour discuter. Regarde dans ma hotte, j’ai plein de beaux cadeaux.
Et après, si tu es bien sage, je te ferai voir mon petit oiseau.
Tu crois sérieusement que ça va continuer à marcher ? En 2019 ? Avec tes coordonnées et ta photo partout sur le net ? Ho ? Ho Ho Ho ?
On est au 21ème siècle ici. Ici, c’est Amazon. FedEx. UPS. Tes rennes qui puent le phoque et ton traîneau en bois, on les a remplacés par des drones. Un peu comme des petites soucoupes volantes que tu peux piloter à distance avec un joystick et une petite caméra. Plus besoin de te peler les burnes par moins quinze degrés au-dessous de zéro et surtout, plus besoin de ramoner.
De toutes façons, la cheminée, c’est du passé.

Alors voilà, cher Monsieur Noël, au vu des multiples changements qui affectent notre société, je suis au regret de vous annoncer que vous êtes licencié.

– Moi, licencié ? LICENCIÉ ? Et les petits enfants, leurs yeux qui brillent et leurs mains qui se tendent ?
– Vers quoi, on se le demande. Vieux dégoûtant.
– Et les cadeaux ? Et les chants ?
– Écoutez, j’ai ici tous les papiers. Il ne reste plus qu’à signer.
– Et si je refuse ?
– Notre offre est extrêmement généreuse. Nous vous laissons les rennes et le traîneau. L’entrepôt et ses dépendances. Et surtout, nous vous laissons tous les droits.
– Tous les droits ?
– Oui, tous les droits sur l’utilisation de la marque « Père Noël », qui vous appartient d’ailleurs, et ce, dans toutes les langues. C’est pas beau, ça ?
– Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, de la marque ?
– Décidément, vous êtes trop con. Vous avez la marque, on se charge du reste. Ouvrir le webstore, un magasin virtuel quoi. La boutique du Père Noël. Tous les cadeaux en un clic. Les paniers, les listes, l’acheminement : on s’occupe de tout. Pareil pour les paiements : Mastercard, Visa, PayPal et le tour est joué. Plus de comptes à rendre. Plus d’horaire. Vous travaillez où et quand vous voulez.
– Bon, en même temps, ça reste toujours la même date, Noël.
– Oui, ça c’est embêtant. Mais là aussi on a un plan. On va créer le Noël de printemps ! Vous avez remarqué, en mars, à quel point les gens sont déprimés. Il fait froid, gris, sombre. On a juste envie de se flinguer. Alors, on ressort les guirlandes, on allume, on illumine. Des couleurs ! du vert ! D’ailleurs, pour l’identité visuelle on a choisi le vert. Un Père Noël vert. C’est nouveau, frais, révolutionnaire. Dans les fleurs. On l’envoie même chasser les oeufs. Noël à Pâques. Une réunion. Une fusion. Et deux fois plus de chocolats par milliers.
– Et les cadeaux, qui va les payer ?
– Ah bah ça, c’est vous.
– Comment ça, c’est moi ?
– Vous ne croyez quand même pas qu’on va financer votre opération. À partir de maintenant, faut réfléchir autrement. Vous n’êtes plus un employé. Vous êtes un auto-entrepreneur. Libre et indépendant. Mais la liberté, ça se mérite.
– Mais moi,  je veux pas être licencié !
– Au début, nous allons vous aider. Un prêt de cent millions, remboursable sur trois ans. Pour les intérêts, on dira neuf pour cent. Et aussi, une petite commission sur le prix de vente, à peu près vingt pour cent.
– Et je gagne ma vie comment ?
– Avec le reste. Tout le reste. Votre marge, plus les droits pour l’utilisation de la marque. D’après nos calculs vous aurez largement de quoi vous payer tous les rennes que vous voulez.
– Et si personne ne veut fêter Noël au printemps ?
– Faites-nous confiance, le vert, c’est tendance. Le retour aux sources. La nature. Les emballages, tous biodégradables. Un Noël plus conscient, plus profond, plus dépouillé et les cadeaux, tous entièrement durables.
– Noël à Pâques… Au fond, pourquoi pas. Je signe où ?
– Vous signez là.

Deux ans plus tard, épuisé par les cadences infernales imposées par deux Noëls par année, Petit Papa avale quatre bouteilles de Bourbon et meurt dans son lit, la bouche remplie de vomi.
Sa marque, ainsi que tous les actifs de l’entreprise Christmas Inc. sont cédés pour pas grand chose à un groupe d’investisseurs internationaux.
La nouvelle entreprise  déploie ses entrepôts immenses dans le monde entier. Épuisé par les cadences infernales, le personnel menace de se suicider.
Touchée par tant de détresse humaine, l’entreprise publie une charte de bonne conduite et offre à chaque employé une bouteille d’eau et un massage des pieds.
Le coût engendré par cette nouvelle mesure provoque une hausse des charges qui pèse de tout son poids sur l’estomac de Monsieur le Directeur. Réuni en urgence, le conseil d’administration prend immédiatement la mesure de la gravité de la situation. L’heure est grave, il faut sans plus attendre  desserrer les mâchoires de l’étau refermé sur le directorial abdomen. Par conséquent :

10’000 employés sont licenciés sur le champ.
L’âge de la retraite passe de 65 à 75 ans.
Le congé maternité est supprimé.
Il est désormais interdit de bâiller

Pour terminer, et à l’unanimité, les membres du conseil décident de remplacer 2 Noëls par 52 Black Fridays.

Orange hurlant

Orange, le monde est orange.
Le sable, ou le vent. Ou la chaleur, tout simplement.

Le monde est orange et chaud et le soleil immense. Un soleil orange dans un ciel orange et la terre chauffe tout doucement. La terre orange avance, crie, craque et se déchire.
La terre se lézarde et le ciel se fend.

Le soleil brûle maintenant.
Le soleil brûle tout le temps.

Lunettes à réalité

Powerpoint, j’hésite à écrire ton nom.

J’ai si peur d’engendrer par ma faute ne serait-ce qu’une minute supplémentaire d’ennui sidéral passée à contempler tes diapositives où les balles sont précédées de points. Le point-balle numéro 1. Le point-balle numéro 2 avant le sous-point, tiret, argument, revenez à la ligne, deux espaces s’il vous plait. Ajoutez sur la droite, un camembert multicolore dans son petit carré de lumière.
La pensée mise en page, encadrée dans l’espace d’un rectangle au format paysage.
L’homme qui se tenait devant l’écran géant nous parlait du futur avec un léger tremblement. Dans cinq ans, CINQ ANS maximum, plus personne ne possèdera de téléphone portable. Des lunettes. On portera tous des lunettes et pas des lunettes de vue, non. Des lunettes à réalité augmentée. Toutes les informations, elles seront devant notre oeil et aussi les messages, l’actualité, la météo, le système de guidage, ce qu’il y a dans ce musée ou la carte du menu de ce restaurant.
Dans cinq ans. Vous verrez.

Dans cinq ans.

Moi, aujourd’hui, je me promène dans la ville, la nuit. Dans chaque rectangle lumineux qui troue les façades sombres des immeubles, je vois un fragment de vie, une histoire en construction. Un abat-jour me dit qu’ici habite un couple, ça fait quarante ans qu’ils se sont mariés. Les enfants et les petits-enfants alignés sur la table basse du salon. J’entends le bruit du couvercle sur la marmite en fer-blanc. Une soupe aux légumes cuit tout doucement. L’odeur de la soupe, je la sens. Je salive. Il regarde les nouvelles en attendant. Avant, il travaillait dans un supermarché. Agent de sécurité. Il pourrait vous en raconter, des histoires, mais il se tait. Il garde ça pour lui et pour elle. Il lui explique parfois, le soir, avant de s’endormir, comment il fermait les yeux, parfois. Comment il lui arrivait de détourner son regard des écrans de contrôle, parce qu’il faut bien s’aider, entre petites gens. Le chat s’étire, il baille, il attend sa pâtée. Le chat est gris et c’est sous la gorge qu’il faut le caresser. Elle était caissière et oui, c’est au supermarché qu’ils se sont rencontrés. C’est elle qui l’a approché. Elle a toujours su ce qu’elle voulait. Volontaire. Obstinée. Elle l’a vu et elle l’a choisi. Avec ses cheveux rares. Son regard asymétrique. Elle lui dit souvent qu’il a l’oeil droit en veilleuse. Il dit qu’il veille sur elle.

Depuis quarante ans.

C’est prêt ! Il se lève et le chat le suit. Elle sert la soupe avec du gros pain gris. Ils mangent et ils parlent des enfants. Du temps qui passe plus lentement. Demain, c’est jour de marché. Elle aimerait bien qu’il l’accompagne, mais lui préfère lire son journal en caressant le chat. Au marché, il faut parler et lui, il n’aime pas trop parler. Son journal et les mots cachés. Il a un pull tricoté aux manches retroussées. Elle a les yeux gris, un peu de rouge et les yeux très légèrement maquillés.
Une table carrée.
Quatre chaises.
Un bouquet de fleurs qui finit de faner.

Alors, tu vois mon pote, tes lunettes à cinq balles, elles me font bien marrer. C’est sûr, elles t’enverront par le plus court chemin vers ton Big Mac sur sa couronne de frites. Elles t’indiqueront en continu les fluctuations de ton taux de cholestérol. Elles te rappelleront de rester hydraté. Au-dessus de la porte du grand magasin, tu verras s’afficher le cours du rôti de porc et une action spéciale sur tout l’électro-ménager.
Pendant ce temps, de nouveaux rectangles lumineux trouent les façades sombres des immeubles. Des mondes se créent, d’autres se défont. Moi je regarde le pull fatigué. Le trou étroit dans le pelage du chat. Ses mains aux ongles soignés.

Tout ce qu’on voit sans lunettes, quand on marche dans la ville, la nuit, les yeux ouverts, les yeux fermés.

Le Tour de Rien : vagabonder

Le vélo te prend les pieds et les mains mais jamais la tête, mon cousin.

Si la route est plate et si le soleil luit, s’il y a des arbres et un peu de vent arrière, si tu peux entendre les notes claires de la rivière, si tes jambes envoient de longs jets de sang neuf vers ton cœur fatigué, si l’effort s’efface, et si soudain tu as l’impression de voler à ras du sol asphalté, tu viens de poser tes roues sur le sable des plages qui bordent les rives du vagabondage.
Alors, tu ne roules plus, tu glisses, tu dérailles, tu digresses, tu penses au coq et tu vois un âne. Tu entraînes le paysage sous tes roues, hamster immobile posé sur son tapis volant, hamster placide et offert à tous vents. Ton âme pédaleuse regarde la route à la hauteur des nuages, regarde le monde et ce petit point blanc, cette tache minuscule qui suit les contours compliqués des chemins de traverse que plus personne ne prend.

Tu penses à un arbre, tu penses à tes enfants. Tu penses celle qui habite les pages de ton roman. Elle aurait pu être plus carnassière, si tu avais eu plus de mots et plus de temps. Elle aurait pu être plus noire, plus absolument noire, et en même temps, tu penses à ce type que tu vois suffoquer dans son sous-sol tentaculaire, la sueur engluée dans les plis de sa peau. L’odeur surtout. L’odeur.
Le vélo te porte tu ne sais où.
Tu deviens l’ombre de ses roues.

Tu traverses une forêt que tu ne reconnais pas.
Tu n’as jamais vu ce champ de blé-là. Ces ombres-là. Ce fond de vallée qui dort, allongé sur le dos. Tu entends sonner midi, une cloche maigre, un son aigre, qui t’assied de force sur un banc de bois raide et droit. Mes chers enfants, honorez votre père et votre mère et par-dessus tout évitez le péché. Il est partout, le péché. Partout. Mon père, je m’accuse, je crois bien avoir eu pour ma voisine un tombereau de pensées impures. Mon fils pour votre pénitence, vous me réciterez quinze Pater et trois Ave. Allez en paix. Ma voisine était blonde. Elle avait douze ans. Son visage disparaît au prochain croisement.

Vagabond, tu vagabondes et tu penses à l’humeur du même nom. Blondin n’est pas un nom de blonde, mais celui d’un écrivain, d’un cycliste immobile accroché au peloton par le fil d’une automobile : « 100’000 kilomètres dans le sillage de postérieurs court vêtus et relativement inexpressifs. » 100’000 kilomètres parcourus sur les routes du Tour de France, et presque autant d’arrêts-bistrot. Ah oui, Blondin bien sûr, mais Blondin, ce n’est pas de la littérature et ma grand-mère ne fait pas de vélo.
Où commence la littérature ? Existe-t-il un signe ? Est-ce qu’il y a un panneau ?
Il y en a un, oui, un rectangle blanc barré d’un écran rouge. Moi qui ai mon permis de conduire, je traduis « impasse » en passant.
Il fait juste assez chaud. Mes gourdes sont remplies d’eau fraîche.
Il n’y a pas de vent.
Le gravier grésille et le paysage défile un peu plus lentement. Les nids-de-poule. Les culs-de-sac. Le pluriel des noms composés, la règle, tu n’es jamais sûr. Il faut toujours que tu y réfléchisses. Tu devrais  vraiment réviser ta grammaire.

J’arrive au bout de la route.
Je mets un pied à terre.
Un jour je continuerai.
Sans m’arrêter jusqu’à la mer.

Entre deux temps

Attendre
Que la pluie cesse de tomber.
Que l’hiver cesse d’arriver.

Attendre le printemps.
Redouter la fin de l’été.
Recompter les jours immenses
Qui nous séparent
Du début des grandes vacances.

Étouffer le temps qui passe,
Le serrer dans le port obligatoire
De la ceinture de sécurité,
Le noyer dans l’eau noire
Où coulent les aubes qu’on ne verra jamais.

Attendre.

D’avoir dix, vingt, ou soixante-dix ans.
S’asseoir sur un banc
Et attendre

La mort

En attendant.