Botoxed memories

Crowds, crowds, crowds.
Crowds descending into a brightly lit stage. People walking, laughing, chanting.
Ten thousand or more, twenty, forty thousand, shouting, moist and stinking, spoiling the sweet scent of a midsummer evening.

Fast-food booths filling the air with cheap Indian scents. Hamburgers and French fries. Truckloads of beer to swallow it all, rivers of beer, fresh and yellow in frosted plastic cups and then, they have to pee. Queuing for the toilets they check their friends’ statuses in the blue glow of their cellphone screens, take a picture, make a short movie, later they will film the entire gig, not watching it, not even listening to it, the gig doesn’t matter at all, what really matters are the selfies and the clips, their own staging, their own acting, so they smile into the lens at a favorable angle, with the band as a backdrop. Every image shared instantly and sent out to the world.
Life recorded and remastered.
Manicured smiles and botoxed memories.

In the meantime, the band keeps playing.
The crowd keeps filming.

Une vie ou une seconde

Un drapeau flotte dans l’air bleu transparent et le vent, le vent s’insinue lascif et ondulant entre les aiguilles sèches du grand pin, dehors, derrière le balcon. En face, dans les grands arbres, les feuilles en troupeaux imitent le vol d’un nuage d’étourneaux.

Dimanche et on dirait la mer.

Tous les chants des oiseaux, stridents qui traversent le ciel, ou ronds, remplis d’eau et de soleil, une note, deux notes, trilles horizontales ou verticales, voix de cerises, voix du filet d’eau fraîche, de la fontaine à l’ombre d’un platane en été.
Souvenirs d’une parabole venue du temps où on racontait encore des histoires, l’histoire de ce jeune homme qui ne voulait pas comprendre comment le temps qui passe peut s’arrêter de passer. Un jour, pendant une promenade, il est saisi par un chant qui semble venir de l’intérieur d’un arbre. Il s’assied. Il écoute. Il reste là jusqu’à ce que l’oiseau fatigué décide de s’envoler.
Alors, l’homme se décide à rentrer. Sur le chemin, les gens qu’il croise sont effrayés. Les gens qu’il croise sont des étrangers. Sa maison est bien là mais ce n’est plus sa maison. En se penchant sur une fenêtre pour essayer de voir à l’intérieur, il découvre avec stupeur le reflet d’un visage qu’il ne reconnaît pas.
Le visage du vieillard qu’il est devenu, l’instant d’une vie ou d’une seconde à écouter le chant d’un oiseau inconnu.

Dehors, les oiseaux n’ont pas cessé de chanter.

Artificielle Intelligence

Dans « 2001 Odyssée de l’Espace », HAL 9000 est l’ordinateur en charge de piloter une mission d’exploration vers Jupiter.
Il vient d’assassiner tous les membres de l’équipage. Tous sauf un, Dave, sorti dans l’espace pour récupérer le corps à la dérive de son collègue Frank. Dave revient et s’arrime au vaisseau-mère mais HAL refuse de le laisser entrer. Dave trouve quand même le moyen de passer.

HAL :
– Écoute Dave, je vois bien que tu es véritablement bouleversé par ce qui vient de se passer. Je pense sincèrement que tu devrais t’asseoir, prendre un tranquillisant et y réfléchir calmement. Je sais que j’ai pris quelques décisions discutables dernièrement, mais tu peux dès à présent être absolument sûr que je vais me remettre à travailler normalement. J’éprouve toujours le plus grand enthousiasme et la plus grande confiance dans cette mission.

Et je veux t’aider.

En plein ciel

Liquide, le ciel se mélange à la neige, suit le cours des arêtes, déborde, dévale les pentes en suivant les courbes de terrain, inonde les creux et noie les zones d’ombre.
Lac profond vertical et bleu, la montagne se fend d’une entaille étroite taillée au milieu. Une fente où tu te glisses, les skis parallèles face à la pente à quarante-cinq degrés.
Trois ou quatre heures, cet après-midi-là. C’était un vendredi.
Ensuite, un bloc de roche s’est détaché et il t’a cueilli.

En plein ciel.

Encore un enterrement. J’en ai plein le cul des enterrements. On est tous alignés là en rangs d’oignons, ensemble et tout seuls, le nez dans nos pompes noires, la tête dans nos idées noires, on voudrait bien parler mais pour dire quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’on dise hein ? Que tu étais petit et grand ? Que tu avais mérité le titre de baron de la vanne pourrie et de prince de l’histoire pas drôle ? Que dans le dictionnaire, c’est ta tronche qu’on trouve pour illustrer le mot « têtu » ?
Que tu étais le plus chiant ?
Que tu étais le plus vivant ?

J’ai tous ces mots pliés en quatre au fond de ma poche et un gros sanglot qui clapote au bord de ma gorge. Tous les mots ont déjà été utilisés. Répétés. Rabâchés.  Les mots sont épuisés, usés jusqu’à la corde. Effacés avant d’être dits, oubliés avant d’être prononcés, ils sont fatigués d’être lancés en l’air pour retomber dans le vide. Et là, dans la pénombre de cette église qui ressemble à celle de mon enfance, on ferait mieux de les ravaler, les mots, de les enfouir au plus profond de nous-mêmes en attendant que ce fragment de rocher termine enfin sa course au fond de la vallée.

Heureusement, dehors, la neige n’a pas cessé de tomber.

Nos morts pendulaires

Il fait parfois beau dans les cimetières.

Toujours, il fait froid.

Souvent, il y a une photo, sur un petit chevalet, au-dessus ou à côté du cercueil. Un visage et deux yeux qui fixent l’assemblée en souriant. Deux yeux morts qui regardent les vivants, ou peut-être est-ce le contraire, peut-être que ces deux yeux figés sur le papier nous suivent du regard, nous scrutent, nous jaugent, nous et nos corps pendulaires, nos pardessus gris et nos chaussures fatiguées.

Nos levers à aubes régulières.
Nos plats précuisinés aux saveurs prévisibles.
Nos crépuscules fatigués.
Nos plaintes uniformes et nos bonheurs similaires qui s’affichent sur les pages de nos téléphones portables, ces paysages épuisés où nous nous incrustons par milliers, en shorts et en tongs, sur fonds de couchers de soleil pour faire l’étalage de nos bonheurs obligés.

Sur la photo, la tête s’incline légèrement vers le bas. Son regard tendre enveloppe nos corps écrasés sur ces chaises trop dures. Les yeux, malicieux, se relèvent pour mieux nous voir, pour mieux nous dire qu’il faut nous lever, là, tout de suite, s’extraire du sillon des travées parallèles, sortir en ordre dispersé et poser nos semelles sur toutes les pelouses où il est interdit de marcher.

Golden Golden

Blanc, l’autocollant. Blanc.
Rond, avec une petite lèvre à son extrémité. Une languette, à soulever, c’est indiqué par une flèche imprimée en jaune. La petite flèche pour dire : « Glisse ton ongle ici pour soulever l’autocollant. » Alors, on glisse un ongle, on soulève, on tire sur le film plastique qui s’enroule entre les doigts, poisseux et gras.
L’adhésif, lui, reste collé sur la peau de la pomme.
On nettoie à grande eau, on essuie. L’adhésif reste là, petite trace circulaire qui s’accroche au passage de la main.
L’eau ne suffit pas.

Alors, que faire ? Essayer le savon ? Le produit à vaisselle ? Ou passer directement au dissolvant pour vernis à ongles ? Mais ensuite, comment on le nettoie le dissolvant, hein ? Comment ? On veut pas en manger du dissolvant, ni en boire non plus d’ailleurs. Non, on veut juste manger une pomme. Jaune. Une Golden. Pas besoin d’autocollant, on sait ce que c’est, une pomme, depuis le jardin premier : c’est plus ou moins rond, plus ou moins dur, ça va du jaune au vert profond, sous la peau il y a de la chair et au milieu, les pépins.
On parle bien ici de l’objet physique, pas de sa représentation, un tableau qui dirait : « Ceci n’est pas une pomme. » Parce que ceci n’est pas un musée : pour acheter le fruit, nous nous sommes rendus au marché, à la supérette ou au supermarché. Là, sur leur étal, les pommes étaient déjà classées par variétés, couleurs, et indication du prix au kilo. On a pris le temps de lire, de faire un tri et de choisir un petit panier de Golden à cause du goût et des taches de rousseur.

Maintenant, sur chaque Golden, il y a un autocollant pour dire que la Golden est une Golden. Vu du domaine du langage, on pourrait dire qu’il s’agit d’un simple pléonasme. Mais transplanté sur les terres maraîchères, cet autocollant indélébile et toxique est juste l’une des formes les plus abouties de l’extension du verger de la bêtise humaine depuis que l’Homme s’est mis en tête de planter le premier pommier.

 

Il fait nuit jour et nuit

Faut la pimper, la réalité, tu vois.

D’abord, tu nettoies à fond. À la vapeur. À haute pression. Faut la décaper, la réalité. Effacer les taches de sang. Les traces de sperme. La mayonnaise. Que tout soit propre. Stérilisé. Ensuite, tu ajustes les couleurs, tu augmentes les contrastes, tu colles un filtre, un flou. Artistique, tu vois, le flou. Artistique. Sur la tronche de la réalité, qu’on voie plus ses rides. Ses points noirs. Ses trois longs poils sur son grain de beauté.

Mais tu vois, même maquillée comme ça, elle arrange personne, la réalité. Et d’abord, c’est quoi, hein, la réalité, je te le demande, regarde par la fenêtre, il fait beau, non ? Ciel bleu. Aucun nuage. C’est l’été. En même temps c’est l’hiver. En même temps c’est l’orage. Il fait jour. Il fait nuit. Aussi. En même temps. Alors tu vois, si je te dis qu’il fait nuit, j’ai raison. J’ai raison AUSSI. Il fait beau. Il pleut. Il neige. Il fait jour. Il fait nuit. Il ne fait jamais jour. Il ne fait jamais nuit. Il fait jour, jour et nuit.

Alors, tu vois, la réalité n’a même pas besoin d’être arrangée, elle doit juste être racontée, comme une histoire qu’on raconte aux enfants, le soir, avant de s’endormir, pour qu’ils fassent de beaux rêves et pour que le matin, au réveil, ils continuent de rêver. Les cons.

La peau des blondes préfère le noir

Elle ne sait pas. Elle s’interroge sur la véritable couleur des blondes, sur ce regard qu’elle croyait bleu clair mais qui s’enfonce dans une zone d’ombre accrochée aux faux-cils. Elle voudrait bien refermer ses mains sur ce visage, soulever la peau entre deux ongles et l’éplucher délicatement, couche après couche, jusqu’au sang ou à la pulpe, qu’on voie enfin comment elle respire sous cette écorce de plâtre et de peinture.

Chloé a dit qu’en maquillage, la peau des blondes préfère le noir.