En attendant que Juliette revienne

Un matin après le café, William Shakespeare se dit : « Mais pourquoi je n’écrirais pas une pièce qui raconterait l’histoire d’un amour impossible entre deux tourtereaux nubiles ?  »
Et c’est ainsi que Juliette rencontra Roméo sur fond de cappuccino.

En réalité, il n’y eut pas de café, pas plus de matin et peut-être même pas de Shakespeare, ou en tout cas pas celui qu’on croit. Depuis trois siècles cette question occupe deux équipes de chercheurs chenus qui s’affrontent sur le gazon du théâtre élisabéthain.
À ma gauche, les Stratfordiens, maillots vert et shorts mauves, un Union Jack tatoué au-dessus du nombril et une tasse de thé à la main, qui assurent que c’est bien William et seulement William qui a tout écrit avec ses petites mains.
Balle au centre.
À ma droite, shorts verts et maillots mauves, l’Union Flag encré au creux du poignet et une théière fumante posée sur un petit guéridon empire, les Anti-Stratfordiens expliquent qu’il est impossible que la main d’un roturier inculte ait jamais pu dessiner de si elliptiques virgules.

Trois siècles plus tard, on ne sait toujours pas si William fut ou s’il n’a pas été.

Alors reprenons.
Un matin peut-être, après le café ou pas, William Shakespeare ou quelqu’un d’autre s’est mis en tête de raconter l’histoire d’un amour impossible entre deux ados autour d’un latte macchiato.
À ce stade, l’ascenseur s’arrête au vingt-troisième sous-sol de la fiction.
La porte s’ouvre.
Nous sommes à Vérone où les deux amoureux de théâtre imaginés par un auteur dont on ignore le nom ne cessent de trépasser sur tous les tréteaux du monde. À Vérone où les pavés lourds sont bien réels. À Vérone ou la chaleur accable la foule compressée dans ce goulet étroit qui mène à la petite cour et au balcon.
Le balcon de Juliette.
Le vrai balcon d’un musée qu’un historien fait ajouter sur la façade d’une maison mitoyenne au milieu du siècle dernier.

JULIETTE
N’est tu pas Roméo ?
ROMÉO
Non, je ne veux plus l’être
Si ce nom détesté me sépare de toi!

On vient.
Juliette ferme la fenêtre.
Roméo disparaît dans une forêt de visages hérissée de perches à selfies.
Sur le balcon, une femme noire agite un éventail.
Il fait trop chaud.
Juliette ne reviendra pas.
La femme noire salue la foule.
Avant de partir, la foule dessine.
La foule écrit.
Des graffitis.
Des milliers de Post-it accrochés aux murs en attendant que Juliette revienne, et moi je me dis que si Roméo n’avait pas existé, il aurait vraiment fallu l’inventer.

Feu! Chatterton (rediffusion)

(Écrit en 2014, et depuis Feu! Chatterton n’a jamais cessé de ne pas nous décevoir.)

Un après-midi d’été, au jardin du Luxembourg, Arthur Rimbaud tombe sur Led Zeppelin.
La conversation s’engage autour du Grand Bassin. Il fait chaud. Il fait soif. John Bonham boirait bien une petite mousse. Rimbaud connaît un pub pas loin de là, un vrai pub avec de la Guinness épaisse et plus sombre qu’une nuit en enfer. Le petit groupe se met en route, Bonzo devant, qui marche au radar et pousse en premier la porte, une pinte ! Une pinte tout de suite, un trait de bière assez long pour  irriguer la plaine du Pô.
Derrière le bar, Oscar Wilde imperturbable tire sur le levier et le liquide noir s’écoule sans bruit sous son beau col doré.
Le soir est venu avec le whisky. Robert Plant et Arthur Rimbaud ont écrit trois-quatre courts poèmes en prose et Jimmy Page trois-quatre plages de guitare. John-Paul Jones a fait les arrangements.
À l’aube, Rimbaud est parti mais Arthur est arrivé et le groupe s’est métamorphosé. Led Zeppelin chante en Français, une chanson nouvelle qui s’appelle « Bic Medium ». On y retrouve l’épaisseur et la couleur d’un blues enragé écrit à l’aube des années 70.
Since I’ve been loving you,
I’m about to lose
My worried mind.

C’est toujours pareil, en musique, en littérature ou en peinture : on cite des références, on glose, on essaie de se rassurer, de savoir par quel mystère, quelque chose de nouveau naît de tout ce qui a déjà été créé. On voudrait bien comprendre comment ces corps immenses et insaisissables ne cessent de grandir et de se transformer alors qu’ils se nourrissent des mêmes notes, des mêmes mots, des mêmes traits de pinceau, des mêmes phrases recomposées, des mêmes harmonies reformulées et des refrains qui semblent si faciles à deviner une fois qu’on les a écoutés.

C’est toujours la même chanson.

Et pourtant, un soir, on reste saisi dans l’habitacle de sa voiture. Les phares, la pluie, les pointillés de la ligne blanche sont happés par le grain du son rugueux qui sort des portières en écorchant les haut-parleurs. La voix creuse, tranche, parle, raconte l’histoire d’un ami qui est parti de l’autre côté de la terre; l’histoire d’une barre d’immeubles qui navigue au large des côtes toscanes, mais sur la mer, les immeubles finissent toujours par couler. La voix murmure, rage, hurle, blême, emphatique, mélodique, sans jamais réciter, sur le fil d’un blues parlé qui ne chante que lorsqu’il doit chanter.

Feu! Chatterton, mélange inédit de rock aux bras noueux et de textes scandés remplis d’adjectifs que l’on ne retrouve que dans des recueils de poésie que plus personne ne lit. Feu! Chatterton, du feu qu’on étend sur le ruban adhésif d’une toile isolante pour éviter que le froid de la nuit adhère à nos semelles et nous empêche de décoller.
Feu! Chatterton était en concert à Lausanne et nous nous sommes envolés pour une heure, une heure ailleurs, hors du brouillard et du temps atone où les heures inutiles s’écoulent sans bruit du flanc entaillé de la vie.

Il faut choisir.
La vie est ailleurs.

Merci au groupe, à Arthur, qui a si bien su traduire « Oh yeah » en Français, à Raphaël qui répond aux coups de feu du texte avec ses baguettes, comme un autre batteur qui aimait trop la bière.
Longue vie à Feu! Chatterton!

Le Tour de Rien : monter

À vélo, la terre n’est ni plate ni ronde, elle monte, elle descend et très souvent, elle est remplie de vent.

Je roule à plat au milieu de l’été.

La cuisse légère et le cœur en pente douce.
Il fait chaud mais pas trop.
J’ai le vent dans le dos.
L’onde de chaleur que l’asphalte exhale brouille le fond du paysage, retourne le ciel brillant qui luit au ras du sol. Là-bas, à l’endroit diffus où flotte son point de fuite, la ligne droite coule et disparaît. Juste au-dessus, sur la gauche, une entaille claire traverse, oblique, le flanc de la montagne.

C’est le moment de boire un coup, laisser le vélo glisser dans le cliquetis soyeux du dérailleur, jusqu’à ce premier virage où la route se met à regarder vers le haut.

Passer sur le petit plateau.
Monter au train, ni trop vite, ni trop lentement. Rien ne sert de courir, à vélo, dans les montées. Rien ne sert de vouloir en finir tout de suite.
Dans les lacets, il faut durer.
Faire le vide. Oublier la moyenne et le ridicule de se traîner à moins de dix kilomètres à l’heure, alors qu’il fut un temps où on croyait voler.
Systole. Diastole. Juste après la troisième épingle à cheveux, l’Ingénieur a rajouté un ou deux pourcents au profil de la route. Le fourbe. L’enfoiré. Monsieur l’Ingénieur savait bien que l’amorce de cette diagonale sans fin me casserait les pattes. La délicieuse petite ordure. Qui a même pris la peine d’élargir un peu la bande roulante pour que, noyé dans ce fleuve de bitume, j’aie vraiment l’impression de ne plus avancer.

34 dents à l’arrière et 34 dents à l’avant; pas des dents de lait ou de sagesse, juste des crans usinés sur deux disques de métal qui déterminent le chemin parcouru par une roue pendant un tour de pédale. En clair, dans cette configuration, j’avance juste assez vite pour ne pas tomber, huit kilomètres à l’heure à tout casser. À cette vitesse, le mètre s’étire et le temps se suspend aux branches des arbres qui laissent peu à peu tomber leurs feuilles pour se couvrir d’aiguilles pendant que je continue à monter, insensible aux ronflements des moteurs et au frôlement léger d’une poignée de cyclistes étiques qui me dépassent sans se retourner.
Monter.
Deux jambes font tourner deux roues sur un plan incliné.
Monter.
À la force du jarret. Systole. Diastole. La tête se vide en regardant l’asphalte. Détendre la nuque. Se mettre en danseuse. Se rasseoir. Boire un coup. Jeter un coup d’oeil vers le haut. Peu à peu, glisser hors du paysage, hors de soi pour atteindre parfois cet état mécanique où tout s’aligne, la vitesse et la pente, la respiration et la cadence. 80, 90 tours par minute, peut-être, je ne sais pas, ça m’est égal. J’ai trouvé mon rythme. Je monte à ma main, collé au train des nuages, l’été en bandoulière et le coeur léger.

Monter.

Sans jamais s’arrêter.

Nos mains

On va faire quoi de nos mains, dis, quand on sera tous projetés dans le grand hologramme ?

On les mettra où, nos mains ? Dans nos poches ? Mais on aura plus de poches, on aura plus besoin de poches, on n’aura plus besoin de rien, plus besoin de sortir, de regarder les arbres, de caresser la peau de l’été, ni aucune autre peau d’ailleurs, puisqu’on sera assis – serons-nous vraiment assis ? – dans notre capsule digitale où le monde viendra s’imprimer sur nos rétines et imprimer à nos membres – aurons-nous encore des membres ? – les mouvements de la vie qui jadis les parcourait.

On en fera quoi de nos mains quand il n’y aura plus de mains à serrer et plus de corps à enlacer ? Peut-être qu’un jour elles tomberont et nos bras et nos jambes et notre tronc, scié à ras du cœur, à ras du cou.

Peut-être que de nous, à la fin, il ne restera qu’un cerveau, une suite de connections synaptiques activées par des émotions électroniques qui nous permettront d’éprouver les effets de la pluie sans plus jamais être mouillés.

NOS NUITS DÉCAPOTABLES

Habillées de lumière et d’un carré de soie,
Tes jambes nues luisaient au fond de l’habitacle.
Tes mains sur le volant frissonnaient quelquefois
Dans les parfums boisés de l’air décapotable.

Or
Bleu
Vert
De gris

Tu
Prends
Les couleurs
De la nuit

Un voile de crépuscule attaché dans le dos,
Tu traçais un sillon dans le halo des phares.
Un pan de soie liquide enroulé sur ta peau
Inscrivait un frisson sur nos points de départ.

La route qui s’accrochait aux flancs nus des rochers
Nous emmenait plus loin au fond de la vallée,
Ton profil éclairé aux diodes lumineuses
Et les ombres pressées sur tes jambes nerveuses.

 

Nous roulions dans le soir
De ta décapotable,
Dans les plis d’un foulard
Retenu au hasard.

Nous inventions les jeux
De nos nuits carrossables
Au fond du ventre creux
De ta décapotable.

 

Herbe était la couleur
De ton corps paysage
Et blonde était l’odeur
Du vent sur ton  visage.

Herbe était la douceur
De ce soir paysage.
D’été était l’odeur
Du ciel sur ton visage.

Nos deux corps étendus
Sous le ciel paysage,
Mes mains sur ton dos nu
Dans le creux des nuages.

 

Nous étions suspendus à la fin de l’été,
À la route, à la nuit, au bord du temps qui fuit,
À un carré d’étoffe qui voulait s’envoler,
Malgré ce nœud fragile qui ne veut pas céder

Glisse
Joue
Avec
Tes seins

Vole
Court
Entre
Tes mains

Nous roulâmes ainsi jusqu’au petit matin.
Le soleil sur le lac découpait des rivières,
Semait sur tes épaules un champ de taches claires
Qui s’envolaient légères sur les bords du chemin.

Habillée de lumière et d’un carré de soie,
Tu coupas le contact, sortis de l’habitacle.
Je vis ta jambe nue et un escarpin noir
S’inscrire dans le reflet de ta décapotable.

 

Nous roulions dans le soir
De ta décapotable,
Dans les plis d’un foulard
Retenu au hasard.

Nous inventions les jeux
De nos nuits carrossables
Au fond du ventre creux
De ta décapotable.

 

Herbe était la couleur
De ton corps paysage
Et blonde était l’odeur
Du vent sur ton  visage.

Herbe était la douceur
De ce soir paysage
D’été était l’odeur
Du ciel sur ton visage.

Nos deux corps allongés
Sous le ciel paysage,
Le songe d’une nuit d’été
Et d’un ciel sans nuages.