Après la pluie

Tous ces mots que nous allons perdre.
Ils étaient jolis, ces mots. Ils étaient courts, remplis de voyelles gaies et de consonnes mouillées. Ils avaient l’odeur de l’enfance, des goûters sucrés et des crayons de couleur. 

Que ferons-nous du mot « pluie » lorsqu’elle aura cessé de tomber ?

Photo de famille

Il entre.

Il sourit au garçon, un sourire immense qui creuse deux trous noirs aux coins de sa bouche.

Il allume ses yeux pour que cette soirée soit belle, que le repas soit bon. De tout son corps tendu il veut que les étoiles brillent pour sa femme, pour son fils, pour le bébé qui dort.

Il sourit large au garçon, oui, pour le vin, du rosé ce sera très bien.

Il encourage son fils à choisir quelque chose de cher, quelque chose de bon. Pour eux  ce soir, rien que le meilleur, le plus beau, le garçon en habit, les couverts qui scintillent et la moitié de lune accrochée aux branches des pins parasols.

Il sourit, il sourit encore, il les regarde intensément, sa femme et ses deux enfants. Il voudrait qu’ils fabriquent ensemble un souvenir aussi tendre et soyeux que le vent doux qui caresse les bras nus de cette nuit d’été.

« Du miel au bout des doigts »

Marseillais écrivain et bavard. Educateur, journaliste. Père et grand-père.
À ce haïku biographique, Éric Schulthess aurait également pu ajouter : conteur à la voix radiophonique et raconteur choc d’histoires courtes.
Je vous propose un court extrait d’une nouvelle tirée d’un recueil, Marseille rouge sangs, 13 nouvelles noires. J’en reparlerai dans un prochain article, mais pour l’instant, lisez.

« Ce soir pas de surprise, à la Vierge Dorée, c’est Byzance. Lucette, la patronne, fait carton plein à chaque fois. Vingt ans que la monnaie tinte sur le comptoir cuivré.
Plus une place dans la grande salle aux baies vitrées qui ouvrent sur le port. Peu de connaisseurs et beaucoup de m’as-tu-vu. Jeune bourgeoises à lévrier, rombières emperruquées à collier marseillais, veuves éteintes au nez refait, encravatés liftés avec maîtresse, intellos de broussaille avec minot. Je me pince, mais non, ce n’est pas un mirage, il y a même des enfants autour des tables du fond. Tandis que les parents bavardent, ils dégustent leur glace trois boules en boudant ferme, le menton calé dans une main, la petite cuillère en équilibre dans l’autre. L’ennui dégouline de leurs faces proprettes de gosses de riches. »

Éric Schulthess, « Du miel au bout des doigts« , in Marseille rouge sangs, 13 nouvelles noires, Éditions Parole 2013

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