Charolaise et taureau chantilly

De la graisse.
Luisante et lisse.
Tu glisses.

De la morve. Des flots de morve, épaisse, luisante. La main cherche un point d’accroche, quelque chose de dur. La main s’accroche et la main dure. La bouche grande ouverte aspire un long trait d’oxygène et le visage lavé par la pluie reconnaît la course des nuages.
Pour vivre, il faut s’arracher.
Ton buste tout entier émerge de la nasse.
Tu bois l’eau du ciel à grande goulées.
Et tu reprends une lame de gras.

Sur ton écran, un mariage à l’aveugle te happe d’un seul coup et tu replonges, la tête la première, dans le grand fleuve couleur crachat.
Le futur marié et sa promise, roses et lustrés, présentés comme des bestiaux qu’on fait défiler un jour de foire. La Charolaise et son taureau chantilly, sélectionnés avec soin pour que la saillie soit plus belle. Deux inconnus. Hyméno-compatibles à 84 pour cent. Les tests scientifiques le prouvent : si nous greffons Martin sur Martine, nous obtenons un couple à l’épreuve du temps et des balles. Garanti à vie, pièces et main d’œuvre, dans des conditions d’entretien et d’utilisation normales.

Tu restes là, prisonnier du cratère visqueux que l’écran de télévision a ouvert sous tes pieds. Tu barbotes pendant une demi-heure dans cette mare croupie où flottent des remugles de faux sentiments périmés. Tu arrives au fond. Tout au fond du plus pur filon de la bêtise humaine, là où la vulgarité rencontre le racolage et lui roule un long patin baveux rempli d’huile de friture et de ketchup frelaté.

Heureusement, au moment où tu sombres, le ciel complice t’envoie une page de publicité. Tu te réveilles, tu t’ébroues, tu t’extrais à grand peine de cette pièce montée, crème anglaise, mayonnaise et morue séchée. Tu passes une veste et une paire de chaussures.
Une fois dehors, le dur froid de l’hiver te tire hors de la nasse, te remonte à la surface du monde débarrassé de gras.