Le Tour de Rien : descendre

Dernier lacet.

La route se détend et les jambes surprises tournent dans le vide. La montagne s’efface et on découvre l’autre côté. Peut-être que la curiosité est l’unique raison qui pousse le cycliste à suer sang et eau sur une route étroite au pourcentage élevé. Monter et monter encore pour découvrir ce qui se cache derrière cette barre de rochers : une vallée perdue, un lac ou la mer qu’on voit danser.

Je descends de mon vélo. J’ai toujours avec moi, coincé dans le deuxième porte-bidon, un coupe-vent-d’hiver ou vent-d’été. Vive le vent, oui, mais pas le vent glacé, la lame de froid qui vous transperce et vous pénètre jusqu’au fond des os. Aussi essentielle qu’une chambre à air de rechange ou qu’une triplette de démonte-pneus, cette fine pièce de toile devrait figurer dans le nécessaire de survie de chaque cycliste soucieux de sa petite santé.
Je remonte la fermeture-éclair jusqu’au sommet du cou. J’essuie les petites traînées de transpiration qui strient l’intérieur de mes lunettes. J’ajuste mon casque. Je pose mes mains sur les deux cornes qui retiennent les poignées de freins.

Je m’ébroue et je plonge.

Devant mon guidon, le paysage s’efface. Il ne reste qu’une bande de goudron. Souvent gris clair ou anthracite. Parfois d’un bleu profond. Orange coucher de soleil ou blanc brillant. Chrome. Aluminium brossé. Aluminium cabossé. Strié. Rayé. Un ruban d’asphalte, qui suivant le temps et les saisons déroule devant moi le spectre de toutes les couleurs du noir.

Le monde, résumé à un plan qui danse sur une ligne blanche, continue, pointillée. Le monde qui s’engouffre à toute allure dans mon champ de vision. Le choc brut d’un trou infime. Une tache brillante qui luit là-bas. Une flaque peut-être, une flaque sûrement.
Freiner.
Freiner à mort. Freiner avant d’aller poser mes roues sur ce mètre brillant, ce mètre glissant. Le ciel s’incline et se redresse à la fin de la courbe. Je me détends un bref instant. Je relâche la nuque et fais jouer mes doigts.

Devant mon guidon, deux droites obliques se rejoignent en un point de fuite accroché aux bords tranchants des rochers.
Le monde se fige en un instant T.
Tout se dilue. Tout s’efface. Les erreurs. Les regrets. Un hier raté et pas mieux que demain. Les factures. Les fractures.
Le criquet du dérailleur est happé par le vent.

Les yeux rivés sur le grain de la route, je glisse, immobile, entre deux points flous de l’espace-temps.

Le grand Charles (2009)

Charles Aznavour a 85 ans. Et alors ?
Alors. Je ne possède aucun vinyle de cet artiste. Jamais acheté de CD. Pas téléchargé de fichier. Rien.
Mais ce vendredi soir sur l’écran de télévision, on fête Charles Aznavour et ses 85 ans. Sur le papier, il s’agit d’un homme frêle. Un petit homme avec un visage étonnamment préservé des mollesses de l’âge et surmonté d’une paire de sourcils en guidon de vélo.
Le petit homme n’a pas construit de tours Eiffel. Pas déclenché de guerre nucléaire. Pas inventé de remède contre le cancer. Pas fondé un empire financier. Pas décroché la lune.

Le petit homme a écrit des chansons qu’il chante seul ou en duo. Pendant l’émission, il écoute ses mots et ses musiques chantés par d’autres. Il déroule plus d’un demi-siècle de chansons. Et moi qui n’ai pas de disque, pas de fichier, je reconnais chaque air, chaque parole incrustée dans un coin de ma tête, là où les plaques de mémoire photosensible capturent l’air du temps, stockent des notes, des images et des mots qui finissent par former un paysage familier : là d’où je viens. Le pays des mots de France, un peu compliqués, un peu acrobatiques, un peu difficiles à mettre en musique. De l’eau. Ce type a construit des fontaines pour tout le monde. Il a regardé la course du soleil et mis des arbres à feuilles larges pour que l’eau reste fraîche en été.
Ensuite, il a ouvert les vannes, l’une après l’autre. Il a réglé le débit avec une précision infinie pour que l’eau coule en filet, en cascade, en torrent. Qu’elle irrigue les veines du monde pour le rendre plus beau.