OUIOUILL !

Sur l’estrade, l’ex-président pour toujours président s’exprime en Volapük.
Le public conquis acquiesce chaque fois que sa voix descend d’un cran sur l’échelle chromatique. Cette modulation signale au peuple que l’ex-premier est bien arrivé au bout de sa phrase.

 — Kouakk. Qouakakak, quo.
Temps mort.
— Ande quam raitwam ouidou. Ouidou.
Point à la ligne.
— OUIDOU ?
L’assistance frémit.
— Ouido. OUIDOU ! Oui kouak touerk cross fumed and ouite vidik greite. Greite, ouicinque. Ouidou. Ouigo ande Ouiouill !
L’assistance bondit.
— OUIOUILL !

L’assistance applaudit à tout rompre.

L’ex-président salue le peuple. Descend de l’estrade. Foule le parterre où l’attend une grappe de costumes sombres. Des mains se tendent, qu’il serre avec effusion.
Quelle présence !
Quelle éloquence !

Quel beau discours, Monsieur le Président.

Ah, les bonnes œuvres !

Au forum de Davos, un panel de gens très comme il faut discute sur une estrade très comme il faut.
Dans ce court extrait télévisuel, une modératrice très propre sur elle, se tourne vers Michael Dell, vendeur américain d’ordinateurs fabriqués en Chine et milliardaire de son état. Elle lui demande très poliment s’il est prêt à payer un impôt de 70% sur ses revenus.
Éclat de rire général.
Le milliardaire répond très civilement que non. Depuis des années, il finance une fondation et cette fondation sait bien mieux que l’état investir le trop-plein de son immense fortune.
En clair :  c’est moi que je suis le maître du monde. Si jamais je veux distribuer mon pognon, c’est à moi de décider combien et à qui. Parce que moi je sais exactement de quoi le monde à besoin pour devenir meilleur, plus beau et plus fort. L’état c’est nul, l’état c’est con.
L’état, c’est moi.

Un jour, tout sera moi.

En attendant ce jour béni, Monsieur Dell met la salle au défi de trouver un seul pays où un semblable délire fiscal aurait produit des effets positifs.
Silence gêné et soudain, une voix : « Oui, Les États-Unis ! »
Stupeur. Tremblements.
La modératrice bafouille quelque chose comme : « Oui, pendant un moment dans les années 80… »
Le perturbateur s’appelle Erik Brynjolfsson. Il est, entre autres, professeur au Massachusetts Institute of Technology et poursuit, imperturbable : « Non non  non. Pendant une période qui s’étend environ des années 30 aux années 60, la taxation des riches était en moyenne de 70% jusqu’à atteindre parfois 95%. Et on peut dire que ces années-là ont été plutôt bonnes, pour la croissance. »

La tête de Mr Dell.
Derrière le masque du sourire glacé, on le voit mentalement renforcer le blindage de la salle des coffres et doubler les équipes de sécurité. Putain, mon pognon. Ils en veulent à mon pognon. Gagné à la sueur de mon front. Salauds ! Gauchistes ! Communistes !
Qu’ils viennent me chercher. Je suis prêt. Je les attends.

Ils viendront, Michael, ils viendront.
Un jour.
Dans pas très longtemps.

Supplique du 48ème Forum Économique de Davos à Donald Trump

Au  45ème Président des États-Unis d’Amérique,
Cher Monsieur Trump,
Bien-aimé Donald,

Jusqu’au bout nous avons espéré Ta venue, mais hélas un sort contraire en a décidé autrement.
Nous sommes en pleurs et dévastés.
Ta chambre, que nous avions nettoyée et désinfectée avec soin, Ta chambre restera inoccupée et personne ne souillera Ton lit sacré. Il en sera ainsi jusqu’à Ton retour car nous savons bien que Tu reviendras.

L’année dernière, T’en souviens-Tu, nous faisions semblant de Créer un Futur Commun dans un Monde Fracturé*, et ça T’avait bien fait rigoler. Vous êtes vraiment trop cons, disais-Tu, Je vais vous expliquer. En vérité, la fracture est bonne. La fracture est belle. Elle est essentielle. Il faut aimer la fracture, l’élargir, l’approfondir. Une belle grosse fracture entre nous, les riches et eux, les gueux. Un Grand Canyon électrifié. Nous en-haut et eux en-bas.
Et au-dessus, un beau mur.

Tes mots ont porté, Cher Donald. Tu nous as libérés. Délivrés du bâillon des périphrases, du jargon lyophilisé et des euphémismes customisés pour éviter d’appeler un chat une chatte et un économiquement faible un pauv’ clodo.

Ah putain, que ça nous a fait du bien.

Depuis Toi, le monde s’est simplifié.
Les gonzesses sont juste bonnes à tirer. Il faut enfermer tous les pédés, les bi, les trans, les bronzés, les bridés, tout ce qui n’est pas blanc, caucasien et républicain. Il n’y a pas assez d’eau dans tous ces océans et tous ces murs de neige ne font qu’à refroidir la terre, que Dieu a créée en 7 jours avec le Big Mac pour tuer le cancer.

Cher Donald, Tu es et Tu resteras toujours le meilleur d’entre nous, le plus Grand, le Parrain. Le premier à nous avoir envoyé une invitation officielle pour assister à l’ouverture de la salle des coffres en présence des plus hautes autorités. Le premier à nous avoir donné les clés avant d’amener les camions pour emporter le butin, sous la protection du beau drapeau américain.

Avant Toi, nous vivions sous la menace de la loi.
Maintenant, la loi, c’est Toi.
Alors, reviens-nous très vite Donald. Nous sommes si peu et il reste tant de minerai à extraire, tant de gaz à fracturer. Tant de filles à attraper et tant de fric à détourner.

Nous n’y arriverons jamais, sans Toi.

Ton très dévoué Forum

*En 2018, « A Shared Future in a Fractured World » était le thème official du Forum Économique de Davos.

Discours de Donald Trump à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 47ème Forum Économique de Davos

Mes très chers amis.

Je voudrais tout d’abord remercier les autorités suédoises et plus particulièrement leur président pour leur accueil chaleureux. Davos est un très beau village et la Suède est un très beau pays. La neige est magnifique, mais pour les filles, je dois dire que je suis déçu. Je m’étais documenté avant de partir et je m’attendais à des grandes blondes. Avec des grands yeux bleus, des gros seins et des culs musclés que j’aurais pu attraper à deux mains.
Elles sont toutes folles de moi.
Toutes.
La Suédoise m’a déçu. Publicité mensongère. Je me demande si je ne vais pas appuyer sur mon gros bouton. Envoyer deux ou trois missiles dans la face de la Suède. Histoire de leur faire passer le goût des fake news.
Mais non. Je déconne !
La Suède est un pays neutre, de toutes façons. C’est même eux qui ont inventé la Croix-Rouge. Et le couteau suisse ! Moi qui croyais qu’ils avaient inventé IKEA. On apprend toujours quelque chose en voyageant. Enfin, ce que je sais pour sûr, c’est que la Suède, c’est le pays des banques et que Davos, c’est le rendez-vous du pognon.

Vous pouvez pas savoir à quel point j’en chie depuis une année. J’ai dû déménager dans une baraque minable où il fait toujours froid. La bouffe est dégueulasse. Le personnel de maison est nul et mes collaborateurs sont des cons. Si je pars à l’étranger, je ne rencontre que des bouffons. Alors, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous retrouver ici, mes chers amis fortunés ! Comme ça fait du bien de se retrouver entre gens du monde qui se lavent les mains et qui sentent bon.
Ah putain, comme vous m’avez manqué.
C’est tellement plus simple, entre riches, tellement plus naturel. Nous, on se dit les choses, on appelle un chat une chatte. Ah putain, le foin qu’ils ont fait avec l’histoire de la chatte ! Ah les gros cons. Comme s’ils ne savaient pas qu’ici c’est marqué Donald John Trump. THE DONALD. The Donald nique qui il veut. Où il veut. Quand il veut. Pas besoin de vous l’expliquer à vous, hein, n’est-ce pas Bill ?

Au premier rang Bill Gates acquiesce vigoureusement.

Ah putain, Bill, toi tu me comprends. Et toi aussi Bono et vous tous, je sais que vous me comprenez. Il faudrait un mur. Un grand mur électrifié. Nous d’un côté et tous les pauvres nazes de l’autre. Pour qu’ils continuent à être pauvres, on les fera travailler. Douze à quinze heure par jour, y compris le dimanche. De temps en temps, on leur balancera à boire et à bouffer. Et aussi, on leur mettra la télé. Notre télé. Des vrais programmes avec des grosses bagnoles, des flingues et des filles à poil pour présenter la Roue de la Fortune. Qu’ils puissent rêver, les cons ! Les pauvres sont tellement cons, c’est bien pour ça qu’ils sont pauvres non ?

L’assistance éclate de rire et applaudit vigoureusement.

Voilà tout mon programme économique, mes chers amis : un mur.
Un mur infranchissable qui se dressera entre nous et le reste du monde. Un mur. Ça vous dit rien, un mur ? Ils sont tous persuadés que j’ai le Q.I. d’une huitre. Tous ! Les journalistes, le sénat, le congrès, mon staff, Angela et Clinton la bouffonne. Ah, les cons. Ils en feront une tête quand ils comprendront. Je vais construire le plus long mur du monde. J’ai déjà choisi l’endroit. Vous verrez, on sera très bien à l’intérieur, on sera à l’aise, entre nous, dix ou douze mille maximum, sur un terrain qui fait à peu près la taille de la Californie. Pour les plans, faites-moi confiance, j’ai prévu large, c’est pas les voisins qui vont vous emmerder. On appellera ça le Trump Empire, le Trump Empire ça claque non ? J’ai tout prévu, tout calculé, vous savez bien que je suis aussi l’empereur de l’immobilier. Tout. Sauf le mur. J’étais pas sûr de la hauteur. Et aussi quel matériau utiliser, un truc qui glisse bien, vous voyez, pour que les pauvres puissent pas grimper.
C’est au début de la campagne électorale que j’ai eu l’idée. Ah les cons, s’ils savaient ! Une maquette ! Un prototype grandeur nature où je pourrai tester mon mur en vrai. Il fallait juste trouver l’ennemi et vous savez quoi ? L’ennemi était là ! Il était paresseux, basané et bourré à la tequila. En plus il ne parlait même pas notre langue. Avouez qu’on ne trouve pas mieux comme ennemi. L’idée du siècle ! Et c’est moi qui l’ai eue. Tu mets les méchants d’un côté. De l’autre, les gentils. Au milieu, tu construis un mur et tout le monde est content ! Restait la question du pognon. Et là, jackpot ! Les impôts, mes bons amis. Trop facile. J’augmente les impôts des pauvres. Ils râlent, et alors ? Peuvent bien râler, les pauvres, ils n’ont même pas de quoi se payer un avocat. Donc, ils envoient l’oseille, bien gentiment, et tout ce fric dégringole d’un seul coup dans la caisse de l’État. Et vous savez quoi ? l’État, c’est moi !
Donc, sur la base des premiers tests effectués avec le pognon de « l’État »…

Nouveaux éclats de rire dans l’assemblée.

… Je suis en mesure de vous dire que mon mur, notre mur, sera entièrement construit en verre. Des panneaux de verre blindé, à l’épreuve des cailloux et des balles. Pourquoi le verre ? Essayez un peu d’escalader une paroi en verre ! Et surtout, surtout ! Le verre, c’est transparent. C’est important, transparent. Pourquoi ? Parce que Trump Empire, ce sera l’hyper-classe. De l’or, du vrai, des jets d’eau, des fontaines en marbre… Ça va claquer je vous dis pas. Et autour, vous imaginez que j’irais installer une clôture en fil de fer barbelé ? Comme pour un camp de prisonniers ? D’abord, les prisonniers c’est eux et mon mur, ce sera exactement le contraire. Ce sera un mur invisible et ils viendront tous s’y écraser comme des mouches contre une vitre.
Ah, les cons.
Et vous savez quoi ? J’ai même déjà trouvé un nom : pour vous, et pour le monde entier, ce sera le Mur de la Liberté.

Standing ovation. Cris de joie et délire dans la salle, pendant que quelques hôtesses qu’on dirait suédoises s’approchent discrètement des premiers rangs pour remplir le carnet de commandes.

 

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 46ème Forum Économique de Davos

Mes chers amis,

Autant vous le dire tout de suite, j’ai peur.

Il y a une année, nous étions encore 62.
62 nantis avec autant de pognon que 3 milliards et demi de pauvres. Les plus pauvres, ceux qui grattent la surface de la terre à la recherche de racines comestibles alors que l’indice Big Mac atteint à peine 4 dollars 80 aux États-Unis.
Une année plus tard, nous ne sommes plus que 8, mes potes et moi, plus que 8 à avoir autant de fric qu’une moitié de l’humanité. Pour être honnête, il faut dire que 2016 a été vraiment dramatique pour les miséreux.

Alors, réfléchissez un peu mes amis. Imaginez que 3 milliards et demi de nécessiteux soient à même d’effectuer une simple division (malgré tous mes efforts pour les priver d’éducation, voir mon discours de 2015) et qu’ils découvrent que le rapport de force en leur faveur se situe à environ 437 millions 500 mille contre moi. Que croyez-vous qu’il va se passer dans la tête de ces frustes esprits ?
Je vais vous le dire, moi, ce qui va se passer. Un beau matin, cette horde de sauvages en haillons va débarquer chez moi. Ils voudront manger à ma table et boire mon vin. Leurs corps sales se glisseront dans mes salles de bain. Leurs pieds écorchés convoiteront le cuir souple de mes chaussures et mes lotions hydratantes aiguilleront la concupiscence de leurs mains décharnées.

Ils se coucheront sur mes lits.
Ils conduiront mes voitures.
Ils fouleront mes pelouses.
Ils ne voudront plus porter que le parfum de mes roses.
Et surtout, surtout, ils seront beaucoup.

Alors, mes amis, que faire en attendant le jour inéluctable où ces hordes païennes viendront mugir jusque dans mes salons ? J’ai longuement réfléchi à la question. Et j’ai trouvé la solution ! Pour que les sauvages restent chez eux, il suffit de les empêcher de partir. Comment ? En les immobilisant. Le moyen ? Le gras ! L’excès de graisse, tout simplement.

Voici mon plan pour engraisser rapidement les couches les plus défavorisées de la population.

Tout d’abord, nous allons les gaver. Gratuitement. J’ai déjà un accord de principe des principales chaînes de restauration rapide étasuniennes. Elles pourront ainsi recycler leurs produits périmés et leurs huiles frelatées. Un peu sur le modèle de l’essence, vous voyez ? L’essence qualité africaine, vous savez, ce carburant toxique qu’on vent avec succès aux pays du tiers-monde. Eh bien, nous ferons pareil pour les hamburgers gratuits qui seront distribués à ces nécessiteux : aux ingrédients habituels, nous ajouterons un cocktail de produits chimiques qui favoriseront le développement rapide de leur masse graisseuse. Nous modifierons également la composition des sodas en ajoutant du sucre au sucre pour que la charge calorique soit en mesure de répondre à nos attentes en matière d’obésité.
Ensuite, et pour prévenir leur besoin naturel de bouger, ce sera ordinateur gratuit pour tout le monde avec accès Internet illimité. Enfin, quand je dis illimité, nous leur donnerons essentiellement du divertissement, des séries, vous voyez ?  Des séries et de la télé-réalité. Ces gens-là n’ont pas besoin d’être informés, encore moins d’être éduqués. (Revoir mon discours de l’année dernière.) Non. Ils ont juste besoin d’être assis. Assis derrière leur écran avec un plateau-repas toujours bien rempli. Quelque mois suffiront pour transformer ces corps faméliques en corps gras. En corps obèses. Et après, bonne chance pour l’invasion… Les chers barbares ! Je les vois d’ici essayer de faire trois pas avant marcher sur leur ventre. Ils pourraient bien être quatre milliards, ou cinq ou six, le temps que ils prennent les armes elles seront déjà rouillées.

Donc, mes amis, voilà le plan que nous avons préparé, moi et mes 7 compagnons de très grande fortune. Et n’oubliez pas qu’en nous protégeant, nous vous protégeons également, vous et vos tout petits millions. C’est ce que j’appellerai une opération gagnant – gagnant.

En parlant de gagnant, laissez-moi terminer avec une information qui pourrait vous intéresser. Si j’étais vous, j’investirai quelque argent dans Mc Donald’s ou Burger King. Ces deux sociétés seront les partenaires principaux de notre action intitulée « Un Hamburger Pour Tous ».  Nous n’allons toutefois pas investir notre argent dans une entreprise purement  philanthropique. Non. Faut pas rigoler. Ce sont les états qui seront sollicités. Les états. Les organisations internationales. Les organisations non-gouvernementales. Et les dons bien sûr, les dons. Grâce aux collectes que nous organiserons. Cet extraordinaire mouvement de solidarité permettra de financer tous les coûts liés à cette opération et fera grimper la valeur du steak haché jusqu’à des sommets encore inconnus aujourd’hui.

Alors, chers amis, je vous laisse dès maintenant vous pencher sur votre portefeuille d’actions pour que cette petite affaire se fasse au profit de tous. Vous voyez, nous sommes tellement trop riches, nous ne sommes plus que 8, mais nous aimons tellement trop partager.

Applaudissements, hourras, larmes de joie et délire bruyant dans la salle.

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 44ème Forum Économique de Davos.

Mes très chers amis.

Quel plaisir de revoir tous ces visages familiers, je voudrais saluer Bono bien sûr, que je vois au premier rang assis à côté d’Angelina Jolie et de Pharrell Williams qui nous a promis d’interpréter Happy en version acoustique après le déjeuner.
Happy, je le suis. Quel bonheur vraiment de pouvoir nous réunir pour cette parenthèse ouverte dans nos vies remplies d’obligations, de rendez-vous et de décisions à prendre, car en fait, dans ce monde, il faut bien le reconnaître, c’est nous qui décidons.

Cette 44ème édition sera entièrement consacrée au thème des inégalités sociales et plus particulièrement au fossé qui ne cesse de se creuser entre ceux que j’appellerai les superriches et les superpauvres.
Imaginez. Imaginez! Nous tous qui sommes ici, nous sommes les représentants d’un petit groupe d’individus, à peine un pour cent des habitants de la planète qui détient plus de la moitié de la richesse mondiale.
1 pour cent. Seulement 1 pour cent!
Calculez avec moi. Imaginons que nous, les superriches, soyons fusionnés dans le corps d’une personne. Imaginons ensuite que la richesse du monde est un gâteau de dix mètres  de diamètre que nous séparons en deux parts égales. Notre représentant aura donc une part de gâteau équivalente à une surface de 78.5 mètres carrés, ce qui me paraît un peu beaucoup pour un seul estomac, mais c’est la faute au gâteau.
Penchons-nous maintenant sur le cas des superpauvres et de leurs 99 représentants. Si je divise 78.5 par 99, j’obtiens 0.78 mètre carré par individu, arrondis au centième supérieur, soyons généreux avec les pauvres.

D’un côté une part de gâteau de la taille de ma salle de bains, de l’autre une portion de tarte qui tient dans une boîte à chapeaux.

Si nous considérons le fait que les études montrent que notre part de Saint-Honoré ne cessera d’augmenter dans les années à venir, que croyez-vous qu’il va se passer, mes chers amis ?
C’est très simple, un jour, les pauvres voudront manger tout ou partie de notre part de gâteau. Logique. Mathématique. Et c’est là que j’interviens et que je préviens le danger. En vérité, en vérité, chers amis, la solution est simple, si simple, il fallait juste y penser. Mon programme se résume en un mot : DÉ-SCO-LA-RI-SATION.

Je vois à la fois l’interrogation et la stupeur se peindre sur vos visages. Laissez-moi vous éclairer. Le problème posé par les inégalités n’a rien à voir avec la richesse ou la pauvreté. Non. Il s’agit uniquement d’une question d’éducation. Aujourd’hui les pauvres font le même calcul que moi. Le même CALCUL, vous comprenez! Mais si demain, on ferme leurs écoles, les pauvres, les superpauvres, ils ne sauront plus calculer, vous voyez! Ils ne sauront même plus qu’il y a un gâteau.
Alors ce gâteau sera enfin le nôtre, entièrement, pleinement.

C’et donc NÔTRE GÂTEAU, chers amis, que je vous invite dès à présent à manger à pleines dents, à plein gosier, sans retenue, et pour longtemps.

Applaudissements. Standing ovation. Bill Gates veut poursuivre mais la salle en délire l’en empêche. Alors il reste là debout et il sourit.

Je précise quand même que tout ça n’est que fiction. En réalité Bill Gates ne se soucie pas du sort des pauvres. On trouvera sur ce lien le rapport annuel d’Oxfam sur l’augmentation des inégalités économiques extrêmes.

La crise financière pour les nuls

Putain, déjà une année!

Vous vous souvenez ? La crise financière! Les banques jusqu’aux genoux dans la Bérézina. Le capitalisme au bord du hara-kiri ? Il y avait eu un ennui. Les banquiers avaient dépassé beaucoup trop d’argent. Ouh là là. Il y avait comme un gouffre, un immense trou dans les coffres. Alors vous avez été réquisitionnés pour mettre votre argent dans le trou. Des tas de milliards. Aujourd’hui, heureusement,  les banquiers respirent la santé et la joie de vivre. Ils achètent des Bentleys par brouettes entières. Et vous, vous attendez qu’on vous rembourse votre pognon. Mais voilà. Ca va pas être possible ma bonne dame. Le pognon, il est plus là. Disparu.

Alors là, c’est le comble. Vous exigez des explications, vous demandez à voir le banquier. Il n’est pas là. En conférence à Davos où il « redessine le monde de l’après-crise. »* Vous insistez. La secrétaire vous envoie le porte-parole de la banque. Il va tout vous  expliquer. Il arrive dans son costume anthracite et un brushing en platine. Il s’assied en face de vous. Il a le regard clair et la mâchoire tranchante. Les mains rasées de près. Et une montre grosse comme le poing. Un enfant de deux ans lui tendrait sans hésiter ses petites menottes pour lui confier sa tirelire. Et lui, la prendrait sans hésiter. Laissez venir à moi les petits enfants.

L’expert entame son explication. Pendant qu’il parle et donne tous les détails du casse du siècle, je fais un résumé, on n’a pas que ça à faire, il faut aller bosser huit heures par jour, et même plus.
Alors, résumé. Les banques vous empruntent de l’argent, ou alors, à l’État, mais l’État c’est vous. À 0%. De l’argent gratuit. Ensuite, elles revendent cet argent à 5, 7, 10, 15, 20% pour que vous puissiez acheter des écrans plats ou des maisons en forme de camembert pas mûr. Quelques fois, elles montent jusqu’à 30, voir plus %, en faisant des trucs un peu plus compliqués, mais le principe reste le même. Vous suivez ? C’est simple. La banque achète de l’argent gratuit et le revend jusqu’à, disons 40% plus cher. Après, la banque veut gagner un gros tas de fric et propose à tout le monde d’acheter une maison. Les gens se disent « Ah ouais, génial! » et achètent une maison. Après ils font les comptes, des fois ils perdent leur emploi et tout à coup ils ne peuvent plus rien payer du tout, surtout pas les 40% supplémentaires. La banque s’en fout. Elle veut son pognon. Pas de pognon ? Pas de maison! Dehors! Et tout à coup, des tas de gens se retrouvent dehors, sans pognon. Et après, c’est les banques qui se retrouvent sans pognon. Et après, c’est la crise financière mondiale. À la fin, on prend le pognon qui vous reste pour le donner aux banques, parce qu’un monde sans banque, c’est comme un bonhomme de neige sans poisson rouge.

Voilà en gros le résumé de l’histoire. Mais les banquiers sont des gens extrêmement soucieux de leur réputation. Ils ont de grands bureaux en bois d’acajou et on n’est pas là pour rigoler. Alors, pour que personne ne comprenne comment le pognon a disparu, les banquiers ont inventé de nouvelles histoires et des mots nouveaux et abscons, des expressions comme « too big to fail », « actifs toxiques, « illiquide » ou « risque systémique ».
Moi, j’ai beaucoup aimé illiquide, aussi clair-obscur qu’une peinture du Caravage. Heureusement que Wikipedia nous apprend qu’illiquide vient de liquide avec le préfixe privatif « il ». Un adjectif pour dire : « qui ne permet pas une conversion facile en argent liquide. » Wikipedia se doute qu’on n’a pas compris et se fend d’un exemple pour éclairer nos lanternes : « Au quatrième trimestre 2008, Crédit agricole SA a accusé une perte de 309 millions d’euros, qui aurait été plus profonde si le groupe n’avait pas, comme ses concurrents, reclassé certains de ses actifs illiquides. »
Vous saisissez mal le langage technico-financier.  Alors, je traduis en langage pour tous les jours. Illiquide, c’est quand un banquier prend un bout de papier anonyme. Il imprime dessus de très jolis dessins en quadrichromie. Il met une couche de tampons officiels. Une couche de signatures officielles. C’est très beau. Ensuite, il dit que le papier vaut de l’argent mais c’est juste pour rire, on dirait qu’il fait semblant. Exactement comme quand on imprime des faux-billets. Je me demande bien qui a donné la permission d’en fabriquer au kilomètre, du papier illiquide, qui se reclasse mais ne se revend pas.

En plus, avec toutes ces encres toxiques, on peut même pas se torcher avec. 

* »Redessiner le monde de l’après-crise » était le thème officiel du World Economic Forum de Davos en 2010. En gros, les banquiers qui ont organisé cette petite crise financière mondiale se sont retrouvés à Davos pour organiser la prochaine crise financière mondiale.