Cormorans en détresse.com

À l’aube de la trentaine, quarantaine, cinquantaine, soixantaine, la liste n’est pas exhaustive, on voit ces hommes et ces femmes se réveiller un jour et réaliser que ce monde n’est que vanité. Légions de tâcherons assis huit ou neuf heures par jour sur leur postérieur flapi, pour la beauté du formulaire bien rempli. Ou mieux, le startupeur gras qui vient d’encaisser un chèque à neuf chiffres et se dit que tout cet argent, oui, mais pourquoi ?
Alors, l’homme, la femme et le startupeur entreprennent une plongée tout au fond de leur moi. Remontés à la surface, ils voient la lumière et se mettent à courir, nager, faire du vélo, ou parfois, les trois à la fois. Ils se lancent dans des efforts au long cours pour aller jusqu’au bout d’eux mêmes. Chemin faisant, ils écrivent des lettres à l’adolescent qu’ils furent pour lui dire combien ils l’aiment et combien ils s’admirent d’en être arrivés là.
Ce total reset terminé, ils passent au stade supérieur. Leur moi récuré et leur corps affuté, ils s’interrogent sur la meilleure façon de rendre le monde meilleur. En général, ça donne à peu près ce type d’annonce sur les meilleurs réseaux sociaux.

Chères amies, Chers amis,

La quarantaine, (cinquantaine, soixantaine, etc,) est derrière moi. Ce cap important m’a permis d’effectuer un retour sur moi-même, de prendre le temps de retrouver les vraies valeurs, les vraies priorités. À l’aide d’un personal trainer, j’ai suivi un programme d’entraînement de running et je viens de terminer mon premier marathon.
L’adolescent que j’étais serait très fier de moi. 

Je vous informe que j’ai décidé de prendre une année sabbatique pour réaliser un projet qui me tient à coeur. Je vais rallier Krasnoïark à Pétaouchnok en marchant et en complète autonomie. Ces 2500 kilomètres en pleine nature me permettront de me reconnecter avec notre mère la terre et seront aussi au service d’une plus grande cause : pour chaque kilomètre parcouru, je verserai 1 Euro en faveur de l’association des Cormorans en Détresse, qui me tient tout particulièrement à coeur depuis que mien a disparu dans un tragique accident de la circulation. 

Vous pourrez me suivre dans cette merveilleuse aventure humaine sur mon blog, moiémoi.com et sur geo.com, le site de géolocalisation que tous les runners utilisent pour indiquer leur position.

Pour terminer, je dois vous dire qu’il manque encore XXXXX Euros pour boucler le financement du projet et je compte bien sûr sur sur votre générosité pour pouvoir prendre mon envol dans les meilleures conditions.
Pour donner, c’est ultra-simple, il suffit de faire un don sur mon site de crowdfunding, moi&moi.com.
Je compte sur vous.

Donner c’est avant tout aider les cormorans.
Merci pour eux.
Et pour moi.

Néria

Je suis sortie sur la terrasse.
Dehors, on aurait dit que le paysage avait été rincé, lessivé à l’eau de Javel. Je n’avais jamais vu ça. L’air était si transparent que j’aurais pu toucher du doigt les montagnes. Tout était si net, si propre, même les vallées autour du chalet avaient l’air d’avoir été repeintes en vert anglais. J’aurais voulu être une vache, mettre mon museau dans les prairies, brouter des hectares, faire une indigestion fleurs des champs. J’avais en tête ce mot, « chlorophylle », et je voyais une famille d’enfants blonds qui dévalaient la pente en bondissant pour dire qu’il n’y a rien de mieux que la poudre à lessive pour que le linge blanc soit vraiment blanc.

Le fric, c’est chic.

La moustache prétentieuse, le cheveu gris, rare et aussi gras que l’humour, la chemise trop ouverte et le gilet surtendu sur un ventre-ballon au bord de l’implosion.
Le verbe haut qui parle à tout le monde et n’écoute personne. 
La tête farcie de soi, de mois. 
Moâ, quoâ, moi, New-York, j’y suis allé plusieurs fois. Il faut voir le MOMA. Je m’y connais en peinture. À Santiago du Chili, j’ai fait une fresque. Peinture à l’eau par terre. Tout seul. À cinq heures du matin. J’ai fait les Alpes avec la neige. C’était le coin des artistes. Ils faisaient ça sur les murs. Quand j’ai terminé, ils m’ont tous applaudi. Ils voulaient la garder, mais c’était de la peinture à l’eau et puis je m’en fous.
C’était pour rigoler. 
J’ai fait le Mexique. Plusieurs fois. Un jour, très tôt, je suis parti seul explorer le quartier. C’est comme ça qu’on comprend le pays, en allant voir les gens. J’arrive dans un immense marché. Des gens, des stands partout. Et là, je vois ce chapeau. Ce chapeau. Immense, en feutre. Il m’a couté 120 dollars. Mais d’une qualité! Je vous montrerai un jour. Je le sors seulement dans les grandes occasions. Eh bien, vous me croirez pas. On y retourne l’année suivante, ma femme et moi. On est au marché et là tout à coup, j’entends ANATOLE ! ANATOLE ! La vendeuse de chapeaux! Elle m’avait reconnu. La tête de ma femme! J’ai dû lui expliquer : rien de sexuel, seulement le chapeau, la vendeuse de chapeaux, tu te souviens, je t’avais raconté ?
Avec ma femme, on a bien rigolé. 
Sinon, le Mexique, ça vaut pas le Groenland. On n’a pas trop vu les Esquimaux, on était en trek dans des 4X4, tout confort, un peu comme dans le désert, vers Ouarzazate. Des dunes! Vous auriez dû voir ça. 100 mètres de haut au moins. Et aussi les Bédoins ils savent vivre, pas comme nous avec notre fric, nos bagnoles et nos ordinateurs. Rien à eux. Des tentes, des chameaux et de l’eau. On devrait arrêter nos conneries. On a tout. On a trop. Mais ok, c’est le business, non ? Moi je suis sur un projet à 43 millions. On a le terrain, la commune dans la poche. Bon, est-ce que j’ai encore besoin de fric, à mon âge ? Une dizaine d’immeubles, trois appartements, deux maisons et un chalet à la montagne. Je vais vous dire, le fric c’est pas tout, mais c’est pas parce que je suis à la retraite que je vais arrêter de bosser.
Tous ces jeunes cons, aucune idée, ils ne savent pas ce que c’est de travailler. Des singes planqués derrière les contrats et les règlements. De mon temps, une bonne bouteille, une poignée de mains et c’était réglé. Pas à dire, y’a que le Bordelais. Moi j’ai une cabane au bord du lac, pas de chauffage, pas d’électricité, mais une cave, une cave mes amis! Pour Nouvel-An, on a sorti la grosse artillerie, six magnums premiers crûs classés. À six. Un magnum chacun. Avant, on s’est tapé un petit foie gras, je vous dis que ça. Tous ces cons qui veulent plus qu’on gave les oies et puis quoi encore, qu’on finisse par bouffer des racines ? Nous on s’en est mis jusque là avec un petit Sauternes à 120 balles la bouteille, pas ce sirop en solde de supermarché. Après ça, plus besoin de chauffage, on était tous bien réchauffés. J’ai même dû appeler ma femme pour venir nous chercher. On pouvait plus bouger. 
Sans elle on serait restés là, on serait morts de froid.
Garçon, dites-voir vous avez quoi comme pousse-dessert ? Vous connaissez pas le pousse dessert ? Je vais vous expliquer. Le pousse-dessert, c’est pour pousser le dessert avant le pousse-café. Capito ? Moi je veux pas de bibine à trois balles. Rémy en XO, vous avez ? Ok, amenez la bouteille. Je vais m’en occuper. 

Ensuite, ce corps boursouflé se déploie dans un feint élan de jeunesse. Le mouvement lui arrache une grimace : la graisse, l’arthrose, les pontages multiples et surtout la vieillesse. Debout, essoufflé, les deux mains sur le dos de sa chaise, il lance à la cantonade : «Et maintenant, allons draguer les minettes!»