Une économie de la mort

La bombe à sous-munitions. 
On lit sans vraiment lire, sans s’arrêter, une bombe est une bombe, ça fait du bruit quand ça explose et un gros nuage sur nos écrans. La voix off explique qu’en cours d’explosion, elle projette des centaines de mini-bombes qui peuvent détruire une surface équivalente à plusieurs terrains de football.
On assemble en pensée plusieurs terrains de football pour visualiser l’étendue des dégâts. Toute cette pelouse efface les squelettes des immeubles à demi-éventrés, les gravats et la poussière qui recouvre les morts et les survivants.

Pour une fois, oublions le gazon et la désolation.
Essayons de revenir au début, à l’origine, à la première phase de conception. Un jour, quelqu’un, quelque part, démonte une bombe, désamorcée sans doute. Il examine l’objet. Bon, un détonateur, de la poudre, pas mal, mais on peut faire mieux. À la place d’un terrain de football, on pourrait raser plusieurs terrains de football, ce serait mille fois mieux, mille fois plus mortel et sûrement mille fois moins cher. Oui, mais comment faire pour mieux tuer tous ces gens ? Alors commence le processus de recherche et de développement. Un groupe d’ingénieurs se penche sur l’étude des matériaux, un autre sur les composants chimiques, un troisième sur l’assemblage des éléments. On construit des prototypes qui ne tuent pas grand monde. On refait les calculs, on teste en laboratoire avant de lancer une nouvelle fabrication. Les premiers essais sont prometteurs, l’efficacité est multipliée par vingt par rapport à la bombe traditionnelle. Toute l’équipe se réunit autour de la table de conférence pour fêter ça. Quelques ajustements et on tuera trente fois plus de personnes en appuyant sur un seul bouton.
Une année plus tard, on lance la chaîne de production. 

Transportée sur un chariot spécialement conçu pour l’occasion, la première ogive est exposée dans le grand hall où sont réunis ouvriers, ingénieurs, directeurs et hautes autorités. Au cours d’une brève allocution, le président salue l’ingéniosité et l’esprit d’innovation de ces hommes qui ont redéfini l’économie de la guerre en inventant une arme simple, bon marché mais tellement plus efficace. La bombe que tout ministre des finances rêvait d’offrir à son ministre des armées.
Ovation.
Tonnerre d’applaudissements pour le président qui saisit la bouteille de champagne qu’on lui tend et la lance de toutes ses forces contre la coque métallique.
Le verre explose.
Ça porte bonheur.

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Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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