Page Cinquante-Neuf

Paul ouvre le livre à la page qu’il avait cornée. 
Vilaine habitude prise durant ses années de lycée. Jamais de marque-page. Aucun feutre aux coulées fluorescentes en vogue chez ses condisciples avides de condensés. Le monde entier aimait la surbrillance. Lui préférait le grain de la page. L’odeur de l’encre sur le papier. Le léger relief laissé par le caractère imprimé. 
Le parfum amande amère des vieux Folio.

Chapitre trois, page cinquante-neuf.

Le moment où le vieux monsieur un peu bizarre interpelle un gros chat roux allongé devant l’entrée d’un immeuble.
Le moment où ?
Où sont passés le vieux monsieur et le chat. Et quelle est cette histoire de croisière ?

Pas de problème avec le réalisme magique, mais pas au point de faire sauter la structure et de laisser tomber le récit au moment de faire enfin parler les personnages. Paul feuillette à la hâte les chapitres suivants. Bon d’accord, procédé connu, deux niveaux de narration, deux histoires parallèles qui finissent par se rejoindre à la fin. De ce rapide survol, il apparaît pourtant que le monsieur un peu bizarre semble avoir totalement disparu. Plus aucun chat, non plus. 
On est peut-être en présence d’une rare erreur d’impression. Un éditeur distrait. Deux manuscrits entremêlés. Vérifier la pagination. La numérotation. Mais au bas de chaque page, les chiffes et les nombres se succèdent dans l’ordre habituel. Aucune inversion. Aucun trou. Juste une suite linéaire.

En lecture rapide, il reprend depuis le début. L’assassinat du père. La fugue du fils. L’errance, le métro, le train, l’arrivée dans une ville inconnue. La maison de maître transformée en bibliothèque. L’arrivée du vieux monsieur sans mémoire et sans nom. 
L’apparition du chat.
Leurs regards qui se croisent.

_ Bonjour, je m’appelle Anselme et toi ?

Et,
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.
Un quatuor à cordes sur le pont d’un bateau.

Modèle

Une composition. Torse. Bras. Jambes. Et un visage. Ce visage.
Les cheveux broussailleux.
Le visage.
Allongé. Rallongé indéfiniment par un trait de barbe, tressée, nouée. Un peu de fatigue, un peu d’ennui au fond du voile de ses yeux noirs.
Le modèle ce soir ne bouge pas.
Trente minutes. Trente petites minutes pour dresser la carte de cet immense territoire aux contours mouvants.
Ce soir le modèle ne bouge pas.
Les ombres portées creusent le fond des vallées. La gomme crée des taches de lumière et un coup de doigt révèle du front le modelé.

Trente minutes, figées dans cet espace immobile, quelque part entre son visage et ma main enfin délivrée de moi.

À pic

Avec les montagnes, c’est toujours pareil : on veut grimper dessus pour savoir ce qu’il y a derrière. Peut-être une plaine remplie de rivières. Peut-être la mer. Ou peut-être le désert. Dans la pente pourtant, j’avais autre chose en tête : ce couloir, le couloir, la saignée liquide plantée dans la forêt, toujours dans ma face, de l’autre côté du lac. Provocante, supérieure, moqueuse, évidente, énervante. Viens petit garçon ! Viens voir la grosse pente. Tu me penses skiable, skiable moi ? Dans tes rêves petit garçon, dans tes rêves. Tu verras, au sommet de moi tu regarderas en bas et tu feras dans ton froc. Oublie pas tes couche-culottes. 
J’avais décidé une fois pour toutes d’en avoir le coeur net et je gravissais le sentier abrupt sans mollir et à peine essoufflé. À la croisée du chemin, plutôt que de prendre à droite pour enfin aller mesurer le tour de taille du dévaloir, je continuai tout droit vers le sommet en me conseillant une fois de plus d’aller consulter pour faire réparer les rouages de mon moi contradictoire. 
La vue me laissa sans voix.
À pic dans le lac du pays de chez moi, bordé de prairies rectangulaires accrochées aux collines. Quelques touffes de nuages et deux traits horizontaux pour faire oublier la mer. Je suis resté là. J’ai oublié le couloir, oublié le reste, les heures immobiles creuses, perdues, fichues, englouties dans la gueule béante de la bête qui nous aspire patiemment centimètre par centimètre, jour après jour, les jambes, le tronc, la tête, le dernier cheveu et puis plus rien.

Que le noir.

La réalité du crépuscule me remit la tête à l’endroit. L’altitude, le manque d’oxygène sans doute. Le chemin à l’envers taillait une ligne claire au flanc de la montagne. Il y eut un craquement sec. Sourd. J’ai pensé à la course d’un chamois dans mon dos, un peu plus haut. Quelques secondes plus tard, un deuxième choc suivi d’un troisième, plus rapproché. J’ai fait volte-face, aux aguets, et j’ai vu ces deux blocs suspendus dans les airs à même pas dix mètres au-dessus de moi. Le premier à rebondi sur le sentier, repris son envol pour aller s’écraser au fond du pierrier. L’autre s’est arrêté juste un peu plus bas.

Une fois à l’abri, les jambes molles et le coeur battant, le choc de la pierre contre la pierre est revenu me parler. Me rappeler que quelque part, dans un autre couloir au nom d’ange, un autre bloc s’est détaché. Il y eut sans doute le même son sourd, le même craquement. Mais au fond de la fente étroite, le skieur taillait une courbe parfaite dans une seconde hors du temps. Une seconde, unique et impossible à la fois, l’intersection de deux trajectoires à la frontière des probabilités. Le casque qui éclate, peut-être, je ne sais pas, j’ai préféré ne pas savoir.
Il faisait froid dans cette église. Debout devant tous ces gens, j’ai essayé de te raconter. Je n’y suis pas arrivé. C’était trop vite, trop absurde et trop violent. On n’avait pas pris congé. Depuis, je continue à te parler de la neige et du beau temps, des cerfs qu’on apprivoise et de la beauté des tas de bois. On se chamaille, on se dispute, je vis en théorie, toi tu racontes n’importe quoi.

Alors oui, je déraille, c’est sûrement l’altitude. Pourtant, dans le silence qui a suivi le choc des deux blocs, je crois bien… Non, je suis sûr que j’ai entendu ta voix.
Que le noir.
Que du noir vraiment ?

4000 chasses d’eau

On ne rhabille pas la réalité.
Même en lui collant un sourire rempli de fausses dents.
Même en parfumant au Chanel ses impasses fétides; sous les effluves florales et délicatement poudrées flotteront toujours les relents douceâtres qu’exhale un tas d’ordures abandonné.

Des visages béants
Des chiens errants
De la faim
Du froid

Le néant aux éclats de charbon où se reflètent les enseignes trop éclairées de la vie rêvée, des corps éclatants et des plages émeraude.
Le néant aux éclats clinquants.
Nos entrepôts remplis de vide. Nos entrepôts toujours plus gros. Toujours plus de kilomètres à parcourir, un écran dans l’œil, un chronomètre au derrière pour livrer le nécessaire superflu. Un paquet de matière rare, un objet non désiré, échoué pour une éternité sur des plages anodisées pendant que des immeubles pimpants sillonnent les océans. À chaque étage sa piscine qui filtre les résidus d’ambre solaire, on pourrait boire la tasse, on n’est jamais trop prudent.
Mais à fond de cale, une main noircie active le mécanisme et 4000 chasses d’eau se déversent dans la mer.

A Single Spark

These days of wild uncertain times I ask the empty skies
Who will keep things rolling, who to sing Hosannas to?
The temple calls but I can’t see what use my prayers will be
And will this world keep rolling with only good intentions
?

Une Seule Étincelle

En ces jours fous et incertains, je m’adresse au ciel vide
Qui continuera à faire tourner le monde, pour qui chanter nos Hosannas ?
Le temple appelle, mais mes prières ne sont d’aucune utilité
Est-ce que ce monde continuera à tourner juste avec de bonnes intentions ?

David Gilmour, A Single Spark, Luck and Strange, 2024

Novembre noir

Y a d’la joie
Bonjour bonjour les hirondelles
Y a d’la joie
Dans le ciel par dessus le toit
Y a d’la joie
Et du soleil dans les ruelles
Y a d’la joie
Partout y a d’la joie
Tout le jour, mon cœur bat, chavire et chancelle
C’est l’amour qui vient avec je ne sais quoi
C’est l’amour bonjour, bonjour les demoiselles
Y a d’la joie
Partout y a d’la joie

Paroliers : Michel Emer, Raoul Breton, Charles Louis Augustin Trenet, Laurent Delbecq

Toutes les belles choses qu’on n’avait pas pu faire

Le monde d’avant c’était avant.
Le monde d’après c’était maintenant.
À partir de ce moment, plus rien ne serait comme avant. On réfléchirait avant de parler, avant d’acheter, avant de s’envoler, avant de jeter nos téléphones usagés.

On offrirait un juste salaire aux éboueurs, aux infirmières, aux caissières de supermarché.
On s’occuperait mieux de nos vieux.
On irait se promener en forêt.
On laisserait nos autos pour faire du vélo.
On ferait toutes les belles choses qu’on n’avait pas pu faire, s’embrasser, se tenir la main, aller voir des amis, une pièce de théâtre, boire un verre au bistrot du coin.
Et aussi, faire la fête, tous ensemble.
Et enfin oublier nos écrans.

Poil aux dents.

Tiago Rodrigues : Bovary

Il y a quelques années, un malentendu m’a ouvert la porte du théâtre de Tiago Rodrigues. Dans la liste de mes podcasts est apparu ce nom, «Bovary». J’ai pensé qu’il s’agissait d’un résumé ou d’une lecture de passages choisis de Madame Bovary, roman que je n’ai cessé de relire depuis le jour où les brumes qui recouvraient l’espace entre mes deux oreilles se sont dissipées, pas complètement, il faut le dire. Il m’arrive encore d’être une vache au bord des rails. La preuve, je n’avais jamais entendu parler de Tiago Rodrigues.

Donc, j’appuie sur la touche et j’entends une voix : «Merci chère amie, comme j’ai été attendri de votre bonne lettre. Merci encore pour les questions que vous m’y faites sur le roman. Pardonnez cette réponse tardive mais, comme vous le savez, j’ai été retenu par la police et la justice…»
La lettre terminée, arrive sans transition le réquisitoire du procureur impérial, Ernest Pinard, pour soutenir que ce roman est une offense à la morale publique et à la religion. Je me souviens du procès intenté à Flaubert. Donc il s’agit peut-être d’une reconstitution. En effet, première passe d’armes entre le proc et Me Sénard, l’avocat de la défense, très chouettes dialogues, mais s’agit-il d’une retranscription ou d’une adaptation ?

C’est quoi ce truc ?

Je me pose encore la question quand Flaubert entre en scène pour rectifier son nom, Flaubert et pas Faubert, l’enseigne du traiteur face à la Comédie-Française. Je croyais que Gustave avait l’interdiction de parler durant son procès. 

Et c’est là que tout part en sucette.

Pinard reprend la première scène du roman, dans la salle de classe. «Le professeur demande à Charles de se lever (…) Levez-vous. Dites-moi votre nom. Dites-moi votre nom. Répétez. Plus haut ! Plus haut !

  Charbovari

Voilà Charles Bovary qui fracasse le mur de la fiction pour venir s’asseoir en chair et en voix sur le banc des témoins. Egaré, j’ai coupé le moteur de mon automobile et me suis garé sur le bas-côté.
Petit à petit, un peu de lumière s’est faite dans mon cerveau fatigué. Tous les personnages du roman défilaient à la barre, il devait donc s’agir d’une sorte de pièce de théâtre, une captation, juste le son, mais on voyait très bien les images. Ce fiacre par exemple, qui sillonne la ville sans jamais s’arrêter. On ne va pas se mentir, on sait très bien ce que font Emma et Léon à l’intérieur, tous les rideaux tirés.
  Mais non, monsieur le procureur, ce sont vos propres conclusions, les fruits de votre imagination.
  Justement monsieur l’avocat de la défence, Justement ! Voilà toute la duplicité de Flaubert, son art malsain de glisser dans nos âmes des pensées que ses mots ne font que suggérer. Alors, je vous le demande, peut-on aller plus loin dans la perversité ?

Au fil des dialogues, est apparue en creux dans le réquisitoire du procureur l’explication de texte la plus lumineuse que j’ai jamais lue sur Madame Bovary. C’est ainsi que j’ai découvert le théâtre de Tiago Rodrigues. Son intelligence, son originalité, sa bonhomie et son immense humanité. Un homme rare, terrien et aérien, capable de téléporter Gustave Flaubert sur une scène de théâtre, de transformer des personnages de roman en êtres de chair, tout en nous invitant à nous asseoir entre Emma et Charles Bovary, entre Homais le pharmacien du lieu commun et Lheureux l’usurier doucereux.
Alors, naturellement, nous les rejoignons sur le plateau et c’est là que réside tout le talent de Tiago Rodrigues, sa capacité à nous faire traverser le quatrième mur pour devenir nous aussi de très réelles figures de fiction.