Une vie ou une seconde

Un drapeau flotte dans l’air bleu transparent et le vent, le vent s’insinue lascif et ondulant entre les aiguilles sèches du grand pin, dehors, derrière le balcon. En face, dans les grands arbres, les feuilles en troupeaux imitent le vol d’un nuage d’étourneaux.

Dimanche et on dirait la mer.

Tous les chants des oiseaux, stridents qui traversent le ciel, ou ronds, remplis d’eau et de soleil, une note, deux notes, trilles horizontales ou verticales, voix de cerises, voix du filet d’eau fraîche, de la fontaine à l’ombre d’un platane en été.
Souvenirs d’une parabole venue du temps où on racontait encore des histoires, l’histoire de ce jeune homme qui ne voulait pas comprendre comment le temps qui passe peut s’arrêter de passer. Un jour, pendant une promenade, il est saisi par un chant qui semble venir de l’intérieur d’un arbre. Il s’assied. Il écoute. Il reste là jusqu’à ce que l’oiseau fatigué décide de s’envoler.
Alors, l’homme se décide à rentrer. Sur le chemin, les gens qu’il croise sont effrayés. Les gens qu’il croise sont des étrangers. Sa maison est bien là mais ce n’est plus sa maison. En se penchant sur une fenêtre pour essayer de voir à l’intérieur, il découvre avec stupeur le reflet d’un visage qu’il ne reconnaît pas.
Le visage du vieillard qu’il est devenu, l’instant d’une vie ou d’une seconde à écouter le chant d’un oiseau inconnu.

Dehors, les oiseaux n’ont pas cessé de chanter.

Hachis Parmentier

Je me souviens de la poussière, du ciel clair, clair, clair et bleu lavé, du ciel lavé à grande eau et au savon de Marseille, je me souviens. Je me souviens. L’herbe était si haute qu’elle chatouillait les pieds des étoiles prises dans les anneaux de la brise métallique qui faisait siffler la nuit.

Il y avait alors des pierres plates grises et tranchantes, qu’il fallait assommer à grands coups de masse, à grands coups de plomb sur le dos et leurs éclats éparpillés sur la terre sèche, le brisé, étendu en strates minérales pour retenir encore un instant la fragile pellicule de rosée déposée par la nuit avant que le soleil se lève et vienne tout brûler.

Le claquement irrégulier des tuiles soulevées par le vent et l’odeur douceâtre des livres allongés dans la pénombre des après-midi de grande chaleur. Les tuiles qui claquent, les poutres qui craquent et la lueur vacillante des points lumineux que le soleil allume sur le mur sombre lorsqu’un rayon parvient à se faufiler au travers des mailles de la toiture.

Il y avait cinq heures du matin, bleues et mauves, cinq heures soyeuses où l’aube frappait doucement, cinq heures trente où l’est ne luisait pas encore comme une menace ou le début d’une fin annoncée. Six heures et le bruit du moteur dans mon dos, qui berce le monde en continu. Sept heures, l’odeur du saucisson. Le lait de mon père. Le goût du pain en silence, le vrai goût de la faim et le soleil, enfin.

Mes mains terreuses, labourées, traversées de gorges au tracé tortueux. L’eau qui coule du robinet sent le fer et la terre, l’eau est tiède et j’attends qu’elle fraîchisse, l’eau qui se fracasse sur le sol en éclats de poussière sombre, l’eau rigole et claire, je la saisis à deux mains. Je plonge mon visage dedans, mon visage, ma tête, ma nuque et mon dos. Je me redresse. Je m’ébroue, je m’assieds sur le rebord du mur de pierre, je sèche et j’ai soif. Je bois, je ne fais que ça. Tout mon corps. Tout mon esprit. Tout entier aspirés par le liquide qui sort de la bouteille et me traverse, brillamment, goutte après goutte, gorgée après gorgée, mes pieds enfoncés dans la terre que j’irrigue, goutte après goute, une gorgée après l’autre, mes pieds-racines qui peu à peu s’alignent et prennent leur place dans les rangs serrés des pieds de vigne.

Seize heures et la sueur coule le long de mon dos. Dix-huit heures, le monde sent le bitume et la fleur fatiguée. Le soleil n’en finit pas de tomber. Mon bidon à la main, vingt kilos sur le dos, je suis le tracé torturé du sentier, les marches irrégulières et les droites parallèles tendues au fil de fer, les droites infinies qui montent vers le début du ciel. Mon dos est lourd mais mes jambes nouvelles, mes jambes n’arrêtent pas de marcher. Derrière moi, le jour décline. Les ombres s’effacent et j’ai faim. J’ai soif. J’ai envie d’un bon bain. Je réchauffe un demi plat de hachis Parmentier que mange sans relever la tête, sans m’arrêter. Je mange, concentré. Je mange comme toute une famille. Ma mère pousse la porte. Elle me regarde et elle sourit. Debout devant l’évier, elle lave et moi j’essuie. Elle nettoie la table avec des gestes précis, ses gestes qui sont les miens aujourd’hui. La nuit est tombée et je me suis lavé. J’ai extrait la terre de mes ongles. J’ai frotté mes mains à la pierre ponce. Je suis prêt. Elle me demande à quelle heure je vais rentrer. Je lui dis une heure, deux peut-être, surtout pas de souci : qu’elle dorme tranquille, il ne va rien se passer. Contact. Embrayage. Point mort. Coup de kick. Je relâche la poignée. Mon cœur envoie un long jet de sang neuf. Je rabaisse la visière. Je trace une première courbe. Une deuxième. Droite. Gauche. La route en lacets. Gauche. Droite. Epingle. Pointillés. Ligne droite. Ligne continue. Peu à peu les lettres se forment, s’assemblent, écrivent la nuit au faisceau de mon phare.

Demain, cinq heures peuvent venir; pas de problème, je serai là.

J’ai la nuit devant moi.

Les parallèles des mondes

La route monte et passe sous un pont. Le soleil bas. Orange. Les maisons. Leurs ombres à contre-jour. Des voitures, je ne vois que les dômes luisants. Le soleil ras. La montée. Les ombres tranchées. La chaleur. Mes doigts sur la peau du guidon. La vitrine aveuglée de soleil. Le dérailleur arrière de mon compagnon de route. La montée. Cette vitrine. Ce faisceau de lumière. Soudain, mes yeux, mes yeux se brouillent, se voilent et manquent de me flanquer par terre. Mes jambes se dérobent et je suffoque, un ballot d’ouate coincé dans les poumons.

Quelques secondes, une minute peut-être que je me sens glisser, partir, happé par un reflet, une couleur, une odeur, une vibration dans l’air et cette montée devant moi. Cette route et ce soleil qui se mélangent, se mettent à distance et perdent leur profondeur de champ. Dérouté, mon cerveau essaie de corriger la focale, redresser les verticales, de refaire la mise au point. Jusqu’au coup de poignard de cet éclat de soleil dans la vitrine, sur la gauche, qui ouvre une porte dans le sol où je tombe l’espace d’une fraction de seconde, le temps qu’il faut pour traverser le temps.

J’étais là avant.

Sur mon vélo, à contrejour. Je ne sais pas quand. Exactement au même moment. Cette route, cette lumière basse qui fait scintiller les maillons de la chaîne qui tourne devant moi, je les ai déjà vues, vécues, éprouvées dans ma chair; ce n’est pas un rêve éveillé, ni une perception, ni même une sensation. Juste un glissement, un léger pas de côté sur un bitume parallèle et décalé d’une fraction de seconde, d’une année ou d’un siècle. Ou peut-être que c’est moi qui suis en retard sur moi et que je pédale en vain pour me retrouver quelques années plus tard. Je ne sais pas.
Un ballot  d’ouate coincé dans les poumons, je pédale. Devant ou derrière moi.

Peut-être que dans nos mondes, les parallèles se croisent quelquefois.

De la neige

Le ciel bleu coule dans le lit des combes. Les combes, le creux de la main des montagnes, leurs paumes qui s’arrondissent, se referment tendrement pour recueillir l’eau des torrents et les éclaboussures des cailloux polis par le vent.
Des éclats de nuages s’accrochent aux strates horizontales qui traversent les barres sombres et remplies de crevasses.
De la neige, bleue, orange ou grise, acier et oultremer des nuits de pleine lune. De la neige rose des aubes d’hiver où le ciel rempli de foehn se donne des faux airs de couchers de soleil, vous fait voir la vie couleur marshmallow avant d’effacer tous les contours du paysage et de les délayer dans un grand pot de noir.

De la neige polie comme un cristal pour refléter le ciel.

De la neige plus sèche qu’un coup de trique qui fait craquer Noël.
De son odeur de gros sel jaune et vert lorsqu’il se mélange aux aiguilles des mélèzes, des gros baisers mouillés qui viennent vous lécher le visage, il faut s’asseoir, se coucher sur le dos, les bras écartés, ouvrir la bouche et les yeux. Choisir un flocon au hasard, très haut, aussi haut que porte le regard. Le regarder descendre, passer de la tête d’épingle au poing de ma main. Pas bouger. Regarder. Le monde se met à pencher, imperceptiblement, centimètre par centimètre, jusqu’au point de retournement.

Alors, suspendu par le dos au-dessus du vide, flotter un court instant avant de se laisser tomber à la verticale dans les cascades qui se noient entre deux vallées, au fond du delta des combes du ciel.

Alors – aujourd’hui

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé.
Si jeunes en couleur orange Ektachrome, remplis d’étoiles sous le ciel argentique et nos soleils se couchaient toujours en été. Nous étions jeunes alors et le vent a tourné, le vent caramel, le vent croissant au beurre de nos petits matins, le vent sucré à tourné au vinaigre et les années solaires se sont réfrigérées.

Il fallait bien se faire au froid et au brouillard. Aux nuits sans soleil et aux étoiles qui s’éteignent une à une dans le noir. Il fallait bien apprendre à se protéger des coups de feu, des coups de tête, des coups de poings. Il faillait bien apprendre à vivre à l’ombre, à raser les murs, à marcher sur la pointe des pieds. Il fallait bien comprendre qu’il y avait des choses à faire et des choses qui ne se font pas. Il fallait bien garder toute une vie devant soi.

Nous étions jeunes alors et toute une vie était l’éternité.

L’éternité prend fin un jour triste et pluvieux, un jour pisseux d’automne où les rembardes de ponts vous font de l’œil, se dégrafent et vous invitent à plonger dans l’échancrure sombre de leur décolleté.
Aller voir ce qu’il y a au fond.
Mais sous vos mains le métal est froid et le pavé glissant se dérobe sous vos pieds. Le brouillard vous entoure et vous prend dans ses bras. Il fera chaud un jour. Un jour les enfants grandiront et les poules auront des dents. Il suffira d’attendre que ce jour arrive, il suffira d’attendre, quoi exactement, on ne sait pas, mais on s’assied et on attend.

Un jour, on remarque qu’aucun jour n’arrive. On reste assis en attendant plus rien, assis dans son fauteuil. Assis sur son siège numéroté. On ouvre ses magazines. On allume la veilleuse dans le noir. Un seul mot. Une main. Et dans le faisceau concentré de lumière artificielle, d’un seul coup tout le soleil revient.

Nous étions jeunes alors et les choses ont changé, c’est vrai, les années ont passé, mais il reste encore un grand morceau d’éternité. Une plage, un caillou, de l’eau qui coule en cascade. Un éclat de peau nue. Un cèdre du Liban. Les plus vieux oliviers du monde. Le clavier de mon ordinateur qui attend que mes doigts lui racontent des histoires. Toutes les histoires à venir, tous les paysages, toutes les rencontres et les couchers de soleil, il me reste encore toutes ces choses essentielles, tout ce qui compte et ne se compte pas.

Nous étions jeunes alors et alors c’est aujourd’hui encore.

De la terre

Je viens de la terre,
Des ardoises au dos plat qui se brisent
Et éclatent sous les coups du soleil.
Je viens de la terre,
Du parfum des cailloux retournés,
De la terre éventrée au fil du métal,
Du sillon pointu tracé entre deux lignes
Entre les deux versants d’une vallée fragile
Tirée à la charrue dans le sol de la vigne.

Je viens de la terre,
De la trace que creuse l’eau rectiligne
Dans le flanc tranquille du versant des montagnes.
Du trait liquide et bleu-argent
Qui relie le ciel au glacier,
Le glacier à la terre
Et la terre à la mer.

Je viens de la terre,
Du clair-obscur de la forêt.
Au cœur du tronc le bois craque
Et les branches frissonnent
Sans le moindre souffle de vent.
L’arbre s’étend dans un murmure,
Exhale un soupir doux
Et lisse comme de la soie.

Couché dans le noir, les yeux fermés,
J’écoute le bruit de l’été.
Au-dessous coule une rivière,
Au-dessus, les balcons du ciel
Et les vaches qui broutent en silence
De l’autre côté de la barrière.

Je m’éteindrai dans un murmure
Et mon soupir comme de la soie
Formera un pli au creux des draps.
Couché dans le soir,
Les yeux grands ouverts,
Sous les sapins qui dansent au bord de la rivière,
Je verrai passer mon ombre légère,
À pied ou à vélo,
Dans la courbe à gauche en pente légère
Qui longe la haie de mon cimetière.

Une plage de temps immense et bleu

L’été avance doucement et les nuages s’égaient, poussés par le vent.
Il faudrait pouvoir tenir les rênes du vent, retenir dans le creux de mes mains jointes les gouttes de secondes, regarder le bleu du ciel qui se reflète à la surface de ce petit lac brillant. Garder une heure, précieusement, entre mes paumes serrées, l’étendre au soleil et rester là, immobile, les yeux dans les yeux du temps.

Je voudrais une plage de temps immense et bleu, oultremer et tranquille, indigo et paresseux. Un moment posé entre le ciel et l’eau, allongé à la lisière du crépuscule. Un moment confortable, où il ferait bon s’installer, déplier l’étendue d’une grande couverture et d’une nappe à carreaux. S’asseoir. Sortir du panier un pain rond et doré, des verres et des bouteilles installées à la traîne, le long du ruisseau. S’allonger sur le dos. Écouter le bruit de l’eau. Fermer les yeux. Laisser venir les images et les mots, le clapotis irisé des phrases qui viennent s’échouer dans les hautes herbes en vagues irrégulières.
Raconter une histoire qui commencerait par : « Il était une fois » et qui parlerait d’un monde où le temps se serait arrêté.
Écrire, et au milieu du texte, découvrir quelque part entre deux pages, un interstice infime, une fente taillée dans le grain du papier. S’y glisser, faire passer prudemment la tête et les épaules avant de perdre pied. Tomber sans fin le long des caractères, être éjecté, sauter un paragraphe ou un chapitre entier. Se remettre en selle. Revenir à la ligne. Revenir au début et tout recommencer, retourner chaque mot sans jamais se presser. Labourer chaque page, tracer des sillons rectilignes et bien ensemencer. S’asseoir au milieu de l’histoire, déplier une couverture et une nappe à carreaux. Sortir le pain et le vin. S’allonger sur le dos et attendre patiemment que le texte ait fini de lever.

À la fin du mois d’août moissonner les mots de l’été.

Ton nuage

« A l’endroit où la rivière se sépare
Et traverse le lac
Là où les mots
Jaillissent de mon stylo
Pour arriver sur tes pages
Est-ce que tu crois
Juste comme ça
Que tu peux séparer
Ce qui était moi
De ce qui était toi
Avant que nous soyons nous

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Est-ce qu’elle dira « Choisis ton nuage ? »
Choisis ton nuage.

S’il existe
Une ligne horizontale
Qui sort de la carte
Passe par ton corps
Continue en ligne droite à travers le monde
Monte en flèche
Et traverse mon cœur
Est-ce que cette ligne horizontale
Quand on lui demandera
Saura trouver l’endroit
Où tu finis
Où je commence

Comment est-ce que la lumière peut jouer
Et former un cercle de pluie
Qui transforme les arcs en flèches ?
Ce que nous étions n’a pas disparu
Avant que nous soyons nous
L’indigo est une couleur unique
Le bleu l’a toujours su

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Dira-t-elle choisis ton nuage ? »

Traduit de Tori Amos, Your Cloud  live, 2003. 

Choisis ton nuage

Le soir qui tombe dépose une couche d’orange, une couche de bleu sur la résille de fils soyeux tendus au-dessus du lac étale, entre les deux rangées de montagnes. Le crépuscule tiède inonde le ciel d’une coulée de caramel fondu qui se mélange à l’or de l’eau.

On dirait la mer.

Le soleil se pose et tout s’apaise.

Juste une vibration imperceptible au fond de l’horizon, les pigments de couleur qu’une main invisible estompe pour brouiller les secondes, mélanger les poussières de jour aux poussières de nuit.

Sweet Summer, Gimme Shelter.

Derrière moi, le mur de pierre est encore gorgé d’été. Le lac d’huile s’enroule autour de mes chevilles et des voiliers immobiles. Un nuage filigrane s’étire sur toute la largeur du ciel, je le reconnais, je lui fais signe, c’est le nuage de juillet. Il se penche vers moi pour que je le caresse, que j’en fasse le tour du bout de l’index.

Pick up your cloud, choisis ton nuage.

Je tiens l’été dans le creux de ma main.

Cul-de-sac

A vélo sur les routes taillées dans le flanc des montagnes, le danger vient des étables.

Par extension, le danger vient de tous les espaces créés pour abriter ou contenir des têtes de bétail, laitières, comestibles ou purement décoratives si on est végétarien. Aussi vrai que la chèvre produit un lait épicé qui une fois transformé en fromage  cabriole dans les rigoles bondissantes que trace le Beaujolais-Villages, la chèvre aime la vie en groupe, le partage et les échanges, le soir autour du feu de camp. Malheureusement pour elle, il arrive que la chèvre soit d’humeur folâtre, un rien l’amuse, un buisson, une fleur et la voilà qui s’égare, à l’instar de la brebis. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve coincée au bord d’un gouffre sombre et vertigineux. Elle essaie de faire demi-tour mais le sentier est si étroit qu’elle sent le sol se dérober sous ses pas. Alors, elle se fige, les quatre pattes arc-boutées au-dessus du ravin. L’après-midi touche à sa fin. L’orage menace et la nuit va venir sans l’ombre de Monsieur Seguin.

Mais heureusement, dans chaque troupeau il y a un berger et dans chaque berger, il y a un chien, Rex, qui franchit en bondissant les obstacles, court, vole et ne venge personne si ce n’est l’honneur de la chèvre, honteuse d’être prise en si piteuse posture mais heureuse de pouvoir se tirer d’un si mauvais pas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Rex a fait le tour du problème, passé une corde autour du ventre de la chèvre, tiré à lui ce corps tremblant pour le déposer en sécurité sur une pierre plate et maintenant ils cheminent, lui devant elle derrière, ils sont en vue de la bergerie, la nuit se pose sur les montagnes et dans l’âtre rougeoyant fume une soupe de chalet.

Sa mission accomplie, Rex s’allonge sur le seuil de pierre. Vu de loin, on dirait qu’il somnole, la tête posée entre les pattes et la queue bien à plat sur le sol. Ne nous laissons pas leurrer par cette pose indolente. En vérité, le chien de berger ne dort jamais. Il veille.  Il bande ses muscles au cas où entreraient dans son champ de vision un loup, un marcheur égaré ou une paire de pédales surmontées de mollets. Rex est un animal de course. Il dort huit heures par jour. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il suit un régime strict et exempt de matières grasses, alors que tout le pousse à mordre à pleines dents dans le tendre des hanches rebondies d’un marcheur potelé et rempli de hamburgers. Il visualise la texture de cette chair frémissante qui résiste à la douce pression de ses canines avant de céder, d’éclater en bouche, de libérer tous ses arômes de friture, de pain sucré et d’oignon mêlé à de la viande hachée. Mais voilà, à partir d’une certaine altitude et d’un certain niveau d’éloignement, le promeneur dodu s’efface derrière le sportif au mollet étique et bourré de protéines synthétiques, saveur orange ou faux chocolat! Pouâh! Le coureur compulsif, sec comme un coup de trique, rempli d’additifs et de substances chimiques qui attaquent l’émail et font des trous dans l’estomac. La première fois où Rex a goûté le jarret du sportif, il a eu un haut-le-cœur et il a vomi. Depuis, il a renoncé à la chair pâle des hommes. Le soir, allongé sur le seuil de sa bergerie, il recompte ses chèvres en rêvant à des poignées d’amour.

Alors, quand Rex me voit arriver, debout sur les pédales, à deux kilomètres à l’heure, enrobé à point, enveloppé mais ferme juste ce qu’il faut, les bas morceaux laqués par une fine pellicule de transpiration, quand il voit cette cible à peine mouvante et offerte à son regard concupiscent,
je vous raconte pas.
Sa gorge se serre et s’allonge. Ses yeux lui sortent des orbites. Il salive des rivières. Sa langue se déroule sur trois kilomètres. Il hallucine. Il a des vapeurs. La pression lui monte de l’intérieur. Le pelage se tend, se fissure, finit par craquer et sous les poils du chien surgit le fantôme du loup de Tex Avery.

Là, je compte mes abats et les watts qui me restent avant de finir en Royal Canin.

Il faut savoir que le chien de troupeau est une véritable machine à courir vite et longtemps. A la fois mélange de puissance et de vivacité, l’animal est d’un naturel obstiné et pas facile à semer. A vélo, deux stratégies : la première consiste en l’absorption massive de stéroïdes qui doubleront comme qui badine le volume de votre masse musculaire et vous permettront d’affronter la bête à mains nues. À noter toutefois que cette augmentation du volume carné risque d’entraver considérablement la fluidité de votre pédalage, ce qui pourrait s’avérer lourd de conséquences au cas où vous devriez avoir recours à la deuxième solution.

La deuxième solution, c’est la fuite. La fuite éperdue, debout sur les pédales et sans jamais se retourner, à condition de pouvoir rapidement se mettre dans le sens de la descente et d’avoir devant soi un beau chemin dégagé. J’estimerai la vitesse maximale du chien de berger à une pointe de 25 à 45 kilomètres à l’heure. À cette vitesse, sur un sentier de montagne, on mettra un frein sur la contemplation du paysage et on chantera Plus près de toi mon Dieu en mettant une majuscule à Dieu, dans le cas où on serait amené à se rencontrer très vite, que les présentations ne soient pas gâchées par des questions de protocole.

Donc je fuis à toute vapeur en sentant derrière moi le souffle chaud du carnivore incandescent à l’idée de me faire tomber de pour se repaître de mes chairs tendres et gorgées de sucres lents. Je l’entends qui halète, ses pattes frappent le sol, de plus en plus vite, de plus en plus près, il gagne du terrain, je le sens; ce foutu chemin est rempli de pierres, de trous, de bosses, que fait l’État, je vous le demande ? Au XXIème siècle, des routes en pierre alors que l’homme a conquis l’espace et tout recouvert de goudron.

Il est sur moi, je sens son haleine chaude, le bruit de sa respiration sous ma pédale gauche, le chemin fait un virage et moi, je ne me fais pas d’illusion : ce sera la cuisse ou le mollet. Mais non!  C’est finalement sur mon talon que ses crocs se referment, sur mon talon, ah le con! Sa mâchoire se plante à l’arrière de ma chaussure, là où le fabricant, Dieu le bénisse, a prévu un gros renfort en caoutchouc. Alors, le temps qu’il réalise, je décroche mon pied de la pédale et de toutes mes forces, je lui balance ma chaussure en arrière dans sa gueule et lui surpris, il s’accroche. Je soulève ma jambe, il est moins lourd que je ne pensais, je le secoue de toutes mes forces, le virage part à gauche et c’est alors qu’il lâche. Derrière moi, je l’entends rouler, pousser un cri étranglé, j’espère qu’il s’est pris un arbre en plein dans sa face, un arbre ou alors l’entier d’un buisson de ronces qui l’a épilé de haut en bas, préparé pour le barbecue que je dresserais volontiers dans ce petit coin de montagne pour offrir sa chair rôtie aux oiseaux. L’enfoiré, la carne, l’engeance à quatre pattes. Sur mon vélo à tombeau ouvert, j’ai les mains moites et les jambes qui flageolent, je me retourne : plus personne derrière, plus personne devant, je relève la tête, juste à temps pour  me mettre debout sur les freins.

Parce que devant moi, la route se termine en cul-de-sac.

J’ai passé plus d’une heure à patauger dans les pâturages, plus d’une heure à décrire un arc-de-cercle immense, à zigzaguer entre les trous creusés par les sabots des vaches, que les derniers orages avaient remplis d’eau saumâtre. Une heure entre les sapins accrochés à la pente. Une heure en portant mon vélo. Sur la pointe des pieds. Une heure à le guetter. Une heure sans respirer.

A vélo, sur les routes taillées aux flancs des montagnes, le danger vient des étables et de l’impulsion qui vous fait dire : « Tiens, ça à l’air joli, je vais voir où mène ce petit chemin. »