Page Cinquante-Neuf (7)

Au contact de la moquette sale, le dos du livre produisit un son étouffé avant de se coucher dans un soupir. Endormi, Paul se mit à rêver d’une barque au moteur poussif remontant le cours du Rhin. Une cheminée rouillée crachait des nuages de fumée noire. Debout à la barre, un capitaine dodu hurlait à qui voulait l’entendre qu’il fallait virer à tribord. Du linge blanc séchait sur un étendage. Le bateau était amarré au pied d’une falaise. Au-dessus, immense, noir et luisant, un monolithe strié de fissures aux craquements menaçants. La roche était humide et grasse. Il s’y agrippait de toutes ses forces, cherchant dans le noir une prise, une aspérité, une saillie assez grande pour accueillir ses pieds. Il leva les yeux. Il y était presque, presque. Sa main gauche s’élança vers ce qu’il prit pour une main secourable mais ses doigts se refermèrent sur rien. Son bras retomba, suivi par ses jambes, son tronc, et le reste de son corps qui plongea dans le vide.
Il eut juste le temps de se retourner.
Le visage pris dans un voile translucide, Soeur Hildegard le regardait tomber.

Page Cinquante-Neuf (6)

_ Vous ne croyez pas aux visions, votre Excellence ?

_ Je devrais, n’est-ce pas ? Les visions, les miracles, ce sont là les bases de la foi mais je dois concéder une certaine réserve par rapport au merveilleux. Voyez-vous, j’ai toujours en tête ces illustrations qui ornent les bibles destinées aux enfants. On y voit de magnifiques rais de lumière qui percent les nuages lorsque Dieu souffle dessus. Ses joues gonflées et ses cheveux de vent. La pomme et le serpent. La croix, la couronne d’épines, les clous. La lance qu’on enfonce dans le flanc. La pierre enlevée et le tombeau vide. À force, ces images se sont inscrites dans les couches les plus profondes de notre imaginaire aussi bien que celle d’un Jésus blond et musclé, ou de sa mère toujours vêtue de bleu et de blanc. Description qui correspond exactement à celle qu’en fait Bernadette Soubirous lorsque la vierge lui apparaît dans la grotte de Massabielle. Est-il possible que ces visions ne soient qu’un prolongement de toutes les représentations forgées par les artistes au cours des siècles ? Je n’en sais rien. En ce qui concerne la bienheureuse Hildegard, il semble tout de même curieux que le Très-Haut lui soit apparu pour imposer la danse dans le curriculum bénédictin.
Dieu aimerait-il la danse à ce point ?

Page Cinquante-Neuf (5)

Paul se leva, marcha vers la cuisine sans lâcher le livre, l’index glissé entre les deux pages qui marquaient le début du soit-disant chapitre trois. De sa main libre, il versa de l’eau dans la bouilloire, appuya sur l’interrupteur, versa le contenu d’un sachet de café en poudre, lait compris, dans une tasse aux bords usés. On voulait jouer alors d’accord, on allait jouer.
Retour page cinquante-neuf. Un bateau. Bon déjà vu, mais bien sûr pas le même bateau. La mer toujours, mais une autre mer. Et un bled au nom imprononçable. Sinon, bonne nouvelle, plus aucune trace de napalm. 
Au contact de l’eau bouillante, la poudre frémit, plongea, colora le mélange d’un beau brun chimique et fit paraître à la surface une couche de mousse si compacte qu’on aurait dit du fromage frais. De retour au lit, Paul s’en tartina la lèvre supérieure et s’essuya du revers de la main. Il libéra enfin son doigt marque-page et reprit le cours de son histoire. Page cinquante-neuf. Monsignore est toujours là.

_ Mais je m’égare, pardonnez-moi. Nous ne vous avons pas fait venir ici pour écouter un exposé sur le déclin de l’église catholique. Seulement, je ne sais pas, je vois chez vous une véritable qualité d’écoute, chose très rare de nos jours. Une question de temps. Les gens n’ont plus le temps. Ils sont pris par le temps, dans le temps, dans leur temps. Ils font toujours quelque chose. Ils vont toujours quelque part. Ils ont des projets. Des maisons. Des automobiles. Des ordinateurs et des téléphones qui sont à la fois leurs parents, leurs amis, leurs confidents. Leurs vies en somme, leurs vies en photographies, en dates, en rendez-vous et en relevés bancaires. Le monde qui tient dans le creux de leurs mains. Le monde en continu. Le monde en temps réel. 
_ Je n’ai pas de téléphone portable.
_ Je bénis une fois de plus la personne qui nous a mis en relation. Vous êtes vraiment l’homme de la situation.
_ Et quelle est la situation ?
_ Délicate. Très délicate. Nous avons reçu des nouvelles inquiétantes en provenance d’Allemagne. De Rupertsberg pour être tout à fait précis, une bourgade située au bord du Rhin pas très loin de Wiesbaden. Il y a là un monastère bénédictin fondé en 1147 par Hildegard von Bingen qui fonctionne sur le modèle de la règle de Saint Benoit : « Ora et Labora ». À l’époque, la Magistra avait déjà fait montre d’une approche très personnelle du travail et de la prière. Elle y avait ajouté le chant lyrique, la danse, la linguistique et même l’étude de l’homéopathie. À ceux qui s’interrogeaient sur la conformité de ces nouvelles pratiques, elle opposait un seul argument : Dieu ! Dieu avec qui elle avait établi une ligne directe par le biais de visions.
Je parlerais plutôt d’hallucinations.

Page Cinquante-Neuf (4)

Amarrée au bout du port, La Belle Buissonnière nous tenait dans le creux de sa main. Le crépuscule tombait sur le delta du Rhin. Derrière nous ‘s-Gravenzande s’éclairait lentement. Aucune hâte, rien qui puisse troubler l’inéluctable coulée de la nuit sur ce delta immense où le grand fleuve épuisé venait s’échouer dans la mer. Dans nos verres bleuis, on ne distinguait plus le plein du vide; seul leur poids indiquait leur état à nos mains. Je bus une gorgée de bourbon poussiéreux et me calai un peu plus profondément dans mon transat. Nous attendions sans rien dire. La première phrase. Le début de l’histoire. 
Nous savions bien qu’il allait commencer.
La nuit était presque tombée et la vibration d’une voix de basse agita les fines particules de la première brume de septembre.

_ Nous sommes partis d’ici.
Nous étions trois, le radio, le cuisinier et moi. Avec suffisamment de vivres et de carburant pour naviguer sans escale pendant deux mois. Le soir du départ, ils m’avaient posé mille questions. Pourquoi autant de réserves ? N’aurait-il pas été plus simple de s’approvisionner en chemin ? De plus, ce navire était bien trop grand. On aurait pu prendre des passagers. Les faire payer, cher, les cabines étaient magnifiques. Et d’abord, où allions-nous ? Je ne répondais pas. Je recommandais deux douzaines d’huitres, leur proposais des cigares, du champagne et de la vodka. Je leur disais que le voyage serait tranquille, du canotage à contre-courant, rien d’extraordinaire, une jolie promenade qui rapporterait beaucoup d’argent. 
C’est ce que m’avait promis Monseigneur Ignazio Migliore, le nonce apostolique représentant le Vatican auprès de l’Office des Nations. Nous nous étions rencontrés au siège de la représentation, à Genève, une belle maison domaniale entourée d’un grand parc. Son Excellence m’avait reçu dans le salon d’apparat, m’avait parlé de résurrection devant un immense Christ en croix que Calvin aurait aussitôt décroché, eût-il encore été parmi nous. Mais le temps de la réforme n’avait été qu’un temps et comme mon hôte l’avait souligné en souriant, cette ville comptait aujourd’hui plus de catholiques que de protestants.

Il ôta ses lunettes et me regarda attentivement.

_ Voyez-vous Monsieur Huysmans, tout ceci n’a plus beaucoup d’importance. Nous sommes les vestiges d’une idée qui se meurt. La religion, notre religion ne parle plus au cœur des gens. Nostra culpa, nostra maxima culpa. Nous avons voulu nous rapprocher du monde, suivre ses évolutions, coller à ses modes et nous nous sommes oubliés, dilués dans le siècle. Nos prêtres sont descendus de la chaire. Ils ont tombé la soutane et se sont mis à la guitare. Aujourd’hui, ils voudraient se marier, avoir des enfants. Et les femmes, les femmes nous harcèlent. Elles veulent à toute force être nos égales, prêtres, évêques, cardinales et encore plus peut-être. Notez qu’elles le sont déjà chez nos frères protestants, et pourtant les travées de leurs temples sont aussi désertes que celles de nos églises.

Page Cinquante-Neuf (3)

Paul referme le livre, l’attrape par le dos et le secoue frénétiquement dans l’espoir absurde de retrouver la vieille dame sur le pont du bateau. Debussy. La mer. Tout ça. Il se reprend. Il respire. Il examine attentivement la couverture cartonnée, toujours aussi noire. Le titre, toujours écrit en blanc. Au-dessous, la même mention de l’autrice au nom imprononçable.
Le quatrième de couverture n’a pas changé.

Lucie n’a jamais pu accepter le monde en conserve, le soleil artificiel et la pluie à heure fixe. On n’efface pas les souvenirs, les romans d’aventure et les livres de géographie où tous les fleuves finissent par se jeter à la mer. On n’efface pas les bancs de brouillard, les soirs d’orage et les après-midi d’été.
Rien ne s’efface.
À quarante-deux ans, Lucie en a assez.

Cinq ans après le succès rencontré par «Mater», son premier roman, Malgorzata Viszekorek, nous transporte dans un univers fermé d’où quelques rares individus tentent de s’échapper.

L’histoire de la croisière lui avait donné des raisons d’espérer : le bateau, un dispositif idéal pour un vase clos. Bon, pas vraiment de rapport avec un soleil artificiel ou de la pluie à heure fixe, mais enfin on pouvait deviner l’amorce d’une relation entre le récit et cette courte introduction. Restait évidemment cet incipit bizarre, ce vieil homme qui parlait à son chat. Mais du fond de ses longues nuits de lecture, Paul avait toujours opposé une farouche résistance à l’envie de tourner une page sans l’avoir lue. Il avait ainsi parcouru des kilomètres de descriptions ennuyeuses, de dialogues creux et d’effets spéciaux syntaxiques destinés à transformer un simple paragraphe en un voyage initiatique. Souvent, il s’était endormi. Réveillé quelques instants plus tard, il cornait la page en maudissant par avance le moment où il faudrait reprendre la lecture du texte à l’endroit où ses yeux s’étaient refermés. Cette pensée lui gâchait par avance tout le plaisir de la soirée à venir.

Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.

Le napalm n’a rien à faire ici. Qu’on me ramène sur le pont du bateau.

Page Cinquante-Neuf (2)

Coincé debout dans la foule compacte des pendulaires, Paul attend patiemment le moment de s’éjecter du métro. Encore deux stations. Chaque soir la même attente. Chaque soir la même délivrance. S’extirper de la nasse des odeurs corporelles, des longs couloirs et des escaliers aux marches fatiguées. Revenir à l’air libre. Enfin, libre, quelle blague ! Un reliquat d’oxygène emprisonné dans mille mégatonnes de monoxyde de carbone. 
Rouge. Vert. Les conducteurs énervés sont bien forcés de laisser passer les piétons. À regret. Encadré par une haie de phares hostiles, il presse le pas. Dix mètres à franchir avant que le feu ne passe à l’orange. Ensuite, il ne restera qu’une poignée de secondes pour se mettre en sécurité.
Chaque soir Paul se demande ce qui pourrait arriver si un passant distrait prolongeait son séjour sur le bitume au-delà du temps réglementaire. Tapis derrière leur volant, les automobilistes semblent décidés à éliminer tout obstacle situé entre ce carrefour et leurs pantoufles, quand bien même il s’agirait d’un être vivant et marchant. Une fois passé sous leurs roues, il s’imagine aplati, éclaté, transformé en galette de dessin animé.

Pourquoi sommes-nous tous aussi pressés ?

La réponse se trouve peut-être au fond d’un four à micro-ondes.
Affamé, Paul avale sa lasagne brûlante, méthodiquement, sans y goûter. Il l’arrose d’un mauvais vin rouge dans un grand verre à eau. 
Se fait un thé. 
Attrape une boîte de gâteaux.
Se pose enfin sur le sofa.
Ouvre le livre à la page cornée.
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.

_ J’adore l’odeur du napalm au petit matin.

Page Cinquante-Neuf (1)

Droite et immobile, Doria jetait un regard réprobateur sur les derniers feux du soleil couchant. Ce rouge, ce rouge surtout, criard, vulgaire, tartiné sur le fond du ciel outremer donnait à la scène un air de cabaret bon marché. Il fallait tout reprendre, tout repeindre dans une seule palette de tons dorés avec elle, de dos, appuyée au bastingage, son visage légèrement tourné, profil flou et sans âge, les cheveux ondulant sur l’étole de soie brute.
Elle, suspendue au-dessus de la mer, noyée dans le crépuscule criard de cette fin d’après-midi d’été. 
Elle immobile et floue, droite, droite surtout, de la taille aux épaules, la nuque en flèche. De dos, à contre-jour, elle se donnerait au plus trente ans. Où sont passées toutes les autres années ? Sa bouche se plisse malgré elle et du fond de sa gorge monte un spasme tout à fait déplacé. Aucun chagrin ne peut exister sur le pont d’un yacht poli par le frôlement feutré des robes de soirée. Ce doit être le crépuscule, ou alors Debussy, ses longs accords-paysages pour trois violons et une contrebasse.
Non, rien de tout ça. Ce quatuor est le dernier d’une longue lignée de quatuors et la croisière musicale a lieu chaque année depuis… Depuis elle ne sait plus quand.
Mais les jeans. Impardonnables. Bientôt ces musiciennes joueront en costume de bain. Quatre jeunes filles en jeans. Jeunes. Filles. Jeunes.
Belles.
Fraiches.
Jeunes.
Passagères de ce moment fugace, où l’assemblage d’un t-shirt noir et d’un denim délavé suffit à produire de la beauté. Où les pieds se passent d’escarpins. Où il suffit de cinq minutes devant son miroir le matin.
Avant la nécessité du contre-jour pour donner l’illusion d’avoir une seule fois trente ans. Avant la première ride. La première tache. Le premier je ne peux plus.

Page Cinquante-Neuf

Paul ouvre le livre à la page qu’il avait cornée. 
Vilaine habitude prise durant ses années de lycée. Jamais de marque-page. Aucun feutre aux coulées fluorescentes en vogue chez ses condisciples avides de condensés. Le monde entier aimait la surbrillance. Lui préférait le grain de la page. L’odeur de l’encre sur le papier. Le léger relief laissé par le caractère imprimé. 
Le parfum amande amère des vieux Folio.

Chapitre trois, page cinquante-neuf.

Le moment où le vieux monsieur un peu bizarre interpelle un gros chat roux allongé devant l’entrée d’un immeuble.
Le moment où ?
Où sont passés le vieux monsieur et le chat. Et quelle est cette histoire de croisière ?

Pas de problème avec le réalisme magique, mais pas au point de faire sauter la structure et de laisser tomber le récit au moment de faire enfin parler les personnages. Paul feuillette à la hâte les chapitres suivants. Bon d’accord, procédé connu, deux niveaux de narration, deux histoires parallèles qui finissent par se rejoindre à la fin. De ce rapide survol, il apparaît pourtant que le monsieur un peu bizarre semble avoir totalement disparu. Plus aucun chat, non plus. 
On est peut-être en présence d’une rare erreur d’impression. Un éditeur distrait. Deux manuscrits entremêlés. Vérifier la pagination. La numérotation. Mais au bas de chaque page, les chiffes et les nombres se succèdent dans l’ordre habituel. Aucune inversion. Aucun trou. Juste une suite linéaire.

En lecture rapide, il reprend depuis le début. L’assassinat du père. La fugue du fils. L’errance, le métro, le train, l’arrivée dans une ville inconnue. La maison de maître transformée en bibliothèque. L’arrivée du vieux monsieur sans mémoire et sans nom. 
L’apparition du chat.
Leurs regards qui se croisent.

_ Bonjour, je m’appelle Anselme et toi ?

Et,
Chapitre trois.
Page cinquante-neuf.
Un quatuor à cordes sur le pont d’un bateau.

Modèle

Une composition. Torse. Bras. Jambes. Et un visage. Ce visage.
Les cheveux broussailleux.
Le visage.
Allongé. Rallongé indéfiniment par un trait de barbe, tressée, nouée. Un peu de fatigue, un peu d’ennui au fond du voile de ses yeux noirs.
Le modèle ce soir ne bouge pas.
Trente minutes. Trente petites minutes pour dresser la carte de cet immense territoire aux contours mouvants.
Ce soir le modèle ne bouge pas.
Les ombres portées creusent le fond des vallées. La gomme crée des taches de lumière et un coup de doigt révèle du front le modelé.

Trente minutes, figées dans cet espace immobile, quelque part entre son visage et ma main enfin délivrée de moi.