Néria

Je suis sortie sur la terrasse.
Dehors, on aurait dit que le paysage avait été rincé, lessivé à l’eau de Javel. Je n’avais jamais vu ça. L’air était si transparent que j’aurais pu toucher du doigt les montagnes. Tout était si net, si propre, même les vallées autour du chalet avaient l’air d’avoir été repeintes en vert anglais. J’aurais voulu être une vache, mettre mon museau dans les prairies, brouter des hectares, faire une indigestion fleurs des champs. J’avais en tête ce mot, « chlorophylle », et je voyais une famille d’enfants blonds qui dévalaient la pente en bondissant pour dire qu’il n’y a rien de mieux que la poudre à lessive pour que le linge blanc soit vraiment blanc.

Des fourmis dans son verre

Nadine s’assied et attend. Elle a déjà rencontré ce regard qui se noie. Elle connaît le bruit mat des cartes de crédit qui glissent sans faire de bruit sur le dos d’un miroir. Elle connaît les usages, mais elle a toujours eu peur. Peur de perdre le contrôle, et surtout, de brûler son image. Alors, elle boit. Elle s’abreuve aux flots d’alcool qui irriguent le monde. Tout le monde boit. On peut boire à ciel ouvert et sans courir le risque de voir une horde de policiers débarquer chez soi au petit matin.
Elle boit.
Au fil des verres, ses doigts se réchauffent jusqu’au moment où la chaleur fait place à une vibration imperceptible. Le moment où mille fourmis s’éveillent et grouillent aux extrémités de son corps engourdi; lui donnent envie de se gratter, de se déshabiller, de se plonger dans un bain glacé. Alors, elle pose son verre ou elle se fait reconduire dans un endroit où, enfin seule, elle peut s’asseoir en face d’une bouteille de whisky qu’elle vide avec méthode. C’est ainsi qu’elle s’achève. C’est ainsi qu’elle se noie, blonde métallique dans le liquide doré.

Multitudes de moi

Je changerai de nom. D’adresse. De nationalité. De couleur de cheveux. De sexe aussi. Signe particulier, un tatouage sur l’omoplate droite ou gauche ou pas de tatouage. Né en mai, décembre, février ou au milieu du mois d’août, je serai tour à tour paysan, professeur, généalogiste ou fabricant de tracteurs.

Il y aura de moi mille versions, mille déclinaisons, mille manières d’embrouiller les fils qui nous relient aux fabricants de café en poudre ou de sex toys. Ils me traqueront, comme tout le monde, pour savoir ce que je fais et prévoir ce que je ferai. Ils voudront rentrer dans ma tête sans se douter qu’on est plusieurs et leurs algorithmes se perdront dans les méandres de mes personnages.
Au sexagénaire dégarni ils proposeront un leasing à 0.99% pour l’achat de n’importe quelle Harley. Un plan épargne pour l’étudiante. Un plan retraite pour le quadra déclinant. À la grand-mère nonagénaire, on suggérera un legs pour une association humanitaire. Ils sauront que je suis prévisible et je les encouragerai en effectuant des recherches pour des pilules qui bandent ou un mascara qui ne coule pas.

Je serai célibataire et fier de l’être.
Née à la campagne, et mère de trois enfants.
Coach professionnelle, experte en transition professionnelle et changements profonds grâce à la Spéléologie Intérieure.
Branleur nihiliste.
Couteau suisse des rituels opérationnels et collaboratifs.
Jeûneur intermittent.
Directrice du Bonheur.

Je serai des multitudes. J’aurai tous les bleus du ciel mais jamais ses nuages.
Des gris par milliers mais pas une trace de noir.