Van Gogh regarde

On fait d’étranges rencontres dans les musées.

On suit le sens de la visite, à peu près. On voudrait suivre le sens de la visite. Un groupe compact de visiteurs extrême-orientaux arrive dans le sens inverse de la marche. Muraille de Chine incontournable et peut-être fabriquée au Japon, qui se dresse entre vous et le sens de la visite. Il faut au plus vite quitter la route principale. Prendre tout de suite n’importe quelle départementale. Sauve qui peut. Menaçante et recouverte de casques d’écoute, la masse s’avance à contre-courant. À droite. À droite toute. On prend à droite dans une salle bleue. On fonce : c’est le dernier moment. On arrive de justesse, en travers, à reculons. À l’envers pour tout dire. Le temps de se remettre à l’endroit, on relève la tête.

D’un seul coup, on croise le regard de Van Gogh.

On détourne les yeux, on s’excuse. On voudrait être ailleurs. Être aspiré par un trou du plafond. Il n’y a pas de trou au plafond. Van Gogh ne bouge pas. Il garde un sourcil un peu plus relevé que l’autre. Les cheveux rouge-orange tirés en arrière qui font des trainées rouges sur son visage vert turquoise ou bleu émeraude, c’est selon. À droite, sur le haut de son front, une grosse tâche de lumière coule en trainées  blanches sur son visage bleu. Sa bouche mince est privée de lumière. Elle existe à l’intérieur d’un espace neutre que sépare un trait rouge de sang séché qui dégouline sur sa lèvre inférieure. Un trait rouge sang.

Debout dans le mur, Van Gogh est rouge et bleu.

Nos regards se croisent. Il n’a pas cillé. Il ne bouge pas. Ses yeux oultremer sont plus profonds que l’océan. Ils renvoient la lumière trouble que diffuse un boyau qui serpente juste sous la surface d’une calotte de neige. Il me regarde sans façon. Froidement. Objectivement.
Son sourcil droit se relève, imperceptiblement.
Aucune marque d’intérêt.
Aucune compassion.
Juste une observation :
« Je ne t’aime pas. Je ne vous aime pas, ombres inutiles, fantômes qui défilez devant moi depuis mille ans. Vos regards figés et vos bouches vides, vos mains collées à votre paroi de verre.
Dans ce musée où le monde entier défile, je suis le seul être vivant. »

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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