Un peu de graisse abdominale

Tu regardes tes jambes et tu te demandes combien de temps encore elles te porteront sur le dos des montagnes.
Mille corps t’entourent de toutes parts, des corps élancés, aériens, fins et musclés, des abdominaux en paquets de huit, suspendus sur une taille dont tu pourrais faire le tour à deux mains. Des abdominaux comme s’il en pleuvait, des pectoraux partout, des cuisses et des mollets. Des corps d’hommes et des corps de femmes suspendus dans le paysage des villes, des seins qu’on devine trop lourds, les globes trop lisses de deux fesses qui se jettent dans le delta étroit d’un string fluorescent.

« Lösen sie viel Bauchfett, sobald Sie diese 3 Lebensmittel niemals essen. »
« Dès que vous aurez cessé de manger ces trois aliments, vous perdrez immédiatement beaucoup de graisse abdominale. »

Tu regardes ton ventre et tu essaies d’évaluer le volume de tes poignées d’amour. Les poignées d’amour, invention si utile pourtant : si tu perds connaissance et que tu tombes, elles offriront une prise parfaite pour qui voudra te relever. Si tu es trop lourd, on accrochera un filin à tes poignées d’amour. Par elles, tu seras ensuite suspendu à croc de boucher et on te maintiendra là, en position verticale, en attendant que tu reviennes à toi. Tu ne voudrais surtout pas qu’on te suspende par le cou, alors tu veilles avec un soin jaloux à l’épanouissement de tes poignées d’amour. Ces trois aliments, tu t’en fiches et tu t’en contrefiches. Ton ventre peut bien prendre ses aises et déborder partout.

Seulement, tu regardes ces lignes claires taillées dans la masse sombre des forêts de sapins. Tu essaies de suivre le tracé des chemins qui se perdent dans la neige accrochée aux rebords du ciel. Tu te demandes combien d’heures il te faudra, à pied, à vélo, où sur les peaux accrochées à tes skis pour arriver là-haut. Il y aura peut-être un ruisseau, un plateau suspendu au-dessus du vide d’où tu verras le lac décrire son arc parfait. Alors, tu regardes ton ventre et tu te dis que si tu veux que tes jambes continuent à te porter là-haut, tu ferais bien de lever un peu le pied sur le chocolat, le vin rouge, le vin blanc et le vin rosé, le whisky et la bière et il y a dans la boîte à fromages un somptueux morceau de vieux Gruyère dont tu ferais bien de ne pas trop t’approcher.

Te mettre à l’eau claire et brouter quelques feuilles de salade, ça donnera de l’air à tes jambes et ça énervera les oiseaux.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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