Nos corps imprévisibles

Nos corps imprévisibles sont recouverts de chair perméable au soleil, à la pluie et au vent. Un caillou stoppe notre course. Une chute casse nos épaules. La neige nous enrhume. L’alcool nous enivre. Nous avons peur, faim et soif. Nos dents sont remplies de caries. Nos estomacs se nouent, se trouent, nos intestins se tordent et nos mains se joignent pour conjurer la peur. Nous prions pour mourir ou pour éloigner la mort. Nous oublions la route pour regarder le ciel où rien ne nous répond.

Aux feux rouges, nos esprits vagabondent, s’envolent, pensent à ce qu’il y aura ce soir à la télévision, aux enfants, à des pâtes au Parmesan. Nos yeux s’égarent sur le mouvement d’une jupe rapide, l’extension d’une jambe, un veston noir brillant, le flot des piétons qui traversent la rue à contre-jour : on dirait une procession. Alors que le feu rouge, lui, impavide et indifférent au bruit du monde, insensible au froid et à la chaleur, imperméable à la pluie et aux coups de soleil, le feu débite le temps en tranches mécaniques, trois, deux, un : il passe à l’orange. Trois deux un : il passe au vert, vert, Vert, VERT!

Mais ce soir d’été, aucun signal lumineux ne vient imprimer nos rétines. Sur le trottoir, les gens hésitent. À l’arrière les moteurs grondent, les machines s’emballent et les cris se mêlent aux coups de klaxons. Encore quelques secondes et le système impassible repassera du vert au rouge, le système ne reconnaît pas la douceur des soirs d’été, il ne fume pas, ne boit pas, n’a pas de mains ni de doigts, pas d’envie de s’arrêter là, au milieu de la rue et d’aller s’installer en face sur la terrasse d’un café, de commander un verre de vin blanc sec et fruité et de regarder la buée qui se forme sur la paroi de verre, d’en parcourir la surface fraîche d’un index distrait en attendant que les portes du monde se referment doucement, automatiquement, sans bruit ni claquement, juste le soupir calculé d’un vérin hydraulique pour nous rappeler que lorsqu’un avion tombe du ciel, ce n’est jamais la faute de l’avion.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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